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Full text of "Oeuvres"

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ŒUVRES 



DE 



MALEBRANCHE. 



Poitiers.- Typ de A. Dupr*. 



OEUVRES 



DE 

MALEBRANCHE 

COLLATIONNÉE SUR LES MEILLEURS TEXTES 

ET PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION 

PAR M. JULES SIMON 

Professeur à la Faculté des Lettres. 

_6«rtr 

PREMIÈRE SÉRIE. 

Entretiens Métaphysiques. 

Méditations. 
Traité de l'Amour de Dieu. 
Entretien d'un Philosophe chrétien 
et d'un Philosophe chinois. 



PARIS 

CHARPENTIER , LIBRAIRE-ÉDITEUR 
quai de l'école, 28 

1859 



I2î83o 



V 

l\' INTItODlCTlON. 



Malebranche naquit à Paris, le 16 août 1638, d'un secré- 
taire du roi et d'une femme titrée. 11 était le dernier de six 
enfants. Une complexion délicate, un vice de conformation, 
et plus encore la tournure de son esprit et de son caractère, 
l'ayant déterminé à entrer dans les ordres , il fit sa philoso- 
phie au collège de la Marche, sa théologie en Sorbonne, et 
entra à l'Oratoire en 1660, après avoir refusé un canonicat 
qu'on lui offrait à Notre-Dame de Paris. Son génie particulier 
ne se révéla pas d'abord , et les supérieurs de la congrégation 
hésitèrent sur le genre d'études auquel il conviendrait de 
l'appliquer. Le Père Lecointe lui persuada de s'adonner à 
l'histoire ecclésiastique. 11 lut en grec Eusèbe, Socrate, Sozo- 
mène et Théodoret ; mais il ne se sentait pas fait pour l'éru- 
dition historique; les faits s'arrangeaient mal dans sa tête; 
son esprit n'était pas rempli . Richard Simon voulut lui appren- 
dre l'hébreu ; il entreprit cette nouvelle étude sans plus de 
succès, et ne tarda pas à l'abandonner. Le seul fruit qu'il en 
retira fut de pouvoir lire l'Ecriture dans le texte. Malgré son 
dégoût et son a\ersion pour l'érudition en général, il était 
fort versé dans la connaissance des Ecritures et des Pères; il 
trouvait là des pensées trop analogues à ses propres senti- 
ments pour n'en pas faire sa lecture et son occupation habi- 
tuelle; et quand plus tard, ayant ouvert par hasard les ou- 
vrages de Descartes, il se livra et se remit entre ses mains , 
ce fut en réservant sa confiance filiale pour les vérités de la 
foi, et à condition de demeurer uni de cœur et d'âme à la 
tradition de l'Eglise et à la foi catholique ». 

Personne n'ignore que ce fut en lisant le Traité de l'Homme 
que Malebranche se trouva lui-même. Cet ouvrage de Desear- 
tes est bien loin de compter au rang de ses chefs-d'œuvre ; et 
Descartes lui-même semble l'avoir jugé ainsi, puisqu'il ne 
l'acheva point ; mais Malebranche, qui entrait par cette voie 
dans le cartésianisme, fut si frappé de cette liberté d'esprit, 
de cette parfaite indépendance , de cette méthode toute nou- 



1 Sixième Entr., t. 
I. 



1 



INTRODUCTION. 



y elle de conduire l'esprit par l'évidence de la raison, sans 
blesser l'autorité de la foi; il découvrit dans la conduite de 
l'ouvrage des principes si lumineux et d'une application à la 
Ibis si générale et si simple ; enfin il se sentit attiré par une 
vocation si irrésistible vers l'étude de la nature humaine, 
qu'il lui prit des battements de cœur qui, plus d'une fois, 
l'obligèrent d'interrompre sa lecture. Dès ce moment il ne fut 
plus question de grec ni d'hébreu, et Malebranche appartint 
sans réserve à la philosophie; non pas à cette philosophie de 
l'école qui régnait alors, toute nourrie d'érudition et plus 
occupée de s'accorder avec Aristote qu'avec le bon sens, mais 
à la philosophie cartésienne , n'ayant pour point de départ 
que l'observation , et pour règle que l'évidence. Il s'appropria 
en peu de temps toute la doctrine de son nouveau maître ; et 
il disait que si les ouvrages de Descartes venaient à être per- 
dus, il se faisait fort de les rétablir. 

On peut dire que la philosophie de Descartes, qui certes n'a 
pas été improvisée, a pourtant été faite d'un seul coup, tant 
il y a de persévérance et d'opiniâtreté dans le génie du maître. 
On sent, à n'en pouvoir douter, que tout est de lui dans cet 
édifice , et qu'il en a été, comme il le dit, le seul architecte. 
C'est un esprit absolu et tout d'une pièce, qui défie les objec- 
tions et les méprise. 11 est déjà tout entier dans son premier 
mot. Par opposition aux philosophes de l'école , touchés d'un 
si grand respect pour les opinions reçues, Descartes com- 
mence par le doute méthodique; et le doute méthodique, 
qu'est-ce , sinon la proscription de toute autorité et un appel 
à la raison individuelle * ? Quand Descartes admet ensuite pour 
première vérité sa propre existence, et pour souveraine et 
unique autorité la clarté et l'évidence de ses conceptions, il 
ne fait que reconnaître sa route et s'y affermir. Une fois en pos- 
session de lui-même, il se définit une substance pensante 2 ; 
et comme il se sent contingent et limité .. et qu'en même 
temps il a l'idée de l'infini , il en conclut hardiment que l'in- 
fini existe, marchant ainsi de la conséquence au principe, 
parce que, comme Malebranche le dira plus tard en traduisant 
le système de son maître dans le sien, « rien de fini ne peut 

' Descartes, troisième Règle pour la direction de l'esprit. — Méd., 6. 
2 « Il n'y a rien en nous que nous devions attribuer à notre âme , sinon nos 
pensées. » Traité des Passions, 17. 



INTRODUCTION. 



3 



représenter l'infini, et l'idée de Dieu est nécessairement Dieu 
lui-même i . » L'idée de la matière, c'est-à-dire, pour Descar- 
tes, d'une substance étendue, n'implique pas l'existence de 
la matière ; car il y a moins de perfection dans cette idée que 
dans l'esprit qui la conçoit ; mais elle se présente si naturel- 
lement à la pensée, elle se lie à tant de sentiments et de per- 
ceptions diverses, que Dieu qui a fait l'homme, et Ta créé 
avec cette idée de substance étendue dans des rapports si inti- 
mes et si fréquents, manquerait de véracité et ferait de nous 
le jouet d'une illusion fatale, si la matière n'existait pas 2 . 
Ainsi se développe la pensée de Descartes : le doute méthodi- 
que est le commencement ^t la condition de sa philosophie ; 
l'évidence des conceptions en est la règle; l'existence du moi, 
comme substance pensante, en est le point de départ, et s'af- 
firme sans démonstration par l'impossibilité du doute. Nous 
savons que Dieu existe , par cela seul que nous avons l'idée de 
Dieu; et nous croyons, sur la foi de Dieu, qui ne peut nous 
tromper, à l'existence de la matière comme substance étendue. 

Ces principes de la philosophie de Descartes deviennent ceux 
de Malebranche; pour lui, comme pour Descartes, l'évidence 
est le critérium de la certitude; comme Descartes, et plus 
que lui peut-être, en sa qualité de prêtre, il veut mettre à 
part, comme dans une arche sainte, les vérités de la foi, et 
proteste de sa soumission à l'autorité comme chrétien, tout 
en ne voulant relever que de la raison comme philosophe ; 
comme Descartes, il part de l'observation de la nature hu- 
maine, et passe des réalités objectives aux réalités formelles, 
ou des idées de l'homme aux objets de ces idées ; il regarde 
Tâme comme une substance pensante, le corps comme une 
substance étendue, l'idée de l'infini comme la preuve de l'exis- 
tence de l'infini, et la véracité de Dieu comme le stable fon- 
dement sur lequel doit reposer notre croyance à l'existence 
des corps. Ces trois principes, que l'âme est une substance 
pensante, et le corps une substance étendue, et que la seule 
idée de Dieu en nous prouve invinciblement l'existence de 
Dieu, servent de point de départ à toute la philosophie de 
Malebranche. 

Cette double définition de l'âme et de la matière par la pen- 
sée et l'étendue serait excellente si on n'y cherchait que l'élé- 

1 Descartes. AMI., 3 ; Principes, 13, 14, 20, 21. 
7 Deicartes, Mid.,6. 



4 



INTRODUCTION. 



meut différentiel; car il est aussi impossible à lame d'être 
étendue , qu'il l'est à la matière de concevoir une pensée. 
Mais Descartes, qui voyait dans sa pensée la preuve de son 
existence, concluait sur-le-champ que l'essence propre de son 
être était la pensée; et ce caractère était pour lui générique 
et non spécifique, essentiel et non différentiel. Cependant 
Descartes ne disait pas seulement: Je pense, donc je suis; 
mais il disait : Je doute , je pense , je suis. Ce passage du 
doute à la résolution du doute par l'évidence de l'existence 
propre lui eût dû présenter un phénomène tout aussi évident 
que la pensée elle-même : car son doute impliquait la vo- 
lonté de douter, et un effort permanent pour résister à ses 
anciennes croyances et à la tendance naturelle de son esprit; 
et son adhésion ne provenait que de ce qu'il avait rencontré 
la limite de sa puissance à cet égard '.Dans cette opposition 
du doute et de la croyance , il avait donc déjà l'opposition de 
la force de la volonté à une autre force , à cette force d'une 
lumière que l'homme ne peut pas feindre de ne pas voir; et, 
par conséquent , l'essence de l'âme aurait dû lui paraître ca- 
ractérisée par la notion de force aussi bien que par la notion 
d'intelligence. Mais il ne fut frappé que d'un seul point de 
vue, et c'est pourquoi il eut tant de peine à reconnaître lui- 
même , et surtout à faire reconnaître des autres le véritable 
caractère de sa proposition fondamentale : Je pense, donc je 
suis. Du reste , si sa psychologie fut incomplète à cause de 
cette omission , ce qu'il connaissait de la nature intime de 
l'âme lui suffit pour établir le spiritualisme avec la clarté et 
l'évidence la plus incontestable. 11 y parvint même avec d'au- 
tant plus de facilité , qu'il était en possession d'un élément 
de différence qui n'est pas en même temps un élément de 
relation; tandis que la puissance propre de l'âme, qui est 
aussi un élément différentiel , puisque la matière ne saurait 
être cause si ce n'est à titre d'intermédiaire, est en même 
temps la cause , et par conséquent la preuve, des rapports di- 
rects qui subsistent entre l'âme et le corps. Descartes ne con- 
nut jamais la volonté sous sa véritable forme , et il la confondit 
constamment avec le désir 2 . « On peut dire avec quelque assu- 

1 Descartes, Principes,! . 

7 Principes, première partie, 39. Passions, 31, 43. Ce n'est p;«s que Des- 
cartes n'ait reconnu formellement la liberté, cf. Principes, 37; mais il faut voir 
dans quelles conditions, et quel est lé rôle qu'il lui assigne 



INTRODUCTION. 



rance, dit Malebranche dans sa préface de la Recherche de la 
Vérité, qu'on n'a point assez clairement connu la différence 
de l'esprit et du corps que dep.uis quelques années. » Fort 
bien ; mais les cartésiens connurent si bien cette différence, 
que le rapport leur échappa tout à fait, et qu'ils furent ré- 
duits à inventer chacun une théorie différente pour combler 
un même défaut , qui leur est commun à tous , à savoir l'ab- 
sence d'un lien naturel et direct entre les mouvements pa- 
rallèles de l'àme et du corps. 

Si notre personne est une force pensante, n'est-il pas évi- 
dent qu'on la diminue et qu'on l'efface quand on ne lui laisse 
que la pensée et qu'on ne la considère pas comme une force? 
L'homme n'est plus un acteur dans le monde : il n'est guère 
qu'un spectateur; et sa dignité se trouve ainsi diminuée et 
amoindrie dans un système rationaliste par l'omission d'un 
fait important, comme elle l'est chez les mystiques par un 
sentiment d'humilité profonde et par la contemplation des 
perfections divines qui ne permettent plus d'attribuer à 
l'homme aucune vertu. A la fois cartésien et mystique , Ma- 
lebranche a fait une philosophie où la puissance de l'homme 
ne se retrouve plus, où sa pensée elle-même perd son exis- 
tence propre et ne vit que par son intime union avec la pen- 
sée divine. La substance pensante de l'homme, entre Dieu qui 
est son tout , et le corps sur lequel elle ne peut rien, n'est 
qu'un embarras dans le système de Malebranche; elle n'a 
guère de propre que sa substantialité même; or, suivant 
Malebranche , la substance est un mot sous lequel nous n'a- 
vons aucune idée claire. Spinosa ne fait qu'un pas de plus. 

Une des plus grandes difficultés de la science, c'est de ren- 
dre compte de la communication entre les substances. La 
notion de force servait à Leibnitz pour expliquer l'identité 
d'un être sous la pluralité des modifications successives qu'il 
développe en lui-même; Maine de Biran l'emploie pour expli- 
quer une relation, non d'identité, mais d'influence entre une 
force et l'objet passif qu'elle a pour terme de son action ; mais 
la théorie même de Maine de Biran est une constatation et 
non une explication du fait. Elle rend incontestable, par une 
observation expérimentale, le fait d'une communication entre 
les substances, et ôte la place à l'harmonie préétablie et aux 
causes occasionnelles ; mais le comment de cette communi- 

I* 



6 



INTRODUCTION- 



cation demeure inconnu, et les objections tirées de la diffé- 
rence des substances et de leurs attributs subsistent, Pour 
Malebranche, cet abîme sans fond n'est pas effrayant ; car, 
au lieu de songer à le combler, il ne pense qu'à l'agrandir. 
Loin de chercher une explication de la communication entre 
les substances, il déclare l'explication et le fait impossibles ; 
il démontre cette impossibilité ; il raille les philosophes qui 
regardent une affection physique comme le germe d'une 
moditîcation intellectuelle ; qui découvrent une analogie 
quelconque entre la pointe d'une épingle et la douleur de la 
blessure ; qui admettent qu'un mouvement physique, en Se 
développant suivant de certaines lois, devient tout à coup 
une pensée, et croient à la continuation et à la durée d'un 
même phénomène qui, dans le premier moment, s'appelle 
un carré, un cercle, une couleur, et, dans le dernier, une 
croyance, un jugement, un souvenir. Et, qu'on y prenne 
garde , de cette séparation profonde établie entre les deux 
substances, de cette impossibilité d'influence et d'action réci- 
proque, il ne suit pas seulement que les mouvements de notre 
corps ne sont pas le résultat des affections de l'âme ; il s'en- 
suit que les conceptions et les perceptions de l'âme ne sont 
pas le résultat d'impressions faites sur les organes par les 
objets extérieurs. Par là notre âme, livrée à elle-même, se 
trouve rejetée dans une solitude profonde, privée à la fois 
d'action et de réaction, ne pouvant ni mouvoir les corps, ni 
recevoir d'eux, par la voie directe, l'avertissement de leur 
présence. En exagérant la portée delà proposition fondamen- 
tale de Descartes, en s'appuyant sur ses définitions, en conti- 
nuant de séparer de plus en plus le monde corporel et le 
monde spirituel, en transformant une difficulté en impossi- 
bilité, Malebranche isole la nature humaine, anéantit sa puis- 
sance ; et, bientôt réduit à nier les faits et l'évidence même, 
ou à rejeter ses propres déductions , il sort de ce dilemme 
embarrassant par sa double hypothèse de la vision en Dieu 
et des causes occasionnelles dont sa théorie de la grâce est le 
complément et l'auxiliaire. Ainsi la méthode de Malebranche 
accomplit tout son système en deux pas : d'abord elle creuse 
un abîme infranchissable par les facultés de l'homme, entre 
l'homme et toute substance étrangère ; v en suite elle explique 
la connaissance de Dieu et de tout le reste par notre union 
avec Dieu ; l'action sur le monde, et en général toute action 



INTRODUCTION . 



7 



humaine, par l'intervention divine,^' est-à-dire par la théorie 
des causes occasionnelles et de la grâce *. Voilà l'origine et le 
but de ces deux hypothèses célèbres. Nous pouvons mainte- 
nant en suivre avec Malebranche le développement. 

Il n'est pas difficile à Malebranche de montrer que nous 
ne pouvons connaître Dieu sans Dieu, et d'établi r, comme 
Descartes et tant d'autres philosophes illustres, que l'idée de 
l'infini que je trouve en moi ne peut me venir ni de moi ni 
d'aucune nature finie, et que, par conséquent, elle me vient 
d'un infini actuellement existant, et qui daigne se communi- 
quer actuellement à moi. 11 ne lui est pas difficile de montrer 
que les lois éternelles de la raison, qui gouvernent le monde 
depuis sa naissance, et qui subsisteraient encore pour les 
mondes à venir si celui que nous habitons était détruit ; que 
ces lois, dis-je, ne sont pas d'origine humaine, ne dépendent 
pas de nos facultés , et sont l'intelligence même ou le Verbe 
de Dieu, rendu visible et participante à l'intelligence hu- 
maine, et nous éclairant de sa lumière dans le plus secret de 
notre conscience. Que les lois éternelles et immuables du 
monde , que nous ne découvrons qu'en tâtonnant et à 
grand'peine, à force d'investigations et de laborieuses recher- 
ches sur la nature sensible, ne dépendent pas des phéno- 
mènes qui nous aident à les découvrir, mais au contraire ces 
phénomènes de ces lois; que l'ordre de découverte soit l'in- 
verse de l'ordre de génération ; qu'il y ait plus de réalité dans 
la loi stable que dans l'apparence éphémère; que ces lois, 
établies de Dieu, subsistent en Dieu, seul auteur de toute 
stabilité et de toute sagesse ; qu'il les envisage éternellement 
dans son propre Verbe, et nous enlève, en se communiquant 
à nous par la raison, dans ce monde des beautés intelligibles 
qui effacent toutes les misérables splendeurs de la beauté 
créée, c'est une doctrine que Malebranche pouvait établir 
sans peine à la suite de Platon ; puisque ces substances in- 
telligibles sont, comme disait Malebranche lui-même, la 
viande solide dont les platoniciens se nourrissent, et qu'au 
prix de ces éternelles beautés, tous les plaisirs et tous les in- 
térêts du monde ne leur sont qu'une nourriture creuse et 

1 « La distinction Je l'âme et du corps est le fondement de toutes les connais- 
sances qui out rapport à l'homme, » Premier Entretien, Z. Cf. Recherche de la 
Vérité, liv. 4, ch. 2. 



•s 



INTRODUCTION. 



fade, un objet de mépris et de dégoût. Mais, tout en appelant 
les esprits à quitter l'ombre pour la réalité , et le sensible 
pour l'intelligible, Platon leur accorde une sorte de vue de la 
chose sensible, une intelligence bâtarde qui nous initie aux 
objets des sens, et nous sert de degré et comme d'échelon 
pour nous rapprocher de Dieu ; Malebranche, au contraire, 
ne nous reconnaît que cette unique faculté de percevoir les 
idées, et ne nous laisse aucun moyen d'entrer en communi- 
cation directe avec le reste des choses. Le monde de Platon 
n'est pas digne qu'on le veuille considérer ; celui de Male- 
branche est absolument invisible 1 . Platon confesse qu'on 
entrevoit les images sensibles des idées, mais il défend qu'on 
les regarde; suivant Malebranche, quand même on regarde 
le monde sensible, ce sont les idées que l'on voit. Enfin Pla- 
ton nous exhorte à recouvrer nos ailes par la dialectique et 
par l'amour, pour nous envoler loin de ce monde, dans les 
espaces intelligibles où. les dieux (c'est-à-dire les astres) accom- 
plissent leurs révolutions ; Malebranche nous met du pre- 
mier coup en possession des archétypes. On peut se rendre 
plus attentif et faire des progrès dans la connaissance des 
idées, mais on ne peut connaître qu'elles ; et si l'on sait qu'il 
en existe des copies, c'est que Dieu nous révèle l'existence 
de ces copies par l'autorité des livres sacrés et par l'entremise 
de nos sens 2 , « qui, par eux-mêmes et directement, ne nous 
apprennent rien de leurs objets 5 . » Le néant n'a point de 
propriétés. Dans la supposition que le monde fût anéanti, si 
Dieu présentait à notre esprit les mêmes idées que nous 
voyons actuellement, ne les verrions-nous pas même en 
l'absence des objets? La présence des objets est l'occasion et 
non la cause de la vision que nous en avons. Nos conceptions 
dépendent si peu des objets qu'elles nous font connaître, que, 
pour approfondir une conception, il faut éloigner l'objet, dont 
la présence nous offusque en attirant notre attention sur des 
sensations insignifiantes, et en nous occupant du néant et de 
la bagatelle, au lieu de nous permettre de parcourir les pro- 

' Premier Entr., 6. 
3 Premier Entr., 5. 

5 « Il arrive en conséquence des lois de l'âme et du corps que nous sommes 
avertis de la présence des objets. Car, encore que les corps soient invisibles par 
eux-mêmes, le sentiment de couleur que nous avons en nous, et même malgré 
nous à leur occasion, nous persuade que nous les voyons eux-mêmes, à cause 
que l'opération de Dieu en nous n'a rien de sensible. » Entr. 12, 2. 



INTRODUCTION. 



9 



priétés fondamentales de son être. Nos idées ne nous vien- 
nent ni de la matière, inefficace et par elle-même absolument 
invisible, ni de notre propre force, puisque, si nous leur 
donnions l'être, elles seraient à notre merci et nous pour- 
rions les anéantir ! . 

Si la substance étendue n'a aucune puissance pour agir sur 
l'âme, ou pour exciter en elle des impressions et des idées, 
réciproquement l'âme n'a point d'efficace pour agir sur le 
corps ; et cela tient à la même cause, c'est-à-dire à la diffé- 
rence essentielle des deux substances. Malebranche, d'ailleurs, 
n'a aucune peine à montrer que la puissance humaine, si 
l'homme avait une puissance, serait parfaitement inutile, et 
que Dieu pourrait s'en passer. Que ne poussait-il plus loin sa 
démonstration, en prouvant que Dieu peut se passer de 
i'homme, et que, pour cette belle raison, l'homme lui-même 
n'existe pas? Le monde, dit-il, est nécessaire ou ne l'est 
point; et, s'il ne l'est point, il dépend de Dieu. 11 en dépend, 
non pas une première fois et à son commencement, car il en 
aurait dépendu et serait indépendant à l'heure qu'il est, ce 
qui ne se peut ; il en dépend dans son être et dans sa durée : 
Dieu est la cause qui le produit et, tout ensemble, la cause 
qui le conserve. Conserver, qu'est-ce, sinon vouloir l'existence 
d'un être qui existait déjà ? Et qu'est-ce que créer, sinon 
vouloir l'existence d'un être qui n'existait point auparavant ? 
C'est donc par le même acte de la puissance divine que le 
monde est et qu'il dure : il est, il dure, par la volonté de Dieu, 
dont l'efficace est toute-puissante. Or le monde sera-t-il tel 
que Dieu le veut, ou autrement? Évidemment tel que Dieu le 
veut, et parce qu'il le veut ainsi. Les modifications diverses 
du monde, et tous les mouvements qui s'y passent, existent 
donc en vertu de la volonté de Dieu, à moins qu'on ne dise 
ou que quelque chose est indépendante de Dieu, ou que sa 
^volonté n'est point efficace. La volonté humaine, qui s'ajoute 
à la volonté de Dieu, ne peut donc coopérer à la production 

' Arnauld, entre autres accusations, insista fortement sur ce que dans la doc- 
trine de la vision en Dieu, voyant tout en Dieu, nous y voyons aussi l'étendue : or 
on ne peut voir en Dieu ce qui n'y est pas ; et d'ailleurs les idées de Dieu sont plus 
réelles en lui comme archétypes, que leurs images ne le sont au dehors, chacun 
>rlon son idée ou son espèce. Voyee à ce sujet Lettre 1 à M. Arn., n<> 11. 
Entr.. 1 et 8. « L'étendue intelligible que nous voyons dans la substance divine 
qui la renferme n'est que cette même substance en tant que représentative des 
Kres matériels et participante par eui. » Entr., 1, 6. 



16 



INTRODUCTION. 



de l'effet. Nous voulons, et Dieu produit. Notre volonté pré- 
cède l'effet; la volonté de Dieu le cause. 11 n'y a qu'une cause 
et qu'une efficace *. L'homme voit tout en Dieu ; il fait tout 
par le secours de Dieu : de lui-même il ne peut ni connaître 
le monde ni agir sur lui. Et s'il y a une correspondance si 
parfaite entre nos volontés et les mouvements de la matière, 
entre les mouvements de la matière et nos conceptions, c'est 
que Dieu est exact à mouvoir mon bras quand je désire qu'il 
soit mû, et à montrer le soleil plus petit à mesure qu'il dis- 
paraît à l'horizon. 

Leibnitz, qui, aussi bien que Malebranche, niait l'action di- 
recte d'une substance sur une autre, expliquait, comme lui, 
la relation que nous voyons exister entre les volontés de notre 
esprit et les mouvements de la matière, par l'intervention de 
Dieu ; mais cette intervention avait lieu d'une manière diffé- 
rente, et c'est là tout ce qui distingue l'harmonie préétablie 
et les causes occasionnelles. Leibnitz, pour parler à l'imagina- 
tion, comparait le monde des esprits et celui des corps à deux 
pendules excellentes, montées et réglées à la même heure, 
et qui s'accordent toujours entre elles sans que Tune agisse 
sur l'autre. Que l'ouvrier ne fasse un mécanisme que pour 
une seule pendule, et qu'il soit attentif à conduire lui-même 
l'aiguille de l'autre, dans un parfait accord avec celle de la 
première, voilà Malebranche au lieu de Leibnitz, les causes 
occasionnelles au lieu de l'harmonie préétablie. L'hypothèse 
de Leibnitz semble l'emporter en ce qu'elle n'impose pas à 
Dieu un travail continuel et une sorte d'obéissance à ses 
créatures ; comme il semble aussi que celle de Malebranche 
conduit moins directement au déterminisme que l'on repro- 
chait à Leibnitz. Mais ces différences sont plus apparentes que 
réelles. Au fond, qu'on adopte l'hypothèse de Malebranche 
ou celle de Leibnitz , Dieu ne tombe pas pour cela dans le 
temps et dans le contingent : sa volonté est immuable, éter- 
nelle, et ce n'est pas par quelque volonté particulière qu'il 
exécute les désirs de ses créatures, mais par des volontés gé- 
nérales, dont l'efficace est telle, que chaque mouvement s'ac- 
complit aussitôt que les créatures ont formé le désir, auquel 
Dieu s'est imposé la loi de satisfaire dès avant le commence- 
ment du monde. 



' Ciuquième M éd., 6. 



INTRODUCTION. 



Quant au déterminisme, si Malebranche y échappe, ce n'est 
pas du moins au profit de la liberté. Que sera la liberté de 
l'homme dans un système où Fhomme n'est, en quelque 
sorte, souffert que par la nécessité de lui assigner une place ? 
Substance pensante, il n'a que des modifications passives, des 
sentiments, des conceptions, des désirs ; encore ces désirs 
n'ont-ils point d'efficace. Dieu nous inspire d'aimer notre 
bien, et nous sommes contraints de l'aimer; cet amour né- 
cessaire est le principe de tous nos désirs ; nous ne pouvons 
rien aimer que nous ne le considérions actuellement comme 
notre bien. Lors même que nous tournons nos pensées et nos 
désirs vers le mal, c'est à cause de la corruption de notre na- 
ture, qui nous fait voir notre bien où il n'est pas, et prendre 
pour le bien lui-même quelque volupté charnelle qui n'en est 
qu'une vile et basse imitation : ainsi, c'est encore par amour 
du bien que nous nous précipitons dans le mal; et la volonté 
de l'homme n'est, selon Malebranche, qu'une faculté qui nous 
rend capables d'aimer généralement tous les biens *. Mais au 
moins cette volonté sans efficace, qui n'est qu'un amour et 
un désir, appliquée nécessairement à sa tin, s'excite-t-elle en 
nous avec quelque liberté, et dépend-il de nous sinon de la 
diriger, au moins de la faire naître ? Non , la puissance de 
l'homme ne va pas même jusque-là : son propre mouvement 
n'a pas son origine en lui-même, mais en Dieu qui le lui 
communique par sa grâce; et si, l'objet atteint, il nous reste 
encore de l'activité que nous dépensons en pure perte jusqu'à 
ce qu'elle s'épuise, c'est qu'alors la grâce n'avait pas été jus- 
tement mesurée à nos besoins. « Si tu peux ne point t'arrê- 
ter, c'est que tu as du mouvement pour aller au delà 2 . » Au 
dehors, impuissance absolue d'effectuer ses désirs ; au dedans, 
impuissance d'aimer aucun bien en particulier, que par l'a- 
mour naturel et invincible que Dieu nous donne pour le bien 
en général 3 ; impuissance de diriger sa pensée vers un bien 
quelconque, si ce n'est avec le secours de la grâce ; impuis- 
sance même de mériter la grâce 4 , car la grâce est prévenante, 
et l'homme, par lui-même , ne peut rien mériter de Dieu : 
voilà les entraves de la liberté. Toute notre puissance est ren- 

1 Douzième M éd., 4. 

2 Cinquième Méd., \ 9. 

3 Quinzième Med., 10. 

4 Douzième Med», 19. 



1 



12 I INTRODUCTION. 

fermée en ce point que nous pouvons prendre le mal pour le 
bien ; et notre prétendue liberté n'est guère que l'incontesta- 
ble pouvoir qui nous a été donné de nous tromper sur le bien 
et le mal. 11 est vrai que Malebranehe, qui nous refuse le pou- 
voir de former un désir, semble nous accorder celui de l'ar- 
rêter ; mais il ne songe pas que ces deux actions ne différent 
que par leur tin, que tous les actes volontaires ont la même 
nature, et qu'on ne peut arrêter une action qu'en produisant 
une action. 11 dit à Dieu, dans la cinquième méditation : 
« Exaucez ma prière, après que vous l'aurez formée en moi. » 
Voilà en effet ce qui reste à la volonté de l'homme, entre la 
grâce de Dieu qui fait naître les désirs, et son efficace qui les 
accomplit. 

Si c'est Dieu qui fait tout par des volontés immuables, com- 
ment expliquer le mal, le pécbé, la création , les grâces par- 
ticulières, les miracles? Comment mettre d'accord cette 
volonté immuable du Dieu de la métaphysique avec l'inter- 
vention fréquente du Dieu des chrétiens dans le gouverne- 
ment du monde ? Malebranehe , qui voulait porter partout le 
flambeau delà philosophie, et ne se bornait point aux principes 
généraux et aux vérités premières, entreprend de rendre 
raison de toutes les vérités révélées, sans s'écarter de l'ortho- 
doxie. Après avoir établi, par des considérations très-belles 
et très-philosophiques , te grand principe que Dieu fait tout 
par dès volontés immuables et par les moyens les plus sim- 
ples, au lieu de nier le mal, comme Leibnitz, il le reconnaît 
expressément ; mais il demande non pas si le monde est le 
meilleur possible, mais s'il a été fait par les voies les plus 
simples et les plus générales. 11 demande s'il vaudrait mieux 
que quelque mal disparût du monde, à la condition que Dieu 
eût recours à des moyens plus compliqués, et, par conséquent, 
moins dignes de sa nature. Dieu, dit-il, se glorifie de ses per- 
fections, et il ne peut pas ne pas les exprimer dans ses ouvra- 
ges Le monde exprime d'autant plus les perfections de Dieu, 
que tout s'y accomplit par des voies plus simples , et qu'un 
même principe y a des conséquences plus nombreuses. Dieu 
ne veut pas le mal ; il veut le bien par la voie la plus simple 
possible. Il ne veut pas la mort du juste, mais il veut, en gé- 
néral, que telle loi qui cause sa mort s'accomplisse toujours, 
parce qu'elle importe à la sagesse et à la régularité de son 



INTRODUCTION. 



gouvernement. Il s'est imposé à lui-même, dès le commen- 
cement, des lois qu'il ne peut changer, parce qu'il ne peut se 
repentir. La stabilité du monde dépend de la permanence des 
volontés de Dieu, et ses volontés ne changeront point, parce 
qu'il aime son Verbe d'un amour nécessaire, et, dans la sub- 
stance de son Verbe, les intelligibles et les archétypes du 
monde qui y sont renfermés. 

Pourquoi Dieu a-t-il fait le monde ? Eternel écueil de tous 
les systèmes ! Dieu se suffit à lui-même; il est parfait; il ne 
peut dépendre de ses créatures, ni pour son bonheur ni pour 
sa gloire. Les manichéens, qui font du monde un principe et 
l'opposent éternellement à Dieu ; les sociniens, qui nient la 
création , et , tout en maintenant la dépendance du monde, 
lui accordent l'éternité; les éléates, qui n'admettent que Dieu 
tout seul, par l'impossibilité d'expliquer la nécessité ou l'uti- 
lité du monde ; les panthéistes et les athées, qui suppriment 
Dieu ou divinisent le monde, parce qu'ils ne peuvent expli- 
quer le rapport de deux principes et le parfait produisant 
l'imparfait, sans nécessité, sans utilité ; toutes ces doctrines 
résolvent ce problème à leur manière, en essayant de le nier 
ou de le dissimuler; mais il n'en subsiste pas moins, et il 
subsistera toujours, à la confusion de la philosophie, tant que 
les hommes voudront connaître le pourquoi des causes pre- 
mières. Les uns, attachés à la terre par la bassesse de leurs 
penchants et la faiblesse de leur vue , aiment mieux ne pas 
en sortir ; d'autres , du premier coup élevés à la conception 
de Dieu, ne savent pas redescendre, et sacrifient la consé- 
quence au principe. L'école d'Alexandrie, à moitié platoni- 
cienne, et qui, commençant par la dialectique, peut bien mé- 
priser le monde, mais ne saurait le nier, croit proclamer une 
imperfection de Dieu eu disant que si l'imparfait n'était pas 
sorti du parfait, la perfection même aurait été plus parfaite ; 
mais elle ne proclame que sa propre faiblesse , la faiblesse et 
l'incurable orgueil de l'esprit humain. Malebranche, à qui le 
dogme chrétien devait apprendre à ne pas tenter Dieu et à 
respecter les mystères, tantôt humilie son orgueil, et tantôt, 
poussé par le besoin de tout expliquer et de tout compren- 
dre, entrevoit la même pensée qui frappa les néoplatoniciens ; 
et le philosophe chrétien du xvu e siècle est-il bien loin de 
l'école d'Alexandrie quand il confesse, dans une de ses mé4i- 

I. 9 



44 



INTRODUCTION. 



tations \ 3 que « Dieu a bien voulu prendre la condition basse 
et humiliante de créateur? » 11 ajoute, à la vérité, que « Dieu 
a aimé le monde à cause du sacrifice de son fils, qui devait s'y 
accomplir; » mais ce n'est pas là répondre, à moins qu'on ne 
prouve la nécessitéde ce sacrifice indépendamment du péché. 

Que Dieu s'abaisse en devenant créateur, c'est une tache 
dans sa perfection infiniment infinie : n'en est-ce pas une 
pour l'immutabilité de ses volontés, qu'il ait créé le monde 
dans le temps ? Malebranche, sur ce point, se sépare de l'école 
d'Alexandrie ; il démontre que la matière même est créée, et 
que, si elle ne Fêtait pas, Dieu ne saurait la connaître 2 ; qu'elle 
a été créée dans le temps ; que le monde a commencé et qu'il 
doit finir. Mais pourquoi Dieu a-t-il changé d'avis? ou, sinon, 
pourquoi sa volonté n'est-elle pas éternellement efficace ? Se 
peut-il que le monde ne soit pas éternel, et que sa durée ne 
marque pas un commencement et une fin dans l'éternité du 
Dieu dont la main soutient le monde 3 ? 

L'incarnation et le sacrifice du fils de Dieu, qui s'accom- 
plissent dans le temps, ne font que doubler la difficulté pour 
Malebranche ; et d'ailleurs sont-ce là des doctrines où la raison 
puisse aborder? n'est-ce pas les compromettre que de les 
expliquer? La raison universelle a-t-elle des réponses pour 
des questions si téméraires ? et, dès qu'on introduit dans une 
philosophie cartésienne de tels problèmes, que devient la 
maxime de ne rien admettre en sa créance qu'on ne le con- 
çoive clairement et distinctement comme vrai? 

Le péché originel sert à Malebranche pour expliquer le pé- 
ché. Mais de quoi se servira-t-il pour expliquer le péché ori- 
ginel ? Avant le péché 4 , il y avait dans l'homme des disposi- 
tions à la grâce autres que celles que Dieu y met ; il n'y en a 
plus aujourd'hui. Quelle est cette sagesse de Dieu, qui nous 
punit de la faute de nos pères? Est-ce répondre, que d'admet- 
tre la présence dans chaque homme de toute sa descendance, 
contenue dans la semence génitale? Quelle est cette immuta- 
bilité de Dieu, qui crée l'homme dans un état, et sait bien 
que sa créature va dégénérer immédiatement ? 

1 Dix-oeu\ième Méd., b. 

2 Neuvième Méd. y 3. 

3 Voyez Y Histoire de l'école d'Alexandrie, par M. Jules Simon, 1. 1, p. 12 et suit. 
* Dix-huitième Méd. % 6. 



INTRODUCTION . 



Déjà, dans la philosophie de Platon , pour expliquer à la 
fois la faiblesse de l'homme et la splendeur de ses destinées , 
on a recours au dogme de la chute. Pour Platon , l'homme 
est un dieu déchu , attaché d'abord à la brillante suite d'un 
de ces dieux célestes dont nous voyons les corps lumineux , 
et tombé sur la terre pour avoir perdu ses ailes *. L'homme 
de Malebranche n'est qu'un homme , mais orné , au sortir 
des mains de Dieu, d'une grâce et d'une beauté parfaite, 
maintenant avili et dégradé par la faute du premier père. Le 
dieu de Platon est endormi dans le sein de l'homme, jusqu'à 
ce que la réminiscence et l'amour fassent croître ses ailes. 
Pour Malebranche, la réminiscence c'est l'Evangile ; l'amour, 
c'est la grâce. L'ascension de l'âme vers le ciel est pour Pla- 
ton le triomphe de la dialectique, et pour Malebranche la glo- 
rieuse marque des ineffables bontés du créateur. L'homme de 
Platon est un orphelin, mais celui de Malebranche a un père. 

Enfin , s'il reste dans le gouvernement du monde quelque 
chose qui sorte des lois générales que Dieu s'est imposé de 
suivre, et qui montre l'existence de volontés particulières , 
c'est que Jésus-Christ, qui dirige les hommes selon les des- 
seins de son père , est à la fois homme et Dieu. La conduite 
de Jésus-Christ dans la construction de son ouvrage, qui est 
l'Eglise , doit porter le caractère d'une cause occasionnelle et 
d'un esprit fini. Ainsi tout s'explique, tout s'ordonne : l'uni- 
formité des lois dans l'ordre de la nature , les volontés parti- 
culières dans l'ordre de la grâce, le mal, le péché, les miracles ; 
l'injustice apparente de la Providence dans la distribution 
des biens et des maux ; et Malebranche croit fermement qu'il 
a réconcilié la raison et la révélation , la philosophie et la foi. 

Au milieu de ces doctrines diverses, souvent sublimes, . 
quelquefois étranges et subtiles, que Malebranche a plus de 
raison qu'il ne croit d'appeler ses Visions métaphysiques, cir- 
cule une morale pure et toute divine ; la morale chrétienne, 
dévouée, résignée, acceptant le devoir comme un honneur, 
et la souffrance comme une grâce particulière. Platon est le 
premier qui ait mesuré la grandeur de l'homme au nombre 
et à la rigueur de ses devoirs ; mais c'est la morale chrétienne 
qui est venue nous apprendre à adorer la main qui nous châ- 

1 Platon, le Phèdre ; traduct. de M. Cousin, t 6, p. 53 et suix. 



16 



I INTRODUCTION. 



tie , à recevoir les maux: que Dieu nous envoie comme des 
preuves de sa bonté paternelle, et à les faire tourner à notre 
gloire et à notre sanctification. Le précepte de la contempla- 
tion, imposée aux âmes privilégiées , les habitudes de la vie 
intérieure, les règles monastiques, l'examen de conscience, 
l'usage de la confession, l'institution des directeurs, ou, pour 
employer le terme consacré, des pasteurs des âmes, fournis- 
sent aux docteurs de la morale chrétienne des lumières que 
la philosophie profane n'aurait pu obtenir par l'observation 
individuelle; psychologie d'autant plus profonde, qu'elle re- 
pousse également les doctrines qui dégradent l'homme, et 
celles qui aspirent à une perfection surhumaine et ne s'a- 
perçoivent pas que dans cette guerre généreuse contre l'intérêt 
elles ne font que sacrifier tout autre intérêt à celui de l'or- 
gueil; morale véritablement divine qui mesure son enseigne- 
ment à la force et au caractère de chaque intelligence ; qui 
dit à l'une : aimez le bien avec simplicité , et servez Dieu avec 
des intentions droites; et qui découvre à l'autre tous les mo- 
biles les plus secrets de nos actions , ce troisième homme que 
l'attention la plus persévérante nous fait à peine reconnaître 
au fond de nous-mêmes , les sophismes des passions , et les 
vices qui se prennent de bonne foi pour des vertus ; règle 
sûre, universelle, constante, qui ne laisse rien à décider aux 
passions, qui enseigne l'autorité souveraine, absolue, du de- 
voir et de l'amour de Dieu , sans condamner l'amour du bon- 
heur que Dieu même nous inspire, et qu'on ne peut dépouil- 
ler sans arracher sa vie de ses entrailles et la jeter loin de 
soi. Malebranche parle à la fois au cœur et à la raison , quand 
il exhorte le pauvre à se reconnaître indigne de l'honneur de 
la pauvreté. La noblesse de ses pensées éclate jusque dans sa 
théorie des causes occasionnelles, quand, après avoir montré 
que la volonté de Dieu est seule efficace, et que c'est sa puis- 
sance qui accomplit toute chose, il s'écrie : « Ah î Dieu seul 
est le lien de notre société ! qVil en soit la fin , puisqu'il en 
est le principe. N'abusons point de sa puissance. Malheur à 
ceux qui la font servir à des passions criminelles ! Rien n'est 
plus sacré que la puissance, rien n'est plus divin. C'est une 
espèce de sacrilège que d'en faire des usages profanes. C'est 
faire servir à l'iniquité le juste vengeur des crimes » La 



{ Septième Entr., 14. 



INTRODUCTION 



17 



loi du devoir est le fondement de toute celle morale; loi 
sainte, que les chrétiens appellent ramour de Dieu , parce 
que, leur Dieu étant le bien lui-même , obéir au devoir, 
aimer le devoir, c'est obéir à Dieu et l'aimer par-dessus toutes 
les créatures. L'esprit du christianisme, qui fait partout de 
l'amour le principe ou du moins l'auxiliaire de l'obéissance, 
respire dans la philosophie morale de Malebranche. « Une faut 
jamais, dit-il, aimer un bien absolument, si Ton peut sans re- 
mords ne le point aimer. » C'est sous cette forme qu'un carté- 
sien devait dire qu'il ne faut aimer que Dieu ; et un chrétien , 
qu'on ne doit obéir qu'au devoir. 

Une morale pure est une des plus certaines conditions de 
succès pour une doctrine philosophique. Malebranche dut à 
la noblesse de ses sentiments, à l'élévation de sa philosophie 
morale, une partie de l'éclat dont il se vit entouré. Jamais 
succès ne fut plus grand. La profondeur et la nouveauté des 
idées, la grâce et les charmes du style, un amour sincère de 
la vérité, une imagination féconde et originale, à chaque pas 
des maximes neuves ou hardies , des observations prises sur 
le fait, des principes féconds en applications; toutes les gran- 
des questions agitées et résolues, la foi transportée tout en- 
tière dans la philosophie, des beautés si diverses et si parfaites, 
expliquent et justifient de reste l'admiration dont Malebranche 
fut constamment l'objet pendant sa \ie. La Recherche de la 
Vérité , publiée en 1 674 , eut successivement six éditions , 
fut traduite en latin par l'abbé Lenfant ; on en publia deux 
traductions anglaises et une en grec vulgaire. « On y remar- 
qua , dit Diderot , du style , de l'imagination et plusieurs au- 
tres qualités que le propriétaire ingrat s'occupait lui-même à 
décrier. » Rien n'égale en effet l'abondance des vues, la finesse 
et la nouveauté des observations dans toute la partie de cet 
ouvrage qui traite des causes de nos erreurs, et de la puis- 
sance de l'imagination. La théorie de la vision en Dieu s'em- 
para immédiatement des esprits et provoqua de toutes parts 
la plus vive polémique. On pressa l'auteur sur les principes 
qu'il émettait touchant la grâce efficace ; et il sentit pour lui- 
même et pour les autres le besoin de montrer l'accord de sa 
philosophie avec les doctrines de l'Eglise. C'est l'objet princi- 
pal des Conversations chrétiennes, entreprises à la prière du 
duc de Chevreuse, et qui furent publiées en 1677. Les Médi- 
ations, qui parurent cinq ans après , Urées à quatre mille 

? 



18 



INTRODUCTION. 



exemplaires, furent enlevées en un instant. Le Traité de mo- 
rale est de l'année suivante, et les Entretiens métaphysiques 
de 1687. C'était son chef-d'œuvre, au jugement de Dagues- 
seau ; mais Malebranche préférait les Méditations. Ce sont en 
effet les deux ouvrages où il a pris son vol le plus haut. On 
ne saurait rien concevoir de plus clair, de plus varié, de plus 
animé que la forme des Entretiens. C'est un admirable résumé 
de toute la philosophie de Malebranche : on y rencontre des 
traits d'imagination dont la grâce ne serait pas démentie par 
Platon lui-même, et quelquefois des mouvements d'éloquence 
où l'inspiration est si abondante et si évidente , qu'elle se 
communique aussitôt par une sorte de contagion naturelle. 
Fontenelle, dans l'Eloge de Malebranche , dit, en parlant des 
Méditations , où Malebranche, comme on sait, introduit le 
Verbe lui-même dictant en personne les réponses de la raison 
immuable, que l'auteur a répandu dans cet écrit une majesté 
et une tristesse solennelles , qui tiennent l'âme élevée au- 
dessus des sens et ne lui permettent pas d'oublier la présence 
de Dieu. Parmi les ouvrages moins inportants, on doit citer, 
outre un grand nombre de lettres et d'écrits polémiques , le 
Traité de V amour de Bien , et YEntretien d'un philosophe chi- 
nois avec un philosophe chrétien, que Malebranche composa à 
la prière de M. de Lionne , évêque de Rosalie, et vicaire apos- 
tolique en Chine. 

C'est une tendance qui est fort loin d'être propre au* seuls 
éclectiques de tenter des rapprochements entre les systèmes , 
pour en découvrir la filiation, et parcourir ainsi plus aisément 
et plus sûrement par le secours de l'histoire toutes les consé- 
quences possibles d'un principe. Peut-être l'histoire de la phi- 
losophie et la philosophie elle-même ne sont-elles possible» 
qu'à cette condition , et l'on peut affirmer du moins que , 
dans de justes limites , la méthode éclectique est si raisonna- 
ble et si naturelle, qu'elle a toujours été pratiquée par les 
meilleurs esprits dans tous les temps *. La marque presque in- 
faillible d'un génie étroit est de viser à l'originalité ; le phi- 
losophe aspire à la vérité seule, et ce n'est pas sans effroi qu'il 
lui arrive de la trouver en un lieu où personne ne l'avait en- 

' Philosophiam autem, non dico stoïcam aut epicuream et aristotelicam, sed 
quaecumque ab his sectis rectè dicta sunt, hoc totum selectum dico philosophiam . 
Clem. Alexandr. Strom. lib. i, cap. 4. 



INTRODUCTION. 19 

core découverte. Eu ce sens , mais en ce sens seulement , les 
philosophes ont horreur des nouveautés, et ce n'est que vaincus 
par uneévidenceirrésistible qu'ils consentent enfin à se recon- 
naître pour inventeurs. Maiebranche , qui pourtant en réalité 
avait un système original, mettait toute sa doctrine souslapro- 
tectiondedeux grands noms; car il s'en référait ordinairement 
à Descartes pour la philosophie, et à saint Augustin pour la 
théologie. Certes sa théorie de la vision en Dieu lui était bien 
chère, et pourtant avec quel soin s'efïbrce-t-il, dans la préface 
de la 'Recherche de la Vérité , de l'identifier avec le rationa- 
lisme de saint Augustin ! Que saint Augustin , parlant à Dieu 
dans ses Confessions, s'écrie : « ô Vérité, tu es présente par- 
tout, et tu réponds à toutes nos demandes ; toutes tes répon- 
ses sont claires , mais tous les hommes ne les comprennent 
pas également ; * que dans un autre ouvrage il parle de l'u- 
nion intime de l'esprit avec l'éternelle Vérité, image et res- 
semblance du Père ; qu'il nous montre Famé humaine tenant 
de la substance de Dieu sa vie , sa lumière et son bonheur, 
Maiebranche n'hésite pas à voir la confirmation de son système 
dans des expressions qu'aucun rationaliste n'oserait désa- 
vouer, puisqu'elles ne signifient rien autre chose , sinon que 
la raison qui nous conduit ne fait pas partie de notre être et 
n'en dépend pas , mais nous de notre propre raison , et que 
c'est Dieu même qui apprend à chacun de nous ces principes 
communs et universels , sans lesquels la communication en- 
tre les intelligences et même tout exercice de la pensée se- 
raient impossibles. Pour constater véritablement cette pré- 
tendue filiation , Maiebranche n'aurait pas dû se borner à des 
passages qui établissent seulement le caractère divin de la 
raison, ou la théorie platonicienne que l'intelligence en soi 
contient seule les idées et les archétypes des êtres , et que 
c'est en elle seule que nous les pouvons contempler ; il fallait 
apporter des passages sur la connaissance des choses sensibles 
et contingentes , sur l'impossibilité où est le corps d'agir sur 
l'esprit, et l'esprit de connaître directement le corps. A ce 
prix seulement il eût désarmé les théologiens. Mais saint Au- 
gustin ne parle jamais que des vérités générales , des idées ; et 
pour les vérités particulières ou spéciales , c'est au Verbe de 
Dieu révélé dans les évangiles qu'il se réfère, et non pas au 
Verbe se communiquant intimement à nous en vertu de l'or- 
dre établi depuis la création de l'homme, dans le for intérieur 



<20 



INTRODUCTION. 



de notre conscience. Malebi anche n'est véritablement disciple 
de saint Augustin que dans ses théories sur la providence 
générale et sur la grâce. 

Bayle, qu'il faut compter au nombre des admirateurs de 
Malebranche, puisqu'il l'appelle constamment « un des plus 
sublimes esprits de ce siècle, le plus grand métaphysicien de 
ce siècle, » Bayle a cherché de singuliers rapprochements entre 
la doctrine du P. Malebranche et celle de quelques penseurs 
de l'antiquité, auxquels on ne se serait pas avisé de songer, 
Chrysippe, Démocrite et Porphyre. 11 fait honneur à Chry- 
sippe de cette explication du mal, qui consiste à dire que Dieu 
ne peut vouloir directement et spécialement le mal , mais 
bien une perfection à laquelle un moindre mal est attaché ; 
que, par exemple, la faiblesse des os dont est enveloppée notre 
tête l'expose à de fréquentes blessures, ce que Dieu n'a pas 
pu vouloir; mais que ce mal est la condition d'un plus grand 
bien, puisque cette fragilité des os de la tête était nécessaire 
à la perspicacité et à la finesse des organes dont elle est le 
siège. Bayle cite à l'appui un passage d'Aulu-Gelle, liv. VI, 
ch. i ; et une telle doctrine fait à coup sûr un grand honneur 
à Chrysippe. L'habile critique aurait dû se souvenir que le 
principe dont il s'agit n'est pas ce qu'il y a d'original dans la 
théorie de Malebranche sur la Providence, mais plutôt ce qui 
traite des volontés particulières dans l'ordre de la grâce ; car, 
ce point ôté, toutes les explications de Malebranche pour- 
raient être rapprochées d'un grand nombre de philosophes 
avec autant de justesse et d'à-propos que de Chrysippe. Ce 
que dit Bayle au sujet de Démocrite est encore plus surpre- 
nant. Après avoir distingué la théorie des atomes de Démo- 
crite d'avec celle d'Epicure , sur un passage de Cicéron qui 
établit que les atomes de Démocrite ont une nature animale 
et divine : « Ces images des objets qui se répandent à la ronde 
sont, dit-il, des émanations de Dieu et sont elles-mêmes un 
Dieu. » Et il ajoute : « Je ne sais si personne a pris garde 
que le sentiment d'un des plus sublimes esprits de ce siècle,» 
que nous voyons tout en Dieu, « n'est qu'un développement 
et une réparation du dogme de Démocrite. » Que cette inter- 
prétation, en ce qui touche Démocrite, ait de l'exactitude, il 
n'importe pas ici de l'examiner ; mais quel rapport entre la 
vision en Dieu, la contemplation des intelligibles renfermés 



INTRODUCTION. 



dans le Verbe divin, et ces émanations divinisées de la ma- 
tière? Bayle n'est pas plus heureux lorsque dans son article 
sur Amélius, après avoir indiqué l'opinion primitive de Por- 
phyre , que Plotin lui fit ensuite changer, sur l'identité de 
l'intelligence et de l'intelligible, il ajoute : « Voilà ce que le 
P. Malebranche a renouvelé de nos jours. » Ce que Malebran- 
che a renouvelé, ce n'est pas la doctrine particulière de Por- 
phyre sur ce point-là, c'est l'opinion commune à toute l'école 
d'Alexandrie, que les modèles intelligibles de toutes choses, 
c'est-à-dire l'animal en soi, ou les idées, sont identiques avec 
Tune des trois hypostases de latrinité divine : encore n'est-ce 
pas à l'école d'Alexandrie , qui a toujours hésité à ce sujet 
entre la seconde et la troisième hypostase, entre le Verbe et 
l'Esprit, que Malebranche a fait cet emprunt ; mais bien à la 
doctrine chrétienne , telle que l'ont exposée les Pères des 
premiers siècles, et principalement Clément d'Alexandrie et 
saint Augustin. Les rapports nombreux et bien constatés qui 
existent entre la théologie alexandrine et le dogme chrétien 
expliquent les analogies frappantes de Malebranche avec Plo- 
tin et son école ; et plus Malebranche est fidèle aux vérités de 
la foi et s'efforce de les accorder avec son rationalisme, plus 
il se rapproche des alexandrins. Peut-on s'en étonner, puis- 
qu'il a voulu comme eux confondre la philosophie avec la 
théologie, sinon dans leur méthode, du moins dans tous leurs 
résultats importants, et qu'il considérait cette même Trinité, 
à laquelle la foi l'obligeait de croire , comme une doctrine 
philosophique avouée parla raison, et même comme le prin- 
cipe et la source de toute philosophie et de toute lumière ? 
Sans parler des alexaudrins du iv e et du v e siècle, venus après 
les conciles généraux de Nicée, de Constantinople, d'Ephèse, 
de Chalcédoine, et chez lesquels, par conséquent, le plagiat 
et l'imitation du dogme chrétien se supposerait tout naturel- 
lement, s'il n'était pas évident à tant d'autres titres, Bayle 
avait sous la main une matière plus ample pour ses compa- 
raisons avec Malebranche, dans le livre Des Mystères, attribué 
par Proclus à Iamblique, et qui , s'il n'est pas de lui , est du 
moins l'ouvrage d'un de ses contemporains, et l'exposition 
d'une doctrine avouée dans l'école. Là on démontre que nous 
ne connaissons pas Dieu par le raisonnement ou à l'aide du 
syllogisme, mais que la connaissance de Dieu est innée en 



22 



INTRODUCTION. 



nous, , et tient intimement à notre essence 4 ; 

que dans certains moments, grâce à des pratiques religieuses, 
ou à une grande perfection philosophique, nous entrons en 
communion avec l'intelligence éternelle, sans toutefois nous 
identifier avec elle comme dans l'éWiç, et connaissons ainsi 
directement et avec une plénitude que nos facultés propres 
ne sauraient atteindre la nature des choses sensibles , que 
nous contemplons alors , non en elles-mêmes , mais dans 
leurs idées, où elles nous apparaissent simultanément avec 
leurs causes et leurs effets, parce que pour l'intelligence 
éternelle il n'y a ni passé ni futur N'est-ce pas là une doc- 
trine plus voisine de la vision en Dieu que saint Augustin ? 
Le même livre Des Mystères enseigne encore que la grâce, 
y Sqgiç twv 0swv, qui nous est nécessaire pour accomplir no- 
tre salut, suivant l'expression fréquemment employée par 
Porphyre dans son ouvrage Sur V Abstinence, ne peut être ob- 
tenue par des moyens naturels 5 ; que la prière ou l'évocation 
n'agissent pas directement sur Dieu, car il n'y a pas d'action 
du fini sur l'infini ; mais que la grâce de Dieu, agissant sui- 
vant des lois générales et par une action et une puissance 
infinie, tend toujours à se manifester partout où elle n'y 
rencontre pas d'obstacle , et se manifeste en nous immédiate- 
ment, sans aucune action particulière des dieux, dès que par 
la prière nous nous sommes mis en état de la recevoir 4 . 
Voilà sans doute les termes et le langage d'un chrétien, et 
presque complètement l'opinion de Malebranche. Enfin, au 
milieu de ses extravagances sur les apparitions, les fantômes, 
les héros, les archontes ou principautés, l'auteur des Mystères 
assigne aux anges et aux archanges le même rôle que leur 
attribuent la philosophie de Malebranche et la doctrine chré- 
tienne; et il s'accorde de tous points avec ces paroles de saint 
Paul : Omnes sunt administratorii spiritus, in ministerium 
missi propter eos, qui hœreditatem capient salutis 5 . De telles 
analogies méritent d'autant plus d'être signalées, qu'il est 
hors de doute que Malebranche ne les a pas recherchées. Il 

' DéMysteriis, première partie, ch. 5. 

2 De Mysteriis, troisième partie, ch. 5. 

3 De Mysteriis, troisième partie* ch. 9. 

* De Mysteriis, première partie, ch. 12. 

& Hebr. i, 14, Cf. Porph., De Jbstinentia, liv. 2. ch. 41. 



INTRODUCTION. 



23 



était fort versé dans la connaissance des Pères de l'Eglise, 
mais beaucoup moins dans celle delà philosophie profane; il 
affectait pour les philosophes païens un mépris exagéré, et il 
disait, avec beaucoup de raison du reste, qu'un philosophe 
chrétien doit préférer l'esprit de Dieu à l'esprit humain, Moïse 
à Aristote, et saint Augustin à quelque misérable commenta- 
teur d'un philosophe païen *, Différent de la doctrine des 
alexandrins en tout ce qui n'est pas conforme à la foi, il est 
toujours très-rapproché d'eux pour tout le reste ; et au milieu 
des éternelles divagations de leur école il y a fort peu de 
théories capitales, communes aux principaux d'entre eux, 
qu'il ne fût aisé de signaler dans Malebranche, hors une 
seule : la communication, ou plutôt la communion des sub- 
stances. Malebranche l'admettait seulement pour les trois 
personnes divines unies entre elles par l'union hypostatique ; 
mais dans le monde, et au delà du divin , il niait la communi- 
cation des substances avec autant d'énergie que la communi- 
cation entre les substances. Aussi n'avons-nous pas rapproché 
sa vision en Dieu de l'evwctç , mais seulement de l'illumina- 
tion, soigneusement distinguée de Y&wiç par l'auteur des 
Mystères. 

Les objections et les réfutations ne manquèrent pas à Ma- 
lebranche; c'est à la fois une des conditions et des marques 
du succès. Ses adversaires n'éîaient pas même toujours d'ac- 
cord entre eux ; et tandis que Régis l'accusait de favoriser le 
dogme d'Epicure, le P. Lamy prétendait que sa doctrine allait 
à la proscription et à la négation de tout plaisir. Malgré sa 
liaison avec le P. Lamy, Malebranche composa, pour rétablir 
le vrai sens de sa philosophie, son traité De V amour de Dieu, 
qui le réconcilia avec Bossuet et lui acquit la bienveillance 
de la cour de Rome. Il y étudie la question de savoir jusqu'à 
quel point l'amour de Dieu doit être désintéressé, et réfute le 
sentiment de ceux qui soutiennent que l'on doit être prêt à 
accepter la damnation éternelle pour effectuer le salut d'un 
grand nombre d'hommes, et se conformer ainsi à la volonté 
de Dieu, qui veut toujours le plus grand bien possible. L'ad- 
versaire le plus constant et le plus redoutable de Malebranche 
fut Arnauld ; la discussion entre eux ne se maintint paslong- 



• Préface de la Recherche de la y évité. 



liNTUODUCTIOIS. 



temps dans les bornes d'une polémique purement philosophi- 
que. Arnauld était dans l'apogée de sa gloire et de son talent ; 
Malebranche, plus jeune et n'ayant encore au commencement 
de la querelle d'autre titre que la publication récente de la 
Recherche de la Vérité, avait un esprit intraitable, supportait 
difficilement la contradiction , s'irritait de la dialectique ser- 
rée qu'on employait contre lui, et se plaignait qu'Arnauld ne 
l'entendît pas. « Et qui donc, mon père, lui disait Boileau, 
voulez-vous qui vous comprenne ? » Le livre Des vraies et 
des fausses idées a raison sur presque tous les points contre 
la Recherche de la Vérité; le point principal de la querelle 
était de nature à mettre les esprits positifs du côté d'Arnauld, 
car il s'agissait de la \ision en Dieu. Malebranchese plaignait 
d'être attaqué sur une question aussi métaphysique, enten- 
due d'un si petit nombre de lecteurs. Ses réponses, ses du- 
pliques avaient d'autant plus d'aigreur que les objections 
faisaient fortune. Sur la grâce, l'orthodoxie était du côté 
d'Arnauld, et Bossuet l'excitait à ne pas ménager son antago- 
niste. Lui-même écrivait sur son exemplaire de la Réponse 
de Malebranche ces mots devenus célèbres : Pulchra. nova, 
falsa. Cette Réponse fut imprimée en Hollande, parce qu'on 
n'avait point trouvé en France de censeur qui voulût l'ap- 
prouver. La même chose avait failli arriver à la Recherche de 
la Vérité, à laquelle le docteur Pirot refusa son approbation, 
et qui parut avec celle de Mezeray. Ainsi, malgré tous ses 
efforts, malgré saint Augustin dont il essayait de se couvrir, 
l'orthodoxie de Malebranche était au moins suspecte. Ses par- 
tisans, et il en avait beaucoup, même parmi les femmes, les 
malebranchistes , comme on les appelait , ne trouvaient pas 
partout grande faveur; et Ton connaît, par une récente pu- 
blication de M. Cousin *,les tribulations que causa au célèbre 
P. André, de la compagnie de Jésus, son attachement aux 
doctrines de la vision en Dieu et des causes occasionnelles. 
Pendant les discussions avec Arnauld, qui durèrent tant d'an- 
nées, Bossuet fut sur le point d'entrer en lice, et Malebranche, 
qu'il en menaçait, se contenta de lui répondre qu'il serait fier 
d'un tel adversaire. Bossuet s'abstint cependant, et il n'écrivit 
contre lui qu'une dissertation en forme de lettre, où il le 
traite fort sévèrement. La lutte se prolongea même après la 

1 Dans cette Bibliothèque philosophique. OEuvres philosophiques du P. Àndrq, 
1 toi. 



INTRODUCTION. 



mort d'Arnauld, qui était arrivée depuis cinq aus lorsque 
parut récrit Contre la prévention. Toutes les réponses de Ma- 
lebranche, réunies en 4 vol. in-12, ont été publiées à Paris 
en 1709. 

Ses querelles avec Régis sur différents points de philosophie 
et de physique n'eurent jamais la même importance. Dans 
une discussion sur la grandeur de la lune, les commissaires 
de l'Académie des sciences lui donnèrent l'avantage. Il s'était 
occupé de diverses études qui lui méritèrent le titre de mem- 
bre honoraire de l'Académie des sciences, qu'il reçut en 1699. 
11 écrivit des réflexions sur la prémotion physique, contre 
Boursier; un traité de la Communication du mouvement , di- 
vers petits écrits polémiques, et un nombre infini de lettres. 
On en a publié récemment de très-importantes, et on en re- 
trouve encore tous les jours. On découvre dans toutes ces 
lettres la grande aversion de Maie branche pour la polémique ; 
ce qui ne rem pêche pas d'être très-mordant, très-impérieux, 
et de se départir à peine de sa grande confiance dans la supé- 
riorité de ses principes, en répondant aux adversaires les 
plus illustres, au nombre desquels il faut compter Leibnitz. 
Leibnitz, qui, l'ayant visité, avait enfin réussi à l'engager dans 
une discussion à laquelle il répugnait toujours, le combattit 
aussi par lettres, et en obtint des réponses que Malebranche 
écrivait malgré lui, assurant que toutes ces disputes, orales 
ou écrites, n'étaient que du temps perdu *. Leibnitz, Locke 
ont laissé chacun un Examen de son système. Le P. Dutertre 
a composé, en 4 volumes, une réfutation de Malebranche où 
il le considère successivement comme cartésien, comme au- 
teur d'un nouveau système et comme théologien. Mais il est 
parvenu seulement à montrer qu'il ne l'entendait pas. Est-il 
besoin d'en" dire autant des journalistes de Trévoux et du 
P. Tournemine, et surtout du P. Hardouin qui démontre en 
60 pages que Malebranche est un athée? 11 est vrai qu'on 
avait porté la même accusation contre Descartes, et qu'on ne 
la pas épargnée à Leibnitz 

De toutes les critiques qu'on pouvait lui faire, il n'en était 
point de plus pénibles à ses yeux, ni de plus insupportables, 



1 Voyez la correspondance de Malebranche et de Leibnitz dans les Frag- 
ments de philosophie cartésienne^ par M. Cousin ; un vol. in-12, qui fait partie 
»!e cette Bibliothèque philosophique. 

t i. 3 



26 



INTRODUCTION. 



que celles qui établissaient des analogies entre son système et 
celui de Spinosa, de ce misérable, de cet impie, comme il ne 
manque jamais de le nommer. 11 y a quelque temps qu'on a 
retrouvé et publié toute une correspondance entre Malebran- 
che et Dortous de Mairan, depuis secrétaire de l'Académie 
des sciences, et qui ne faisait encore que de sortir du collège. 
Mairan, qui vient de lire Spinosa, en a été frappé comme 
d'une révélation ; il ne dissimule pas à Malebranche l'attrait 
qui l'emporte vers cette philosophie, et, dans les raisons qu'il 
en donne, les principes mêmes de la Recherche de la Vérité 
sont rapprochés de ceux de Y Éthique avec une intelligence et 
une habileté qui auraient enrayé un esprit moins dogmatique 
que celui auquel cette argumentation s'adressait. Mairan, qui, 
si on l'ose dire, se montre supérieur à Malebranche dans cette 
discussion, se présente comme un disciple qui demande qu'on 
l'éclairé ; mais la charité de Malebranche ne le porte pas à 
discuter sérieusement un système aussi abominable, et il est 
plus disposé à prier Dieu pour ce jeune esprit qui se fourvoie, 
qu'à devenir la cause occasionnelle de sa guérison. Avait-il 
quelque conscience confuse des rapports de sa philosophie 
avec celle de Spinosa? Ou cette profonde horreur venait-elle 
seulement de l'existence d'une analogie qui l'irritait contre 
Spinosa sans qu'il en reconnût le motif? « Quel monstre, 
Ariste, quelle épouvantable et ridicule chimère ! dit-il dans 
le neuvième entretien ; assurément, s'il y a des gens capa- 
bles de se forger un Dieu sur une idée si monstrueuse, ou 
c'est qu'ils n'en veulent point avoir, ou bien ce sont des 
esprits nés pour chercher dans l'idée du cercle toutes les pro- 
priétés des triangles. » 

Malebranche était accablé de lettres et de visites. Tous ses 
efforts pour s'y soustraire, sa brusquerie même, n'y pouvaient 
rien. lien reçut d'illustres. Jacques II voulut le voir ; le prince 
de Condé l'attira à Chantilly. Leibnitz et Berkeley le visitè- 
rent. Au milieu de cet empressement, Malebranche, toujours 
malade, regardait tout ce temps comme perdu ; il voulait phi- 
losopher, mais non discuter. La visite de Berkeley fut peut- 
être la cause déterminante de sa mort. L'illustre philosophe 
anglais ne parvint pas aisément jusqu'au malade. Forcé de le 
recevoir, Malebranche à son ordinaire ne témoigna aucun 
empressement, et la conversation fut loin d'être aimable. Ces 
deux esprits ne se convenaient pas. La discussion fut aigre, et 



INTRODUCTION. 



27 



amena pour Malebranche des accidents qui hâtèrent sa fin. 
11 mourut âgé de 77 ans *. Sa réputation, comme penseur et 
comme écrivain, ne pouvait diminuer ; mais il ne conserva 
pas d'influence comme chef d'école. L'Allemagne était alors 
toute à Leibnitz, l'Angleterre et la France appartenaient à 
Locke. Diderot disait de lui : « Une page de Locke contient 
plus de vérités que tous les volumes de Malebranche ; mais 
une ligne de celui-ci montre plus de subtilité, d'imagination, 
de finesse et de génie peut-être , que tout le gros livre de 
Locke. » Ce jugement montre bien, non pas assurément ce 
qu'il faut penser de Malebranche, mais ce que pensait de lui 
la génération qui le suivit. 
Un méchant vers de Faydit, 

Lui qui voit tout en Dieu, D'y -voit pas qu'il est fou , 

eut une fortune immense. 11 est si commode pour le vulgaire 
de se débarrasser ainsi du fardeau de l'admiration, et d'avoir 
pitié des hommes de génie ! Ce fou de Malebranche est une 
de nos grandes gloires nationales ; ses disions métaphysiques 
sont une école de sagesse et de profonde philosophie, et plaise 
à Dieu, pour l'honneur de la philosophie et les progrès de 
l'esprit humain, qu'il nous puisse naître encore des rêveurs 
comme lui! J. S. 

JLel3oct. 1715. 



ŒUVRES CHOISIES 



DE 



MALEBRANCHE. 



3* 



ENTRETIENS 



SUR 



LA MÉTAPHYSIQUE. 



De l'âme, et qu elle est distinguée du corps. De la nature des idées. Que le monde 
où nos corps habitent et que nous regardons est bien différent de celui que 
nous voyons. 



Théodore. — Bien donc, mon cher Ariste, puisque vous le 
voulez, il faut que je vous entretienne de mes visions méta- 
physiques. Mais pour cela il est nécessaire que je quitte ces 
lieux enchantés qui charment nos sens, et qui, par leur va- 
riété, partagent trop un esprit tel que le mien. Comme j'ap- 
préhende extrêmement de prendre pour les réponses immédia- 
tes de la vérité intérieure quelques-uns de mes préjugés, ou 
de ces principes confus qui doivent leur naissance aux lois de 
l'union de Fâme et du corps , et que dans ces lieux je ne puis 
pas, comme le pouvez peut-être, faire taire un certain bruit 
confus qui jette la confusion et le trouble dans toutes mes 
idées, sortons d'ici , je vous prie. Allons nous renfermer dans 
votre cabinet, afin de rentrer plus facilement en nous-mêmes. 
Tâchons que rien ne nous empêche de consulter l'un et l'au- 
tre notre maître commun , la raison universelle ; car c'est la 
vérité intérieure qui doit présider à nos entretiens. C'est elle 
qui doit me dicter ce que je dois vous dire , et ce que vous 
voulez apprendre par mon entremise. En un mot , c'est à elle 
qu'il appartient uniquement de juger et de prononcer sur nos 
différends. Car nous ne pensons aujourd'hui qu'à philoso- 
pher ; et quoique vous soyez parfaitement soumis à l'autorité 
de l'Eglise , vous voulez que je vous parle d'abord comme si 
vous refusiez de recevoir les vérités de la foi pour principes 
de nos connaissances. En effet, la foi doit régler les démar- 
ches de notre esprit, mais il n'y a que la souveraine raison 
qui le remplisse d'intelligence. 

Ariste. — Allons , Théodore , partout où vous voudrez. Je 
suis dégoûté de tout ce que je vois dans ce monde matériel et 
sensible, depuis que je vous entends parler d'un autre monde 
toul rempli de beautés intelligibles, Enlevez-moi dans cette 




PREMIER ENTRETIEN. 



32 



ENTRETIENS 



région heureuse et enchantée. Faites-m'en contempler toutes 
ces merveilles dont vous me parliez l'autre jour d'une ma- 
nière si magnifique et d'un air si content. Allons, je suis prêt 
à vous suivre dans ce pays , que vous croyez inaccessible à 
ceux qui n'écoutent que leurs sens. 

Théodore. — Vous vous réjouissez, Ariste, et je n'en suis pas 
fâché. Vous me raillez d'une manière si délicate et si hon- 
nête , que je sens bien que vous voulez vous divertir , mais 
que vous ne voulez pas m'offenser. Je vous le pardonne. Vous 
suivez les inspirations secrètes de votre imagination toujours 
enjouée. Mais, souffrez que je vous le dise, vous parlez de ce 
que vous n'entendez pas. Non, je ne vous conduirai point 
dans une terre étrangère ; mais je vous apprendrai peut-être 
que vous êtes étranger vous-même dans votre propre pays. 
Je vous apprendrai que ce monde que vous habitez n'est point 
tel que vous le croyez, parce qu'effectivement il n'est point 
tel que vous le voyez ou que vous le sentez. Vous jugez sur 
le rapport de vos sens de tous les objets qui vous environ- 
nent, et vos sens vous séduisent infiniment plus que vous ne 
pouvez vous l'imaginer. Ce ne sont de fidèles témoins que 
pour ce qui regarde le bien du corps et la conservation de la 
vie. A l'égard de tout le reste , il n'y a nulle exactitude , nulle 
vérité dans leur déposition. Vous le verrez, Ariste, sans sor- 
tir de vous-même , sans que je vous enlève dans cette région 
enchantée que votre imagination vous représente. L'imagina- 
tion est une folle qui se plaît à faire la folle. Ses saillies, ses 
mouvements imprévus vous divertissent, et moi aussi. Mais 
il faut , s'il vous plaît , que dans nos entretiens la raison soit 
toujours la supérieure. 11 faut qu'elle décide et qu'elle pro- 
nonce. Or elle se tait et nous échappe toujours lorsque l'ima- 
gination vient à la traverse , et qu'au lieu de lui imposer 
silence, nous écoutons ses plaisanteries et que nous nous ar- 
rêtons aux divers fantômes qu'elle nous présente. Tenez-la 
donc dans le respect en présence de la raison ; faites-la taire , 
si vous voulez entendre clairement et distinctement les ré- 
ponses de la vérité intérieure. 

Ariste. — Vous prenez, Théodore, bien sérieusement ce 
que je vous ai dit sans beaucoup de réflexion. Je vous de- 
mande pardon de ma liberté. Je vous promets que 

Thbqdore. — Vous ne m'avez point fâché, Ariste, vous m'a- 
vez réjoui ; car, encore un coup , vous avez l'imagination si 



SLR LA MÉTAPHYSIQUE. 



vive et si agréable, et je suis si assuré de votre cœur, que 
vous ne me fâcherez jamais , et que vous me réjouirez tou- 
jours, du moins quand vous ne me raillerez que tête à tête ; et 
ce que je viens de vous dire n'est que pour vous faire enten- 
dre que vous avez une terrible opposition à la vérité. Cette 
qualité , qui vous rend tout éclatant aux yeux des hommes , 
qui vous gagne les cœurs , qui vous attire l'estime , qui fait 
que tous ceux qui vous connaissent veulent vous posséder, 
est l'ennemie la plus irréconciliable de la raison. Je vous 
avance un paradoxe dont je ne puis vous démontrer présen- 
tement la vérité 1 . Mais vous le reconnaîtrez bientôt par vo- 
tre propre expérience, et vous en verrez peut-être les raisons 
dans la suite de nos entretiens. Il y a encore pour cela bien 
du chemin à faire. Mais croyez-moi, le stupide et le bel es- 
prit sont également fermés à la vérité. Il y a seulement cette 
différence, qu'ordinairement le stupide la respecte, et que le 
bel esprit la méprise. Néanmoins, si vous êtes bien résolu de 
gourmander votre imagination , vous entrerez sans aucun 
obstacle dans le lieu où la raison rend ses réponses ; et quand 
vous l'aurez entendue quelque temps , vous n'aurez que du 
mépris pour tout ce qui vous a charmé jusqu'ici ; et si Dieu 
vous touche le cœur, vous n'en aurez que du dégoût. 

Ariste. — Allons donc promptement , Théodore. Vos pro- 
messes me donnent une ardeur que je ne puis vous exprimer. 
Assurément, je vais faire tout, ce que vous m'ordonnerez. 

Doublons le pas Grâce à Dieu, nous voici enfin arrivés au 

lieu destiné à nos entretiens. Entrons... Asseyez- vous... Qu'y 
a-t-il ici qui puisse nous empêcher de rentrer en nous-mêmes 
pour consulter la raison ? Voulez-vous que je ferme tous les 
passages de la lumière, afin que les ténèbres fassent éclipser 
tout ce qu'il y a de visible dans cette chambre et qui peut 
frapper nos sens ? 

Théodore. — Non , mon cher. Les ténèbres frappent nos 
sens aussi bien que la lumière. Elles effacent l'éclat des cou- 
leurs. Mais, à Theure qu'il est, elles pourraient jeter quelque 
trouble ou quelque petite frayeur dans notre imagination. 
Tirez seulement les rideaux. Ce grand jour nous incommode* 
rait un peu, et donnerait peut-être trop d'éclat à certains 
objets Cela est fort bien : asseyez-vous. 



' Traité de morale, ch. 12. 



34 



ENTRETIENS 



Rejetez, Ariste, tout ce qui vous est entré dans l'esprit parles 
sens. Faites taire votre imagination. Que tout soit chez vous 
dans un parfait silence. Oubliez même, si vous le pouvez, 
que vous avez un corps , et ne pensez qu'à ce que je vais vous 
dire. En un mot, soyez attentif, et ne chicanez point sur mon 
préambule. L'attention est la seule chose que je vous de- 
mande. Sans ce travail, ou ce combat de l'esprit contre les 
impressions du corps, on ne fait point de conquêtes dans le 
pays de la vérité. 

Ariste. — Je le crois ainsi, Théodore; parlez. Mais per- 
mettez-moi de vous arrêter lorsque je ne pourrai pas vous 
suivre. 

Théodore. — Cela est juste. Ecoutez. 

I. Le néant n'a point de propriétés. Je pense , donc je suis 4 . 
Mais que suis-je, moi qui pense, dans le temps que je pense? 
Suis-je un corps , un esprit , un homme? Je ne sais encore 
rien de tout cela. Je sais seulement que , dans le temps que je 
pense , je suis quelque chose qui pense. Mais voyons. Un 
corps peut-il penser? Uné étendue en longueur, largeur et 
profondeur, peut-elle raisonner, désirer, sentir? Non sans 
doute ; car toutes les manières d'être d'une telle étendue ne 
consistent que dans des rapports de distance ; et il est évident 
que ces rapports ne sont point des perceptions , des raisonne- 
ments, des plaisirs, des désirs, des sentiments, en un mot 
des pensées. Donc ce moi qui pense , ma propre substance , 
n'est point un corps, puisque mes perceptions, qui assurément 
m'appartiennent , sont tout autre chose que des rapports de 
distance. 

Ariste. — 11 me paraît clair que toutes les modifications de 
l'étendue ne peuvent être que des rapports de distance , et 
qu'ainsi l'étendue ne peut pas connaître, vouloir, sentir. 
Mais mon corps est peut-être quelque autre chose que de l'é- 
tendue, car il me semble que c'est mon doigt qui sent la dou- 
leur de la piqûre , que c'est mon cœur qui désire , que c'est 
mon cerveau qui raisonne. Le sentiment intérieur que j'ai 
de ce qui se passe en moi m'apprend ce que je vous dis. 
Prouvez-moi que mon corps n'est que de l'étendue , et je vous 
avouerai que mon esprit, ou ce qui est en moi qui pense, qui 
veut, qui raisonne, n'est point matériel ou corporel. 

1 St Augustin, Cité de Dieu, liv. XI, ch. 26, 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



35 



II. Théodore. — Quoi! Ariste . vous croyez que votre corps 
est composé de quelque autre substance que de retendue? 
Est ce que vous ne comprenez pas qu'il suffit d'avoir de Té- 
tendue pour en former par l'esprit un cerveau , un cœur, des 
bras et des mains, et toutes les veines , les artères, les nerfs, 
et le reste donc votre corps est composé ? Si Dieu détrui- 
sait rétendue de votre corps , est-ce que vous auriez encore 
un cerveau, des artères, des veines et le reste ? Concevez-vous 
bien qu'un corps puisse être réduit en un point mathéma- 
tique ? Car, que Dieu puisse former tout ce qu'il y a dans 
l'univers avec l'étendue d'un grain de sable , c'est de quoi je 
ne doute pas. Assurément où il n'y a nulle étendue, je dis 
nulle, il n'y a point de substance corporelle. Pensez y sérieu- 
sement ; et, pour vous en convaincre, prenez garde à ceci. 

Tout ce qui est , on le peut concevoir seul , ou on ne le peut 
pas. Il n'y a point de milieu, car ces deux propositions sont 
contradictoires. Or tout ce qu'on peut concevoir seul, et sans 
penser à autre chose , qu'on peut , dis-je , concevoir seul 
comme existant indépendamment de quelque autre chose > 
c'est assurément un être ou une substance ; et tout ce qu'on 
ne peut concevoir seul, ou sans penser à quelque autre 
chose, c'est une manière d'être, ou une modification de sub- 
stance. 

Par exemple , on ne peut penser à la rondeur sans penser 
à l'étendue. La rondeur n'est donc point un être ou une 
substance, mais une manière d'être. On peut penser à l'éten- 
due sans penser en particulier à quelque autre chose. Donc 
l'étendue n'est point une manière d'être : elle est elle-même 
un être. Comme la modification d'une substance n'est que la 
substance même de telle ou telle façon , il est évident que 
l'idée d'une modification renferme nécessairement l'idée de 
la substance dont elle est la modification. Et comme une 
substance c'est un être qui subsiste en lui-même, l'idée 
d'une substance ne renferme point nécessairement l'idée 
d'un autre être. Nous n'avons point d'autre voie pour distin- 
guer les substances ou les êtres , des modifications ou des 
façons d'être , que par les diverses manières dont nous aper- 
cevons ces choses. 

Or, rentrez en vous-même, n'est-il pas vrai que vous pou- 
vez penser à de l'étendue sans pensera autre chose ? N'est-il 
pas vrai que vous pouvez apercevoir de l'étendue toute seule? 



ENTRETIENS 



Donc retendue est une substance , et nullement une façon ou 
une manière d'être. Donc l'étendue et la matière ne font 
qu'une même substance. Or je puis apercevoir ma pensée, mon 
désir, mon plaisir, sans pensera l'étendue, et même en suppo- 
sant qu'il n'y a point d'étendue. Donc toutesces choses ne sont 
point des modifications de l'étendue , mais des modifications 
d'une substance qui pense, qui sent, qui désire, et qui est 
bien différente de l'étendue. 

Toutes les modifications de l'étendue ne consistent que dans 
des rapports de distance. Or il est évident que mon plaisir, 
mon désir et toutes mes pensées ne sont point des rapports de 
distance. Car tous les rapports de distance se peuvent compa- 
rer, mesurer, déterminer exactement pat les principes de la 
géométrie ; et l'on ne peut ni comparer ni mesurer de cette 
manière nos perceptions et nos sentiments. Donc mon âme 
n'est point matérielle. Elle n'est point la modification de 
mon corps. C'est une substance qui pense, et qui n'a nulle 
ressemblance avec la substance étendue dont mon corps est 
composé. 

Ariste. — Cela me paraît démontré. Mais qu'en pouvez- 
vous conclure ? 

III. Théodore. — J'en puis conclure une infinité de vérités ; 
car la distinction de l'âme et du corps est le fondement des 
principaux dogmes de la philosophie, et entre autres de l'im- 
mortalité de notre être 1 ; car, pour le dire en passant, si 
1 âme est une substance distinguée du corps, si elle n'en est 
point la modification, il est évident que quand même la mort 
anéantirait notre corps , ce qu'elle ne fait pas , il ne s'ensui- 
vrait pas de laque notre âme fût anéantie. Mais il n'est pas 
encore temps de traiter à fond cette importantequestion.il 
faut que je vous prouve auparavant beaucoup d'autres véri- 
tés. Tâchez de vous rendre attentif à ce que je vais vous dire. 

Ariste. — Continuez. Je vous suivrai avec toute l'attention 
dont je suis capable. 

IV. Théodore. — Je pense à quantité de choses, à un nom- 
bre, à un cercle, à une maison, à tels et tels êtres , à l'être. 
Donc tout cela est, du moins dans le temps que j'y pense. As- 
surément, quand je pense à un cercle, à un nombre, à l'être 
ou à l'infini , à tel être fini , j'aperçois des réalités ; car si le 



1 v 0 y. !a Recherche de la Férité, liv. IV, eh. 2. 



SUK LA MÉTAPHYSIQUE. 



37 



cercle que j'aperçois n'était rien, en y pensant je ne pense- 
rais à rien. Or le cercle auquel je pense a des pr opriétés que 
n'a pas telle autre figure. Donc ce cercle existe dans le temps 
que j'y pense, puisque le néant n'a point de propriétés, et 
qu'un néant ne peut être différent d'un autre néant. 

Amste. — Quoi, Théodore ! tout ce à quoi vous pensez existe? 
Est-ce que votre esprit donne l'être à ce cabinet, à ce bureau, 
à ces chaises, parce que vous y pensez? 

Théodore. — Doucement. Je vous dis que tout ce à quoi je 
pense est, ou, si vous voulez, existe. Le cabinet, le bureau, 
les chaises que je vois , tout cela est , du moins dans le temps 
que je le vois. Mais vous confondez ce que je vois avec un 
meuble que je ne vois point. Il y a plus de différence entre le 
bureau que je vois et celui que vous croyez voir, qu'il n'y en 
a entre votre esprit et votre corps. 

Amste. — Je vous entends en partie, Théodore, et j'ai honte 
de vous avoir interrompu. Je suis convaincu que tout ce que 
nous voyons, ou tout ce à quoi nous pensons , contient quelque 
réalité. Vous ne parlez pas des objets, mais de leurs idées. Oui, 
sans doute, les idées que nous avons des objets existent dans 
le temps qu'elles sont présentes à notre esprit. Mais je croyais 
que vous parliez des objets mêmes. 

V. Théodore. — - Des objets mêmes, oh ! que nous n'y som- 
mes pas ! Je tâche de conduire par ordre mes réflexions. Il 
faut bien plus de principes que vous ne pensez pour démon- 
trer ce dont personne ne doute ; car où sont ceux qui doutent 
qu'ils aient un corps, qu'ils marchent sur une terre solide, 
qu'ils vhent dans un monde matériel? Mais vous saurez 
bientôt ce que peu de gens comprennent bien , savoir, que 
si notre corps se promène dans un monde corporel , notre 
esprit, de son coté , se transporte sans cesse dans un monde 
intelligible qui le touche, et qui par là lui devient sensible. 

Comme les hommes comptent pour rien les idées qu'ils ont 
des choses, ils donnent au monde créé beaucoup plus de réa- 
lité qu'il n'en a. Ils ne doutent point de l'existence des objets, 
et ils leur attribuent beaucoup de qualités qu'ils n'ont point. 
Mais ils ne pensent seulement pas à la réalité de leurs idées. 
C'est qu'ils écoutent leurs sens , et qu'ils ne consultent point 
assez la vérité intérieure; car, encore un coup, il est bien plus 
facile de démontrer la réalité des idées, ou , pour me servir de 
vos termes, la réalité de cet autre monde tout rempli de beautés 
i. 4 



ENTRETIENS 



intelligibles, que de démontrer l'existence de ce monde ma- 
tériel. En voici la raison. 

C'est que les idées ont une existence éternelle et néces- 
saire , et que le monde corporel n'existe que parce qu'il a plu 
à Dieu de le créer. Ainsi /pour voir le monde intelligible , il 
suffit de consulter la raison,, qui renferme les idées, ou les es- 
sences intelligibles, éternelles et nécessaires , ce que peuvent 
faire tous les esprits raisonnables ou unis à la raison. Mais 
pour voir le monde matériel , ou plutôt pour juger que ce 
monde existe , car ce monde est invisible par lui-même , il 
faut par nécessité que Dieu nous le révèle > parce que nous ne 
pouvons pas voir ses volontés arbitraires dans la raison né- 
cessaire. 

Or Dieu nous révèle l'existence de ses créatures en deux 
manières, par l'autorité des livres sacrés et par l'entremise 
de nos sens. La première autorité supposée, et on ne peut la 
rejeter, on démontre 1 en rigueur l'existence des corps. Par 
la seconde, on s'assure suffisamment de l'existence de tels et 
tels corps. Mais cette seconde n'est pas maintenant infaillible ; 
car tel croit voir devant lui son ennemi , lorsqu'il en est fort 
éloigné ; tel croit avoir quatre pattes, qui n'a que deux jam- 
bes ; tel sent de la douleur dans un bras qu'on lui a coupé il y 
a longtemps. Ainsi la révélation naturelle , qui est en consé- 
quence des lois générales de l'union dé l'âme et du corps , est 
maintenant sujette à l'erreur : je vous en dirai les raisons 2 . 
Mais la révélation particulière ne peut jamais conduire direc- 
tement à l'erreur, parce que Dieu ne peut pas vouloir nous 
tromper. Voilà un petit écart pour vous faire entrevoir quel- 
ques vérités que je prouverai dans la suite, pour vous en don- 
ner de la curiosité et réveiller un peu votre attention. Je re- 
viens : écoutez-moi . 

Je pense à un nombre, à un cercle, à un cabinet, à vos 
chaises, en us mot à tels et tels êtres. Je pense aussi à l'être 
ou à l'infini, à l'être indéterminé. Toutes ces idées ont quelque 
réalité dans le temps que j'y pense. Vous n'en doutez pas, 
puisque le néant n'a point de propriétés , et qu'elles en ont; 
car elles éclairent l'esprit , ou se font connaître à lui : quel- 
ques-unes même le frappent et se font sentir à lui , et cela en 
mille manières différentes. Du moins est-il certain que les 

1 Entrelien FI. 

» Entretiens IV et VI. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



propriétés des unes sont bien différentes de celles des autres. 
Si donc la réalité de nos idées est véritable, et à plus forte 
raison si elle est nécessaire, éternelle, immuable, il est clair 
que nous voilà tous deux enlevés dans un autre monde que 
celui où habite notre corps : nous voilà dans un monde tout 
rempli de beautés intelligibles. 

Supposons, Ariste, que Dieu anéantisse tous les êtres qu'il 
a créés, excepté vous et moi, votre corps et le mien. (Je vous 
parle comme à un homme qui croit et qui sait déjà beaucoup 
de choses, et je suis certain qu'en cela je ne me trompe pas* 
Je vous ennuierais si je vous parlais avec une exactitude trop 
scrupuleuse , et comme à un homme qui ne sait encore rien 
du tout.) Supposons de plus que Dieu imprime dans notre 
cerveau toutes les mêmes traces , ou plutôt qu'il produise 
dans notre esprit toutes les mêmes idées que nous devons y 
avoir aujourd'hui. Cela supposé , Ariste , dans quel monde 
passerions-nous la journée ? Ne serait-ce pas dans un monde 
intelligible? Or, prenez-y garde, c'est dans ce monde-là que 
nous sommes et que nous vivons , quoique le corps que nous 
animons vive dans un autre et se promène dans un autre. 
C'est ce monde-là que nous contemplons, que nous admirons* 
que nous sentons. Mais le monde que nous regardons , ou que 
nous considérons en tournant la tête de tous côtés , n'est que 
de la matière invisible par elle-même, et qui n'a rien de tou- 
tes ces beautés que nous admirons et que nous sentons en 
le regardant ; car, je vous prie, faites bien réflexion sur ceci ; 
le néant n'a point de propriétés. Donc, si le monde était dé- 
truit, il n'aurait nulle beauté. Or, dans la supposition que Je 
monda fût anéanti, et que Dieu néanmoins produisit dans 
notre cerveau les mêmes traces, ou plutôt dans notre esprit 
les mêmes idées qui s'y produisent à la présence des objets, 
nous verrions les mêmes beautés. Donc les beautés que nous 
^ oyons ne sont point des beautés matérielles, mais des beautés 
intelligibles , rendues sensibles en conséquence des lois de 
l'union de l'âme et du corps, puisque l'anéantissement sup- 
posé de la matière n'emporte point avec lui l'anéantissement 
de ces beautés que nous voyons en les regardant. 

Ariste. — Je crains, Théodore, que vous ne supposiez une 
fausseté. Car si Dieu avait détruit cette chambre, certaine- 
ment elle ne serait plus visible, car le néant n'a point de pro- 
priétés. 



ENTRETIENS 



VI. Théodore. — Vous ne me suivez pas, Ariste. Votre 
chambre est par elle-même absolument invisible. Si Dieu 
l'avait détruite, dites- vous, elle ne serait plus visible, puisque 
le néant n'a point de propriétés. Cela serait vrai, si la visibilité 
de votre chambre était une propriété qui lui appartînt. Si elle 
était détruite, elle ne serait plus visible. Je le veux, car cela 
est vrai dans un sens. Mais ce que je vois en regardant votre 
chambre, je veux dire en tournant mes yeux de tous côtés 
pour la considérer, sera toujours visible, quand même votre 
chambre serait détruite ; que dis-je ? quand même elle n'au- 
rait jamais été bâtie. Je vous soutiens qu'un Chinois qui n'est 
jamais entré ici peut voir en son pays tout ce que je vois lors- 
que je regarde votre chambre ; supposé, ce qui n'est nulle- 
ment impossible , qu'il ait le cerveau ébranlé de la même 
manière que je l'ai maintenant que je la considère. Ceux qui 
ont la fièvre chaude, ceux qui dorment, ne voient-ils pas des 
chimères de toutes façons qui ne furent jamais ? Ce qu'ils 
voient est du moins dans le temps qu'ils le voient. Mais ce 
qu'ils croient voir n'est pas: ce à quoi ils rapportent ce qu'ils 
voient n'est rien de réel. 

Je vous le répète, Ariste, à parler exactement, votre cham- 
bre n'est point visible. Ce n'est point proprement votre 
chambre que je vois lorsque je la regarde, puisque je pour- 
rais bien voir tout ce que je vois maintenant, quand-même 
Dieu l'aurait détruite. Les dimensions que je vois sont im- 
muables, éternelles, nécessaires. Ces dimensions intelligibles 
qui me représentent tous ces espaces n'occupent aucun lieu. 
Les dimensions de votre chambre sont au contraire chan- 
geantes et corruptibles ; elles remplissent un certain espace. 
Mais, en vous disant trop de vérités, je crains maintenant de 
multiplier vos difficultés ; car vous me paraissez assez embar- 
rassé à distinguer les idées, qui seules sont visibles par elles- 
mêmes, des objets qu'elles représentent, qu sont invisibles 
à l'esprit, parce qu'ils ne peuvent agir sur lui, ni se repré- 
senter à lui. 

Ariste. — 11 est vrai que je suis un peu interdit, C'est que 
j'ai de la peine à vous suivre dans ce pays des idées, aux- 
quelles vous attribuez une réalité véritable. Je ne trouve point 
de prise dans tout ce qui n'a point de corps. Et cette réalité 
de vos idées que je ne puis m'empêcher de croire véritables, 
par les raisons que vous venez de me dire, me paraît n'avoir 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



guère de solidité ; car, je vous prie, que deviennent nos idées 
dès que nous n'y pensons plus ? Pour moi , il nie semble 
qu'elles rentrent dans le néant. Et si cela est, voilà votre monde 
intelligible détruit. Si, en fermant les yeux, j'anéantis la 
chambre intelligible que je vois maintenant, certes la réalité 
de cette chambre est bien mince, c'est bien peu de chose. 
S'il suffit que j'ouvre les yeux pour créer un monde intelli- 
gible, assurément ce monde-là ne vaut pas celui dans lequel 
nos corps habitent. 

VII. Théodore. — Cela est vrai, Ariste. Si vous donnez l'être 
à vos idées, s'il ne dépend que d'un clin d'œil pour les anéan- 
tir, c'est bien peu de chose ; mais si elles sont éternelles, im- 
muables, nécessaires, divines en un mot, j'entends la réalité 
intelligible dont elles sont formées , assurément elles seront 
plus considérables que cette matière inefficace et par elle-même 
absolument invisible. Quoi, Ariste! pourriez - vous croire 
qu'en voulant penser à un cercle, par exemple, vous donniez 
l'être à la substance, pour ainsi dire, dont votre idée est for- 
mée, et que dès que vous cessez de vouloir y penser vous l'a- 
néantissez? Prenez garde. Si c'est vous qui donnez l'être à 
vos idées, c'est en voulant y penser. Or, je vous prie, com- 
ment pouvez-vous vouloir penser à un cercle, si vous n'en 
avez déjà quelque idée , et de quoi la former et l'achever ? 
Peut-on rien vouloir sans le connaître ? Pouvez-vous faire 
quelque chose de rien? Certainement vous ne pouvez pas 
v ouloir penser à un cercle si vous n'en avez déjà l'idée, ou du 
moins l'idée de l'étendue, dont vous puissiez considérer cer- 
taines parties sans penser aux autres. Vous ne pouv;ez vou- 
loir le voir de près, le voir distinctement, si vous ne le voyez 
déjà confusément et comme de loin. Votre attention vous en 
approche, elle vous le rend présent, elle le forme même, je le 
veux ; mais il est clair qu'elle ne le produit pas de rien. Votre 
distraction vous en éloigne, mais elle ne l'anéantit pas tout 
à fait. Car, si elle l'anéantissait, comment pourriez- vous for- 
mer le désir de le produire, et sur quel modèle le feriez-vous 
tout de nouveau si semblable à lui même ? N'est-il pas clair 
que cela serait impossible? 

Ariste. — Pas trop clair encore pour moi, Théodore. Vous 
me convainquez, mais vous ne me persuadez pas. Cette terre 
est réelle ; je le sens bien. Quand je frappe du pied, elle me 
résiste. Voilà qui est solide, cela. Mais que mes idées aient 

r 



42 



ENTRETIENS 



quelque réalité indépendamment de ma pensée, qu'elles soient 
dans le temps même que je n'y pense point, c'est ce que je 
ne puis me persuader. 

VIII. Théodore. — C'est que vous ne sauriez rentrer en 
vous-même pour interroger la raison, et que, fatigué du tra- 
vail de l'attention, vous écoutez votre imagination et vos 
sens, qui vous parlent sans que vous ayez la peine de les con- 
sulter. Vous n'avez pas fait assez de réflexions sur les preuves 
que je vous ai données que leur témoignage est trompeur. 11 
n'y a pas longtemps qu'il y avait un homme, fort sage d'ail- 
leurs, qui croyait toujours avoir de l'eau jusqu'au milieu du 
corps, et qui appréhendait sans cesse qu'elle ne s'augmentât 
et ne le noyât. Il la sentait, comme vous votre terre. 11 la 
trouvait froide , et il se promenait toujours fort lentement, 
parce que l'eau, disait-il, l'empêchait d'aller plus vite. Quand 
on lui parlait néanmoins, et qu'il écoutait, on le détrompait. 
Mais il retombait aussitôt dans son erreur. Quand un homme 
se croit transformé en coq, en lièvre, en loup ou en bœuf, 
comme Nabuchodonosor, il sent en lui, au lieu de ses jambes, 
les pieds d'un coq ; au lieu de ses bras, les jarrets d'un bœuf, 
et au lieu de ses cheveux, une crête ou des cornes. Gomment 
ne voyez-vous pas que la résistance que vous sentez en pres- 
sant du pied votre plancher n'est qu'un sentiment qui frappe 
l'âme, et qu'absolument parlant nous pouvons avoir tous nos 
sentiments indépendamment des objets? Est-ce qu'en dor- 
mant vous n'avez jamais senti sur la poitrine un corps fort 
pesant qui vous empêchait de respirer, ou que vous n'avez 
jamais cru être frappé et même blessé, ou frapper vous-même 
les autres, vous promener, danser, sauter sur une terre so- 
lide? 

Vous croyez que ce plancher existe, parce que vous sentez 
qu'il vous résiste. Quoi donc ! est-ce que l'air n'a pas autant 
de réalité que votre plancher, à cause qu'il a moins de soli- 
dité? Est-ce que la glace a plus de réalité que l'eau, à cause 
qu'elle a plus de dureté ? Mais, de plus, vous vous trompez ; 
nul ne peut résister à un esprit. Ce plancher résiste à votre 
pied ; je le veux. Mais c'est tout autre chose que votre plan- 
cher ou que votre corps qui résiste à votre esprit, ou qui 
lui donne le sentiment que vous avez de résistance ou de so- 
lidité. 

Néanmoins je vous accorde encore que votre plancher vous 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



43 



résiste. Mais pensez-vous que vôs idées ne vous résistent 
point ? Trouvez-moi donc dans un cercle deux diamètres iné- 
gaux, ou dans une ellipse trois égaux. Trouvez-moi la racine 
carrée de 8, et la cubique de 9. Faites qu'il soit juste de faire 
à autrui ce qu'on ne veut pas qu'on nous fasse à nous-mêmes ; 
ou, pour prendre un exemple qui revienne au vôtre, faites 
que deux pieds d'étendue intelligible n'en fassent plus qu'un. 
Certainement la nature de cette étendue ne peut le souffrir. 
Elle résiste à votre esprit. Ne doutez donc point de sa réalité. 
Votre plancher est impénétrable à votre pied : c'est ce que 
vous apprennent vos sens d'une manière confuse et trom- 
peuse. L'étendue intelligible est aussi impénétrable à sa fa- 
çon : c'est ce qu'elle vous fait voir clairement par son évi- 
dence et par sa propre lumière. 

Écoutez-moi, Ariste. Vous avez l'idée de l'espace ou de l'é- 
tendue, d'un espace, dis-je, qui n'a point de bornes. Cette 
idée est nécessaire, éternelle, immuable, commune à tous les 
esprits, aux hommes, aux anges , à Dieu même. Cette idée, 
prenez-y garde, est ineffaçable de votre esprit, comme celle 
de l'être ou de l'infini, de l'être indéterminé. Elle lui est tou- 
jours présente. Vous ne pouvez vous en séparer, ou la perdre 
entièrement de vue. Or c'est de cette vaste idée que se forme 
en nous non-seulement l'idée du cercle, et de toutes les figu- 
res purement intelligibles, mais aussi celle de toutes les figures 
sensibles que nous voyons en regardant le monde créé : tout 
cela selon les diverses applications des parties intelligibles de 
cette étendue idéale, immatérielle, intelligible à notre esprit ; 
tantôt en conséquence de notre attention, et alors nous con- 
naissons ces figures ; et tantôt en conséquence des traces et 
des ébranlements de notre cerveau, et alors nous les imagi- 
nons ou nous les sentons. Je ne dois pas maintenant vous 
expliquer tout ceci plus exactement. Considérez seulement 
qu'il faut bien que cette idée d'une étendue infinie ait beau- 
coup de réalité, puisque vous ne pouvez la comprendre , et 
que, quelque mouvement que vous donniez à votre esprit, 
vous ne pouvez la parcourir. Considérez qu'il n'est pas possi- 
ble qu'elle n'en soit qu'une modification, puisque l'infini ne 
peut être actuellement la modification de quelque chose de 
fini. Dites-vous à vous-même : Mon esprit ne peut compren- 
dre cette vaste idée, 11 ne peut la mesurer. C'est donc qu'elle 

8 passe infiniment. Et si elle le passe, il est clair qu'elle n'en 



44 



ENTRETIENS 



est point la modification ; car les modifications des êtres ne 
peuvent pas s'étendre au delà de ces mêmes êtres, puisque 
les modifications des êtres ne sont que ces mêmes êtres de 
telle et telle façon. Mon esprit ne peut mesurer cette idée : 
c'est donc qu'il est fini, et qu'elle est infinie. Car le fini, quel- 
que grand qu'il soit, appliqué ou répété tant qu'on voudra, 
ne peut jamais égaler l'infini. 

Ariste. — Que vous êtes subtil et prompt ! Doucement, s'il 
vous plaît. Je vous nie que l'esprit aperçoive l'infini. L'esprit, 
je le a eux, aperçoit de l'étendue dont il ne voit pas le bout, 
mais il ne voit pas une étendue infinie ; un esprit fini ne peut 
rien voir d'infini. 

IX. Théodore. — Non, Àriste, l'esprit ne voit pas une éten- 
due infinie, en ce sens que sa pensée ou sa perfection égale 
une étendue infinie. Si cela était, il la comprendrait, et il 
serait infini lui-même ; car il faut une pensée infinie pour 
mesurer une idée infinie, pour se joindre actuellement à tout 
ce que comprend l'infini. Mais l'esprit voit actuellement que 
son objet immédiat est infini : il voit actuellement que l'éten- 
due intelligible est infinie. Et ce n'est pas, comme vous le 
pensez, parce qu'il n'en voit pas le bout ; car, si cela était, il 
pourrait espérer de le trouver, ou du moins il pourrait douter 
si elle en a ou si elle n'en a point ; mais c'est parce qu'il voit 
clairement qu'elle n'en a point. 

Supposons qu'un homme tombé des nues marche sur la 
terre toujours en droite ligne, je veux dire sur un des grands 
cercles dont les géographes la divisent, et que rien ne l'em- 
pêche de voyager : pourrait-il décider, après quelques jour- 
nées de chemin, que la terre serait infinie, à cause qu'il n'en 
trouverait point le bout? S'il était sage et retenu dans ses 
jugements, il la croirait fort grande, mais il ne la jugerait 
pas infinie. Et, à force de marcher, se retrouvant au même 
lieu dont il serait parti , il reconnaîtrait qu'effectivement il en 
aurait fait le tour. Mais lorsque l'esprit pense à l'étendue in- 
telligible, lorsqu'il veut mesurer l'idée de l'espace, il voit clai- 
rement qu'elle est infinie. Il ne peut douter que cette idée ne 
soit inépuisable. Qu'il en prenne de quoi se représenter le 
lieu de cent mille mondes, et à chaque instant encore cent 
mille fois davantage, jamais cette idée ne cessera delui fournir 
tout ce qu'il faudra. L'esprit le voit, et n'en peut douter. Mais 
ce n'est point par là qu'il découvre qu'elle est infinie. C'est au 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



4o 



contraire parce qu'il la voit actuellement infinie , qu'il sait 
bien qu'il ne répuisera jamais. 

Les géomètres sont les plus exacts de ceux qui se mêlen 
de raisonner. Or tous conviennent qu'il n'y a point de frac- 
tion qui, multipliée par elle-même,, donne huit pour produit, 
quoiqu'on augmentant les termes de la fraction on puisse 
approcher à l'infini de ce nombre. Tous conviennent que l'hy- 
perbole et ses asymptotes, et plusieurs autres semblables lignes 
continuées à l'infini, s'approcheront toujours sans jamais se 
joindre. Pensez-vous qulls découvrent ces vérités en tâton- 
nant , et qu'ils jugent de ce qu'Us ne voient point par quel- 
que peu de chose qu'ils auraient découvert? Non, Ariste. C'est 
ainsi que jugent l'imagination et les sens , ou ceux qui sui- 
vent leur témoignage. Mais les vrais philosophes ne jugent 
précisément que de ce qu'ils voient. Et cependant ils ne crai- 
gnent point d'assurer, sans jamais l'avoir éprouvé, que nulle 
partie de la diagonale d'un carré , fût-elle un million de fois 
plus petite que le plus petit grain de poussière, ne peut me- 
surer exactement et sans reste cette diagonale d'un carré et 
quelqu'un de ses côtés. Tant il est vrai que l'esprit voit l'infini 
aussi bien dans le petit que dans le grand : non par la division 
ou la multiplication réitérée de ses idées finies, qui ne pour- 
raient jamais atteindre à l'infini, mais par l'infinité même 
qu'il découvre dans ses idées et qui leur appartient, lesquelles 
lui apprennent tout d'un coup , d'une part qu'il n'y a point 
d'unité, et de l'autre point de bornes dans l'étendue intelli- 
gible. 

Ariste — Je me rends, Théodore. Les idées ont plus de 
réalité que je ne pensais, et leur réalité est immuable, né- 
cessaire, éternelle, commune à toutes les intelligences, et 
nullement des modifications de leur être propre, qui, étant 
fini, ne peut recevoir actuellement des modifications infinies. 
La perception que j'ai de l'étendue intelligible m'appartient 
à moi : c'est une modification de mon esprit. C'est moi qui 
aperçois cette étendue. Mais cette étendue que j'aperçois n'est 
point une modification de mon esprit; car je sens bien que 
ce n'est point moi-même que je vois lorsque je pense à des 
espaces infinis, à un cercle, à un carré, à un cube, lorsque 
je regarde cette chambre, lorsque je tourne les yeux vers le 
ciel. La perception de l'étendue est de moi. Mais cette éten- 
due, et toutes les figures que j'y découvre, je voudrais bien 



m 



ENTRETIENS 



savoir comment, ne sont point à moi. C'est donc une modifi- 
cation de mon esprit. Mais l'étendue que je vois subsiste sans 
moi ; car vous la pouvez contempler sans que j'y pense, vous 
et tous les autres hommes. 

X. Théodore. — Vous pourriez sans crainte ajouter : et Dieu 
même; car toutes nos idées claires sont en Dieu, quant à leur 
réalité intelligible. Ce n'est qu'en lui que nous les voyons ; 
ce n'est que dans la raison universelle, qui éclaire par elle 
toutes les intelligences. Si nos idées sont éternelles, immua- 
bles, nécessaires, vous voyez bien qu'elles ne peuvent se 
trouver que dans une nature immuable. Oui, Ariste, Dieu 
voit en lui-même l'étendue intelligible, l'archétype delà ma- 
tière dont le monde est formé et où habitent nos corps; et 
encore un coup, ce n'est qu'en lui que nous la voyons, car 
nos esprits n'habitent que dans la raison universelle, dans 
cette substance intelligible qui renferme les idées de toutes 
les vérités que nous découvrons *, soit en conséquence des 
lois générales de l'union de notre esprit avec cette même rai-' 
son, soit en conséquence des lois générales de l'union de 
notre âme avec notre corps, dont la cause occasionnelle ou 
naturelle n'est que les traces qui s'impriment dans le cer- 
veau par l'action des objets ou par le cours des esprits ani- 
maux. 

L'ordre ne permet pas présentement que je vous explique 
tout ceci en particulier. Mais pour satisfaire en partie le désir 
que vous avez de savoir comment l'esprit peut découvrir toutes 
sortes de figures et voir ce monde sensible dans l'étendue 
intelligible, prenez garde que vous apercevez un cercle, par 
exemple, en trois manières. Vous le concevez , vous l'imagi- 
nez, vous le sentez ou le voyez. Lorsque vous le concevez, c'est 
que l'étendue intelligible s'applique à votre esprit avec des 
bornes indéterminées quant à leur grandeur, mais également 
distantes d'un point déterminé, et toutes dans un même plan ; 
et alors vous concevez un cercle en général. Lorsque vous 
l'imaginez, c'est qu'une partie déterminée de cette étendue, 
dont les bornes sont également distantes d'un point, touche 
légèrement votre esprit. Et lorsque vous le sentez ou le voyez, 
c'est qu'une partie déterminée de cette étendue touche sensi- 
blement votre âme, et la modifie par le sentiment de quelque 

1 Entretien XII. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



47 



couleur ; car l'étendue intelligible ne devient visible et ne re- 
présente tel corps en particulier que par la couleur, puisque 
ce n'est que par la diversité des couleurs que nous jugeons 
de la difïërence des objets que nous voyons. Toutes les parties 
intelligibles de Fétendue intelligible sont en qualité d'idées 
de même nature, aussi bien que toutes les parties de l'étendue 
locale ou matérielle en qualité de substance. Mais, les senti- 
ments de couleur étant essentiellement différents, nous ju- 
geons par eux de la variété des corps. Si je distingue votre 
main de votre habit, et l'un et l'autre de l'air qui les envi- 
ronne, c'est que j'en ai des sentiments de couleur ou de lu- 
mière fort différents. Cela est évident ; car si j'avais de tout 
ce qui est dans votre chambre le même sentiment de couleur, 
je n'y verrais par le sens de la vue nulle diversité d'objets. 
Ainsi vous jugez bien que l'étendue intelligible, diversement 
appliquée à notre esprit , peut nous donner toutes les idées 
que nous avons des ligures mathématiques, comme aussi de 
tous les objets que nous admirons dans l'univers, et entin de 
tout ce que notre imagination nous représente 1 ; car, de 
même que l'on peut par l'action du ciseau former d'un bloc de 
marbre toutes sortes de figures, Dieu peut nous représenter 
tous les êtres matériels par les diverses applications de l'éten- 
due intelligible à notre esprit. Or comment cela se fait et 
pourquoi pieu le fait ainsi , c'est ce que nous pourrons exa- 
miner dans la suite. 

Cela suffit, Ariste, pour un premier entretien. Tâchez de 
vous accoutumer aux idées métaphysiques et de vous élever 
au-dessus de vos sens. Vous voilà, si je ne me trompe, trans- 
porté dans un monde intelligible. Contemplez-en les beautés. 
Repassez dans votre esprit tout ce que je viens de vous dire. 
Nourrissez-vous delà substance de la vérité, et préparez-vous 
à entrer plus avant dans ce pays inconnu, où vous ne faites 
encore qu'aborder. Je tâcherai demain de vous conduire jus- 
qu'au trône de la Majesté sou veraine à qui appartient de toute 
éternité cette terre heureuse et immobile où habitent nos 
esprits. 

Ariste. — Je suis encore tout surpris et tout chancelant. 
Mu u corps appesantit mon esprit, et j'ai peine à me tenir 

1 Voy. la Recherche de la Vérité, liv. III, seconde partie» et Y Éclaircisse- 
ment sur cette matière. Voy. aussi ma Réponse au livre des V raies et des 
Fausses idées de M. Arnauld . et ma Première Lettre touchant sa défense. 



48 



ENTRETIENS 



ferme dans les vérités que vous m'avez découvertes ; et ce- 
pendant vous prétendez m'élever encore plus haut. La' tête 
me tournera, Théodore ; et si je me sens demain comme je 
me trouve aujourd'hui, je n'aurai pas l'assurance de vous 
suivre. 

Théodore. — Méditez, Ariste, ce que je viens de vous dire, 
et demain je vous promets que vous serez prêt atout. La mé- 
ditation vous affermira l'esprit , et vous donnera de l'ardeur 
et des ailes pour passer les créatures et vous élever jus- 
qu'à la présence du Créateur. Adieu, mon cher. Ayez bon 
courage. 

Ariste. — Adieu, Théodore, je vas faire ce que vous venez 
de m'ordonner. 

DEUXIÈME ENTRETIEN. 

DE L'EXISTENCE DE DIEU. 

Que nous pouvons voir en lui toutes choses , et que rien de fini ne peut le re- 
présenter. De sorte qu'il suffit de penser à lui pour savoir qu'il est. 

Théodore. — Hé bien, Ariste, que pensez-vous de ce monde 
intelligible où je vous conduisis hier ? Votre imagination n'en 
est-elle plus effrayée ? Votre esprit marche-t-il d'un pas ferme 
et assuré dans ce pays des esprits méditatifs, dans cette région 
inaccessible à ceux qui n'écoutent que leurs sens? 

Ariste. — Le beau spectacle, Théodore, que l'archétype de 
l'univers ! Je l'ai contemplé avec une extrême satisfaction. 
Que la surprise est agréable lorsque sans souffrir la mort 
Famé se trouve transportée dans le pays de la vérité, où elle 
rencontre abondamment de quoi se nourrir ! Je ne suis pas, 
il est vrai, encore bien accoutumé à cette manne céleste, à 
cette nourriture spirituelle. Elle me paraît dans certains mo- 
ments bien creuse et bien légère. Mais quand je la goûte avec 
attention, j'y trouve tant de saveur et de solidité, que je ne 
puis plus me résoudre à venir paître avec les brutes sur une 
terre matérielle. 

Théodore. — Oh, oh ! mon cher Ariste, que me dites-vous 
là ? Parlez-vous sérieusement*? 

Ariste. — Fort sérieusement. Non, je ne veux plus écouter 
mes sens. Je veux toujours rentrer dans le plus secret de 
moi-même, et vivre de l'abondance que j'y trouve. Mes sens 
sont propres à conduire mon corps à sa pâture ordinaire : je 



SUR LA MÉTAPÎIYS1QUE. 



49 



consens qu'il les suive. Mais que je les suive, moi ! c'est ce 
que je ne ferai plus. Je yeux, suivre uniquement la raison., et 
marcher par mon attention dans ce pays de la vérité , où je 
trouve des mets délicieux et qui seuls peuvent nourrir des 
intelligences. 

Théodore. — C'est donc à ce coup que vous avez oublié que 
vous avez un corps. Mais vous ne serez pas longtemps sans 
pensera lui, ou plutôt sans penser par rapport à lui. Ce corps 
que vous négligez présentement vous obligera bientôt à le 
mener paître vous-même et à vous occuper de ses besoins. 
Car maintenant l'esprit ne se dégage pas si facilement de la 
matière. Mais pendant que vous voilà pur esprit, dites-moi, 
je vous prie, qu'avez-vous découvert dans le pays des idées? 
Savez- vous bien présentement ce que c'est que cette raison 
dont on parle tant dans ce monde matériel et terrestre, et que 
Ton y connaît si peu? Je vous promis hier de vous élever au- 
dessus de toutes les créatures, et de vous conduire jusqu'en 
présence du Créateur. N'y auriez-vous point volé de vous- 
même, et sans penser à Théodore? 

I. Ariste. — Je vous l'avoue , j'ai cru que , sans manquer 
au respect que je vous dois, je pouvais aller seul dans le che- 
min que vous m'avez montré. Je l'ai suivi, et j'ai, ce me sem- 
ble, connu clairement ce que vous me dîtes hier, savoir, que 
la raison universelle est une nature immuable, et qu'elle ne 
se trouve qu'en Dieu. Voici en peu de mots toutes mes dé- 
marches ; jugez-en, et dites-moi si je me suis égaré. Après 
que vous m'eûtes quitté, je demeurai quelque temps tout 
chancelant et tout interdit. Mais, une secrète ardeur me 
pressant, il me sembla que je me dis à moi-même, je ne sais 
comment : La raison m'est commune avec Théodore ; pourquoi 
donc ne puis-je sans lui la consulter et la suivre? Je la consul- 
tai, et je la suivis ; et elle me conduisit, si je ne me trompe, 
jusqu'à celui qui la possède en propre, et par la nécessité de 
son être, car il me semble qu'elle y conduit tout naturelle- 
ment. Voici donc tout simplement et sans figure le raisonne- 
ment que je fis : 

L'étendue intelligible infinie n'est point une modification 
de mon esprit; elle est immuable, éternelle, nécessaire. Je 
ne puis douter de sa réalité et de son immensité. Or tout ce 
qui est immuable, éternel, nécessaire, et surtout infini, n'est 
point une créature, et ne peut appartenir à la créature. Donc 
i. 5 



50 



ENTRETIENS 



elle appartient au Créateur, et ne peut se trouver qu'en Dieu. 
Donc il y a un Dieu et une raison : un Dieu dans lequel se 
trouve Farchétype que je contemple du monde créé que j'ha- 
bite ; un Dieu dans lequel se trouve la raison qui m'éclaire 
par les idées purement intelligibles qu'elle fournit abondam- 
ment à mon esprit et à celui de tous les hommes. Car je suis 
sûr que tous les hommes sont unis à la même raison que 
moi ; puisque je suis certain qu'ils voient ou peuvent voir ce 
que je vois quand je rentre en moi-même , et que j'y dé- 
couvre les vérités ou les rapports nécessaires que renferme 
la substance intelligible de la raison universelle qui habite 
en moi, ou plutôt dans laquelle habitent toutes les intelli- 
gences. 

11. Théodore. — Vous ne vous êtes point égaré, mon cher 
Ariste. Vous avez suivi la raison, et elle vous a conduit à celui 
qui l'engendre de sa propre substance et qui la possède éter- 
nellement. Mais ne vous imaginez pas qu'elle vous ait décou- 
vert la nature de l'Être suprême auquel elle vous a conduit. 
Lorsque vous contemplez l'étendue intelligible, vous ne voyez 
encore que l'archétype du monde matériel que nous habi- 
tons , et celui d'une infinité d'autres possibles. A la vérité, 
vous voyez alors la substance divine ; car il n'y a qu'elle qui 
soit visible, ou qui puisse éclairer l'esprit. Mais vous ne la 
voyez pas en elle-même, ou selon ce qu'elle est. Vous ne la 
voyez que selon le rapport qu'elle a aux créatures matérielles, 
que selon qu'elle est participante par elles , ou qu'elle en est 
représentative. Et par conséquent ce n'est point Dieu, à pro- 
prement parler, que vous voyez, mais seulement la matière 
qu'il peut produire. 

Vous voyez certainement par l'étendue intelligible infinie 
que Dieu est ; car il n'y a que lui qui renferme ce que vous 
voyez, puisque lien de fini ne peut contenir une réalité infi- 
nie. Mais vous ne voyez pas ce que Dieu est, car la Divinité 
n'a point de bornes dans ses perfections ; et ce que vous 
voyez, quand vous pensez à des espaces immenses, est privé 
d'une infinité de perfections. Je dis ce que vous voyez, et non 
la substance qui vous représente ce que vous voyez ; car cette 
substance que vous ne voyez pas en elle même a des perfec- 
tions infinies. 

Assurément la substance qui renferme l'étendue intelligi- 
ble est toute-puissante. Elle est infiniment sage. Elle renferme 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



51 



une infinité de perfections et de réalités. Elle renferme, par 
exemple, une infinité dénombres intelligibles. Mais cette 
étendue intelligible n'a rien de commun avec toutes ces cho- 
ses. 11 n'y a nulle sagesse, nulle puissance, aucune unité dans 
cette étendue que vous contemplez ; car vous savez que tous 
les nombres sont commensurables entre eux, parce qu'ils ont 
l'unité pour commune mesure. Si donc les parties de cette 
étendue divisées et subdivisées par l'esprit pouvaient se ré- 
duire à l'unité, elles seraient toujours par cette unité com- 
mensurables entre elles, ce que vous savez certainement être 
faux. Ainsi la substance divine dans sa simplicité, où nous 
ne pouvons atteindre, renferme une infinité de perfections 
intelligibles toutes différentes, par lesquelles Dieu nous éclaire 
sans se faire voir à nous tel qu'il est, ou selon sa réalité par- 
ticulière et absolue, mais selon sa réalité générale et relative à 
des ouvrages possibles. Cependant tâchez de me suivre : je vas 
vous conduire le plus près delà Divinité qu'il mesera possible. 

III. L'étendue intelligible infinie n'est l'archétype que d'une 
infinité de mondes possibles semblables au nôtre. Je ne vois 
par elle que tels et tels êtres, que des êtres matériels. Quand 
je pense à cette étendue, je ne vois la substance divine qu'en 
tant qu'elle est représentative des corps et participrable par 
eux. Mais prenez garde : quand je pense à l'être, et non à 
tels et tels êtres ; quand je pense à l'infini, et non à tel ou tel 
infini, il est certain premièrement que je ne vois point une si 
vaste réalité dans les modifications de mon esprit ; car, si je 
ne puis trouver en elles assez de réalité pour me représenter 
l'infini en étendue, à plus forte raison n'y en trous erai-je 
point assez pour me représenter l'infini en toutes manières. 
Ainsi il n'y a que Dieu, que l'infini, que l'être indéterminé, 
ou que l'infini infiniment infini, qui puisse contenir la réalité 
infiniment infinie que je vois quand je pense à l'être, et non à 
tels ou tels êtres, ou à tels et tels infinis. 

IV. En second lieu, il est certain que l'idée de l'être, de la 
réalité, de la perfection indéterminée, ou de l'infini en toutes 
manières, n'est point la substance dh ine en tant que repré- 
sentative de telle créature, ou participable par telle créature ; 
car toute créature est nécessairement un tel être. Il y a con- 
tradiction que Dieu fasse ou engendre un être en général ou 
infini en toutes manières qui ne soit Dieu lui-même ou égal 
à son principe. Le Fils et le Saint-Esprit ne participent point 



32 



ENTRETIENS 



à l'être divin, ils le reçoivent tout entier ; ou, pour parler de 
choses plus proportionnées à notre esprit, il est évident que 
l'idée du cercle en général n'est point l'étendue intelligible 
en tant que représentative de tel cercle, ou participable par 
tel cercle. Car l'idée du cercle en général , ou l'essence du 
cercle, représente des cercles infinis, convient à des cercles 
infinis. Cette idée renferme celle de l'infini ; car penser à un 
cercle en généra], c'est apercevoir, comme un seul cercle, des 
cercles infinis. Je ne sais si vous concevez çe que je veux vous 
faire comprendre. Le voici en deux mots : c'est que l'idée de 
l'être sans restriction, de l'infini, de la généralité, n'est point 
l'idée des créatures, ou l'essence qui leur convient, mais 
l'idée qui représente la Divinité, ou l'essence qui lui convient. 
Tous les êtres particuliers participent à l'être ; mais nul être 
particulier ne l'égale. L'être renferme toutes choses ; mais 
tous les êtres et créés et possibles, avec toute leur multipli- 
cité, ne peuvent remplir la vaste étendue de l'être. 

Ariste. — 11 me semble que je vois bien votre pensée. Vous 
définissez Dieu comme il s'est défini lui-même en parlant à 
Moïse : Dieu, c'est celui qui est *. L'étendue intelligible est 
l'idée ou l'archétype des corps. Mais l'être sans restriction, en 
un mot XÊtre, c'est l'idée de Dieu ; c'est ce qui le représente 
à notre esprit tel que nous le voyons en cette vie. 

V. Théodore. — Fort bien. Mais surtout prenez garde que 
Dieu ou l'infini n'est pas visible par une idée qui le repré- 
sente. L'infini est à lui-même son idée. Il n'a point d'arché- 
type. 11 peut être connu, mais il ne peut être fait. 11 n'y a que 
les créatures , que tels et tels êtres qui soient faisables, qui 
soient visibles par des idées qui les représentent, avant même 
qu'elles soient faites. On peut voir un cercle, une maison, un 
soleil, sans qu'il y en ait ; car tout ce qui est fini se peut voir 
dans l'infini, qui en renferme les idées intelligibles. Mais l'in- 
fini ne se peut voir qu'en lui-même ; car rien de fini ne peut 
représenter l'infini. Si on pense à Dieu, il faut qu'il soit. Tel 
être, quoique connu, peut n'exister point. On peut voir son 
essence sans son existence, son idée sans lui. Mais on ne peut 
voir l'essence de l'infini sans son existence, l'idée de l'être sans 
l'être : car l'Être n'a point d'idée qui le représente. 11 n'a point 
d'archétype qui contienne toute sa réalité intelligible. Il esta 



1 Exode, 5, 14. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



o3 



lui-même son archétype, et il renferme en lui l'archétype de 
tous les êtres. 

Ainsi vous voyez bien que cette proposition , Il y a un 
Dieu, est par elle-même la plus claire de toutes les proposi- 
tions qui affirment l'existence de quelque chose, et qu'elle est 
même aussi certaine que celle-ci : Je pense, donc je suis. 
Vous voyez de plus ce que c'est que Dieu, puisque Dieu, et 
l'être, ou l'infini, ne sont qu'une même chose. 

VI. Mais , encore un coup, ne vous y trompez pas , vous ne 
voyez que fort confusément, et comme de loin, ce que c'est 
que Dieu. Vous ne le voyez point tel qu'il est, parce que, 
quoique vous voyiez l'infini, ou l'être sans restriction , vous 
ne le voyez que d'une manière fort imparfaite. Vous ne le 
voyez point comme un être simple. Vous voyez la multiplicité 
des créatures dans l'infinité de l'être incréé, mais vous n'y 
voyez pas distinctement son unité. C'est que vous ne le voyez 
pas tant selon sa réalité absolue que selon ce qu'il est par 
rapport aux créatures possibles, dont il peut augmenter le 
nombre à l'infini, sans qu'elles égalent jamais la réalité qui 
les représente. C'est que vous le voyez comme raison univer- 
selle qui éclaire les intelligences selon la mesure de lumière 
qui leur est nécessaire maintenant pour se conduire et pour 
découvrir ses perfections en tant que participâmes par des 
êtres limités. Mais vous ne découvrez pas cette propriété qui 
est essentielle à l'infinie d'être en même temps un et toutes 
choses, composé, pour ainsi dire, d'une infinité de perfec- 
tions différentes, et tellement simple qu'en lui chaque per- 
fection renferme toutes les autres sans aucune distinction 
réelle », 

Dieu ne communique pas sa substance aux créatures, il ne 
leur communique que ses perfections ; non telles qu'elles 
sont dans sa substance, mais telles que sa substance les repré- 
sente, et que la limitation des créatures le peut porter. 
L'étendue intelligible, par exemple, représente les corps; 
c'est leur archétype ou leur idée. Mais, quoique cette étendue 
n'occupe aucun lieu, les corps sont étendus localement; et 
ils ne peu\ent être que localement étendus, à cause de la 
limitation essentielle aux créatures , et que toute substance 
finie ne peut avoir cette propriété incompréhensible à l'esprit 

1 Vov. la Première Lettre touchant la défense de i»/. Arnauld, remarq. 3° . 

5* 



M 



ENTRETIENS 



humain, d'être en même temps un et toutes choses, parfai- 
tement simple, et posséder toutes sortes de perfections. 

Ainsi, rétendue intelligible représente des espaces infinis , 
mais elle n'en remplit aucun : et quoiqu'elle remplisse, pour 
ainsi dire, tous les esprits , et se découvre à eux, il ne s'ensuit 
nullement que notre esprit soit spacieux. Il faudrait qu'il le 
fut infiniment pour voir des espaces infinis, s'il les voyait 
par une union locale à des espaces localement étendus ! . 

La substance divine est surtout sans extension locale. Elle 
n'a point de bornes. Elle n'est point renfermée dans l'univers. 
Mais ce n'est point cette substance, en tant que répandue 
partout, que nous voyons lorsque nous pensons à des espaces ; 
car si cela était, notre esprit étant fini, nous ne pourrions 
jamais penser à des espaces infinis 2 . Mais l'étendue intelligi- 
ble que nous voyons dans la substance divine qui la renferme 
n'est que cette même substance en tant que représentative 
des êtres matériels et participable par eux. Yoilà tout ce que 
je puis vous dire. Mais remarquez bien que l'être sans res- 
triction, ou l'infini en toutes manières que nous apercevons, 
n'est point seulement la substance divine en tant que repré- 
sentative de tous les êtres possibles ; car, quoique nous n'ayons 
point des idées particulières de tous ces êtres, nous sommes 
assurés qu'ils ne peuvent égaler la réalité intelligible del'infini. 
C'est donc en un sens la substance même de Dieu que nous 
voyons. Mais nous ne la voyons en cette vie que d'une manière 
si confuse et si éloignée, que nous voyons plutôt qu'elle est la 
source et l'exemplaire de tous les êtres que sa propre nature 
ou ses perfections en elles-mêmes. 

Ariste. — N'y a-t-il point quelque contradiction dans ce 
que vous me dites? Si rien de fini ne peut avoir assez de 
réalité pour représenter l'infini , ce qui me paraît évident , 
n'est-ce pas une nécessité qu'on voie la substance de Dieu en 
elle-même? 

VII. Théodore. — Je ne vous nie pas qu'on ne voie la sub- 
stance de Dieu en elle-même. On la voit en elle-même en ce 
sens, que l'on ne la voit point par quelque chose de fini qui 
la représente ; mais on ne la voit point en elle-même en ce 

1 Voy. la Première lettre touchant la défense de M, Arnauld , seconde re- 
marque, n«s tl et )es suivants. 

2 Voy. la même Lettre, et ci-dessous Entretien VllL 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



sens, qu'on atteigne à sa simplicité et que Ton y découvre ses 
perfections. 

Puisque vous demeurez d'accord que rien de lini ne peut 
représenter la réalité infinie, il est clair que si vous voyez 
l'infini, vous ne le voyez qu'en lui-même. Or il est certain 
que vous le voyez; car autrement, quand vous me demandez 
s'il y a un Dieu, ou un être infini, vous me feriez une 
demande ridicule par une proposition dont vous n'entendriez 
pas les termes. C'est comme si vous me demandiez s'il y a 
un Blictri * 9 c'est-à-dire une telle chose > sans savoir quoi. 

Assurément tous les hommes ont l'idée de Dieu, ou pensent 
à l'infini, lorsqu'ils demandent s'il y en a un. Mais ils croient 
pouvoir y penser sans qu'il y en ait, parce qu'ils ne font pas 
réflexion que rien de fini ne peut le représenter. Comme ils 
peuvent penser à bien des choses qui ne sont point, à cause 
que les créatures peuvent être vues sans qu'elles soient , car 
on ne les voit point en elles-mêmes, mais dans les idées qui 
les représentent , ils s'imaginent qu'il en est de même de 
l'infini, et qu'on peut y penser sans qu'il soit. Voilà ce qui 
fait qu'ils cherchent, sans le reconnaître, celui qu'ils ren- 
contrent à tous moments , et qu'ils reconnaîtraient bientôt 
s'ils rentraient en eux-mêmes et faisaient réflexion sur leurs 
idées. 

Ariste. — Vous me convainquez, Théodore, mais il me 
reste encore quelque doute. C'est qu'il me semble que l'idée 
que j'ai de l'être en général ou de l'infini est une idée de ma 
façon. Il me semble que l'esprit peut se faire des idées géné- 
rales de plusieurs idées particulières. Quand on a vu plusieurs 
arbres, un pommier, un poirier, un prunier, etc., on s'en 
fait une idée générale d'arbre. De même quand on a vu plu- 
sieurs êires,on s'en forme l'idée générale de l'être. Ainsi 
cette idée générale de l'être n'est peut-être qu'un assemblage 
confus de tous les autres. C'est ainsi qu'on me l'a appris , et 
que je l'ai toujours entendu. 

VIII. Théodore. — Votre esprit, Ariste, est un merveilleux 
ouvrier. Il sait tirer l'infini du fini , l'idée de l'être sans res- 
triction des idées de tels et tels êtres. C'est peut-être qu'il 
trouve dans son propre fonds assez de réalité pour donner à 
des idées finies ce qui leur manque pour être infinies. Je ne 



1 C'est un terme qui ne réveille aucune idée. 



56 



ENTRETIENS 



sais si c'est ainsi qu'on vous Ta appris , mais je crois savoir 
que vous ne l'avez jamais bien compris. 

Ariste. — Si nos idées étaient infinies, assurément elles ne 
seraient point notre ouvrage, ni des modifications de noire 
esprit. Cela ne se peut contester. Mais peut-être sont-elles 
finies, quoique par elles nous puissions apercevoir l'infini ; 
ou bien l'infini que nous voyons n'est point tel dans le fond.; 
ce n'est, comme je viens de vous dire, que l'assemblage confus 
de plusieurs choses finies. L'idée générale de l'être n'est peut- 
être qu'un amas confus des idées de tels et tels êtres. J'ai de 
la peine à m'ôter cette pensée de l'esprit. 

IX. Théodore. — Oui, Ariste, nos idées sont finies, si par 
nos idées \ous entendez nos perceptions ou les modifications 
de notre esprit, Mais si vous entendez par l'idée de l'infini ce 
que l'esprit voit quand il y pense, ou ce qui est alors l'objet 
immédiat de l'esprit, assurément cela est infini, car on le voit 
tel. Prenez-y garde, vous dis-je, on le voit tel. L'impression 
que l'infini fait sur l'esprit est finie. 11 y a même plus de per- 
ception dans l'esprit, plus d'impression d'idée, en un mot 
plus de pensée, lorsqu'on connaît clairement et distinctement 
un petit objet, que lorsqu'on pense confusément à un grand 
ou même à l'infini. Mais quoique l'esprit soit presque toujours 
plus touché, plus pénétré, plus modifié par une idée finie que 
par une infinie, néanmoins il y a bien plus de réalité dans 
l'idée infinie que dans la finie, dans l'être sans restriction que 
dans tels et tels êtres. 

Vous ne sauriez vous ôter de l'esprit que les idées générales 
ne sont qu'un assemblage confus de quelques idées particu- 
lières, ou du moins que vous avez le pouvoir de les former de 
cet assemblage. Voyons ce qu'il y a de vrai et de faux dans 
cette pensée dont vous êtes si fort prévenu. Vous pensez , 
Ariste , à un cercle d'un pied de diamètre, ensuite à un de 
deux pieds, à un de trois, à un de quatre, etc., et enfin vous 
ne déterminez point la grandeur du diamètre, et vous pensez 
à un cercle en général. L'idée de ce cercle en général, direz- 
vous, n'est donc que l'assemblage confus des cercles auxquels 
j'ai pensé. Certainement cette conséquence est fausse ; car 
l'idée du cercle en général représente des cercles infinis , et 
leur convient à tous ; et vous n'avez pensé qu'à un nombre 
fini de cercles. 

C'est donc plutôt que vous avez trouvé le secret de former 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



51 



Tidée de cercle en général de cinq ou six que vous avez vus. 
Et cela est vrai en un sens, et faux en un autre. Cela est faux 
en ce sens, quil y ait assez de réalité dans Tidée de cinq ou 
six cercles pour en former Tidée de cercle en général. Mais 
cela est vrai en ce sens, qu'après avoir reconnu que la gran- 
deur des cercles n'en change point les propriétés , vous avez 
peut-être cessé de les considérer Tun après l'autre selon leur 
grandeur déterminée , pour les considérer en général selon 
une grandeur indéterminée. Ainsi vous avez, pour ainsi dire, 
formé Tidée de cercle en général en répandant Tidée de la 
généralité sur les idées confuses des cercles que vous avez 
imaginés. Mais je vous soutiens que vous ne sauriez former 
des idées générales que parce que vous trouvez dans Tidée de 
Tinfîni assez de réalité pour donner de la généralité à vos 
idées. Vous ne pouvez penser à un diamètre indéterminé que 
parce que vous voyez Tintini dans l'étendue, et que vous pou» 
vez l'augmenter ou la diminuer à l'infini. Je vous soutiens 
que vous ne pourriez jamais penser à ces formes abstraites 
de genres et d'espèces, si Tidée de l'infini, qui est inséparable 
de votre esprit, ne se joignait tout naturellement aux idées 
particulières que vous apercevez. Vous pourriez penser à tel 
cercle, mais jamais au cercle. Vous pourriez apercevoir telle 
égalité de rayons, mais jamais une égalité générale entre des 
rayons indéterminés. La raison est que toute idée finie et dé- 
terminée ne peut jamais représenter rien d'infini et d'indé- 
terminé. Mais Tesprit joint sans réflexion à ses idées finies 
Tidée de la généralité qu'il trouve dans l'infini ; car de même 
que Tesprit répand sur Tidée de telle étendue, quoique divi- 
sible à l'infini, Tidée de l'unité indivisible , il répand aussi 
sur quelques idées particulières Tidée générale d'une parfaite 
égalité. Et c'est ce qui le jette dans une infinité d'erreurs ; 
car toute la fausseté de nos idées vient de ce que nous les 
confondons entre elles, et que nous les mêlons encore avec 
«os propres modifications. Mais c'est de quoi nous parlerons 
une autre fois. 

Ariste. — Tout cela est fort bien, Théodore. Mais n'est-ce 
point que vous regardez nos idées comme distinguées de nos 
perceptions? il me semble que Tidée du cercle en général 
n'est qu'une perception confuse de plusieurs cercles de di- 
verses grandeurs, c'est-à-dire un amas de diverses modilica- 



38 



ENTRETIENS 



tioîis de mon esprit presque effacées, dont chacune est l'idée 
ou la perception de tel cercle 1 . 

X. Théodore. — Oui sans doute, je mets bien de la diffé- 
rence entre nos idées et nos perceptions, entre nous qui aper- 
cevons et ce que nous apercevons. C'est que je sais que le fini 
ne peut trou ver ~ en lui de quoi se représenter l'infini. C'est 
que je sais, Ariste, que je ne renferme en moi aucune réalité 
intelligible; et que bien loin de trouver en ma substance les 
idées de toutes choses, je n'y trouve pas même l'idée de mon 
être propre; car je suis entièrement inintelligible à moi- 
même, et je ne verrai jamais ce que je suis que lorsqu'il 
plaira à Dieu de me découvrir l'idée, ou l'archétype des es- 
prits que renferme la raison universelle. Mais c'est de quoi 
nous nous entretiendrons une autre fois 2 . 

Assurément, Ariste, si vos idées n'étaient que des modifi- 
cations de votre esprit, l'assemblage confus de mille et mille 
idées ne serait jamais qu'un composé confus , incapable d'au- 
cune généralité. Prenez vingt couleurs différentes, mêlez-les 
ensemble pour exciter en vous une couleur en général; pro- 
duisez en vous dans un même temps plusieurs sentiments 
différents pour en former un sentiment en général: vous 
verrez bientôt que cela n'est pas possible ; car, en mêlant 
diverses couleurs, vous ferez du vert, du gris, du bleu, tou- 
jours quelque couleur particulière. L'étourdissement n'est 
qu'un assemblage confus d'une infinité de sentiments ou de 
modifications de l'âme; mais ce n'est néanmoins qu'un senti- 
ment particulier. C'est que toute modification d'un être par- 
ticulier, tel qu'est notre esprit, ne peut être que particulière. 
Elle ne peut jamais s'élever à la généralité qui se trouve dans 
les idées. Il est vrai que v/ous pouvez penser à la douleur en 
général ; mais vous ne sauriez jamais être modifié que par 
une douleur particulière. Et si vous pouvez penser à la dou- 
leur en général, c'est que vous pouvez joindre la généralité à 
toutes choses. Mais, encore un coup, vous ne sauriez tirer 
de votre fonds cette idée de la généralité. Elle a trop de réa- 
lité; il faut que l'infini vous la fournisse de son abondance. 

Ariste. — Je n'ai rien à vous répondre; tout ce que vous 

' Voy. la Réponse au livre des Fraies et des Fausses idées. 
2 Voy. la seconde partie du liv. 1 II, de la Rech. de la Vérité, ch. 7, n° 4, et 
Y Éclaircissement qui répond à ce chapitre. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



59 



me dites me paraît évident. Mais je suis surpris que ces idées 
générales , qui ont infiniment plus de réalité que les idées 
particulières, me frappent moins qu'elles, et me paraissent 
avoir beaucoup moins de solidité. 

XL Théodore.— C'est qu'elles se font moins sentir, ou plu- 
tôt c'est qu'elles ne se font nullement sentir. Ne jugez pas, 
Ariste, de la réalité des idées comme les enfants jugent de la 
réalité des corps. Les enfants croient que tous ces espaces qui 
sont entre la terre et le ciel ne sont rien de réel, parce qu'ils 
ne se font point sentir. Et il y a même peu de gens qui sachent 
qu'il y a autant de matière dans un pied cube d'air que dans 
un pied cube de plomb , parce que le plomb est plus dur, plus 
pesant, plus sensible, en un mot, que l'air. Ne les imitez 
pas. Jugez de la réalité des idées non par le sentiment que 
vous en avez, qui vous marque confusément leur action, 
mais par la lumière intelligible qui vous découvre leur na- 
ture. Autrement vous croirez que les idées sensibles et qui 
vous frappent, telle qu'est celle que vous avez de ce plancher 
que vous pressez du pied , ont plus de réalité que les idées 
purement intelligibles, quoique dans le fond il n'y ait au- 
cune différence. 

Ariste. — Aucune différence, Théodore! Quoi! l'idée de 
l'élendue à laquelle je pense n'est pas différente de celle de 
cette étendue que je vois, que je presse du pied, et qui me 
résiste? 

XII. Théodore.— Non, Ariste, il n'y a point de deux sortes 
d'étendues, ni de deux sortes d'idées qui les représentent. Et 
si cette étendue à laquelle vous pensez vous touchait, ou 
moditiait votre àme par quelque sentiment, d'intelligible 
qu'elle est, elle vous paraîtrait sensible. Elle vous paraîtrait 
dure, fj'oide, colorée, et peut-être douloureuse; car vous lui 
attribueriez peut-être tous les sentiments que vous auriez. 
Encore un coup, il ne faut pas juger des choses par le senti- 
ment que nous en avons. Il ne faut pas croire que la glace ait 
plus de réalité que l'eau, à cause qu'elle nous résiste da- 
vantage. 

Si vous croyiez que le feu a plus de force ou d'efficace que 
la terre, votre erreur aurait quelque fondement; car il y a 
quelque raison de juger de la grandeur des puissances par 
celle de leurs effets. Mais de croire que l'idée de l'étendue , 
qui vous touche par quelque sentiment, est d'une autre na- 



60 



ENTRETIENS 



ture, ou a plus de réalité que celle à laquelle vous pensez , 
sans en recevoir aucune impression sensible , c'est prendre 
l'absolu pour le relatif, c'est juger de ce que les choses sont 
en elles-mêmes par le rapport qu'elles ont avec vous. C'est le 
moyen de donner à la pointe d'une épine plus de réalité qu'à 
tout le reste de l'univers , et même qu'à l'être infini. Mais, 
quand vous serez accoutumé à distinguer vos sentiments de 
vos idées, vous reconnaîtrez que la*même idée de l'étendue 
peut se faire connaître , se faire imaginer, et se faire sentir, 
selon que la substance divine qui la renferme l'applique di- 
versement à notre esprit. Ainsi ne croyez pas que l'infini, ou 
l'être en général , ait moins de réalité que l'idée de tel objet 
qui vous touche actuellement d'une manière fort vive et fort 
sensible. Jugez des choses par les idées qui les représentent, 
et ne leur attribuez rien de semblable aux sentiments dont 
vous êtes frappé. Vous comprendrez plus distinctement dans 
la suite du temps ce que je vous insinue présentement. 

Ariste. — Tout ce que vous venez de me dire, Théodore, 
est furieusement abstrait, et j'ai bien de la peine à le fixer 
devant moi. Mon esprit travaille étrangement : un peu de 
repos, s'il vous plaît. 11 faut que je pense à loisir sur toutes 
ces gi andes et sublimes vérités. Je tâcherai de me les rendre 
familières par les efforts pénibles d'une attention toute pure. 
Mais présentement je n'en suis pas capable. Il faut que je me 
délasse pour reprendre de nouvelles forces. 

Théodore. — Je le savais bien, Ariste, que vous ne seriez 
pas longtemps esprit pur. Allez, menez paître vous-même 
votre corps. Délassez votre imagination par la variété des ob- 
jets qui peuvent la rassurer et la réjouir. Mais tâchez néan- 
moins de conserver quelque goût pour la vérité ; et dès que 
vous vous sentirez capable de vous en nourrir et delà méditer, 
quittez tout pour elle. Oubliez même ce que vous êtes, au- 
tant que vous le pourrez. C'est une nécessité que vous pen- 
siez aux besoins du corps; mais c'est un grand dérèglement 
que de vous occuper de ses plaisirs. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



61 



TROISIÈME ENTRETIEN. 

De la différence qu'il y a entre nos sentiments et nos idées. Qu'il ne (faut juger 
des choses que par les idées qui les représentent, et nullement par les sen- 
timents dont on est touché en leur présence ou à leur occasion. 

Théodore. — HoJà! oh! Ariste, que vous voilà rêveur! A 
quoi pensez-vous si profondément? 

Ariste. — Qui est là? Ah ! Théodore, vous m'avez surpris. 
Je reviens de cet autre monde où vous m'avez transporté ces 
jours-ci. J'y vas maintenant tout seul, et sans craindre les 
fantômes qui en empêchent l'entrée. Mais lorsque j'y suis , 
j'y trouve tant de lieux obscurs, que je crains de m'égarer et 
de mê perdre. 

I. Théodore. — C'est beaucoup , Ariste , que de savoir quit- 
ter son corps quand on le veut, et s'élever en esprit dans le 
pays des intelligences. Mais cela ne suffit pas. Il faut savoir 
un peu la carte de ce pays, quels sont les lieux inaccessibles 
aux pauvres mortels, et quels sont ceux où ils peuvent aller 
librement sans craindre les illusions. C'est, ce me semble, 
pour n'avoir pas bien pris garde à ce que je m'en vas vous 
faire remarquer, que la plupart des voyageurs de ces diffé- 
rentes contrées ont été séduits par certains spectres enga- 
geants, qui nous attirent dans des précipices dont le retour 
est moralement impossible. Ecoutez-moi bien sérieusement; 
je vas vous dire aujourd'hui ce que vous ne devez jamais 
oublier. 

Ne prenez jamais , Ariste, vos propres sentiments pour nos 
idées , les modifications qui touchent votre âme pour les idées 
qui éclairent tous les esprits. Yoilà le plus grand de tous les 
préceptes pour éviter l'égarement. Jamais vous ne contem- 
plerez les idées sans découvrir quelque vérité; mais, quelque 
attention que vous ayez à vos propres modifications,, vous 
n'eu sciez jamais éclairé. Vous ne pouvez pas bien com- 
prendre ce que je vous dis : il faut que je m'explique da- 
vantage. 

II. Vous savez, Ariste, que le Verbe divin, en tant que 
raison universelle, renferme dans sa substance les idées pri- 
mordiales de tous les êtres et créés et possibles. Vous savez 
'lin* toutes les intelligences qui sont unies à cette souveraine 

i. 6 ' 



ENTRETIENS 



raison découvrent en elle quelques-unes de ces idées, 
selon qu'il plaît à Dieu de les leur manifester. Cela se fait en 
conséquence des lois générales qu'il a établies pour nous 
rendre raisonnables, et former entre nous et avec lui une 
espèce de société. Je vous développerai quelque jour tout ce 
mystère. Vous ne doutez pas que l'étendue intelligible , par 
exemple, qui est l'idée primordiale, où l'archétype des corps, 
est contenue dans la raison universelle , qui éclaire tous les 
esprits, et celui-là même à qui cette raison est consubstan- 
tielle. Mais vous n'avez peut-être pas fait assez de réflexion 
sur la différence qu'il y a entre les idées intelligibles qu'elle 
renferme, et nos propres sentiments, ouïes modifications de 
notre âme; et vous croyez peut-être qu'il est inutile delà re- 
marquer exactement. 

III. Qu'il y a de différence, mon cher Ariste, entre" la lu- 
mière de nos idées et l'obscurité de nos sentiments, entre 
connaître et sentir, et qu'il est nécessaire de s'accoutumer à la 
distinguer sans peine! Celui qui n'a point fait assez de ré- 
flexion sur cette différence, croyant sans cesse connaître fort 
clairement ce qu'il sent le plus vivement, ne peut faire qu'il 
ne s'égare dans les ténèbres de ses propres modifications. Car, 
enfin, comprenez bien cette importante vérité. L'homme 
n'est point à lui-même sa propre lumière. Sa substance, bien 
loin de Féclairer, lui est inintelligible elle-même. 11 ne con- 
naît rien que par la lumière de la raison. J'entends toujours 
de cette raison universelle qui éclaire tous les esprits par les 
idées intelligibles qu'elle leur découvre dans sa substance 
toute lumineuse. 

IV. La raison créée, notre âme, l'esprit humain, les in- 
telligences les plus pures et les plus sublimes, peuvent bien 
voir la lumière; mais ils ne peuvent la produire, ou la tirer 
de leur propre fonds ; ils ne peuvent l'engendrer de leur sub- 
stance. Us peuvent découvrir les vérités éternelles, immua- 
bles, nécessaires dans le Verbe divin, dans la sagesse éter- 
nelle, immuable, nécessaire ; mais ils ne peuvent trouver que 
des sentiments souvent fort v ifs, mais toujours obscurs et con- 
fus, que des modalités pleines de ténèbres. En un mot, ils 
ne peuvent en se contemplant découvrir la vérité. Us ne peu- 
vent se nourrir de leur propre substance. Ils ne peuvent 
trouver la vie des intelligences que dans la raison univer- 
selle qui anime tous les esprits. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



<>3 



Ariste. — Je suis bien persuadé, Théodore,, parles réflexions 
que j'ai faites sur ce que vous m'avez dit ces jours-ci , que c'est 
uniquement le Verbe divin qui nous éclaire par les idées in- 
telligibles qu'il renferme ; car il n'y a point deux ou plusieurs 
sagesses, deux ou plusieurs raisons universelles. La vérité 
est immuable, nécessaire, éternelle, la même dans le temps 
et dans l'éternité, la même parmi nous et les étrangers, la 
même dans le ciel et dans les enfers. Le ^erbe éternel parle 
à toutes les nations le même langage, aux Chinois et aux 
Tartares comme aux Français et aux Espagnols ; et s'ils ne 
sont pas également éclairés, c'est qu'ils sont inégalement at- 
tentifs; c'est qu'ils mêlent, les uns plus, les autres moins, 
les inspirations particulières de leur amour-propre avec les 
réponses générales de la vérité intérieure. Deux fois deux font 
quatre chez tous les peuples. Tous entendent la voix de la vé- 
rité , qui nous ordonne de ne point faire aux autres ce que 
nous ne voulons pas qu'on nous fasse. Et ceux qui n'obéissent 
point à cette voix sentent des reproches intérieurs qui les 
menacent et qui les punissent de leur désobéissance , pourvu 
qu'ils rentrent en eux-mêmes et qu'ils entendent raison. Je 
suis maintenant bien convaincu de ces principes; mais je ne 
comprends pas encore trop bien cette différence entre con- 
naître et sentir, que vous jugez si nécessaire pour éviter l'er- 
reur. Je vous prie de me la faire remarquer. 

V. Théodore,— Si vous aviez bien médité sur les principes 
dont vous dites que vous êtes convaincu, vous verriez claire- 
ment ce que vous me demandez. Mais sans vous engager dans 
un chemin trop pénible, répondez-moi. Pensez-vous que 
Dieu sente la douleur que nous souffrons? 

Ariste. — Non sans doute; car le sentiment de la douleur 
rend malheureux. 

Théodore. — Fort bien. Mais croyez- vous qu'il la connaisse ? 

Ariste.— Oui, je le crois; car il connaît tout ce qui arrive 
à ses créatures. La connaissance de Dieu n'a point de bornes, 
et connaître ma douleur ne le rend ni malheureux ni impar- 
fait. Au contraire... 

Théodore. — Oh! oh, Ariste! Dieu connaît la douleur, le 
plaisir, la chaleur et le reste, et il ne sent point ces choses! 
Il connaît la douleur, puisqu'il sait quelle est cette modifica- 
tion de l'àme en quoi la douleur consiste. 11 la connaît . puis- 
que c'est lui seul qui la cause en nous, ainsi que je vous 



04 



ENTRETIENS 



prouverai dans la suite, et qu'il sait bien ce qu'il fait. En un 
mot, il la connaît, puisque sa connaissance n'a point de 
bornes. Mais il ne la sent pas , car il serait malheureux. 
Connaître la douleur, ce n'est donc pas la sentir. 

Ariste. — 11 est vrai. Mais sentir la douleur n'est-ce pas la 
connaître? 

VI. Théodore. — Non sans doute, puisque Dieu ne la sent 
nullement, et qu'il la connaît parfaitement. Mais pour ne 
point nous arrêter à l'équivoque des termes, si vous voulez 
que sentir la douleur ce soit la connaître, du moins demeu- 
rez d'accord que ce n'est point la connaître clairement, que 
ce n'est point la connaître par la lumière et par évidence, en 
un mot, que ce n'est point en connaître la nature, et qu'ainsi, 
à parler exactement, ce n'est point la connaître. Sentir la 
douleur, par exemple, c'est se sentir malheureux, sans sa- 
voir bien ni ce qu'on est, ni quelle est cette modalité de 
notre être qui nous rend malheureux. Mais connaître, c'est 
avoir une idée claire de la nature de son objet, et en décou- 
vrir tels et tels rapports par lumière et par évidence. 

Je connais clairement les parties de l'étendue , parce que 
j'en puis voir évidemment les rapports. Je vois clairement 
que les triangles semblables ont leurs côtés proportionnels , 
qu'il n'y a point de triangle plan dont les trois angles ne 
soient égaux à deux droits. Je vois clairement ces vérités ou 
ces rapports dans l'idée ou l'archétype de l'étendue ; car cette 
idée est si lumineuse, que c'est en la contemplant que les 
géomètres et les bons physiciens se forment ; et elle est si 
féconde en vérités, que tous les esprits ensemble ne l'épui- 
seront jamais. 

VII. 11 n'en est pas de même de mon être. Je n'en ai point 
d'idée: je n'en vois point l'archétype. Je ne puis découvrir 
les rapports des modifications qui affectent mon esprit. Je ne 
puis en me retournant vers moi-même reconnaître aucune 
de mes facultés ou de mes capacités. Le sentiment intérieur 
que j'ai de moi-même m'apprend que je suis, que je pense , 
que je veux, que je sens , que je souffre, etc. ; mais il ne me 
fait point connaître ce que je suis , la nature de ma pensée, 
de ma volonté, de mes sentiments, de mes passions, de ma 
douleur, ni les rapports que toutes ces choses ont entre elles, 
parce qu'encore un coup n'ayant point d'idée de mon âme , 
n'en voyant point l'archétype dans le Verbe divin, je ne puis 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



découvrir eu l'a contemplant ni ce qu'elle est, ni les moda- 
lités dont elle est capable, ni enfin les rapports qui sont entre 
ses modalités , rapports que je sens vivement sans les con- 
naître. Tout cela, mon cher Ariste , parce que, comme je 
vous ai déjà dit , je ne suis point ma lumière à moi-même \ 
que ma substance et mes modalités ne sont que ténèbres, et 
que Dieu n'a pas trouvé à propos, pour bien des raisons, de 
me découvrir l'idée ou l'archétype qui représente la nature 
des êtres spirituels ; car, si fna substance était intelligible par 
elle-même ou en elle-même, si elle était lumineuse, si elle 
pouvait m'éclairer, comme je ne suis pas séparé de moi- 
même, certainement je pourrais voir en me contemplant que 
je suis capable d'être touché de tels et tels sentiments que je 
n'ai jamais éprouvés , et dont je n'aurai peut-être jamais au- 
cune connaissance. Je n'aurais pas eu besoin d'un concert 
pour savoir quelle est la douceur de l'harmonie ; et quoique 
je n'eusse jamais goûté d'un tel fruit , j'aurais pu , je ne dis 
pas sentir, mais connaître avec évidence la nature du senti- 
ment qu'il excite en moi. Mais, comme on ne peut connaître 
la nature des êtres que dans la raison qui les renferme d'une 
manière intelligible, quoique je ne me puisse sentir qu'en 
moi-même, ce n'est qu'en elle que je puis découvrir ce que 
je suis et les modalités dont ma nature est susceptible , et à 
plus forte raison ce n'est qu'en elle que je puis découvrir les 
principes des sciences et toutes les vérités capabfés d'éclairer 
l'esprit. 

Ariste. — Avançons un peu , Théodore. Je crois qu'il y a 
des différences essentieltes entre connaître et sentir, entre 
jes idées qui éclairent l'esprit et les sentiments qui le tou- 
chent; et je demeure d'accord que bien que je ne me sente 
qu'en moi-même, je ne puis connaître ce que je suis que dans 
la raison, qui renferme l'archétype de mon être et les idées 
intelligibles de toutes choses. 

VIII. Théodore. — Bien donc, Ariste. Vous voilà pr H à faire 
mille et mille découvertes dans le pays de la vérité. Distin- 
guez nos idées de vos sentiments, mais distinguez-les bien. 
Encore un coup, distinguez-les bien, et tous ces fantômes 
caressants dont je vous ai parlé ne vous engageront point dans 
l'erreur. Élevez-vous toujours au-dessus de vous-même. Vos 
modalités ne sont que ténèbres : souvenez-vous-en. Montez 
plus haut jusqu'à la raison, et vous \ cirez la lumière. Faites 

6*' 



ENTRETIENS 



taire vos sens, voire imagination et vos passions, et vous en- 
tendrez Ja voix pure de la vérité intérieure, les réponses 
claires et évidentes de notre maître commun. Ne confondez 
jamais l'évidence qui résulte de la comparaison des idées avec 
la vivacité des sentiments qui vous touchent et qui vous 
ébranlent. Plus nos sentiments sont vifs, plus ils répandent 
de ténèbres. Plus nos fantômes sont terribles ou agréables, 
plus ils paraissent avoir de corps et de réalité, plus ils sont 
dangereux et propres à nous séduire. Dissipez-les > ou entrez 
en défiance. Fuyez, en un mot, tout ce qui vous touche, et 
courez et attachez-vous à tout ce qui vous éclaire. 11 faut 
suivre la raison malgré les caresses, les menaces, les insulies 
du corps auquel nous sommes unis, malgré l'action des 
objets qui nous environnent. Concevez- vous bien distincte- 
ment tout ceci? en êtes-vous bien convaincu par les raisons 
que je vous ai données, et par vos propres réflexions ? 

Ariste. — Votre exhortation. Théodore, me paraît bien 
vive pour un entretien de métaphysique. Il me semble que 
vous excitez en moi des sentiments au lieu d'y faire naître 
des idées claires. Je me sers de votre langage. De bonne foi, 
je ne comprends pas trop ce que vous me dites. Je le vois, et 
un moment après je ne le vois plus. C'est que je ne sais encore 
que l'entrevoir. Il me semble que vous avez raison, mais je 
ne vous entends pas trop bien. 

IX. Théodore. — Ah ! mon cher Ariste, votre réponse est 
encore une preuve de ce que nous venons de dire. Il n'y a 
point de mal que vous y fassiez réflexion. Je vous dis ce que 
je vois, et vous ne le voyez pas. C'est une preuve que l'homme 
n'instruit pas l'homme. C'est que je ne suis point votre maî- 
tre ou votre docteur. C'est que je ne suis qu'un moniteur, 
véhément peut-être, mais peu exact et peu entendu. Je parle 
à vos oreilles. Apparemment je n'y fais que trop de bruit. 
Mais notre unique maître ne parle point encore assez claire- 
ment à votre esprit, ou plutôt la raison lui parle sans cesse 
fort nettement ; mais , faute d'attention , vous n'entendez 
point assez ce qu'elle nous répond. Je croyais pourtant, par 
les choses que vous venez de médire, et par celles que je vous 
avais dites moi-même, que vous compreniez suffisamment 
mon principe et les conséquences qu'il en faut tirer. Mais je 
vois bien qu'il ne suffit pas que je vous donne des avis géné- 
raux appuyés sur des idées abstraites et métaphysiques, il faut 



§ 

SUR LA MÉTAPHYSIQUE. I>7 

encore que je vous apporte quelques preuves particulières de 
la nécessité de ces avis. 

Je vous ai exhorté à vous accoutumer à reconnaître sans 
peine la différence qu'il y a entre connaître et sentir, entre 
nos idées claires et nos sentiments toujours obscurs et confus ; 
et je vous soutiens que cela seul suffit pour découvrir une 
infinité de vérités. Je vous le soutiens , dis-je, sur ce fonde- 
ment, qu'il n'y a que la raison qui nous éclaire, que nous ne 
sommes point notre lumière à nous-mêmes, ni nulle intelli- 
gence à aucune autre. Vous verrez clairement si ce fonde- 
ment est solide, lorsque vous cesserez de m'entendre, moi, 
et que dans votre cabinet vous consulterez attentivement la 
vérité intérieure. Mais pour vous faciliter l'intelligence de 
mon principe, et vous en faire mieux connaître la nécessité 
et les conséquences, répondez-moi, je vous prie. Vous savez 
bien la musique, car je vous vois souvent touctter les instru- 
ments d'une manière fort savante et fort hardie. 

Ariste. — J'en sais assez pour charmer mon chagrin et 
chasser ma mélancolie. 

X. Théodore. — Bien donc. Expliquez-moi un peu la nature 
de ces divers sons que vous alliez d'une manière si juste et si 
agréable. Qu'est-ce qu'une octave, une quinte, une quarte? 
D'où vient que, deux cordes étant dans f unisson, on ne peut 
en toucher Tune sans ébranler l'autre ? Vous avez l'oreille 
très-line et très-délicate : consultez-la, afin qu'elle vous ré- 
ponde ce que je souhaite d'apprendre de vous. 

Ariste. — Je pense que vous vous moquez de moi. C'est la 
raison, et non les sens, qu'il faut consulter. 

Théodore. — Cela est vrai. 11 ne faut consulter les sens que 
sur des faits. Leur pouvoir est fort borné, mais la raison s'é- 
tend à tout : consultez-la donc, et prenez garde de confondre 
ses réponses avec le témoignage de vos sens. Eh bien, que 
vous répond-elle? 

Ariste. — Vous me pressez trop. Néanmoins il me semble 
que le son est une qualité répandue dans l'air, laquelle ne 
peut affecter que le sens de l'ouïe ; car chaque sens a son ob- 
jet propre. 

Théodore. — Appelez-vous cela consulter la raison? 

Ariste. — Que voulez-vous que je vous dise? Tenez, voici 
une octave, la-la; voici une quinte f ut-sol ; voici une quarte, 
vt- fa. 



68 



ENTRETIENS 



Théodore. — Vous chantez bien, mais que vous raisonnez 
mal! Je comprends que c'est que vous voutéz vous réjouir. 

Ariste. — Assurément, Théodore. Mais, pour votre autre 
question , je vous réponds que c'est par sympathie que les 
cordes de même son s'ébranlent les unes les autres. N'ai-je 
pas biea rencontré ? 

XI. Théodore. — Parlons sérieusement , Ariste. Si vous 
voulez maintenant me réjouir, tâchez de m'instruire. 

Ariste. — Je n'en ferai rien, s'il vous plaît. Faites votre 
personnage, et laissez-moi faire le mien. C'est à moi à 
écouter. 

Théodore. — Que vos manières sont honnêtes et agréables! 
Çà donc, prêtez-moi ce monocorde, et prenez garde à ce que 
je vas faire et à ce que je vas vous dire. En pinçant ou en 
tirant à moi cette corde , je la mets hors de l'état où le ban* 
dément l'oblige d'être ; et lorsque je la quitte , vous voyez 
bien , sans qu'il soit nécessaire de vous le prouver, qu'elle se 
remue quelque temps deçà et delà, et qu'ainsi elle fait un 
grand nombre de vibrations , et par conséquent beaucoup 
d'autres petites secousses imperceptibles à nos sens; car, la 
ligne droite étant plus courte que la courbe, une corde ne 
peut pas faire ses vibrations ou devenir alternativement 
droite et courbe, sans que les pallies qui la composent s'al- 
longent et se raccourcissent fort promptement. Or, je vous 
prie, un corps mû n'est-il pas capable de mouvoir celui qu'il 
rencontre? Cette corde peut donc ébranler l'air qui l'envi- 
ronne , et même le subtil qui en pénètre les pores, et celui-ci 
un autre jusqu'à votre oreille et à la mienne ? 

Ariste. — 11 est vrai. Mais c'est un son que j'entends, un 
son répandu dans l'air, une qualité qui est bien différente 
des vibrations d'une corde ou des secousses d'un air ébranlé. 

Théodore. — Doucement, Ariste. Ne consultez point vos 
sens , et ne jugez point sur leur témoignage. 11 est vrai que 
le son est tout autre chose qu'un air ébranlé; mais c'est jus- 
tement pour cela que vous dites sans fondement que le son 
se répand dans l'air. Car, prenez-y garde, en touchant cette 
corde je ne fais que l'ébranler, et une corde ébranlée ne fait 
qu'agiter l'air qui l'environne. 

Ariste. — Une corde ébranlée ne fait qu'agiter l'air qui l'en- 
vironne! Quoi! n'entendez-vous pas qu'elle produit un son 
dans l'air? 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE, 



Théodore. — Apparemment j'entends ce que vous enten- 
dez. Mais, lorsque je veux m'instruire de quelque vérité , je 
ne consulte pas mes oreilles , et vous consultez les vôtres, 
nonobstant toutes les bonnes résolutions que vous aviez' 
prises. Rentrez donc en vous-même, et consultez les idées 
claires que renferme la raison. Concevez-vous bien que de 
l'air, que de petits corps de telle figure qu'il vous plaira, et 
agités de telle et telle manière, soient capables de contenir 
ce son que vous entendez, et qu'une corde le puisse produire?' 
Encore un coup, ne consultez point vos oreilles; et, pour 
plus de sûreté, imaginez- vous que vous êtes sourd. Con- 
sidérez avec attention l'idée claire de l'étendue; c'est l'ar- 
chétype des corps : elle en représente la nature et les pro- 
priétés. N'est-il pas évident que toutes les propriétés possibles 
de l'étendue ne peuvent être que des rapports de distance? 
Pensez-y sérieusement. 

Ariste.— Cela est évident. Toutes les propriétés de 1 étendue» 
ne peuvent consister que dans ses diverses manières d'être. 
Ce ne sont que des rapports de distance. 

Théodore. — Donc toutes les propriétés ou modalités pos- 
sibles de l'étendue ne sont que des figures, ou des rapports de 
distance stables et permanents , et des mouvements ou des 
rapports de distance successifs et toujours changeants. Donc, 
Ariste, le son, que vous convenez être autre chose que du 
mouvement, n'est point répandu dans l'air, et une corde ne 
l'y peut produire. Ce ne sera donc qu'un sentiment ou une 
modalité de rame. 

Ariste. — Je vois bien qu'il faut se rendre, ou nier "ce prin- 
cipe , que l'idée de l'étendue représente la nature des corps. 
Peut-être ne représente-t-elle qu'une de ses propriétés. En 
effet, qui vous a dit que les corps ne sont que de l'étendue? 
L'essence de la matière consiste peut-être dans quelque autre 
chose; et cette autre chose sera capable de contenir les sons, 
et même de les produire. Prouvez-moi le contraire. 

Théodore. — Mais prouvez-moi vous-même que cette autre 
chose, en quoi vous faites consister l'essence de la matière, 
ne sera pas capable de penser, de vouloir, de raisonner. Je 
vous soutiens que les cordes de votre luth pensent aussi juste- 
que vous, ou du moins qu'elles se plaignent de ce que vous 
troublez leur repos. Prouvez-moi le contraire, et je vous con- 
vaincrai qu'elles ne répandent aucun son. 



70 



ENTRETIENS 



Ariste. — Il est vrai que si la nature du corps consiste dans 
quelque autre chose que de l'étendue 9 n'ayant nulle idée de 
cette chose, je ne puis pas vous prouver qu'elle ne pense 
point. Mais, je vous prie , prouvez-moi que la matière n'est 
rien autre chose que de l'étendue, et qu'ainsi elle est inca- 
pable de penser ; car cela me paraît nécessaire pour faire taire 
les libertins, qui confondent l'âme avec le corps et qui sou- 
tiennent qu'elle est mortelle aussi bien que lui; à cause que 
selon eux toutes nos pensées ne sont que des modalités de 
cette chose inconnue qu'on appelle corps, et que toutes les 
modalités peuvent cesser d'être. 

Théodore. — J'ai déjà répondu à la question que vous me 
faites 1 ; mais elle est si importante, que, bien qu'elle soit hors 
de propos , je suis bien aise de vous faire remarquer que sa 
résolution dépend, aussi bien que toutes les autres vérités, de 
ce grand principe, que la raison universelle renferme les 
idées qui nous éclairent , et que les ouvrages de Dieu ayant 
été formés sur ces idées , on ne peut mieux faire que de les 
contempler pour découvrir la nature ou les propriétés des 
êtres créés. Prenez donc garde : nous pouvons penser à de 
l'étendue sans penser à autre chose. C'est donc un être ou 
une substance, et non une manière d'être; car on ne peut 
penser à une manière d'être sans penser à l'être qu'elle mo- 
difie , puisque les manières d'être ne sont que l'être même 
de telle et telle façon. On ne peut penser à des figures et à des 
mouvements sans penser à l'étendue, parce que les figures et 
les mouvements ne sont que des manières d'être de l'éten- 
due. Cela est clair, si je ne me trompe ; et si cela ne vous pa- 
raît pas tel , je vous soutiens que vous n'avez plus aucun 
moyen de distinguer les modalités des substances d'avec les 
substances mêmes. Si cela ne vous paraît pas évident, ne 
philosophons pas davantage ; car 

Ariste. — Philosophons, je vous prie. 

Théodore.-— Philosophons. L'idée ou l'archétype de l'éten- 
due est éternelle et nécessaire. Nous voyons cette idée, 
comme je vous l'ai déjà prouvé; et Dieu la voit aussi, puis- 
qu'il n'y a rien en lui qu'il ne découvre. Nous la voyons 
dis-je, clairement et distinctement, sans penser à autre 
chose. Nous pouvons l'apercevoir seule, ou plutôt nous ne 



1 Entretien /, n° 2. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



7! 



pouvons pas l'aperce voir comme la manière d'être de quelque 
autre chose , car elle ne renferme aucun rapport nécessaire 
aux autres idées. Or Dieu peut faire ce qu'il voit , et qu'il 
nous fait voir dans sa lumière clairement et distinctement. 11 
peut faire tout ce qui ne renferme point de contradiction, 
car il est tout-puissant. Donc il peut faire de l'étendue toute 
seule. Cette étendue sera donc un être ou une substance ; et 
Tidée que nous en avons nous représentera sa nature. Sup- 
posé donc que Dieu ait créé de cette étendue, assurément il y 
aura de la matière. Car quel genre d'être serait-ce que cette 
étendue? Or je crois que vous voyez bien que cette matière 
est incapable de penser, de sentir, de raisonner. 

Ariste. — Je vous avoue que nos idées étant nécessaires et 
éternelles, et les mêmes que Dieu consulte, s'il agit, il sera ce 
que ces idées représentent, et que nous ne nous tromperons 
point si nous n'attribuons à la matière que ce que nous 
voyons dans son archétype. Mais vous ne voyez peut-être pas 
cet archétype tout entier. Les modalités de rétendue ne pou- 
vant être que des rapports de distance, l'étendue est inca- 
pable de penser. J'en conviens. Mais le sujet de l'étendue , 
cette autre chose qui est peut-être renfermée dans l'archétype 
de la matière, et qui nous est inconnue, cela pourra bien 
penser. 

Xlï. Théodore. — Cela pourra bien davantage, car cela 
pourra tout ce que vous voudrez, sans que personne vous le 
puisse contester. Cela pourra avoir mille et mille facultés, 
vertus, propriétés admirables. Cela pourra agir dans votre 
âme, l'éclairer, la rendre heureuse et malheureuse : en un 
mot, il y aura autant de puissances , et, si vous poussez la 
chose, autant de divinités qu'il y a de différents corps ; car, 
en effet, que sais-je si cette autre chose, que vous prenez 
pour l'essence de la matière, n'a point toutes les qualités 
qu'il vous plaira de lui attribuer, puisque je n'en ai nulle 
connaissance! Vous voyez peut-être par là que, pour con- 
naître les ouvrages de Dieu, il faut consulter les idées qu'il 
nous en donne , celles qui sont claires, celles sur lesquelles il 
les a formés ; et qu'on court de très-grands dangers si on suit 
une autre voie. Car si nous consultons nos sens, si nous nous 
rendons aveuglément à leur témoignage, ils nous persuade- 
ront qu'il y a du moins certains corps dont la puissance et 
l'intelligence sont merveilleuses. 



ENTRETIENS. 



Nos sens nous disent que le feu répand la chaleur et la lu- 
mière. Ils nous persuadent que les animaux et les plantes 
travaillent à la conservation de leur être et de leur espèce, 
avec une espèce d'intelligence. Or nous voyons bien que ces 
facultés sont autre chose que des ligures et des mouvements. 
Nous jugeons donc, sur ces témoignages obscurs et confus 
de nos sens , qu'il faut qu'il y ait dans les corps quelque autre 
chose que de l'étendue, puisque toutes les modalités de 
rétendue ne peuvent être que des mouvements et des figures. 
Mais consultons attentivement la raison. Arrêtons-nous à 
l'idée claire que nous avons des corps. Ne les confondons pas 
avec notre être propre, et nous découvrirons peut-être que 
nous leur attribuons des qualités et des propriétés qu'ils n'ont 
pas, et qui nous appartiennent uniquement. 

Il se peut faire , dites-vous , que nous ne voyions pas tout 
entier l'archétype ou Fidée de la matière. Quand cela serait 
ainsi , nous ne devrions lui attribuer que ce que cette idée 
nous en représente; car il ne faut point juger de ce qu'on ne 
•connaît pas. Assurément, si les libertins croient qu'il leur 
est permis de raisonner sur des chimères dont ils n'ont au- 
cune idée , ils doivent souffrir qu'on raisonne des choses par 
les idées qu'on en a. Mais pour leur ôter tout sujet de chute 
et de confiance dans leurs étranges erreurs , encore un coup, 
prenez garde que nous pouvons penser à l'étendue sans pen- 
ser à autre chose, car c'est là le principe. Donc Dieu peut 
faire de l'étendue sans faire autre chose. Donc cette étendue 
subsistera sans cette chose inconnue qu'ils attribuent à la 
matière. Cette étendue sera donc une substance, et non une 
modalité de substance. Et voilà ce que je crois devoir appeler 
corps ou matière pour bien des raisons : non-seulement parce 
qu'on ne peut penser aux modalités des êtres sans penser aux 
êtres mêmes dont elles' sont des modalités , et qu'il n'y a 
point d'autre voie pour distinguer les êtres de leurs moda- 
lités que de voir si on peut penser à ceux-là sans penser à 
celles-ci ; mais encore parce que, par l'étendue toute seule et 
les propriétés que tout le monde lui attribue, on peut expli- 
quer suffisamment tous les effets naturels, je veux dire qu'on 
ne remarque aucun effet de la matière dont on ne puisse dé- 
couvrir la cause naturelle dans l'idée de l'étendue. 

Ariste. — Ce que vous dites là me paraît convaincant. Je 
comprends plus clairement que jamais que, pour connaître 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



les ouvrages de Dieu , il faut consulter attentivement les idées 
qu'il renferme dans sa sagesse, et faire taire nos sens et sur- 
tout notre imagination. Mais cette voie de découvrir la vérité 
est si rude et si pénible, qu'il n'y a presque personne qui la 
suive. Pour juger si le son est dans l'air; il suffit de faire du 
bruit. Rien n'est plus commode. Mais l'esprit travaille furieu- 
sement dans l'attention qu'il donne aux idées qui ne frappent 
point les sens. On se lasse bientôt : je le sais par expérience. 
Que vous êtes heureux de pouvoir méditer sur les matières 
métaphysiques ! 

Théodore. — Je suis fait comme les autres, mon cher Ariste. 
Jugez de moi par vous-même, et vous me ferez honneur, 
vous ne vous tromperez qu'à mon avantage. Que voulez-vous? 
Cette difficulté que nous trouvons tous à nous unir à la rai- 
sou est une peine et une preuve du péché, et la rébellion du 
corps en est le principe. Nous sommes condamnés à gagner 
notre Aie à la sueur de notre front. 11 faut maintenant que 
l'esprit travaille pour se nourrir de la vérité. Cela est commun 
à tous les hommes. Mais, croyez-moi, cette viande des esprits 
est si délicieuse, et donne à l'âme tant d'ardeur lorsqu'on en 
a goûté, que, quoiqu'on se lasse de la rechercher, on ne se 
lasse jamais de la désirer et de recommencer ses recherches ; 
car c'est pour elle que nous sommes faits. Mais si je vous ai 
trop fatigué, donnez-moi cet instrument, afin que je soulage 
votre attention , et que je rende sensibles , autant que cela se 
peut, les vérités que je veux vous faire comprendre. 

Ariste. — Que voulez-vous faire? Je comprends clairement 
que le son n'est point répandu dans l'air, et qu'une corde ne 
peut le produire. Les raisons que vous venez de me dire me 
paraissent convaincantes ; car enfin le son ni le pouvoir de le 
produire n'est point renfermé dans l'idée de la matière , 
puisque toutes les modalités des corps ne consistent que dans 
des rapports de distance. Cela me suffit. Néanmoins voici en- 
core une preuve qui me frappe et qui me convainc : c'est que, 
dans une fiè'vre que jeus il y a quelque temps, j'entendais 
sans cesse le hurlement d'un animal qui sans doute ne hur- 
lait plus, car il était mort. Je pense aussi que dans le som- 
meil il vous arrive comme à moi d'entendre un concert , ou 
du moins le son de la trompette ou du tambour, quoiqu 'alors 
tout soit dans un grand silence. J'entendais donc, étant ma- 
lade, des cris et des hurlements ; car je me souviens encore 

i. 7 



74 



ENTRETIENS. 



aujourd'hui qu'ils me faisaient beaucoup de peine. Or ces 
sons désagréables n'étaient point dans l'air, quoique je les 
y entendisse aussi bien que celui que fait cet instrument. 
Donc, quoiqu'on entende les sons comme répandus dans 
l'air, il ne s'ensuit pas qu'ils y soient. Ils ne se trouvent ef- 
fectivement que dans l'âme, car ce ne sont que des sentiments 
qui la louchent, que des modalités qui lui appartiennent. Je 
pousse même les choses plus loin ; car tout ce que vous m'avez 
dit jusqu'ici me porte à croire qu'il n'y a rien dans les objets 
de nos sens qui soit semblable aux sentiments que nous en 
avons. Ces objets ont rapport avec leurs idées, mais il me 
semble qu'ils n'ont nul rapport avec nos sentiments. Les 
corps ne sont que l'étendue capable de mouvement et de di- 
verses figures. Cela est évident lorsque Ton consulte l'idée 
qui les représente. 

Théodore. — Les corps, dites-vous, n'ont rien de sem- 
blable aux sentiments que nous avons ; et pour en connaître 
les propriétés il ne faut pas consulter les sens, mais l'idée 
claire de l'étendue qui représente leur nature. Retenez bien 
celte importante vérité. 

Ariste.— Cela est évident, et je ne l'oublierai jamais. 

XIII. Théodore. — Jamais! Bien donc, dites-moi, je vous 
prie, ce que c'est qu'une octave et une quinte ; ou plutôt en- 
seignez-moi ce qu'il faut faire pour entendre ces consonnances. 

Ariste. — Cela est bien facile. Touchez cette corde entière, 
et ensuite mettez là votre doigt, et touchez l'une ou l'autre 
partie de la corde, et vous entendrez l'octave. 

Théodore.— Pourquoi là mon doigt, et non pas ici? 

Ariste. — C'est qu'ici vous feriez une quinte, et non une 
octave. Regardez, regardez. Voilà tous les tons marqués. 
Vous riez? 

Théodore. — Me voilà bien savant 3 Ariste. Je puis vous faire 
entendre tous les tons que je voudrai. Mais si nous avions 
brisé notre instrument, toute notre science serait en morceaux. 

Ariste. — Point du tout. J'en referais bien un autre. Ce 
n'est qu'une corde sur un ais. Tout le monde en peut faire 
autant. 

Théodore. — • Oui ; mais cela ne suffit pas. 11 faut marquer 
exactement les consonnances sur cet ais. Comment le divise- 
riez-vous donc pour marquer où il faut mettre le doigt afin 
d'entendre l'octave, la quinte, et les autres consonnances? 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



7;> 



Ariste. — Je toucherais la corde entière, et en glissant le 
doigt je prendrais le ton que je voudrais marquer; car je sais 
môme assez la musique pour accorder les instruments. 

Théodore. — Votre méthode n'est guère exacte, puisque ce 
n'est qu'en tâtonnant que vous trouvez ce que vous cherchez. 
Mais si vous deveniez sourd, ou plutôt si le petit nerf qui 
bande le tambour de votre oreille , et qui l'accorde avec votre 
instrument, menait à se relâcher, que deviendrait votre 
science? Ne pourriez-vous plus marquer exactement les diffé- 
rents tons? Est-ce qu'on ne peut devenir sourd sans oublier 
la musique? Si cela est, votre science n'est point fondée sui- 
des idées claires. La raison n'y a point de part, car la raison 
est immuable et nécessaire. 

Ariste, — Ah! Théodore ! j'avais déjà oublié ce que je viens 
de vous dire, que je n'oublierais jamais. A quoi est-ce que je 
pense? Je vous ai fait de plaisantes réponses. Vous aviez sujet 
d'en rire. C'est que naturellement j'écoute plus mes sens que 
ma raison. Je suis si accoutumé à consulter mes oreilles, que 
je ne pensais pas bien à ce que vous me demandiez. Voici 
une autre réponse dont vous serez plus content. Pour mar- 
quer l'octave sur cet instrument, il faut diviser en deux par- 
ties égales l'espace qui répond à la corde; car si l'ayant touchée 
entière, on touche ensuite l'une ou l'autre de ses parties, 
on aura l'octave. Si on la touche entière, et ensuite les deux, 
tiers, on aura la quinte. Et enfin, si on la touche entière, et 
ensuite les trois quarts , on aura la quarte, et ces deux der- 
nières consonnances monteront à l'octave. 

XIV. Théodore. — Cette réponse m'instruit. Je la comprends 
directement. Je vois bien par là que l'octave , ou plutôt la 
cause naturelle qui la produit, est comme 2 al, la quinte 
comme 3 à 2, la quarte comme 4 à 3. Ces rapports des nom- 
bres sont clairs. Et puisque vous me dites qu'une corde divi- 
sée et touchée selon la grandeur qu'expriment ces nombres 
rend ces consonnances ; quand je deviendrais sourd, je pour- 
rais les marquer sur le monocorde. Voilà ce que c'est que de 
raisonner sur des idées claires, ou instruit solidement les 
gens. Mais pourquoi une quinte et une quarte valent-elles 
une octave? 

Ariste. — C'est que le son est au sou comme la corde à la 
corde. Ainsi, puisque l'octave se fait entendre lorsqu'on 
touche une corde et ensuite sa moitié, l'octave est comme 2 



ENTRETIENS 



à 1 , ou, ce qui est la même chose , comme 4 à 2. Or le rap- 
port de 4 à 2 est composé du rapport de 4 à 3, qui est la 
quarte, et de 3 à 2, qui est la quinte ; car vous savez bien 
que le rapport d'un nombre à un autre est composé de tous 
les rapports qui sont entre tous les nombres que ces deux 
nombres renferment. Le rapport de 3 à 6, par exemple, qui 
est celui de 1 à 2, est composé des rapports de 3 à 4, de 4 à 5, 
et de 5 à 6 ; et par là vous voyez que le diton et la tierce 
mineure valent une quinte; car la raison ou le rapport de 4 
à 6 S qui est égal à celui de 2 à 3, est composé de ceux de 4 à 
5, qui fait le diton, et de 5 à 6, qui est la tierce mineure. 

Théodore. — Je conçois clairement tout ceci , en supposant 
que le son soit au son comme la corde à la corde. Mais je ne 
comprends pas bien ce principe. Pensez-vous qu'il soit ap- 
puyé sur des idées claires ? 

Ariste. — Oui, je le crois ; car la corde et ses divers trem- 
blements sont la cause des divers sons. Or la cause entière est 
à sa moitié comme 2 à \ 3 et les effets répondent exactement 
a leurs causes. Donc l'effet de la cause entière est double de 
l'effet de sa moitié. Donc le son de la corde entière est au son 
de sa moitié comme 2 à 1 . 

Théodore. — Concevez-vous distinctement ce que vous me 
dites ? Pour moi, j'y trouve de l'obscurité ; et autant que je le 
puis, je ne me rends qu'à l'évidence qui accompagne les idées 
claires. 

Ariste. — Que trouvez-vous à redire dans mon raison- 
nement? 

XV. Théodore. — 11 y a beaucoup d'esprit; car vous ne man- 
quez pas de ce côté-là. Mais le principe en est obscur. Il n'est 
point appuyé sur des idées claires. Prenez-y garde. Vous 
croyez connaître ce que vous ne faites que sentir, et vous pre- 
nez pour principe un préjugé dont vous aviez reconnu la 
fausseté auparavant. Mais, pour vous faire sentir la fausseté 
de votre preuve , souffrez que je fasse sur vous un petite ex- 
périence. Donnez-moi votre main : je ne vous ferai pas grand 
mal. Présentement que je vous trotte le creux de la main avec 
le bout de ma manche, ne sentez-vous rien? 

Ariste.— Je sens un peu de chaleur, ou une espèce de cha- 
touillement assez agréable. 

Théodore. — Et maintenant ? 

Ariste. Ah ! Théodore î vous me faites mal. Vous me frottez 



SLR LA MÉTAPHYSIQUE . 



77 



trop rudement. Je sens une douleur qui m'incommode. 

Théodore. — Vous vous trompez, Ariste. Laissez-moi faire. 
Vous sentez un plaisir deux ou trois fois plus grand que celui 
que vous sentiez tout à l'heure. Je m'en vas vous le prouver 
par votre même raisonnement. Prenez garde. Le fl ottement 
que je fais dans votre main est la cause de ce que vous y sen- 
tez. Or la cause entière est à sa moitié comme 2 à 1, et les 
effets répondent exactement à Faction de leurs causes. Donc 
l'effet de la cause entière ou de l'action entière de la cause est 
double de l'effet de sa moitié. Donc, en frottant une fois plus 
fort ou plus vite, ce mouvement redoublé doit produire une 
fois plus de plaisir. Donc je ne vous ai point fait de douleur, 
si ce n'est que vous prétendiez que la douleur soit au plaisir 
comme 2 à 1 . 

Ariste. — Me voilà bien puni d'avoir raisonné sur un prin- 
cipe obscur. Vous m'avez fait du mal. et pour toute excuse 
vous me prouvez que vous m'avez fait un double plaisir. Cela 
n'est point agréable. * 

Théodore. — Vous en êtes quitte à bon marché; car, si 
nous eussions été auprès du feu, j'eusse peut-être fait bien pis. 

Ariste. — Que m'eussiez- vous fait ? 

Théodore. — Apparemment j'eusse pris un charbon ardent, 
et je l'eusse d'abord approché un peu de votre main ; et si 
vous m'eussiez dit que cela vous faisait plaisir, je l'y aurais 
appliqué, afin de vous en donner davantage; et puis je vous 
aurais prouvé par votre raisonnement que vous auriez tort de 
vous plaindre. 

Ariste. — Vraiment , je l'ai échappé belle ! Est-ce ainsi que 
vous instruisez les gens? 

Théodore. — Comment voulez-vous que je fasse? Quand je 
vous donne des preuves métaphysiques , vous les oubliez in- 
continent. 11 faut bien que je les rende sensibles, afin que 
vous les compreniez sans peine et que vous vous en souveniez 
toujours. Pourquoi avez-vous oublié sitôt qu'il ne faut rai- 
sonner que sur des idées claires; qu'une corde ébranlée ne 
peut au plus qu'agiter Tair qui l'environne , et qu'elle ne peut 
produire les divers sous que vous entendez? 

Ariste. — C'est que dès que je touche la corde j'entends le 
son. 

Théodore. — Je le vois bien; mais vous ne concevez pas 
clairement que les vibrations d'une corde puissent répandre 



ENTRETIENS 



ou produire le son. Vous en êtes demeuré d'accord; car le 
son n'est point renfermé dans l'idée de la matière , encore 
moins le pouvoir d'agir dans rame et de le lui faire entendre. 
De ce que les tremblements d'une corde ou de l'air sont suivis 
d'un son et de tel son, jugez-en que, les choses étant comme 
elles sont, cela est nécessaire afin qu'on l'entende. Mais ne 
vous imaginez pas qu'il y a un rapport nécessaire entre ces 
choses. Apparemment je n'entend^ pas les mêmes sons que 
vous, quoique j'entende peut-être les mêmes tons ou les mêmes 
consonnances ; car si le tambour de mon oreille est plus petit 
ou moins épais que le vôtre d'une certaine quantité qui fasse 
qu'il s'accorde plus facilement en prenant un autre ton qu'en 
prenant le même, ce qui est fort vraisemblable, assurément, 
tout le reste étant égal, j'entends un son plus haut que vous 
lorsqu'on touche cette corde. Enfin je ne vois nul rapport de 
grandeur entre les consonnances. 11 n'est point clair que la 
différence des sons qui les composent soit du plus au moins, 
comme les cordes qui les rendent. Gela me paraît évident. 

Ariste. — Cela me parait tel. Mais, puisque les tremble- 
ments d'une corde ne sont point la cause du son , d'où vient 
que j'entends le son lorsqu'on touche la corde? 

Théodore. — 11 n'est pas temps, Ariste, de résoudre cette 
question. Lorsque nous aurons traité de l'efficace des causes, 
elle se résoudra sans peine. Je ne pense présentement qu'à 
tous faire remarquer la différence qu'il y a entre connaître 
clairement et sentir confusément. Je ne pense qu'à vous bien 
convaincre de cette importante vérité, que pour connaître les 
ouvrages de Dieu il ne faut pas s'arrêter aux sentiments 
qu'on en a, mais aux idées qui les représentent; car, je ne 
puis trop vous le répéter, il ne faut pas consulter ses sens, 
ses propres modalités, qui ne sont que ténèbres, mais la 
raison qui nous éclaire par ses divines idées, par des idées 
immuables, nécessaires, éternelles. 

Ariste. — J'en demeure d'accord. J'en suis pleinement 
convaincu. Passons outre, car je me lasse de vous entendre 
incessamment redire les mêmes choses. 

XVI. Théodore. — Nous passerons à ce qu'il vous plaira. 
Mais, croyez-moi, il ne suffit pas de voir un principe, il faut 
le bien voir; car entre voir et voir il y a des différences infi- 
nies , et le principe que je vous inculque est si nécessaire et 
d'un si grand usage, qu'il faut l'avoir toujours présent à Tes- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



prit, et ne pas l'oublier comme vous faites. Mais voyous si 
vous en êtes bien convaincu, et si vous savez bien vous en 
servir. Dites-moi pourquoi, deux cordes étant en unisson, 
on ne peut en toucher une sans ébranler l'autre, 

Ariste.— Cette question me parait bien difficile ; car j'en ai 
lu dans certains auteurs beaucoup d'explications qui ne me 
satisfont guère. J'appréhende que ma réponse ne m'attire 
encore quelque petite raillerie , ou que vous ne fassiez quel- 
que expérience à mes dépens. 

Théodore. — Non, non, Ariste, ne craignez rien. Mais 
n'oubliez pas le principe des idées claires. Je ne devrais pas 
vous en avertir si souvent. Mais j'ai peur que la sympathie, 
ou quelque autre chimère , ne vous empêche de le suivre. 

Ariste. — Voyons un peu. Lorsque je touche cette corde, 
elle ébranle l'air par ses vibrations. Or cet air agité peut com- 
muniquer quelque mouvement aux autres cordes qu'il ren- 
contre. 

Théodore. — Fort bien! mais les dissonantes, aussi bien 
que celles qui rendent le même son, seront ébranlées. 

Ariste. — C'est à quoi je pensais. Un peu de sympathie 
viendrait assez bien ici , mais vous n'en voulez pas. 

Théodore. — Je reçois volontiers ce mot pour ce qu'il vaut. 
11 y a sympathie entre les cordes de même son. Cela est cer- 
tain , puisqu'elles agissent les unes sur les autres ; car c'est 
ce que ce mot signifie. Mais d'où vient cette sympathie? C'est 
ce qui fait la difficulté. 

Ariste. — Ce n'est point à cause de leur longueur ou de 
leur grosseur; car il y a sympathie entre des cordes inégales, 
et il n'y a point de sympathie entre des cordes égales si elles 
ne rendent le même son. Il faut donc que tout dépende du 
son. Mais, à propos, le son n'est point une modalité de la 
corde, et elle ne peut le produire. D'où viendra donc cette 
sympathie? Me voici bien embarrassé. 

Théodore. — Vous vous embarrassez de peu de chose. Il y a 
sympathie entre les cordes de même son. Voilà le fait que 
vous voulez expliquer. Voyez donc ce qui fait que deux cordes 
rendent un même son, et vous aurez tout ce qui est néces- 
saire pour découvrir ce que vous cherchez. 

Ariste. — Si deux cordes sont égales en longueur et en 
grosseur 9 ce sera l'égalité de leur tension qui fera qu'elles 
rendront le même son; et si elles sont inégales, cela dépendra 



so 



ENTRETIENS 



de la proportion réciproque de leur longueur et de leur gros- 
seur avec leur tension. 

Théodore. — Que fait donc dans des cordes égales une ten- 
sion plus ou moins grande? 

Ariste. — Elle les rend capables d'un son plus ou moins 
aigu. 

Théodore. — Oui,, mais ce n'est pas ce qu'il nous faut. Nous 
n'avons que faire de la différence des sons; nul son ne peut 
ébranler cette corde; car le son est plutôt l'effet que la cause 
du mouvement. Dites-moi donc, comment la tension fait-elle 
que le son devient plus aigu ? 

Ariste. — C'est apparemment parce quelle fait quela corde 
a des tremblements plus prompts. 

Théodore. — Bon, voilà tout ce qu'il nous faut ; car le trem- 
blement, et non le son de ma corde, pourra faire trembler la 
vôtre. Deux cordes égales en longueur et en grosseur, et éga- 
lement tendues, rendent un même son, par cette raison 
qu'elles ont des tremblements également prompts; et si Tune 
monte plus baut que l'autre, c'est une marque qu'elle est 
plus tendue, et qu'elle fait plus promptement cbacune de ses 
vibrations. Or une corde n'en ébranle une autre que par le 
moyen de ses vibrations; car un corps n'en meut un autre 
que parle moyen de son mouvement. Cela étant, dites moi 
maintenant pourquoi les cordes de même son se communi- 
quent leur tremblement , et pourquoi les dissonantes ne le 
font point, du moins d'une manière qui soit sensible? 
* XVII. Ariste. — J'en vois clairement la raison. Voici deux 
cordes de même son. Voilà la vôtre, voici la mienne. Quand 
je lâche ma corde, elle pousse l'air vers vous, et cet air poussé 
ébranle quelque peu votre corde. La mienne fait encore en 
fort peu de temps quantité de semblables vibrations , dont 
chacune ébranle l'air, et pousse votre corde comme a fait la 
première secousse. Voilà ce qui la fait trembler; car plusieurs 
petites secousses données à propos peuvent produire un 
ébranlement sensible. Mais lorsque ces petites secousses vien- 
nent à contre-temps, elles se nuisent les unes aux autres. Ainsi, 
lorsque deux cordes sont dissonantes, ou ne peuvent faire 
leur vibration en temps égal ou multiple, à cause qu'elles sont 
inégalement bandées, ou de longueur ou grosseur inégale et 
incommensurable, elles ne peuvent s'ébranler l'une l'autre; 
car si la première se meut, et pousse l'air vers vous , la se- 



SLR LA MÉTAPHYSIQUE. 



SI 



conde ayant un mouvement contraire , et revenant vers moi, 
son mouvement sera empêché au lieu d'être augmenté. Jl 
faut donc que les vibrations des cordes se fassent en même 
temps égal ou multiple , afin qu'elles se communiquent mu- 
tuellement un mouvement assez grand pour être sensible; et 
leur mouvement est d'autant plus sensible, que la conson- 
nance qu'elles rendent approche davantage de l'unisson, 
(//est pourquoi dans l'octave elles s'ébranlent plus que dans 
la quinte, et dans la quinte plus que dans la quarte, parce 
que les deux cordes recommencent plus souvent leurs vibra- 
tions dans le même instant. Êtes- vous satisfait de cette raison? 

Théodore. — Tout à fait , Ariste ; car vous avez suivi le prin- 
cipe des idées claires. Je comprends fort bien que les cordes 
de même son s'ébranlent mutuellement, non par la sym- 
pathie de leur son, car le son ne peut être la cause du mou- 
vement, mais par l'accord de leurs vibrations, qui ébranlent 
ou secouent l'air dans lequel elles sont tendues. Tant que vous 
raisonnerez des propriétés des corps sur les idées des ligures 
et des mouvements, je serai content de vous ; car vous avez 
l'esprit si juste, qu'il est difficile que vous fassiez un méchant 
raisonnement en suivant un principe clair. En effet, si nous 
tombons si soin eut dans F erreur, cela vient plutôt de la faus- 
seté ou de l'obscurité de nos idées que de la faiblesse de notre 
esprit. Les géomètres se trompent rarement, et les physiciens 
presque toujours. Pourquoi cela? C'est que ceux-ci raisonnent 
or dinairement sur des idées confuses , et ceux-là sur les plus 
claires que nous ayons. 

àriste. — Je vois mieux que jamais la nécessité de votre 
principe. Vous avez bien fait de me le répéter souvent, et de 
me le rendre sensible. Je tâcherai de m'en souvenir. 11 ne 
faut point juger des objets sensibles sur les sentiments dont 
ils nous frappent, mais suivies idées qui les représentent. Nos 
sentiments sont confus ; ce ne sont que des modalités de notre 
âme qui ne peuvent nous éclaire]*. Mais les idées que la 
raison nous découvre sont lumineuses : l'évidence les accom- 
pagne 11 suffit de les considérer avec attention pour en dé- 
couvrir les rapports et s'instruire solidement de la vérité. 
[Test-ce pas là, Théodore, ce que vous voulez que je me 
mette bien dans l'esprit ? 

Théodore. — Oui, Ariste; et si vous le faites, vous voyagerez 
san« crainte dans le pays des intelligences. Vous en éviterez 



82 



ENTRETIENS 



prudemment les lieux inaccessibles ou trop dangereux , et 
vous n'appréhenderez plus ces fantômes caressants qui enga- 
gent insensiblement dans Terreur les nouveaux voyageurs de 
ces contrées. Mais ne vous imaginez pas de bien savoir ce 
que je viens de vous dire, et ce que vous avez répété vous- 
même. Vous ne le saurez exactement que lorsque vous y 
aurez médité souvent; car on n'apprend jamais bien ce qu'on 
entend dire aux hommes, si la vérité intérieure ne nous le 
répète dans le silence de toutes les créatures. Adieu donc, 
Ariste. Je vous laisse seul avec la raison. Consultez-la sérieu- 
sement, et oubliez tout le reste. 

QUATRIÈME ENTRETIEN. 

En général de la nature et des propriétés des sens. De la sagesse des lois de 
l'union de l'âme et du corps. Cette union changée en dépendance par le 
péché du premier homme. 

Ariste. — D'où venez-vous, Théodore? J'étais dans l'impa- 
tience de ne point vous rencontrer. 

h Théodore. — Quoi donc ! est-ce que la raison ne vous 
suffit pas, et que vous ne pouvez passer agréablement le temps 
avec elle , si Théodore n'est de la partie? La raison suffit pour 
une éternité aux bienheureuses intelligences ; et quoique je 
ne vous aie laissé avec elle que quelques heures, l'impatience 
vous prend de ne me point voir. A quoi pensez-vous? Pré- 
tendez-vous que je souffre que vous ayez pour moi un atta- 
chement aveugle et déréglé ? Aimez la raison, consultez-la, 
suivez-la; car je vous déclare que je renonce à l'amitié de 
ceux qui la négligent et qui refusent de se soumettre à ses 
lois. 

Ariste. — Doucement, Théodore. Écoutez un peu. 

II. Théodore. — Il ne peut y avoir d'amitié durable et sin- 
cère,, si elle n'est appuyée sur la raison, sur un bien im- 
muable, sur un bien que tous puissent posséder sans le diviser. 
Car les amitiés fondées sur les biens qui se partagent, et qui 
se dissipent par l'usage, ont toujours de fâcheuses suites et 
ne durent que peu de temps : fausses et dangereuses amitiés ! 

Ariste. — - D'accord. Tout cela est vrai , rien n'est plus cer- 
tain. Ah î Théodore ! 
Théodore. — Que voulez-vous dire ? 

III. Ariste. — Qu'il y a de différence entre voir et voir; 
entre savoir ce que nous disent les hommes, dans le temps 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



qu'ils nous le disent, et savoir ee que nous dit la raison, dans 
le temps qu'elle nous répond! Qu'il y a de différence entre 
connaître et sentir, entre les idées qui nous éclairent et les 
sentiments confus qui nous agitent et qui nous troublent ! 
Que ce principe est fécond, qu'il répand de lumières! Que 
d'erreurs , que de préjugés il dissipe! J'ai médité, Théodore, 
sur ce principe. J'en ai suivi les conséquences, et j'étais dans 
l'impatience de vous voir, pour vous remercier de me l'avoir 
appris. Souffrez que je vous dise ce que les fidèles de Samarie 
disaient à la Samaritaine, après qu'ils eurent aussi bien qu'elle 
écouté notre maître commun : Jam iionpropter tuam loquelam 
credimus, disaient-ils à cette femme ; ipsi enirn audïvimus et 
scimus*. Oui, maintenant je suis convaincu, non par la force 
de vos discours, mais par les réponses évidentes de la vérité 
intérieure. Je comprends ce que vous m'avez dit ; mais que 
j'ai compris bien d'autres choses dont vous ne m'aviez point 
parlé ! Je les ai clairement comprises ; et ce qui m'en reste de 
plus profondément gravé dans la mémoire, c'est que j'ai vécu 
toute ma vie dans l'illusion , toujours séduit par le témoi- 
gnage de mes sens, toujours corrompu par leurs attraits. Que 
les biens sensibles sont méprisables! Que les corps me pa- 
raissent impuissants! Non, ce soleil . quelque éclatant qu'il 
paraisse à mes yeux, il ne possède ni ne répand point cette 
lumière qui m'éclaire. Toutes ces couleurs qui me réjouissent 
par leur variété et parleur vivacité , toutes ces beautés qui me 
charment lorsque je tourne les yeux sur tout ce qui m'en vi- 
ronne, m'appartiennent à moi. Tout cela ne vient point des 
corps, n'est point dans les corps; car rien de cela n'est en- 
fermé dans l'idée de la matière. Et je suis persuadé qu'il ne 
faut point juger des ouvrages de Dieu par les divers senti- 
ments qu'on en a, mais par les idées immuables, nécessaires, 
éternelles qui les représentent, par l'archétype sur lequel ils 
ont tous été formés. 

Théodore. — Que je sens de plaisir à vous entendre! Je vois 
bien que vous avez consulté la raison dans le silence des créa- 
tures, car vous en êtes encore tout éclairé, tout animé, tout 
pénétré. Ah! que nous serons bons amis si la raison est tou- 
jours notre bien commun , et le lien de notre société! Nous 
jouirons l'un et l'autre des mêmes plaisirs, nous posséderons 
les mêmes richesses; car la vérité se donne tout entière à 

1 Joann., 4. 



84 



ENTRETIENS 



tous, et tout entière à chacun de nous. Tous les esprits s'en 
nourrissent, sans rien diminuer de son abondance. Que j'ai 
de joie, encore un coup, de vous voir tout pénétré des véri- 
tés que vous me dites ! 

IV. Ariste. — Je suis aussi tout pénétré de reconnaissance 
de l'obligation que je vous ai. C'était là le sujet de mon impa- 
tience. Oui, vous m'avez enseigné cet arbre du Paradis ter- 
restre, qui donne aux esprits la vie et l'immortalité. Vous 
m'avez montré la manne céleste dont je dois me nourrir dans 
le désert de la vie présente. Vous m'avez conduit insensible- 
ment au maître intérieur qui seul éclaire toutes les intelli- 
gences. Un quart d'heure d'attention sérieuse aux idées clai- 
res et lumineuses qu'il répand dans l'esprit m'a plus appris 
de vérités, m'a délivré de plus de préjugés que tout ce que 
j'avais lu dans les livres des philosophes , que tout ce que j'a- 
vais ouï dire à mes maîtres , et à vous-même , Théodore; car, 
quelque justes que soient vos- expressions quand vous me 
parlez et que je consulte le raison, il se (ait en même temps 
un bruit confus de deux réponses différentes, Tune sensible 
et l'autre intelligible. Et le moindre inconvénient qui en 
arrive, c'est que la réponse qui me frappe l'oreille partage 
la capacité démon esprit, et en diminue la vivacité et la 
pénétration ; car il vous faut du temps pour prononcer vos 
paroles. Mais toutes les réponses de la raison sont éternelles 
et immuables ; elles ont toujours été dites, ou plutôt elles se 
disent toujours sans aucune succession de temps; et quoiqu'il 
nous faille quelques moments pour les entendre, il ne lui en 
faut point pour les faire, parce qu'effectivement elles ne sont 
point faites. Elles sont éternelles , immuables , nécessaires. 
Souffrez que j'aie le plaisir de vous déclarer une partie de ce 
que je crois avoir appris de notre maître commun, chez qui 
vous avez eu la charité de m'introduire. 

V. Dès que vous m'eûtes quitté, Théodore, je rentrai en 
moi-même pour consulter la raison, et je reconnus tout d'une 
antre manière que lorsque vous me parliez, et que je me ren- 
dais à vos preuves, que les idées des créatures sont éter- 
nelles, que Dieu a formé les corps sur celle de l'étendue, 
que cette idée doit donc représenter leur nature, et qu'ainsi 
je devais la considérer attentivement pour découvrir leurs 
propriétés. Je compris clairement que de consulter mes 
sens et chercher la vérité dans mes propres modalités , 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



c'était préférer les ténèbres à la lumière et renoncer à la 
raison. D'abord mes sens s'opposèrent à mes conclusions , 
comme s'ils eussent été jaloux contre les idées de se voir 
exclus par elles d'une prérogative qu'ils possèdent depuis 
longtemps dans mon esprit. Mais je trouvai tant de faussetés 
et de contradictions dans l'opposition qu'ils avaient formée, 
que je les condamnai comme des trompeurs et des faux 
témoins. En effet , je ne voyais nulle évidence dans leur 
témoignage, et je remarquais au contraire une clarté mer- 
veilleuse dans les idées qu'ils tâchaient d'obscurcir. Ainsi, 
quoiqu'ils me parlassent encore avec confiance, avec hauteur, 
avec la dernière importunité , je les obligeai au silence ; et je 
rappelai les idées qui me quittaient , à cause qu'elles ne peu- 
vent souffrir ce bruit confus et ce tumulte des sens révoltés. 

11 faut, Théodore, que je vous avoue que les preuves sen- 
sibles que vous veniez de me donner contre l'autorité des 
sens m'ont été d'un merveilleux usage , car c'est par elles que 
je faisais taire ces importuns. Je les convainquais de fausseté 
par leur propre témoignage. Ils se coupaient à tous moments ; 
car , outre qu'ils ne disaient rien qui ne fut incompréhensi- 
ble et tout à fait incroyable, ils me faisaient les mêmes rap- 
ports de choses toutes différentes, et des rapports tout opposés 
des mêmes choses, selon l'intérêt qu'ils y prenaient. Je les lis 
donc taire , bien résolu de ne plus juger des ouvrages de Dieu 
sur leur témoignage, mais sur les idées qui représentent ces 
ouvrages et sur lesquelles ils ont été formés. 

C'est en suivant ce principe que j'ai compris que la lumière 
n'était ni dans le soleil, ni dans l'air où nous la voyons, ni 
les couleurs sur la surface des corps ; que le soleil pouvait 
peut-être remuer les parties subtiles de l'air, et celles-ci faire 
la même impression de mouvement sur le nerf optique, et de 
là jusqu'à la partie du cerveau où l'âme réside ; et que ces 
petits corps agités, en rencontrant de solides, pouvaient 
réfléchir différemment selon la diversité des surfaces qui les 
faisaient rejaillir. Voilà leur lumière et la variété de leurs 
couleurs prétendues. 

VI. J'ai compris de même que la chaleur que je sens n'é- 
tait nullement dans le feu, ni le froid dans la glace , que 
dis-je î ni la douleur même dans mon propre corps, où j'en 
ai senti souvent de si \ives et de si cruelles; ni la douceur 
dans le sucre, ni l'amertume dans i'aloès, ni l'acidité dans le 

i. 8 



m 



ENTRETIENS 



verjus, ni l'aigreur dans le vinaigre, ni dans le vin cette dou- 
ceur et cette force qui trompe et qui abrutit tant d'ivrognes. 
Tout cela par la même raison que le son n'est point dans 
rah-, et qu'il y a une différence infinie entre les tremblements 
des cordes et le bruit qu'elles rendent, entre les. proportions 
de ces tremblements et la variété des consonnances. 

Je serais trop long, Théodore, si j'entrais dans le détail 
des preuves qui m'ont convaincu 1 que les corps n'ont point 
d'autres qualités que celles qui résultent de leurs figures, ni 
d'autre action que leurs mouvements divers. Mais je ne puis 
vous celer une difficulté que je n'ai pu vaincre, quelque effort 
d'esprit que j'aie fait pour m'en délivrer. Je suis sans peine 
faction du soleil, par exemple, par tous les espaces qu'il y a 
entre lui et moi : car, supposé que tout soit plein , je conçois 
bien qu'il ne peut faire d'impression où il est, qu'elle ne se 
communique jusqu'au lieu où je suis , jusque sur mes yeux, 
et par mes yeux jusqu'à mon cerveau. Mais, en suivant l'i- 
dée claire du mouvement , je n'ai pu comprendre d'où nous 
venait le sentiment de la lumière. Je voyais bien que le seul 
mouvement du nerf optique me la faisait sentir ; car en me 
pressant avec le doigt le coin de l'œil sur l'endroit où je sais 
que s'étend ce nerf, je voyais une grande lumière dans un 
lieu obscur, du côté opposé à celui où mon œil était pressé. 
Mais ce changement de mouvement en lumière me paraissait 
et me paraît encore tout à fait incompréhensible. Quelle 
étrange métamorphose d'un ébranlement ou d'une pression 
de mon œil en un éclat de lumière! Eclat de plus que je ne 
vois point dans mon âme dont il est la modalité , ni dans 
mon cerveau où l'ébranlement se termine, ni dans mon œil 
où se fait la pression, ni du côté où je presse mon œil, mais 
dans l'air; dans l'air, dis-je, qui est incapable d'une telle 
modalité, et vers le côté opposé à celui de l'œil que je com- 
prime. Quelle merveille î 

VIL Je croyais d'abord que mon âme, étant avertie de l'é- 
branlement qui se faisait dans mon corps, était la cause du 
sentiment qu'elle avait de ceux qui l'environnent. Mais un 
peu de réflexion m'a détrompé de cette pensée; car il n'est 
pas vrai, ce me semble, que l'âme soit avertie que le soleil 
ébranle les fibres du cerveau. Je voyais la lumière avant que 
je susse rien de cet ébranlement ; car les enfants, qui ne 

1 Vny. le liv. 1 de la Jiech. de la Vérité, ch. 6 et ceux qui le suivent. 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



87 



savent pas même s'ils ont un cerveau , sont frappés de l'éclat 
de la lumière aussi bien que les philosophes. De plus , quel 
rapport entre les ébranlements d'un corps et les divers senti- 
ments qui les suivent? Comment puis-je voir la lumière dans 
les corps, puisqu'elle est une modalité de mon esprit; et la 
voir dans des corps qui m'environnent , puisque l'ébranle- 
ment n'est que dans le mien ? Je me presse le coin de l'œil 
du côté droit, pourquoi vois-je la lumière du côté gauche, 
nonobstant la connaissance certaine que j'ai que ce n'est pas 
de ce côté-là qu'il est pressé? 

J'ai reconnu de tout cela, et de quantité d'autres choses que 
je serais trop long à vous dire, que les sentiments étaient en 
moi, que je n'en étais nullement la cause ; et que si les corps 
étaient capables d'agir en moi , et de se faire sentir de la 
même manière que je les sens , il fallait qu'ils fussent d'une 
nature plus excellente que la mienne, doués d'une puissance 
terrible, et même quelques-uns d'une sagesse merveilleuse, 
toujours uniformes dans leur conduite, toujours efficaces 
dans leur action , toujours incompréhensibles dans les effets 
surprenants de leur puissance , ce qui me paraissait mon- 
strueux et horrible à penser, quoique mes sens appuyassent 
cette folie et qu'ils s'en accommodassent tout à fait. Mais je 
vous prie, Théodore, de m'éclairai* cette matière. 

Théodore. — - Il n'est pas temps, Ariste, de résoudre vos 
difficultés, si vous ne voulez que nous quittions les vérités 
générales de la métaphysique pour entrer dans l'explication 
des principes de la physique et des lois de l'union de l'àme et 
du corps. 

Ariste. — Deux mots ^ je vous prie, là-dessus. Je me plais 
beaucoup à méditer sur cette matière. Mon esprit y est tout 
préparé. 

VIII. Théodore. — Ecoutez donc; mais souvenez-vous de 
méditer ce que je m'en vas vous dire. Lorsqu'on cherche la 
raison de quelques effets, et qu'en remontant des effets aux 
causes on vient entin à une cause générale ou à une cause 
qu'on voit bien qu'il n'y a nul rapport entre elle et l'effet 
qu'elle produit, ou plutôt qu'elle parait produire, alors, au lieu 
de se former des chimères, il faut avoir recours à l'auteur des 
lois de lanature. Par exemple, si vous me demandiez la cause 
de la douleur qu'on sent lorsqu'on est piqué, j'aurais tort de 
vous répoudre d'abord que c'est une des lois de l'auteur de la 



88 



EINTRETIEiNS 



nature que la piqûre soit suivie de la douleur. Je dois \ous 
dire que la piqûre ne peut séparer les fibres de ma chair, sans 
ébranler les nerfs qui répondent au cerveau, et sans rébranler 
lui-même. Mais si vous vouliez savoir d'où vient que certaine 
partie de mon cerveau étant ébranlée, de telle manière je 
sens la douleur de la piqûre ; comme cette question regarde 
un effet général, et qu'on ne peut plus en remontant trouver 
quelque cause naturelle ou particulière, il faut avoir recours 
à la cause générale, car c'est comme si vous demandiez qui 
est l'auteur des lois générales, de l'union de l'âme et du corps. 
Puisque vous voyez clairement qu'il ne peut y avoir de rap- 
port ou de liaison nécessaire entre les ébranlements du cer- 
veau et tels et tels sentiments de l'âme, il est évident qu'il 
faut avoir recours à une puissance qui ne se rencontre point 
dans ces deux êtres. 11 ne suffit pas de dire que c'est la piqûre 
blessant le corps, il faut que l'âme en soit avertie parla dou- 
leur, atin qu'elle s'applique à le conserver. Ce serait apporter 
la cause finale pour la cause efficiente, et la difficulté subsis- 
terait toujours; car elle consiste à savoir la cause qui fait que, 
le corps étant blessé, l'âme en souffre, et souffre telle et telle 
douleur de telle et telle blessure. 

IX. De dire aussi, comme quelques philosophes, que l'âme 
est la cause de sa douleur, parce que, disent-ils, la douleur 
n'est que la tristesse que Pâme conçoit de ce qu'il arrive dans 
le corps qu'elle aime, quelque dérèglement, dont elle est 
avertie par la difficulté qu'elle trouve dans l'exercice de ses 
fonctions, c'est assurément ne pas faire attention au senti- 
ment intérieur qu'on a de ce qui se passe en soi-même ; car 
chacun sent bien quand on le saigne, par exemple, ou quand 
il se brûle , qu'il n'est point la cause de sa douleur. Il la sent 
malgré qu'il en ait, et il ne peut douter qu'elle ne lui vienne 
d'une cause étrangère. De plus, l'âme n'attend point à sentir 
la douleur et telle douleur, qu'elle ait appris qu'il y a dans le 
cerveau quelque ébranlement et tel ébranlement. Rien n'est 
plus certain. Enfin la douleur et la tristesse sont bien diffé- 
rentes. La douleur précède la connaissance du mal, et la 
tristesse la suit. La douleur n'a rien d'agréable, et la tristesse 
nous plaît si fort, que ceux qui veulent la chasser de notre 
esprit, sans nous délivrer en même temps du mal qui la cause, 
se rendent aussi fâcheux et aussi incommodes que s'ils trou- 
blaient notre joie : parce qu'effectivement la tristesse est l'état 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



de lame qui nous est le plus convenable lorsque nous souf- 
frons actuellement quelque mal ou que nous sommes privés 
du bien ; et le sentiment qui accompagne cette passion est le 
plus doux que nous puissions goûter dans la disposition où 
nous nous trouvons. La douleur est donc bien différente de 
la tristesse. Mais de plus je prétends que ce n'est point Tàme 
qui est la cause de sa tristesse, et que la pensée que nous 
avons de la perte de quelque bien ne produit cette passion 
qu'en conséquence du mouvement naturel et nécessaire que 
Dieu seul nous imprime sans cesse pour le bien. Mais revenons 
aux difficultés que vous avez sur Faction et les qualités de la 
lumière. 

X. 1 . 11 n'y a nulle métamorphose. L'ébranlement du cerveau 
ne peut se changer en lumière ni en couleurs; caries mo- 
dalités des corps n'étant que les corps mêmes de telle et telle 
façon, elles ne peuvent se transformer en celles des esprits. 
Cela est évident. 

2. Vous vous pressez le coin de l'œil, et vous avez un cer- 
tain sentiment. C'est que celui qui seul peut agir sur les 
esprits a établi certaines lois par l'efficace desquelles l'àme et 
le corps agissent et souffrent réciproquement 1 . 

3. En vous pressant l'œil, vous voyez de la lumière quoi- 
qu'alors il n'y ait point de corps lumineux : parce que c'est 
par une pression semblable à celle que votre doigt fait dans 
votre œil, et de là dans votre cerveau, que les corps que nous 
appelons lumineux agissent sur ceux qui les environnent, et 
par eux sur nos yeux et sur notre cerveau. Tout cela en con- 
séquence des lois naturelles ; car c'est une des lois de l'union 
de l'âme et du corps selon lesquelles Dieu agit sans cesse dans 
ces deux substances, que telle pression ou tel ébranlement soit 
suivi de tel sentiment. 

4. Vous voyez la lumière qui est une modalité de votre 
esprit, et qui par conséquent ne se peut trouver qu'en lui; car 
il y a contradiction que la modalité d'un être soit où cet être 
n'est pas. Vous la voyez, dis-je, dans de grands espaces que 
votre esprit ne remplit pas, car l'esprit n'occupe aucun lieu. 
C'est que ces grands espaces que vous voyez ne sont que des 
espaces intelligibles qui ne remplissent aucun lieu 2 ; car les 
espaces que vous voyez sont bien différents des espaces maté- 

1 Voy. Y Entretien XII. 

1 Première Lettre touchant la défense de M. Jrnauld. 

8* 



•30 



ENTRETIENS 



riels que vous regardez. Il ne faut pas confondre les idées des 
choses avec les choses mêmes. Souvenez- vous qu'on ne voit 
point les corps en eux-mêmes , et que ce n'est que par leurs 
idées qu'ils sont visibles. Souvent on en voit, quoiqu'il n'y en 
ait point : preuve certaine que ceux qu'on voit sont intelligi- 
bles et bien différents de ceux qu'on regarde. 

5. Vous voyez enfin la lumière, non du côlé que vous 
pressez votre œil , mais du côté opposé ; parce que le nerf 
étant construit et préparé pour recevoir l'impression des 
corps lumineux au travers de la prunelle, et non autrement, 
la pression de votre doigt à gauche fait le même effet dans 
votre œil qu'un corps lumineux qui serait à droite, et dont 
les rayons passeraient par la prunelle et les parties transpa- 
rentes de l'œil; car, en pressant l'œil en dehors, vous pressez 
en dedans le nerf optique contre une humeur qu'on appelle 
vitrée, qui fait quelque résistance. Ainsi Dieu vous fait sentir 
la lumière du côté où vous la voyez, parce qu'il suit constam- 
ment les lois qu'il a établies pour conserver dans sa conduite 
une parfaite uniformité. Dieu ne fait jamais de miracles, il 
n'agit jamais par des volontés particulières contre ses propres 
lois, que l'ordre ne le demande ou ne le permette. Sa conduite 
porte toujours lé caractère de ses attributs; elle demeure 
toujours la même, si ce qu'il doit à son immutabilité n'est 
de moindre considération que ce qu'il doit à quelque autre 
de ses perfections, ainsi que je vous le prouverai dans la suite. 
Voilà, je crois, le dénoûment de vos difficultés. J'ai recours à 
Dieu et à ses attributs pour les dissiper. Mais c'est, Ariste, que 
Dieu ne demeure pas les bras croisés, comme le veulent quel- 
ques philosophes. Certainement si Dieu agit encore mainte^ 
nant , quand pourra-t-on dire qu'il est cause de quelques 
effets, s'il n'est pas permis de recourir à lui dans ceux qui 
sont généraux, dans ceux qu'on voit clairement n'avoir nul 
rapport essentiel et nécessaire avec leurs causes naturelles? 
Conservez donc chèrement dans votre mémoire, mon cher 
Ariste, rangez-y avec ce que vous possédez ce plus précieux 
ce que je viens de vous dire. Et quoique vous le compreniez 
bien, souffrez que je vous répète en peu de mots ce qu'il y a 
d'essentiel, afin que vous le retrouviez sans peine lorsque 
vous serez en état de le méditer. 

XI. Il n'y a point de rapport nécessaire entre les deux 
substances dont nous sommes composés. Les modalités de 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



notre corps ne peuvent par leur eflieace propre changer celles 
de notre esprit. Néanmoins les modalités d'une certaine 
partie du cerveau , que je ne vous déterminerai pas, sont 
toujours suivies des modalités ou des sentiments de notre 
àme; et cela uniquement en conséquence des lois toujours 
efficaces de l'union de ces deux substances, c'est-à-dire, pour 
parler plus clairement, en conséquence des volontés constan- 
tes et toujours efficaces de Fauteur de notre être. 11 n'y a nul 
rapport de causalité d'un corps à un esprit. Que dis-je! il n'y 
en a aucun d'un esprit à un corps. Je dis plus, il n'y en a 
aucun d'un corps à un corps, ni d'un esprit à un autre esprit. 
Nulle créature, en un mot, ne peut agir sur aucune autre par 
une efficace qui lui soit propre. C'est ce que je vous prouverai 
bientôt Mais du moins est-il évident qu'un corps, que de 
l'étendue, substance purement passive, ne peut agir par son 
efficace propre sur un esprit , sur un être d'une autre nature 
et infiniment plus excellente que lui. Ainsi il est clair que 
dans l'union de l'âme et du corps il n'y a point d'autre lien 
que l'efficace des décrets divins, décrets immuables, efficace 
qui n'est jamais privée de son effet. Dieu a donc voulu, et il 
veut sans cesse, que les divers ébranlements du cerveau soient 
toujours suivis des diverses pensées de l'esprit qui lui est uni; 
et c'est cette volonté constante et efficace du Créateur qui 
fait proprement l'union de ces deux substances ; car il n'y a 
point d'autre nature, je veux dire d'autres lois naturelles que 
les volontés efficaces du Tout-Puissant. 

XII. Ne demandez pas, Ariste, pourquoi Dieu \eut unir des 
esprits à des corps. C'est un fait constant, mais dont les prin- 
cipales raisons ont été jusqu'ici inconnues à la philosophie, et 
que peut-être la religion même ne nous apprend pas. En voici 
une néanmoins qu'il est bon que je vous propose. C'est ap- 
paremment que Dieu a voulu nous donner, comme à son 
Fils, une victime que nous pussions lui offrir. C'est qu'il a 
voulu nous faire mériter, par une espèce de sacrifice et d'a- 
néantissement de nous-mêmes, la possession des biens éter- 
nels. Assurément cela paraît juste et conforme à l'ordre. 
Maintenant nous sommes en épreuve dans notre corps. C'est 
par lui J comme cause occasionnelle , que nous recevons de 
Dieu mille et mille sentiments divers qui sont la matière de 



I Entretien Vit* 



02 



ENTRETIENS 



nos mérites par la grâce de Jésus-Christ. 11 fallait effective- 
ment une cause occasionnelle à une cause générale, comme 
je vous le prouverai bientôt, afin que cette cause générale 
agissant toujours d'une manière uniforme et constante, elle 
pût produire dans son ouvrage, par des moyens très-simples 
et des lois générales toujours les mêmes, une infinité d'effets 
différents. Ce n'est pas néanmoins que Dieu ne pût trouver 
d'autres causes occasionnelles que les corps pour donner à sa 
conduite la simplicité et l'uniformité qui y régnent. Il y en a 
effectivement d'autres dans la nature angélique. Ces esprits 
bienheureux sont peut-être réciproquement les uns aux au- 
tres, et à eux-mêmes, par les divers mouvements de leur vo- 
lonté, la cause occasionnelle de l'action de Dieu qui les éclaire 
et qui les gouverne. Mais ne parlons point de ce qui nous 
passe. Voici ce que je ne crains point de vous assurer, ce qui 
est absolument nécessaire pour éclaircir le sujet de notre en- 
tretien, et que je vous prie de bien retenir pour le méditer à 
loisir. 

XIII. Dieu aime l'ordre inviolablement et par la nécessité de 
son être. 11 aime, il estime toutes choses à proportion qu'elles 
sont estimables et aimables. 11 hait nécessairement le dés- 
ordre. Cela est peut-être plus clairet plus incontestable que la 
preuve que je vous en donnerai quelque jour *, et que je passe 
maintenant. Or, c'est visiblement un désordre qu'un esprit 
capable de connaître et d'aimer Dieu, et par conséquent fait 
pour cela, soit obligé de s'occuper des besoins du corps. Donc, 
l'âme étant unie au corps et devant s'intéresser dans sa con- 
servation, il a fallu qu'elle fût avertie par des preuves d'in- 
stinct, je veux dire par des preuves courtes, mais convain- 
cantes, du rapport que les corps qui nous environnent ont 
avec celui que nous animons. 

XIV. Dieu seul est notre lumière et la cause de notre féli- 
cité. Il possède les perfections de tous les êtres. 11 en a toutes 
les idées. 11 renferme donc dans sa sagesse toutes les vérités 
spéculatives et pratiques; car toutes ces vérités ne sont que 
des rapports de grandeur et de perfection qui sont entre les 
idées, ainsi que je vous le prouverai bientôt 2 . Lui seul doit 
donc être l'objet de l'attention de notre esprit, comme étant 
lui seul capable de l'éclairer et d'en régler tous les mouve- 

• Dans Y Entretien rttt, 
2 Ibid. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



ments, comme étant lui seul au-dessus de nous. Assurément 
un esprit occupé des créatures, tourné vers les créatures, 
quelque excellentes qu'elles puissent être, n'est pas dans 
l'ordre où Dieu le demande, ni dans l'état où Dieu Ta mis. Or, 
s'il fallait examiner tous les rapports qu'ont les corps qui nous 
environnent avec les dispositions actuelles du nôtre, pour ju- 
ger si nous devons, comment nous devons , combien nous 
devons avoir de commerce avec eux, cela partagerait, que 
dis-je ! cela remplirait entièrement la capacité de notre esprit. 
Et assurément notre corps n'en serait pas mieux. 11 serait 
bientôt détruit par quelque distraction involontaire; car nos 
besoins changent si souvent et quelquefois si promptement, 
que, pour n'être pas surpris de quelque accident fâcheux , il 
faudrait une vigilance dont nous ne sommes pas capables. 
Quand s'aviserait-on de manger, par exemple? de quoi man- 
gerait-on ? quand cesserait-on de le faire ? La belle occupation 
à un esprit qui promène et qui exerce son corps, de connaître 
à chaque pas qu'il lui fait faire qu'il est dans un airfluidequi 
ne peut le blesser ni l'incommoder par le froid ou le chaud, 
par le vent ou la pluie, ou par quelque vapeur maligne et 
corrompue; qu'il n'y a point sur chaque endroit où il va poser 
le pied quelque corps dur et piquant capable de le blesser; 
qu'il faut promptement baisser la tête pour éviter une pierre, 
et bien garder l'équilibre de peur de se laisser choir! Un 
homme toujours occupé de ce qui se passe dans tous les res- 
sorts dont son corps est composé, et dans une infinité d'objets 
qui l'environnent, ne peut donc penser aux vrais biens, ou 
du moins il n'y peut penser autant que les vrais biens le de- 
mandent, et par conséquent autant qu'il le doit, puisque notre 
esprit n'est fait et ne peut être fait que pour s'occuper de ces 
biens qui peuvent l'éclairer et le rendre heureux. 

XV. Ainsi il est évident que Dieu, voulant unir des esprits 
à des corps, a dû établir pour cause occasionnelle de la con- 
naissance confuse que nous avons de la présence des objets et 
de leurs propriétés par rapport à nous, non notre attention, 
qui en mérite une claire et distincte, mais les divers ébranle- 
ments de ces mêmes corps. 11 a dû nous donner des preuves 
distinctes, non de la nature et des propriétés de ceux qui nous 
environnent, mais du rapport qu'ils ont a\ec le nôtre, afin 
que nous puissions travailler avec succès à la conservation de 
la vie, sans être incessamment attentifs à nos besoins. Il a dû, 



94 



ENTRETIENS 



pour ainsi dire, se charger de nous avertir en temps et lieu 
par des sentiments prévenants de ce qui regarde le bien du 
corps, pour nous laisser tout entiers occupés à la recherche 
des vrais biens. 11 a dû nous donner des preuves courtes de ce 
qui a rapport au corps, pour nous convaincre promptement, 
des preuves vives pour nous déterminer efficacement, des 
preuves certaines et qu'on ne s'avisât pas de contredire, pour 
nous conserver plus sûrement; mais preuves confuses , pre- 
nez-y garde ! preuves certaines, non du rapport que les objets 
ont entre eux, en quoi consiste l'évidence de la vérité, mais 
du rapport qu'ils ont à notre corps selon les dispositions où 
il est actuellement. Je dis selon les dispositions où il est; car, 
par exemple, nous trouvons et nous devons trouver chaude 
l'eau tiède, si nous la touchons d'une main froide, et froide, 
si nous la touchons d'une main qui soit chaude. Nous la trou- 
vons et nous la devons trouver agréable lorsque la soif nous 
presse; mais, dès que nous sommes désaltérés, nous la trou- 
vons fade et dégoûtante. Admirons donc, Ariste, la sagesse 
des lois de l'union de l'âme et du corps; et, quoique tous nos 
sens nous disent que les qualités sensibles sont répandues sur 
les objets, n'attribuons*aux corps que ce que nous voyons 
clairement leur appartenir, après avoir consulté sérieusement 
l'idée qui les représente; car, puisque les sens nous parlent 
différemment des mêmes choses selon l'intérêt qu'ils y trou- 
vent, puisqu'ils se coupent immanquablement, lorsque le 
bien du corps le demande, regardons-les comme des faux té- 
moins par rapport à la vérité, mais comme des moniteurs fi- 
dèles par rapport à la conservation et à la commodité de la vie. 

XVI. Ariste. — Ah ! Théodore, que je suis pénétré de ce que 
vous me dites, et que je suis confus d'avoir été toute ma vie 
la dupe de ces faux témoins ! Mais c'est qu'ils parlent avec 
tant de confiance et de force, qu'ils répandent, pour ainsi 
dire, dans les esprits la conviction et la certitude. Us com- 
mandent avec tant de hauteur et d'empressement, qu'on se 
rend sans examiner. Quel moyen de rentrer en soi-même 
quand ils nous appellent et nous tirent au dehors; et peut-on 
entendre les réponses de la vérité intérieure durant le bruit 
et le tumulte qu'ils excitent? Vous m'avez fait comprendre que 
la lumière ne peut être une modalité des corps. Mais, dès que 
j'ouvre les yeux, je commence à en douter. Le soleil qui me 
frappe m'éblouit et trouble toutes mes idées. Je conçois main- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



tenant que si j'appuyais sur ma main la pointe de cette, ëpin- 
gte, elle n'y pourrait faire qu'un fort petit trou. Mais si je 
l'appuyais effectivement, il me semble qu'elle y verserait une 
très-grande douleur. Je n'en douterais pas assurément dans le 
moment de la piqûre. Que nos sens ont de puissance et de 
force pour nous jeter dans l'erreur! Quel désordre, Théodore! 
Et cependant dans ce désordre même la sagesse du Créateur 
éclate admirablement. 11 fallait que la lumière et les couleurs 
fussent répandues sur les objets , afin qu'on les distinguât 
sans peine. 11 fallait que les fruits fussent comme pénétrés des 
saveurs, afin qu'on les mangeât avec plaisir, il fallait que la 
douleur se rapportât au doigt piqué, afin que la vivacité du 
sentiment nous appliquât à nous retirer. 11 y a donc dans cet 
ordre établi de Dieu une sagesse infinie, J'y consens, je n'en 
puis douter. Mais j'y trouve en même temps un très-grand 
désordre, et qui me paraît indigne de la sagesse et de la bonté 
de notre Dieu ; car enfin cet ordre est pour nous malheu- 
reuses créatures une source féconde d'erreurs, et la cause 
inévitable des plus grands maux qui accompagnent la vie. On 
me pique le bout du doigt, et je souffre : je suis malheureux; 
je suis incapable de penser aux vrais biens; mon âme ne peut 
s'appliquer qu'à mon doigt offensé, et elle est toute pénétrée 
de douleur. Quelle étrange misère ! Un esprit dépendre d'un 
corps, et à cause de lui perdre de vue la vérité ! Être partagé, 
que dis-je ! être plus occupé de son doigt que de son vrai bien! 
Quel désordre, Théodore ! 11 y a là assurément quelque mys- 
tère. Je vous prie de me le développer. 

X\1I. Théodore. — Oui, sans doute, il y a là du mystère. 
Que les philosophes, mon cher Ariste , sont obligés à la reli- 
gion ; car il n'y a qu'elle qui les puisse tirer de l'embarras où 
ils se trouvent ! Tout parait se contredire dans la conduite de 
Dieu, et rien n'est plus uniforme. Le bien et le mal, je parle 
du mal physique, n'ont point deux principes différents. C'est 
le même Dieu qui fait tout par les mêmes lois. Mais le péché 
fait que Dieu, sans rien changer de ses lois, devient pour les 
pécheurs le juste vengeur de leurs crimes. Je ne puis vous 
dire présentement tout ce qui serait nécessaire pour éclaircir 
à fond cette matière. Mais voici en peu de mots le dénoù- 
ment de votre difficulté. „ 

Dieu est sage. 11 juge bien de toutes choses. Il les estime à 
proportion qu'elles sont estimables. Il les aime à proportion 



ENTRETIENS 



qu'elles sont aimables. En un mot, Dieu aime Tordre invin- 
ciblement. 11 le suit hrviolablement. Il ne peut se démentir. 
Il ne peut pécher. Or les esprits sont plus estimables que les 
corps ; donc (prenez garde à ceci) , quoique Dieu puisse unir 
les esprits aux corps , il ne peut les y assujettir. Que la pi- 
qûre me prévienne et m'avertisse, cela est juste et conforme 
à l'odre ; mais qu'elle m'afflige et me rende malheureux . 
qu'elle m'occupe malgré moi, qu'elle trouble mes idées, 
qu'elle m'empêche de penser aux vrais biens , certainement 
c'est un désordre. Cela est indigne de la sagesse et de la bonté 
du Créateur. C'est ce que la raison me fait voir évidemment. 
Cependant l'expérience me convainc que mon esprit dépend 
de mon corps. Je souffre, je suis malheureux, je suis inca- 
pable de penser quand on me pique. Il m'est impossible d'en 
douter. Voilà donc une contradiction manifeste entre la cer- 
titude de l'expérience et l'évidence de la raison. Mais en voici 
le dénoûment ; c'est que l'esprit de l'homme a perdu devant 
Dieu sa dignité et son excellence. C'est que nous ne sommes 
plus tels que Dieu nous a faits. C'est que nous naissons pé- 
cheurs et corrompus, dignes de la colère divine, et tout à 
fait indignes de penser à Dieu, de l'aimer, de l'adorer, 
de jouir de lui. 11 ne veut plus être notre bien ou la cause 
de notre félicité; et s'il est encore la cause de notre être, 
s'il ne nous anéantit pas, c'est que sa clémence nous pré- 
pare un réparateur par qui nous aurons accès auprès de 
lui, société avec lui, communion des vraies biens avec lui , 
selon le décret éternel par lequel il a résolu de réunir toutes 
choses dans notre divin chef, l'Homme-Dieu , prédestiné 
avant tous les temps pour être le fondement, l'architecte, la 
victime, et le souverain prêtre du temple spirituel que la 
majesté divine habitera éternellement. Ainsi la raison dis- 
sipe cette contradiction terrible et qui vous a si fort ému. 
Elle nous fait clairement comprendre les vérités les plus 
sublimes. Mais c'est parce que la foi nous conduit à l'intel- 
ligence, et que par son autorité elle change nos doutes et nos 
soupçons incertains et embarrassants en conviction et en 
certitude. 

XVIII. Demeurez donc ferme, Ariste, dans cette pensée 
que la raison fait naître en vous, que l'Être infiniment parfait 
suit toujours l'ordre immuable comme sa loi, et qu'ainsi il 
peut bien unir le plus noble au moins noble, l'esprit au corps; 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



97 



mais qu'il ne peut l'y assujettir, qu'il ne peut le priver de la 
liberté et de l'exercice de ses plus excellentes fonctions, pour 
l'occuper malgré lui, et par la plus cruelle des peines, à perdre 
de vue son souverain bien pour la plus vile des créatures. Et 
concluez de tout cela qu'avant le péché il y avait en faveur de 
l'homme des exceptions dans les lois de l'union de l'âme et 
du corps. Ou plutôt concluez-en qu'il y avait une loi, qui a 
été abolie , par laquelle la volonté de l'homme était la cause 
occasionnelle de cette disposition du cerveau, dans laquelle 
l'àme est à couvert de l'action des objets, quoique le corps 
en soit frappé, et qu'ainsi elle n'était jamais interrompue 
malgré elle dans ses méditations et dans ses extases. Ne sen- 
tez-vous pas en vous-même quelques restes de cette puis- 
sance, lorsque vous êtes fortement appliqué, et que la lumière 
de la vérité vous pénètre et vous réjouit? Apparemment le 
bruit, les couleurs, les odeurs, et les autres sentiments 
moins pressants et moins vifs, ne v ous interrompent presque 
plus. Mais vous n'êtes pas supérieur à la douleur : vous la 
trouvez incommode malgré tous vos efforts d'esprit. Je parle 
de vous, Ariste, par moi même. Mais, pour parler juste de 
l'homme innocent et fait à l'image de Dieu, il faut consulter 
les idées divines de l'ordre immuable. C'est là que se trouve 
le modèle de l'homme parfait, tel qu'était notre père avant 
son péché. Nos sens troublent nos idées et fatiguent notre 
attention. Mais en Adam ils l'avertissaient avec respect. Ils se 
taisaient au moindre signe. Ils cessaient même de l'avertir à 
l'approche de certains objets, lorsqu'il le souhaitait ainsi. 11 
pouvait manger sans plaisir, regarder sans voir, dormir sans 
rêver à tous ces vains fantômes qui nous inquiètent l'esprit 
et qui troublent notre repos 4 . Ne regardez point cela comme 
des paradoxes. Consultez la raison, et ne jugez point sur ce 
que vous sentez dans un corps déréglé, de l'état du premier 
homme, en qui tout était conforme à l'ordre immuable que 
Dieu suit inviolablement. Nous sommes pécheurs, et je parle 
de l'homme innocent. L'ordre ne permet pas que l'esprit soit 
privé de la liberté de ses pensées lorsque le corps répare ses 
forces dans le sommeil. L'homme juste pensait donc en ce 
temps, et en tout autre, à ce qu'il voulait. Mais l'homme 
devenu pécheur n'est plus digne qu'il y ait à cause de lui des 

1 Van-Hdmont, Imago Dei. 

i. 9 , 



ENTRETIENS 



exceptions dans les lois de la nature. 11 mérite d'être dépouillé 
de sa puissance sur une nature inférieure , s'étant rendu par 
sa rébellion la plus méprisable des créatures, non-seulement 
digne d'être égalé au néant , mais d'être réduit dans un état 
qui soit pour lui pire que le néant. 

XIX. Ne cessez donc point d'admirer la sagesse, et l'ordre 
merveilleux des lois de l'union de l'âme et du corps , par les- 
quelles nous avons tant de di\ ers sentiments des objets qui 
nous environnent. Elles sont très-sages. Elles nous étaient 
même avantageuses en tous sens en les considérant dans leur 
institution ; et il est très juste qu'elles subsistent après le 
péché, quoiqu'elles aient des suites fâcheuses ; car l'unifor- 
mité de la conduite de Dieu ne doit pas dépendre de l'irrégu- 
larité de la nôtre. Mais il n'est pas juste, après la rébellion de 
l'homme, que son corps lui soit par faitement soumis. Il ne 
le doit être qu'autant que cela est nécessaire au pécheur pour 
conserver quelque temps sa misérable vie, et pour perpétuer 
le genre humain jusqu'à la consommation de l'ouvrage, dans 
lequel sa postérité doit entrer par les mérites et la puissance 
du réparateur à venir ; car toutes ces générations qui s'entre- 
suivent, toutes ces terres qui se peuplent d'idolâtres, tout 
l'ordre naturel de l'univers qui se conserve , n'est que pour 
fournir abondamment à Jésus-Christ les matériaux néces- 
saires à la construction du temple éternel. Un jour viendra 
que les descendants des peuples les plus barbares seront 
éclairés de la lumière de l'Évangile, et qu'ils entreront en 
foule dans l'Église des prédestinés. Nos pères sont morts dans 
l'idolâtrie , et nous connaissons le vrai Dieu et notre adorable 
Sauveur. Le bras du Seigneur n'est point raccourci. Sa puis- 
sance s'étendra sur les nations les plus éloignées ; et peut- 
être que nos neveux retomberont dans les ténèbres lors- 
que la lumière éclairera le nouveau monde. Mais recueillons, 
Ariste, en peu de mots les principales choses que je viens de 
vous dire, afin que vous les reteniez sans peine, et que vous 
en fassiez le snjet de vos méditations. 

XX. L'homme est composé de deux substances, esprit et 
corps. Ainsi il a deux sortes de biens tout différents à dis- 
tinguer et à rechercher, ceux de l'esprit et ceux du corps. 
Dieu lui a aussi donné deux moyens très-sûrs pour discerner 
ces différents biens, la raison pour le bien de l'esprit, les sens 
pour le bien du corps, l'évidence et la lumière pour les vrais 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



9 9 



biens, l'instinct confus pour les faux biens. J'appelle les biens 
du corps de faux biens , ou des biens trompeurs, parce qu'ils 
ne sont point tels qu'ils paraissent à nos sens , et que, quoi- 
qu'ils soient bons par rapport à la conservation de la vie, ils 
n'ont point en propre l'efficace de leur bonté : ils ne Font 
qu'en conséquence des volontés divines ou des lois naturelles, 
dont ils sont les causes occasionnelles. Je ne puis maintenant 
m'expliquer plus clairement. Or il était à propos que l'esprit 
sentît comme dans les corps les qualités qu'ils n'ont pas, afin 
qu'il voulût bien, non les aimer ou les craindre , mais s'y 
unir ou s'en séparer selon les besoins pressants de la ma- 
chine , dont les ressorts délicats demandent un gardien vigi- 
lant et prompt. Il fallait que l'esprit reçût une espèce de 
récompense du service qu'il rend à un corps que Dieu lui 
ordonne de conserver, afin de l'intéresser dans sa conser- 
vation. Cela est cause maintenant de nos erreurs et de nos 
préjugés. Cela est cause que, non contents de nous unir à 
certains corps et de nous séparer des autres , nous sommes 
assez stupides pour les aimer ou les craindre. En un mot, 
cela est cause de la corruption de notre cœur, dont tous les 
mouvemenls doivent tendre vers Dieu , et de l'aveuglement 
de notre esprit , dont tous les jugements ne se doivent arrêter 
qu'à la lumière. Mais prenons-y garde, et nous verrons que 
c'est parce que nous ne faisons pas de ces deux moyens dont 
je viens de parler l'usage pour lequel Dieu nous les a donnés ; 
et qu'au lieu de consulter la raison pour découvrir la vérité , 
au lieu de ne nous rendre qu'à l'évidence qui accompagne 
les idées claires, nous nous rendons à un instinct confus et 
trompeur, qui ne parle juste que pour le bien du corps. Or, 
c'est ce que le premier homme ne faisait pas avant son péché; 
car sans doute il ne confondait pas les modalités dont l'esprit 
est capable avec celles de l'étendue. Ses idées alors n'étaient 
point confuses , et ses sens parfaitement soumis ne l'empê- 
chaient point de consulter la raison. 

XXL L'esprit maintenant est aussi bien puni que récom- 
pensé par rapport au corps. Si on nous pique, nous en souf- 
frons , quelque effort que nous fassions pour n'y point penser. 
l 'Â la esl v rai. Mais , comme je vous ai dit, c'est qu'il n'est pas 
juste qu'il y ait en faveur d'un rebelle des exceptions dans 
les lois de la nature , ou plutôt que nous ayons sur notre corps 
un pouvoir que nous ne méritons pas. Qu'il nous suffise que, 



100 



ENTRETIENS 



parla grâce de Jésus-Christ, les misères auxquelles nous 
sommes assujettis aujourd'hui seront demain le sujet de notre 
triomphe et de notre gloire. Nous ne sentons point les vrais 
biens. La méditation nous rebute. Nous ne sommes point 
naturellement touchés de quelque plaisir prévenant dans ce 
qui perfectionne notre esprit. C'est que le vrai bien mérite 
d'être aimé uniquement par raison. 11 doit être aimé d'un 
amour de choix , d'un amour éclairé /et non de cet amour 
aveugle qu'inspire l'instinct. 11 mérite bien notre application 
et nos soins. 11 n'a pas besoin, comme les corps, de qualités 
empruntées pour se rendre aimable à ceux qui le connaissent 
parfaitement ; et s'il faut maintenant, pour l'aimer , que nous 
soyons prévenus de la délectation spirituelle, c'est que nous 
sommes faibles et corrompus, c'est que la concupiscence nous 
dérègle, et que pour la vaincre il faut que Dieu nous inspire 
une autre concupiscence toute sainte ; c'est que pour acquérir 
l'équilibre d'une liberté parfaite, puisque nous avons un poids 
qui nous porte vers la terre, il nous faut un poids contraire 
qui nous relève vers le ciel. 

XXU. Rentrons donc incessamment en nous-mêmes, mon 
cher Ariste , et tâchons de faire taire non-seulement nos sens, 
mais encore notre imagination et nos passions. Je ne vous ai 
parlé que des sens, parce que c'est d'eux que l'imagination et 
les passions tirent tout ce qu'elles ont de malignité et de force. 
Généralement tout ce qui vient à l'esprit par le corps unique- 
ment en conséquence des lois naturelles n'est que pour le 
corps. N'y ayons donc point d'égard. Mais suivons la lumière 
de la raison, qui doit conduire les jugements de notre esprit 
et régler les mouvements de notre cœur. Distinguons l'âme et 
le corps , et les modalités toutes différentes dont ces deux 
substances sont capables, et faisons souvent quelque réflexion 
sur l'ordre et la sagesse admirables des lois générales de leur 
union. C'est par de telles réflexions qu'on acquiert la connais- 
sance de soi-même, et qu'on se délivre d'une infinité de pré- 
jugés. C'est par là qu'on apprend à connaître l'homme ; et 
nous avons à vivre parmi les hommes et avec nous-mêmes. 
C'est par là que tout l'univers paraît à notre esprit tel qu'il 
est, qu'il paraît, dis-je, dépouillé de mille beautés qui nous 
appartiennent uniquement, mais avec des ressorts et des 
mouvements qui nous font admirer la sagesse de son auteur. 
Enfin c'est par là , ainsi que vous venez de voir, qu'on recon- 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



101 



naît sensiblement , non-seulement la corruption de k nature 
et la nécessité d'un médiateur, deux grands principes de notre 
foi , mais encore une infinité d'autres vérités essentielles à la 
religion et à la morale. Continuez donc, Ariste , de méditer 
comme vous avez déjà commencé, et vous verrez la vérité de 
ce que je vous dis. Vous verrez que le métier des méditatifs 
devrait être celui de toutes les personnes raisonnables. 

Ariste. — Que ce mot de méditatifs me donne maintenant 
de confusion , maintenant que je comprends en partie ce que 
vous venez de me dire, et que j'en suis tout pénétré! Je vous 
ai cru, Théodore, dans une espèce d'illusion, parle mépris 
aveugle que j'avais pour la raison. Il faut que je vous aie traité 
de méditatif, et quelques-uns de vos amis. Je trouvais de l'es- 
prit et de la finesse dans cette sotte raillerie ; et je pense que 
vous sentez bien ce qu'on prétend dire par là. Je vous proteste 
néanmoins que je ne voulais pas qu'on le crût de vous, et 
que j'ai bien empêché le mauvais effet de ce terme de rail- 
lerie par des éloges sérieux, et que j'ai toujours crus très- 
véritables. 

Théodore. — J'en suis persuadé, Ariste. Vous vous êtes un 
peu diverti à mes dépens. Je m'en réjouis. Mais je pense qu'au- 
jourd'hui vous ne serez pas fort fâché d'apprendre qu'il vous 
en a plus coûté qu'à moi. Savez-vous bien qu'il y avait dans 
la compagnie un de ces méditatifs , qui dès que vous fûtes 
sorti se crut obligé, non de me défendre moi, mais l'honneur 
de la raison universelle que vous aviez offensée en détournant 
les esprits de la consulter? D'abord que parla le méditatif, 
tout le monde se souleva en votre faveur. Mais après qu'il eut 
essuyé quelques railleries et les airs méprisants qu'inspire 
l'imagination révoltée contre la raison, il plaida si bien sa 
cause, que l'imagination succomba. On ne vous railla point, 
Ariste. Le méditatif parut affligé de votre aveuglement. Pour 
les autres, ils furent émus de quelque indignation. De sorte 
que si vous étiez encore dans Je même esprit, vous en êtes 
fort éloigné , je ne vous conseillerais pas d'aller chez Philan- 
dre débiter des plaisanteries et des lieux communs contre la 
raison , pour rendre méprisables les taciturnes méditatifs. 

Ariste. — Le croiriez-vous, Théodore! je sens une secrète 
joie de ce que vous m'apprenez là. On a remédié bientôt au 
mal que je craignais d'avoir fait. xMais à qui est-ce que j'en ai 
l'obligation ? N'est-ce pas à Théotime? 

9* 



102 



Entretiens 



Théodore. — Vous le saurez lorsque je serai bien con- 
vaincu que votre amour pour la vérité sera assez grand pour 
s'étendre jusqu'à ceux à qui vous avez une obligation un peu 
ambiguë. 

Ariste. — Cette obligation n'est point ambiguë. Je vous pro- 
teste que si c'est Théotime, je l'en aimerai et je l'en estime- 
rai davantage ; car , à mesure que je médite, je sens augmenter 
l'inclination que j'ai pour ceux qui recherchent la vérité, 
pour ceux que j'appelais méditatifs lorsque j'étais assez insensé 
pour traiter de visionnaires ceux qui rendent à la raison les 
assiduités qui lui sont dues. Obligez-moi donc de me dire qui 
est cet honnête homme qui voulut bien m'épargner la confu- 
sion qtie je méritais , et qui soutint si bien l'honneur de la 
raison sans me tourner en ridicule. Je le veux avoir pour 
ami. Je veux mériter ses bonnes grâces ; et si je n'en puis 
venir à bout, je veux du moins qu'il sache que je ne suis plus 
ce que j'étais. 

Théodore. — Bien donc, Ariste, il le saura. Et si vous voulez 
être du nombre des méditatifs, je vous promets qu'il sera 
aussi du nombre de vos bons amis. Méditez, et tout ira bien. 
Vous le gagnerez bientôt lorsqu'il vous verra de l'ardeur pour 
la vérité , de la soumission pour la foi , et un profond respect 
pour notre maître commun. 

CINQUIÈME ENTRETIEN. 

De l'usage des sens dans les sciences. Il y a dans nos sentiments idée claire et 
sentiment confus. L'idée n'appartient point au sentiment. C'est l'idée qui 
éclaire l'esprit, et le sentiment qui l'applique et le rend attentif ; car c'est 
par le sentiment que l'idée intelligible devient sensible. 

Ariste. — J'ai bien fait du chemin. Théodore, depuis que 
vous m'avez quitté. J'ai bien découvert du pays. J'ai parcouru 
en général tous les objets de mes sens, conduit, ce me sem- 
ble , uniquement par ma raison. Je ne fus jamais plus sur- 
pris, quoique déjà un peu accoutumé à ces nouvelles décou- 
vertes. Bon Dieu! que j'ai reconnu de pauvretés dans ce qui 
me paraissait il y a deux jours d'une magnificence achevée; 
mais que de sagesse , que de grandeur, que de merveilles 
dans tout ce que le monde méprise! L'homme qui ne voit que 
par les yeux est assurément un étranger au milieu de son 
pays. 11 admire tout, et ne connaît rien : trop heureux si ce 
qui le frappe ne lui donne point la mort. Perpétuelles illusions 



SUR LÀ MÉTAPHYSIQUE. 



de la part des objets sensibles : tout nous trompe, tout nous 
empoisonne, tout ne parle à Fâme que pour le corps. La rai- 
son seule ne déguise rien. Que je suis content d'elle, et que 
je le suis de vous , de m'avoir appris à la consulter, de m'a- 
voir élevé au-dessus de mes sens et de moi-même pour con- 
templer sa lumière! J'ai reconnu très-clairement, ce me 
semble , la vérité de tout ce que vous m'avez dit. Oui, Théo- 
dore, que j'aie le plaisir de vous le dire , l'esprit de l'homme 
n'est que ténèbres; ses propres modalités ne l'éclairent point; 
sa substance, toute spirituelle qu'elle est, n'a rien d'intelli- 
gible; ses sens , son imagination , ses passions le séduisent à 
tous moments. C'est aujourd'hui que je crois pouvoir vous 
assure)* que je suis pleinement convaincu. Je vous parle avec 
la confiance que me donne la vue de la vérité. Eprouvez-moi, 
et voyez s'il n'y a point dans mon fait un peu trop de témé- 
rité. 

I. Théodore. — Je crois, Ariste, ce que vous me dites; 
car je suis persuadé qu'une heure de méditation sérieuse peut 
mener bien loin un esprit tel que le vôtre. Néanmoins, pour 
m'assurer davantage du progrès que vous avez fait, répon- 
dez-moi. Vous voyez cette ligne A B. Qu'elle soit divisée en 
deux parties au point G, ou ailleurs. Je vous prouve que le 
carré de la toute est égal aux carrés de chaque partie, et à 
deux parallélogrammes faits sur ces deux parties. 

Ariste. — Que prétendez-vous par là? Qui ne sait que c'est 
la même chose de multiplier un tout , ou toutes les parties 
de ce tout ? 

Théodore. — Vous le savez. Mais supposons que vous ne le 
sachiez pas. Je prétends le démontrer à vos yeux, et vous 
prouver par là que vos sens vous découvrent clairement la 
vérité. 

Ariste. — Voyons. 

Théodore. — Voyez fixement : c'est tout ce que je vous 
demande. Sans que vous rentriez en vous-même pour con- 
sulter la raison, vous allez découvrir une vérité évidente. 
A B D E est le carré de A B. Or ce carré est égal à tout ce 
qu'il renferme. 11 est égal à lui-même. Donc il est égal aux 
3&1X autres carrés de chaque partie, m et n, et aux deux 
parallélogrammes faits sur ces parties A C etC B. 



404 



ENTRETIENS 



E 



D 



n 



m 



C 



A 



B 



A 




B 



Ariste. — Cela saute aux yeux. 

Théodore. — Fort bien. Mais, de plus, cela est évident.' 
Donc il y a des vérités évidentes qui sautent aux yeux. Ainsi 
nos sens nous apprennent évidemment des vérités. 

Ariste. — Voilà une belle vérité, et bien difficile à décou- 
vrir! N'avez-vous que cela à dire pour défondre l'honneur 
des sens ? 

Théodore. — Vous ne répondez pas, Ariste. Ce n'est pas la 
raison qui vous inspire cette défaite ; car , je vous prie, n'est- 
ce pas une vérité évidente que vos sens viennent de vous 
apprendre ? 

Ariste. — Rien n'est plus facile. 

Théodore. — C'est que nos sens sont d'excellents maîtres. 
Ils ont des manières aisées de nous apprendre la vérité. Mais 
la raison avec ses idées claires nous laisse dans les ténèbres. 
Voilà, Ariste, ce qu'on vous répondra. Prouvez à un ignorant, 
vous dira-t-on , que le carré , par exemple , de î 0 est égal aux 
carrés de 4 et de 6 et à deux fois le produit de 4 par 6. Ces 
idées-là de nombres sont claires ; et cette vérité à prouver est 
la même en nombres intelligibles que s'il était question d'une 
ligne exposée à vos yeux qui aurait dix pouces , par exemple, 
et divisée entre 4 et 6. Et cependant vous verrez qu'il y aura 
quelque difficulté à la faire comprendre, parce que ce prin- 
cipe , que c'est la même chose de multiplier un nombre par 
lui-même, ou d'en multiplier toutes les parties séparément 
par elles-mêmes , n'est pas si évident qu'un carré est égal à 
toutes les figures qu'il contient. Et c'est ce que vos yeux 
vous apprennent, comme vous venez de le voir. 



SUll LA MÉTAPHYSIQUE. 



105 



II. Mais si vous trouvez que le théorème que vos yeux vous 
ont appris est trop facile, en voici un autre plus difficile.* Je 
vous prouve que le carré de la diagonale d'un carré est dou- 
ble de celui des côtés. Ouvrez les yeux, c'est tout ce que je 
vous demande. 



Regardez la figure que je trace sur ce papier. Vos yeux, 
Ariste, ne vous disent-ils pas que tous ses triangles a, 6, d, 

f* g, h, i r que je suppose, et que vous voyez avoir chacun 
un angle droit et deux lignes égales, sont égaux entre eux? 
Or vous voyez que le carré fait sur la diagonale A B a quatre 
de ces triangles, et que les carrés faits sur les côtés n'en ont 
que deux. Donc le grand carré est double des autres. 

Ariste. — Oui, Théodore. Mais vous raisonnez. 

Théodore. —Je raisonne! Je regarde, et je vois ce que je 
vous dis. Je raisonne, si vous voulez, mais c'est sur le témoi- 
gnage fidèle de mes sens. Ouvrez seulement les yeux, et re- 
gardez ce que je vous montre. Ce triangle d égal à e, et e égal 
à h; et de l'autre part d égal à f, et / égal à g. Donc le petit 
carré est égal à la moitié du grand. C'est la même chose de 
l'autre côté. Cela saute aux yeux, comme vous dites. 11 suffit, 
pour découvrir cette vérité, de regarder fixement cette figure, 
en comparant par le mouvement des yeux les parties qui la 
composent. Donc nos sens peuvent nous apprendre la vérité. 

Ariste. — Je vous nie cette conséquence, Théodore. Ce ne 
sont point nos sens, mais la raison jointe à nos sens, qui nous 
éclaire, et qui nous découvre la vérité. N'apercevez-vous pas 
que, dans la vue sensible que nous avons de cette figure, il se 
trouve en môme temps que l'idée claire de l'étendue est jointe 




EM RETIENS 



au sentiment confus de couleur qui nous touche? Or, c'est 
de" Tidée claire de l'étendue, et non du blanc et du noir qui la 
rendent sensible , que nous découvrons les rapports en quoi 
consiste la vérité; de Tidée claire, dis-je, de l'étendue que ren- 
ferme la raison, et non du blanc et du noir, qui ne sont que 
des sentiments ou des modalités confuses de nos sens, dont 
iJ n'est pas possible de découvrir les rapports. 11 y a toujours 
idée claire et sentiment confus dans la vue que nous avons des 
objets sensibles : l'idée qui représente leur essence, et le sen- 
timent qui nous avertit de leur existence; l'idée qui nous fait 
connaître leur nature, leurs propriétés, les rapports qu'ils ont 
ou qu'ils peuvent avoir entre eux; en un mot, la vérité, et le 
sentiment qui nous fait sentir leur différence et le rapport 
qu'ils ont à la commodité et à la conservation de la vie. 

111. Théodore. — Je reconnais à cette réponse que vous avez 
bien couru du pays depuis hier. Je suis content de vous, Ariste. 
Mais, je vous prie, cette couleur que voici sur ce papier n'est- 
elle pas étendue elle-même ? Certainement je la vois telle. Or, 
si cela est, je pourrai clairement découvrir les rapports de ses 
parties, sans penser à cette étendue que renferme la raison. 
L'étendue de la couleur me suffira pour apprendre la phy- 
sique et la géométrie. 

Ariste. — Je vous nie, Théodore , que la couleur soit éten- 
due. Nous la voyons étendue, mais nos yeux nous trompent, 
car l'esprit ne comprendra jamais que l'étendue appartienne 
à la couleur. Nous voyons comme étendue cette blancheur, 
mais c'est que nous la rapportons à de l'étendue, à cause que 
c'est par ce sentiment de l'âme que nous voyons ce papier; ou 
plutôt c'est que l'étendue intelligible touche l'âme et la mo- 
difie de telle façon, et par là cette étendue intelligible lui de- 
vient sensible. Quoi, Théodore! direz-vous que la douleur est 
étendue, à cause que lorsqu'on a la goutte ou quelque rhu- 
matisme, on la sent comme étendue? Direz-vous que le sou 
est étendu, à cause qu'on l'entend remplir tout l'air? Direz- 
vous que la lumière est répandue dans ces grands espaces, à 
cause que nous les voyons tout lumineux ? Puisque ce ne sont 
là que des modalités ou des sentiments de l'âme, et que l'âme 
ne tire point de son fonds l'idée qu'elle a de l'étendue, toutes 
ces qualités se rapportent à l'étendue et la font sentir à l'âme, 
mais elles ne sont nullement étendues. 
IV. Théodore. — Je vous avoue, Ariste, que la couleur, 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



107 



aussi bien que la douleur, n'est point étendue localement; 
car, puisque l'expérience apprend qu'on sent la douleur dans 
un bras qu'on n'a plus, et que la nuit en dormant nous 
voyons des couleurs comme répandues sur des objets ima- 
ginaires, il est évident que ce ne sont, là que des sentiments 
ou des modalités de l ame, qui certainement ne remplit pas 
tous les lieux qu'elle voit, puisqu'elle n'en remplit aucun, et 
que les modalités d'une substance ne peuvent être où cette 
substance n'est pas. Cela est incontestable. La douleur ne 
peut être localement étendue dans mon bras» ni les couleurs 
sur les surfaces des corps. Mais pourquoi ne voulez- vous pas 
qu'elles soient, pour ainsi dire, sensiblement étendues, de 
même que l'idée des corps , l'étendue intelligible , l'est intel- 
ligiblement? Pourquoi ne voulez-vous pas que la lumière 
que je vois en me pressant le coin de l'œil ou autrement 
ne porte pas avec elle l'espace sensible qu'elle occupe ? 
Pourquoi voulez-vous qu'elle se rapporte à l'étendue intel- 
ligible? En un mot , pourquoi voulez-vous que ce soit l'idée 
v ou l'archétype des corps qui touche Pâme lorsqu'elle voit ou 
qu'elle sent les qualités sensibles comme répandues dans les 
corps ? 

Ariste. — C'est qu'il n'y a que l'archétype des corps qui 
puisse me représenter leur nature , que la raison universelle 
qui puisse m'éclairer par la manifestation de ses idées. La 
substance de l'âme n'a rien de commun avec la matière. L'es- 
prit ne renferme point les perfections de tous les êtres qu'il 
peut connaître. Mais il n'y a rien qui ne participe à l'être 
divin. Ainsi Dieu voit en lui-même toutes choses. Mais l'âme 
ne peut les voir en elle. Elle ne peut les découvrir que dans 
la raison divine et universelle. Donc l'étendue que je vois ou 
que je sens ne m'appartient pas. Autrement je pourrais en 
me contemplant connaître les ouvrages de Dieu; je pourrais, 
en considérant attentivement mes propres modalités, ap- 
prendre la physique et plusieurs autres sciences qui ne con- 
sistent que dans la connaissance des rapports de l'étendue , 
comme vous le savez bien. En un mot Je serais ma lumière 
à moi-même : ce que je ne puis penser sans quelque espèce 
d'horreur. Mais je vous prie, Théodore, d'éclaircir la difficulté 
que vous me faites. 

V. Théodore. — 11 est impossible de l'éclaircir directement. 
11 faudrait pour cela que Vidée ou l'archétype de l'âme nous 



i 08 



ENTRETIENS 



fût découvert. Nous verrions alors clairement que la couleur, 
la douleur, la saveur, et les autres sentiments de l'âme, 
n'ont rien de commun avec l'étendue que nous sentons jointe 
avec eux:. Nous verrions intuitivement qu'il y a autant de diffé- 
rence entre l'étendue que nous voyons et la couleur qui nous 
la rend visible qu'entre les nombres, par exemple, l'infini, 
ou telle autre idée intelligible qu'il vous plaira, et la percep- 
tion que nous en avons; et nous verrions en môme temps que 
nos idées sont bien différentes de nos perceptions ou de nos 
sentiments : vérité que nous ne pouvons découvrir que par 
de sérieuses réflexions , que par de longs et de difficiles rai- 
sonnements. 

Mais, pour vous prouver indirectement que nos sentiments 
ou nos modalités ne renferment point l'idée de l'étendue à 
laquelle ils se rapportent, supposons que vous regardiez la 
couleur de votre main et que vous y sentiez en même temps 
quelque douleur; vous verriez comme étendue la couleur de 
cette main , et vous en sentiriez en même temps la douleur 
comme étendue. N'en demeurez-vous pas d'accord? 

Ariste. — Oui, Théodore. Et même si je la touchais, je la 
sentirais encore comme étendue; et si je la trempais dans de 
l'eau chaude ou froide, je sentirais la chaleur et la froideur 
comme étendues. 

Théodore. — Prenez donc garde. La douleur n'est pas la 
couleur, la couleur n'est pas la chaleur, ni la chaleur la froi- 
deur. Or l'étendue de la couleur que vous voyez en regardant 
votre main est la même que celle de la douleur, de la chaleur, 
de la froideur que vous pouvez y sentir. Donc cette étendue 
n'est ni à la couleur, ni à la douleur, ni à aucun autre de 
vos sentiments; car vous sentiriez autant de diverses éten- 
dues que vous avez de divers sentiments , si nos sentiments 
étaient étendus par eux-mêmes, comme ils nous paraissent; 
ou si l'étendue colorée que nous voyons n'était qu'un senti- 
ment de l'âme, tel qu'est la couleur, ou la douleur, ou la 
saveur, ainsi que se l'imaginent ceux d'entre les cartésiens 
qui savent bien qu'on ne voit pas les objets en eux-m<?mes. 
C'est donc, Ariste, une seule et unique étendue qui nous 
affecte diversement, qui agit dans notre âme, et qui la mo- 
uille par la couleur, la chaleur, la douleur, etc. Or, ce ne sont 
point les corps que nous regardons qui nous affectent de ces 
divers sentiments ; car nous voyons souvent des corps qui ne 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



sont point. Et il est même évident que les corps ne peuvent 
agir sur l'esprit, le modifier, l'éclairer, le rendre heureux et 
malheureux par des sentiments agréables et désagréables. Ce 
n'est point l'âme non plus qui agit sur elle-même, et qui se 
modifie parla douleur, la couleur, etc. Cela n'a pas besoin de 
preuves après tout ce que nous avons dit. C'est donc l'idée ou 
l'archétype des corps qui nous affecte diversement. Je veux 
dire que c'est la substance intelligible de la raison qui agit 
dans notre esprit par son efficace toute-puissante, et qui le 
touche et le modifie de couleur, de saveur, de douleur, par 
ce qu'il y a en elle qui représente les corps. 

Il ne faut donc pas être surpris, mon cher Ariste, que vous 
puissiez apprendre quelques vérités évidentes par le témoi- 
gnage de vos sens. Car quoique la substance de l'âme ne soit 
pas intelligible à l'àme même , et que ses modalités ne puis- 
sent l'éclairer, ces mêmes modalités étant jointes à l'étendue 
intelligible qui est l'archétype des corps , et rendant sensible 
cette étendue, elles peinent nous en montrer les rapports , 
en quoi consistent les vérités de la géométrie et de la physi- 
que. xMais il est toujours vrai de dire que l'âme n'est point à 
elle-même sa propre lumière, que ses modalités ne sont que 
ténèbres, et qu'elle ne découvre les vérités exactes que dans 
les idées que renferme la raison. 

VI. Ariste. — Je comprends , ce me semble , ce que vous 
me dites. Mais, comme cela est abstrait, je le méditerai à 
loisir. Ce n'est point la douleur ou la couleur par elle-même 
qui m'apprend les rapports que les corps ont entre eux. Je 
ne puis découvrir ces rapports que dans l'idée de l'étendue 
qui les représente; et cette idée, quoique jointe à la couleur 
ou à la douleur, sentiments qui la rendent sensible, n'en est 
point une modalité. Cette idée ne devient sensible ou ne se 
fait sentir que parce que la substance intelligible de la raison 
agit dans l'âme, et lui imprime une telle modalité ou un tel 
sentiment; et par là elle lui révèle, pour ainsi dire, mais 
d'une manière confuse, que tel corps existe; car lorsque les 
icb'os des corps deviennent sensibles, elles nous font juger 
qu il y a des corps qui agissent en nous : au lieu que lorsque 
( es idées ne sont qu'intelligibles, nous croyons naturellement 
qu'il n'y a rien hors de nous qui agisse sur nous; dont la 
raison est, ce me semble, qu'il dépend de nous de penser à 
léteudue, et qu'il ne dépend pas de nous 4e la sentir; car, 
i. 10 



ENTRETIENS 



sentant l'étendue malgré nous,, il faut bien qu'il y ait quel- 
que autre chose que nous qui nous en imprime le sentiment. 
Or nous croyons que cette autre chose n'est que ce que nous 
sentons actuellement : d ? où nous jugeons que ce sont les 
corps qui nous environnent qui causent en nous le sentiment 
que nous en avons , en quoi nous nous trompons toujours ; 
et nous ne doutons point que ces corps n'existent , en quoi 
nous nous trompons souvent. Mais comme nous pensons aux 
corps , et que nous les imaginons lorsque nous le voulons, 
nous jugeons que ce sont nos volontés qui sont la cause véri- 
table des idées que nous en avons alors ou des images que 
nous nous en formons. Et le sentiment intérieur que nous 
avons de l'effort actuel de notre attention nous confirme dans 
œtte fausse pensée. Quoique Dieu seul puisse agir en nous et 
nous éclairer , comme son opération n'est point sensible , 
nous attribuons aux objets ce qu'il fait en nous sans nous, et 
nous attribuons à notre puissance ce qu'il fait en nous indé- 
pendamment de nos volontés. Que pensez-vous , Théodore, 
de cette réflexion ? 

Vil. Théodore. — Elle est fort judicieuse, Ariste, et part 
d'un méditatif. Mais revenons à la démonstration sensible 
que je vous ai donnée de l'égalité qu'il y a entre le carré de la 
diagonale d'un carré et les deux carrés des côtés. Et prenons 
garde que cette démonstration ne tire son évidence et sa gé- 
néralité que de l'idée claire et générale de l'étendue, de la 
droiture et de l'égalité des lignes, des angles, des triangles, 
et nullement du blanc et du noir qui rendent sensibles et par- 
ticulières toutes ces choses, sans les rendre par elles-mêmes 
plus intelligibles ou plus claires Prenez garde qu'il est évident 
par ma démonstration que généralement tout carré fait sur la 
diagonale d'un carré est égal aux deux carrés des côtés, mais 
qu'il n'est nullement certain que ce carré particulier que 
vous voyez de vos yeux soit égal aux deux autres; car vous 
n êtes pas même certain que ce que vous voyez soit carré, 
que telle ligne, tel angle soit droit. Les rapports que votre 
esprit conçoit entre les grandeurs ne sont pas les mêmes que 
ceux de ces figures. Prenez garde enfin que, bien que nos 
sens ne nous éclairent point l'esprit par eux-mêmes, comme 
ils nous, rendent sensibles les idées que nous avons des corps, 
ils réveillent notre attention , et par là ils nous conduisent 
indirectement à l'intelligence de la vérité; de sorte que nous 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



devons faire usage de nos sens dans l'étude de toutes les scien- 
ces qui ont pour objet les rapports de l'étendue, et ne point 
craindre qu'ils nous engagent dans l'erreur, pourvu que nous 
observions exactement ce précepte de ne juger les choses que 
sur les idées qui les représentent, et nullement sur les senti- 
ments que nous en avons; précepte de la dernière importance, 
et que nous ne devons jamais oublier. 

VIII, Ariste. — Tout cela est exactement vrai, Théodore, 
et c'est ainsi que je l'ai compris depuis que j'y ai sérieusement 
pensé 1 . Rien n'est plus certain que nos modalités ne sont 
que ténèbres, qu'elles n'éclairent point l'esprit par elles- 
mêmes, qu'on ne connaît point clairement tout ce qu'on sent 
le plus vivement. Ce carré que voici n'est point tel que je le 
vois. Il n'est point de la grandeur que je le vois. Vous le voyez 
certainement plus grand ou plus petit que je ne le vois. La 
couleur dont je le vois ne lui appartient point. Peut-être le 
voyez-vous d'une autre couleur que moi. Ce n'est point pro- 
prement ce carré que je vois. Je juge qu'il est tracé sur ce pa- 
pier ; et il n'est pas impossible qu'il n'y ait ici ni carré ni papier, 
aussi bien qu'il est certain qu'il n'y a point ici de couleur. Mais 
quoique mes yeux me fassent maintenant tant de rapports 
faux ou douteux touchant ces ligures tracées sur ce papier, 
cela n'est rien en comparaison des illusions de mes autres 
sens. Le témoignage de mes yeux approche souvent de la 
vérité. Ce sens peut aider l'esprit à la découvrir. Il ne déguise 
pas entièrement son objet. En me rendant attentif, il me 
conduit à l'intelligence. Mais les autres sens sont si faux,, 
qiRnest toujours dans l'illusion lorsqu'on s'y laisse conduire. 
Ce n'est pas néanmoins que nos yeux nous soient donnés 
pour découvrir les vérités exactes de la géométrie et de la 
physique. Ils ne nous sont donnés que pour éclairer tous les 
mouvements de notre corps par rapport à ceux qui nous 
environnent , pour la commodité et la conservation de la vie ; 
et il est nécessaire pour la conserver que nous ayons des 
objets sensibles quelque espèce de connaissance qui approche 
un peu de la vérité. C'est pour cela que nous avons, par 
exemple, tel sentiment de grandeur de tel corps à telle dis- 
tance ; car si tel corps était trop loin de nous pour nous 
pouvoir nuire, ou si étant. proche il était trop petit, nous ne 

' Voy. le liv. I de la Jiech. de la Vérité, et la Réponse au livre desfraies 
*t dts hausses idées* 



ENTRETIENS 



manquerions pas de le perdre de vue. Il serait anéanti à nos 
yeux, quoiqu'il subsistât toujours devant notre esprit, et 
qu'à son égard la division ne puisse jamais l'anéantir, parce 
qu'effectivement le rapport d'un grand corps, mais fort éloi- 
gné, ou d'un fort proche, mais trop petit pour nous nuire ; 
Je rapport, dis-je, de ces corps au nôtre est nul, ou ne doit 
pas être aperçu par des sens qui ne parlent et ne doivent 
parler que pour la conservation de la vie. Tout cela me paraît 
évident et conforme à ce qui m'est passé par l'esprit dans le 
temps de la méditation. 

Théodore. — Je vois bien , Ariste, que vous avez été fort 
loin dans le pays de la vérité, et que, par le commerce que 
vous avez eu avec la raison , vous avez acquis des richesses 
bien plus précieuses et plus rares que celles qu'on nous ap- 
porte du Nouveau-Monde. Vous avez rencontré la source, 
vous y avez puisé, et vous voilà riche pour jamais, pourvu 
que vous ne la quittiez point. Vous n'avez plus besoin ni de 
moi ni de personne , ayant trouvé le maître fidèle qui éclaire 
et qui enrichit tous ceux qui s'attachent à lui. 

Ariste. — Quoi, Théodore! est-ce que vous voulez déjà 
rompre nos entretiens? Je sais bien que c'est avec la raison 
qu'il faut philosopher; mais je ne sais point la manière dont 
il le faut faire. La raison me l'apprendra elle-même. Cela 
n'est pas impossible ; mais je n'ai pas lieu de l'espérer, si je 
n'ai un moniteur fidèle et vigilant qui me conduise et qui 
m'anime. Adieu à la philosophie, si vous me quittez; car 
seul je craindrais de m'égarer. Je prendrais bientôt les^ré- 
ponses que je me ferais à moi-même pour celles de nôtre 
maître commun. 

IX. Théodore. — Que je n'ai garde, mon cher Ariste, de 
vous quitter ! car, maintenant que vous méditez tout ce qu'on 
vous dit, j'espère que vous empêcherez en moi le malheur que 
vous craignez qui ne vous arrive. Nous avons tous besoin les 
uns des autres, quoique nous ne recevions rien de personne. 
Vous avez pris à la lettre un mot lâché en l'honneur de la 
raison. Oui, c'est d'elle seule que nous recevons la lumière. 
Mais elle se sert de ceux à qui elle se communique, pour 
rappeler à elle ses enfants égarés , et les conduire par leurs 
sens à l'intelligence. Ne savez-vous pas , Ariste, que la raison 
elle-même s'est incarnée pour être à la portée de tous les 
hommes , pour frapper les yeux et les oreilles de ceux qui ne 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



443 



peuvent ni voir ni entendre que par leurs sens? Les hommes 
ont vu de leurs yeux la sagesse éternelle, le Dieu invisible 
qui habite en eux. Ils ont touché de leurs mains, comme dit 
le bien-aimé disciple, le Verbe qui donne la vie. La vérité 
intérieure a paru hors de nous, grossiers et stupides que 
nous sommes, afin de nous apprendre d'une manière sensi- 
ble et palpable les commandements éternels de la loi divine , 
commandements qu'elle nous fait sans cesse intérieurement , 
et que nous n'entendons point , répandus au dehors comme 
nous sommes. Ne savez-vous pas que ces grandes vérités que 
la foi nous enseigne sont en dépôt dans l'Eglise, et que nous 
ne pouvons les apprendre que par une autorité visible émanée 
de la sagesse incarnée? C'est toujours la vérité intérieure qui 
nous instruit, il est vrai ; mais elle se sert de tous les moyens 
possibles pour nous rappeler à elle , et nous remplir d'intelli- 
gence. Ainsi ne craignez point que je vous quitte ; car j'espère 
qu'elle se servira de vous pour empêcher que je ne l'aban- 
donne, et que je prenne mes imaginations et mes rêveries 
pour ses oracles divins. 

Ariste. — Vous me faites bien de l'honneur. Mais je vois 
bien qu'il faut l'accepter, puisqu'il rejaillit sur la raison, 
notre commun maître. 

Thkodore. — Je vous fais l'honneur de vous croire rai- 
sonnable. Cet honneur est grand ; car tout homme par la 
raison, lorsqu'il la consulte et qu'il la suit, devient supé- 
rieur à toutes les créatures. 11 juge par elle, et condamne 
par lui. Mais ne croyez pas que je me soumette à vous. Ne 
croyez pas non plus que je m'élève au-dessus de vous. Je 
ne me soumets qu'à la raison , qui peut me parier par 
vous, comme elle peut vous parler par mon entremise , 
et je ne m'élève qu'au-dessus des brutes, qu'au-dessus de 
ceux qui renoncent à la plus essentielle de leurs qualités. 
Cependant, mon cher Ariste, quoique nous soyons raison- 
sables l'un et l'autre , n'oublions pas que nous sommes ex- 
trêmement sujets à l'erreur; parce que nous pouvons l'un et 
l'autre décider, sans attendre le jugement infaillible du juste 
juge, sans attendre que l'évidence nous arrache, pour ainsi 
dire, noire consentement : car si nous faisions toujours cet 
honneur à la raison, delà laisser prononcer en nous ses 
arrêts, elle nous rendrait infaillibles. Mais, au lieu d'atten- 
dre ses réponses et de suivre pas à pas sa lumière, nous la 

10* ' 



114 



ENTRETIENS 



devançons et nous nous égarons. L'impatience nous prend, 
d'être obligés à demeurer attentifs et immobiles, ayant autant 
de mouvement que nous en avons. Notre indigence nous 
presse, et l'ardeur que nous avons pour les vrais biens nous 
précipite souvent dans les derniers malheurs. C'est qu'il nous 
est libre de suivre la lumière de la raison, ou de marcher dans 
les ténèbres à la lueur fausse et trompeuse de nos modalités. 
Rien n'est plus agréable que de suivre aveuglément les im- 
pressions de l'instinct. Mais rien n'est plus difficile que de se 
tenir ferme à ces idées sublimes et délicates de la vérité, mal- 
gré le poids du corps qui nous appesantit l'esprit. Cependant 
tâchons de nous soutenir l'un et l'autre , mon cher Ariste, 
sans nous fier trop l'un à l'autre. Peut-être que le pied ne 
nous manquera pas à tous deux en même temps, pourvu que 
nous marchions fort doucement, et que nous soyons attentifs 
autant que cela se peut à ne point nous appuyer sur un mé- 
chant fonds. 

Ariste. — Avançons un peu, Théodore. Que craignez-vous? 
La raison est un fonds excellent. Il n'y a rien de mouvant 
dans les idées claires. Elles ne cèdent point au temps. Elles ne 
s'accommodent point à des intérêts particuliers. Elles ne 
changent point de langage comme nos modalités, qui disent 
le pour et le contre, selon que le corps les y sollicite. Je suis 
pleinement convaincu qu'il ne faut suivre que les idées qui 
répandent la lumière , et que tous nos sentiments et nos 
autres modalités ne peuvent jamais nous conduire à la vérité. 
Passons, je vous prie, à quelque autre matière, puisque je 
suis d'accord avec vous sur tout ceci. 

X. Théodore. — N'allons point si vite, mon cher. Je crains 
que vous ne m'accordiez plus que je ne vous demande, ou 
que vous ne compreniez pas encore distinctement ce que je 
vous dis. Nos sens nous trompent, il est vrai ; mais c'est 
principalement à cause que nous rapportons aux objets sen- 
sibles les sentiments que nous n'y rapportons point. Tel est 
le sentiment de la joie, delà tristesse, delà haine; en un 
mot , tous les sentiments qui accompagnent lés mouvements 
de Tâme. La couleur n'est point dans l'objet, la douleur n'est 
point dans mon corps , la chaleur n'est ni dans le feu ni dans 
mon corps, où ces sentiments se rapportent. Nos sens exté- 
rieurs sont de faux témoins. D'accord; mais les sentiments 
de l'amour et de la haine , de la joie et de la tristesse, ne se 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



rapportent point aux objets de ces passions. On les sent dans 
l'âme, et ils y sont. Voilà donc de bons témoins, car ils 
disent vrai. 

Ariste. — Oui, Théodore, ils disent vrai, et les autres 
sentiments aussi; car, quand je sens de la douleur, il est 
vrai que je la^ens ; il est vrai même en un sens que je la 
souffre par l'action de l'objet même qui me touche. Voilà de 
grandes vérités ! Quoi donc ! est-ce que les sentiments de 
l'amour, de la haine et des autres passions, ne se rap- 
portent point aux objets qui en sont l'occasion? Est-ce qu'elles 
ne répandent pas leur malignité sur eux, et ne nous les 
représentent pas tout autres qu'ils ne sont en effet ? Pour 
moi, quand j'ai de l'aversion contre quelqu'un, je me sens 
disposé à interpréter malignement tout ce qu'il fait. Ses 
actions innocentes me paraissent criminelles. Je veux avoir 
de bonnes raisons de le haïr et de le mépriser ; car toutes 
mes passions se veulent justifier aux dépens de qui il appar- 
tiendra. Si mes yeux répandent les couleurs sur la surface 
des corps, mon cœur répand aussi, autant que cela se peut, 
ses dispositions intérieures ou certaines fausses couleurs sur 
les objets de ses passions. Je ne sais point, Théodore, si les 
sentiments de votre cœur font en vous l'effet qu'ils font 
en moi ; mais je puis vous assurer que je crains encore 
plus de les écouter et de les suivre que de me rendre aux 
illusions souvent innocentes et officieuses de mes sens. 

XL Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, qu'il faille se 
rendre aux inspirations secrètes de ses passions, et je suis 
bien aise de voir que vous vous apercevez de leur pouvoir et 
de leur malignité. Mais demeurez d'accord qu'elles nous ap- 
prennent certaines vérités. Car enfin c'est une vérité que j'ai 
maintenant beaucoup de joie de vous entendre. 11 est très- 
vrai que le plaisir que je sens actuellement est plus grand 
que celui que j'avais dans nos entretiens précédents. Je con- 
nais donc la différence de ces deux plaisirs. Et je ne la con- 
nais point ailleurs que par le sentiment que j'en ai, que dans 
1rs modalités dont mon âme est touchée; modalités qui ne 
sont donc point si ténébreuses qu'elles ne m'apprennent une 
vérité constante. 

Ariste. — Dites, Théodore, que vous sentez cette différence 
de vos modalités et de vos plaisirs; mais ne dites pas, s'il vous 
plaît, que \ous la connaissez. Dieu la connaît, et ne la sent 



116 



ENTRETIEiNS 



pas. Mais, pour vous, vous la sentez sans la connaître. Si tous 
aviez une idée claire de votre àme, si vous en voyiez l'arché- 
type, alors vous connaîtriez ce que vous ne faites que sentir; 
alors vous pourriez connaître exactement la différence des 
divers sentiments de joie que votre bonté pour moi excite 
dans votre cœur. Mais assurément vous ne la connaissez pas. 
Comparez, Théodore , le sentiment de joie dont vous êtes tou- 
ché maintenant avec celui de l'autre jour, et dites-m'en pré- 
cisément le rapport, et alors je croirai que vos modalités sont 
connues, car on ne connaît les choses que lorsqu'on sait le 
rapport qu'elles ont entre elles. Vous savez qu'un plaisir est 
plus grand qu'un autre. Mais de combien Fest-ii? On sait que 
le carré inscrit dans le cercle est plus petit que le cercle , 
mais on ne sait point pour cela la quadrature du cercle , parce 
qu'on ne connaît pas le l'apport 'du cercle au carré. On peut 
en approchera l'infini, et voir évidemment que la différence 
du cercle à telle autre ligure sera plus petite que telle gran- 
deur donnée. Mais remarquez que c'est parce qu'on a une 
idée claire de l'étendue, caria difficulté qu'il y a de découvrir 
le rapport du cercle au carré ne vient que de la petitesse de 
notre esprit; au lieu que c'est l'obscurité de nos sentiments 
et les ténèbres de nos modalités qui rendent impossible la 
découverte de leurs rapports. Fussions-nous d'aussi grands 
génies que les intelligences les plus sublimes, il me paraît 
évident que nous ne pourrons jamais découvrir les rapports 
de nos modalités, si Dieu ne nous en manifeste l'archétype sur 
lequel il nous a formés. Car vous m'avez convaincu qu'on ne 
peut connaître les êtres et leurs propriétés que par les idées 
éternelles, immuables et nécessaires qui les représentent. 

Xlï. Théodore.— Cela est fort bien, Ariste. Nos sens et nos 
passions ne peuvent nous éclairer. Mais que direz vous de 
notre imagination? Elle forme des images si claires et si dis- 
tinctes des figures de la géométrie , que vous ne pouvez nier 
que c'est par leur moyen que nous apprenons cette science. 

Ariste. — Croyez-vous, Théodore, que j'aie déjà oublié ce 
que vous venez de me dire , ou que je ne l'aie pas compris? 
L'évidence qui accompagne les raisonnements des géomètres, 
la clarté des lignes et des figures que forme l'imagination , 
vient uniquement de nos idées , et nullement de nos moda- 
lités, nullement des traces confuses que laisse après lui le 
cours des esprits animaux. Quand j'imagine une figure, 



SUR Lk MÉTAPHYSIQUE. 117 

quand je bâtis dans mon esprit un édifice , je travaille sur un 
fonds qui ne m'appartient point; car c'est de l'idée claire de 
1 étendue , c'est de l'archétype des corps, que je tire tous les 
matériaux intelligibles qui me représentent mon dessein , 
tout l'espace que me donne mon terrain. C'est de cette idée, 
que me fournit la raison, que je forme dans mon esprit le 
corps de mon ouvrage ; et c'est sur les idées de l'égalité et 
des proportions que je la travaille et que je la règle; rappor- 
tant tout à l'unité arbitraire , qui doit être la commune me- 
sure de toutes les parties qui le composent, ou du moins de 
toutes les parties qui peuvent être envisagées du même point 
et dans le même temps. C'est assurément sur des idées intel- 
ligibles que nous réglons ce cours des esprits qui trace ces 
images ou ces figures de notre imagination. Et tout ce qu'elles 
ont de lumière et d'évidence, ces figures, cela ne procède 
nullement du sentiment confus qui nous appartient, mais de- 
là réalité intelligible qui appartient à la raison. Cela ne 
vient point delà modalité qui nous est propre et particulière ; 
c'est un éclat de la substance lumineuse de notre maître 
commun. 

Je ne puis, Théodore, imaginer un carré, par exemple, que 
je ne le conçoive en même temps. Et il me paraît évident que 
l'image de ce carré que je me forme n'est exacte et régulière 
qu'autant qu'elle répond juste à l'idée intelligible que j'ai du 
carré, c'est-à-dire d'un espace terminé par quatre lignes 
exactement droites, entièrement égales, et qui, étant jointes 
par toutes leurs extrémités , fassent leurs angles parfaite- 
ment droits. Or, c'est d'un tel carré dont je suis sûr que la 
diagonale peut le double de chaque côté. C'est d'un tel carré 
dont je suis sûr qu'il n'y a point de commune mesure entre 
la diagonale et les côtés. En un mot, c'est d'un tel carré dont 
on' peut découvrir les propriétés, et les démontrer aux autres. 
Mais on ne peut rien connaître dans cette image confuse et 
irrégutière que trace dans le cerveau le cours des esprits. 11 
faut dire la même chose de toutes les autres figures. Ainsi les 
géomètres ne tirent point leurs connaissances des imagina- 
tions, mais uniquement des idées claires de la raison. Ces 
images grossières peuvent bien soutenir leur attention, en 
donnant, pour ainsi dire, du corps à leurs idées; mais ce 
sont ces idées, où ils trouvent prise, qui les éclairent et qui 
les convainquent de la vérité de leur science. 



HS 



ENTRETIENS 



XIII, Voulez-vous > Théodore, que je m'arrête encore à vous 
représenter les illusions et les fantômes d'une imagination 
révoltée contre la raison, soutenue et animée par les pas- 
sions, ces fantômes caressants qui nous séduisent, ces fan- 
tômes terribles qui nous font peur, ces monstres de toutes 
manières qui naissent de notre trouble, qui croissent et se 
multiplient en un moment? Pures chimères dans le fond, 
mais chimères dont notre esprit se repaît et s'occupe avec le 
dernier empressement; car notre imagination trouve bien 
plus de réalité dans les spectres, à qui elle donne la naissance, 
que dans les idées nécessaires et immuables de la vérité éter- 
nelle. C'est qu'ils la frappent , ces spectres dangereux , et que 
ces idées ne la touchent pas. De quel usage peut être une 
faculté si déréglée , une folle qui se plaît à faire la folle, une 
volage qu'on a tant de peine à fixer, une insolente qui ne 
craint point de nous interrompre dans nos plus sérieux com- 
merces avec la raison? Je vous avoue néanmoins que notre 
imagination peut nous rendre l'esprit attentif; car elle a tant 
de charmes et d'empire sur lui, qu'elle le fait penser volontiers 
à ce qui la touche. Mais, outre qu'elle ne peut avoir de rap- 
port qu'aux idées qui représentent les corps, elle est si sujette 
à l'illusion et si emportée, que si on ne la gourmande sans 
cesse, si on ne règle ses mouvements et ses saillies , elle vous 
transporte en un instant dans le pays des chimères. 

Théodore. — N'en voilà que trop, Ariste. Je vois bien que 
vous comprenez suffisamment qu'il n'y a que la raison qui 
nous éclaire par les idées intelligibles qu'elle renferme dans 
sa substance toute lumineuse, et que vous savez parfaitement 
distinguer ses idées claires de nos ténébreuses et obscures 
modalités. Je vous conseille néanmoins de méditer souvent 
sur cette matière , afin de la posséder si parfaitement , et de 
vous en rendre si familiers les principes et les conséquences, 
que vous ne preniez jamais par mégarde la vivacité de vos 
sentiments pour l'évidence de la vérité ; car il ne suffit pas 
d'avoir bien compris que le principe général de nos préjugés 
c'est que nous ne distinguons pas entre connaître et sentir, et 
qu'au lieu de juger des choses par les idées qui les représen- 
tent, nous en jugeons par les sentiments que nous en avons. 
11 faut nous affermir dans cette vérité fondamentale en l'ap- 
pliquant à ses conséquences. Tous les principes de pratique 
ne se comprennent parfaitement que par l'usage qu'on en 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



H9 



fait. Tâchez donc, par de continuelles et sérieuses réflexions, 
d'acquérir une forte et heureuse habitude de vous mettre en 
garde contre les surprises et les inspirations secrètes de vos 
fausses et trompeuses modalités. Il n'y a point de travail plus 
digne d'un philosophe; car si nous distinguons bien les ré- 
ponses de la vérité intérieure, de ce que nous nous disons 
a nous-mêmes ; ce qui part immédiatement de la raison , de 
ce qui vient jusqu'à nous par le corps, ou à l'occasion du 
corps; ce qui est immuable, éternel, nécessaire, de ce qui 
change à tous moments, en un mot, l'évidence de la lumière 
d'avec la vivacité de l'instinct, il n'est presque pas possible 
que nous tombions dans Terreur. 

Ariste. — Je comprends bien tout ce que vous me dites ; 
et j'ai trouvé tant de satisfaction dans les réflexions que j'ai 
déjà faites sur cette matière , que vous ne devez pas appré- 
hender que je n'y pense plus. Passons à autre chose, si vous 
le jugez à propos. 

Théodore. — Il est bien tard, Ariste, pour nous engager 
présentement dans une course un peu longue. Mais demain 
de quel côté voulez-vous que nous tournions? Je vous prie d'y 
penser et de me le dire. 

Ariste. — C'est à vous à me conduire. 

Théodore. — Nullement : c'est à vous à choisir. Il ne vous 
doit point être indifférent de quel côté je vous mène. Est-ce 
que je ne puis pas vous tromper? Ne puis-je pas vous con- 
duire où vous ne devez pas tendre ? La plupart des hommes, 
mon cher Ariste, s'engagent imprudemment dans des études 
inutiles. 11 suffit à tel d'avoir entendu faire l'éloge de la chi- 
mie, de l'astronomie , ou de quelque autre science vaine ou 
peu nécessaire, pour s'y jeter à corps perdu. Celui-ci ne saura 
pas si l'àme est immortelle; il serait peut-être bien empêché 
a vous prouvei* qu'il y a un Dieu ; et il vous réduira les éga- 
lités de l'algèbre les plus composées avec une facilité surpre- 
nante. Et celui-là saura toutes les délicatesses de la langue, 
toutes les règles des grammairiens, qui n'aura jamais médité 
sur Tordre de ses devoirs. Quel renversement d'esprit ! 
Qu'une imagination dominante loue d'un air passionné la 
connaissance des médailles, la poésie des Italiens, la langue 
des Arabes et des Perses devant un jeune homme plein d'ar- 
deur pour les sciences, cela suffira pour l'engager aveuglé- 
ment dans ces sortes d'études; il négligera la connaissance de 



120 



ENTRETIENS 



l'homme, les règles de la morale , et peut-être oubliera-t-il 
ce qu'on apprend aux enfants dans leur catéchisme. C'est 
que Thomme est une machine qui va comme on la pousse. 
C'est beaucoup plus le hasard que la raison qui le conduit. 
Tous vivent d'opinion. Tous agissent par imitation. Ils se 
font même un mérite de suivre ceux qui vont devant , sans 
savoir où. Faites réflexion sur les diverses applications de 
vos amis; ou plutôt repassez dans votre esprit la conduite 
que vous avez tenue dans vos études, et jugez si vous 
avez eu raison de faire comme les autres. Jugez-en , dis-je, 
non sur les applaudissements que vous avez reçus, mais sur 
les réponses décisives de la vérité intérieure. Jugez-en sur la 
loi éternelle, l'ordre immuable, sans égard aux folles pen- 
sées des hommes. Quoi, Ariste! à cause que tout le monde 
se jette dans la bagatelle , chacun à sa manière et selon son 
goût, faudra-t-il le suivre, de peur dépasser pour philosophe 
dans l'esprit des fous ? Faudra-t-il même suivre partout les 
philosophes, jusque dans leurs abstractions et dans leurs chi- 
mères, de crainte qu'ils ne nous regardent comme des igno- 
rants ou des novateurs ? Il faut mettre chaque chose dans 
son rang. Il faut donner la préférence aux connaissances qui 
la méritent. Nous devons apprendre ce que nous devons 
savoir , et ne pas nous laisser remplir la tête d'un meuble 
inutile, quelque éclatant qu'il paraisse , lorsque le nécessaire 
nous manque. Pensez à cela, Ariste , et vous me direz demain 
quel doit être le sujet de nos entretiens. En voilà assez pour 
aujourd'hui. 

Ariste. — 11 vaut bien mieux, Théodore, que vous me le 
disiez vous-même. 

Théodore.— 11 vaut infiniment mieux que ce soit la raison 
qui nous le dise à tous deux. Consultez-la sérieusement, et 
j'y penserai de mon côté. 

SIXIÈME ENTRETIEN. 

Preuves de l'existence des corps tirées de la révélation. Deux sortes de ré- 
vélations. D'où vient que les révélations naturelles des sentiments nous sont 
une occasion d'erreur. 

Ariste. — Que la question, Théodore, que vous m'avez 
donné à résoudre est difficile! J'avais bien raison de vous dire 
que c'était à vous, qui savez le fort et le faible des sciences, 
l'utilité et la fécondité de leurs principes, de régler toutes 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



121 



mes démarches dans ce monde intelligible où vous m'avez 
transporté ; car je vous avoue que je ne sais de quel côté je 
dois tourner. Ce que vous m'avez appris peut bien me servir 
pour m'empêcher de m'égarer dans cette terre inconnue. Je 
n'ai pour cela qu'à suivre pas à pas la lumière , et ne me 
rendre qu'à l'évidence qui accompagne les idées claires. Mais 
il ne suffit pas d'avancer, il faut encore savoir où Ton va. Il 
ne suffit pas de découvrir sans cesse de nouvelles vérités , il 
faut savoir où se trouvent ces vérités fécondes, qui donnent 
à l'esprit toute la perfection dont il est maintenant capable ; 
ces vérités qui doivent régler les jugements qu'il faut porter 
de Dieu et de ses ouvrages admirables, qui doivent régler les 
mouvements du cœur, et nous donner le goût, ou du moins 
l'avant-goût du souverain bien que nous désirons. 

Si, dans le choix des sciences, il ne fallait s'arrêter qu'à 
l'évidence, sans peser leur utilité, l'arithmétique serait pré- 
férable à toutes les autres. Les vérités des nombres sont les 
plus claires de toutes , puisque tous les autres rapports ne 
sont clairement connus qu'autant qu'on peut les exprimer 
par ces mesures communes de tous les rapports exacts qui 
se mesurent par l'unité. Et cette science est si féconde et si 
profonde , que quand j'emploierais dix mille siècles pour en 
percer les profondeurs , j'y trouverais encore un fonds iné- 
puisable de vérités claires et lumineuses. Cependant je ne 
crois pas que vous trouviez fort à propos que nous nous tour- 
nions de ce côté-là, charmés par l'évidence qui y éclate de 
toutes parts ; car enfin que nous servirait-il de pénétrer dans 
les mystères les plus cachés de l'arithmétique et de l'algèbre? 
Il ne suffit pas de courir bien du pays, de pénétrer bien avant 
dans des terres stériles, de découvrir des lieux où personne 
ne fut jamais; il faut aller droit à ces heureuses contrées où 
l'on trouve des fruits en abondance, des viandes solides capa- 
bles de nous nourrir. 

Quand j'ai donc comparé les sciences entre elles selon mes 
lumières , les divers avantages ou de leur évidence ou de leur 
utilité, je me suis trouvé dans un embarras étrange. Tantôt 
la crainte de tomber dans l'erreur donnait la préférence aux 
sciences exactes, telles que sont l'arithmétique et la géomé- 
trie , dont les démonstrations contentent admirablement 
notre vaine curiosité; et tantôt le désir de connaître, non 
tes rapports des idées entre elles, mais les rapports qu'ont 

i. 11 



m 



tiNTRETlENS 



entre eux et avec nous les ouvrages de Dieu parmi lesquels 
nous vivons, m'engageait dans la physique , la morale . et 
les autres sciences qui dépendent souvent d'expériences et de 
phénomènes assez incertains. Chose étrange, Théodore, que 
les sciences les plus utiles soient remplies d'obscurités impé- 
nélrables, et que Ton trouve un chemin sûr, et assez facile 
et uni , dans celles qui ne sont point nécessaires ! Or , je vous 
prie, quel moyen de faire une juste estime du rapport de la 
facilité des unes et de l'utilité des autres , pour donner la 
préférence à celle qui le mérite? Et comment pouvoir s'assu- 
rer si celles-là même qui paraissent les plus utiles le sont ef- 
fectivement, et si celles qui ne paraissent qu'évidentes n'ont 
point de grandes utilités dont on ne s'avise pas? Je vous 
avoue, Théodore, qu'après y avoir bien pensé, je ne sais point 
encore à quoi me déterminer. 

I. Théodore. — Vous n'avez pas perdu votre temps, mon 
cher Ariste , dans les réflexions que vous avez faites; car, 
quoique vous ne sachiez pas précisément à quoi vous devez 
\ous appliquer, je suis déjà bien assuré que vous ne donne- 
rez pas dans quantité de fausses études auxquelles plus de la 
moitié du monde est furieusement engagé. Je suis bien cer- 
tain que, si je me trompais moi-même dans le choix que je 
ferai de la suite de nos entretiens , vous êtes en état de me 
désabuser. Quand les hommes lèvent la tête et regardent de 
tous côtés, ils ne suivent pas toujours ceux qui vont devant. 
Ils ne les suivent que lorsqu'ils vont où il faut aller et où ils 
veulent aller eux-mêmes. Et lorsque le premier de la bande 
s'engage imprudemment dans des routes dangereuses et qui 
n'aboutissent à rien , les autres le font revenir. Ainsi, conti- 
nuez vos réflexions sur vos démarches et sur les miennes. Ne 
vous fiez point trop à moi. Observez avec soin si je vous mène 
où nous devons aller tous deux. 

Prenez donc garde , Ariste. Il y a des sciences de deux sor- 
tes: les unes considèrent les rapports des idées, les autres 
les rapports des choses par le moyen de leurs idées. Les 
premières sont évidentes en toutes manières; les autres ne 
le peuvent être qu'en supposant que les choses sont sembla- 
bles aux idées que nous en avons , et sur lesquelles nous 
en raisonnons. Ces dernières sont fort utiles, mais elles sont 
environnées de grandes obscurités, parce qu'elles supposent 
des faits dont il est fort difficile de connaître exactement la 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



J23 



vérité. Mais si nous pouvions trouver quelque moyen de 
nous assurer de la justesse de nos suppositions, nous pour- 
rions éviter Terreur, et en même temps découvrir des vé- 
rités qui nous regardent de fort près. Car , encore un coup , 
les vérités ou les rapports des idées entre elles ne nous 
regardent que lorsqu'elles représentent les rapports qui sont 
entre les choses qui ont quelque liaison avec nous. 

Ainsi il est évident, ce me semble, que le meilleur usage 
que nous puissions faire de notre esprit, c'est d'examiner 
quelles sont les choses qui ont avec nous quelque liaison; 
quelles sont les diverses manières de ces liaisons; quelle en 
est la cause, quels en sont les effets : tout cela conformément 
aux idées claires et aux expériences incontestables qui nous 
assurent, celles-là de la nature et des propriétés des choses, et 
celles-ci du rapport et de la liaison qu'elles ont avec nous. 
Mais, pour ne point tomber dans la bagatelle et dans l'inuti- 
lité, tout notre examen ne doit tendre qu'à ce qui peut nous 
rendre heureux et parfaits. Ainsi, pour réduire en deux mots 
tout ceci, il me paraît évident que le meilleur usage que nous 
puissions faire de notre esprit, c'est de tâcher d'acquérir l'in- 
telligence des vérités que nous croyons par la foi et de tout ce 
qui va à les confirmer; car il n'y a nulle comparaison à faire 
de l'utilité de ces vérités avec l'avantage qu'on peut tirer de 
la connaissance des autres. Nous les croyons, ces grandes vé- 
rités, il est vrai ; mais la foi ne dispense pas ceux qui le peu- 
vent de s'en remplir l'esprit et de s'en convaincre de toutes 
les manières possibles; car, au contraire, la foi nous est don- 
née pour régler sur elle toutes les démarches de notre esprit, 
aussi bien que tous les mouvements de notre cœur; elle nous 
est donnée pour nous conduire à l'intelligence des vérités 
mêmes qu'elle nous enseigne. Il se trouve tant de gens qui 
scandalisent les fidèles par une métaphysique outrée, et qui 
nous demandent avec insulte des preuves de ce qu'ils de- 
vraient croire sur l'autorité infaillible de l'Eglise, que, quoi- 
que la fermeté de votre foi vous rende inébranlable à leurs 
attaques, votre charité doit vous porter à remédier au désor- 
dre et à la confusion qu'ils mettent partout. Approuvez- vous 
donc, Ariste, le dessein que je vous propose pour la suite de 
nos entretiens? 

Ariste. — Oui certainement, je l'approuve; mais je ne pen- 
sais pas (|uc vous voulussiez quitter la métaphysique. Si je 



m 



ENTRETIENS 



Favais cru, j'aurais, ce me semble, bien résolu la question de 
la préférence des sciences ; car il est clair que nulle décou- 
verte n'est comparable à l'intelligence des vérités de la foi. Je 
croyais que vous ne pensiez qu'à me rendre un peu philo- 
sophe et bon métaphysicien. 

IL Théodore. — Je ne pense aussi qu'à cela; et je ne pré- 
tends point quitter la métaphysique, quoique je me donnerai 
peut-être dans la suite la liberté de faire quelque course au 
delà de ses limites ordinaires. Cette science générale a droit 
sur toutes les autres. Elle en peut tirer des exemples, et un 
petit détail nécessaire pour rendre sensibles ses principes gé- 
néraux : car, par la métaphysique, je n'entends pas ces con- 
sidérations abstraites de quelques propriétés imaginaires dont 
le principal usage est de fournir à ceux qui veulent disputer 
de quoi disputer sans fin; j'entends par cette science les vé- 
rités générales qui peuvent servir de principes aux sciences 
particulières. 

Je suis persuadé, Ariste, qu'il faut être bon philosophe pour 
entrer dans l'intelligence des vérités de la foi, et que plus on 
est fort dans les vrais principes de la métaphysique, plus on 
est ferme dans les vérités de la religion. Je suppose, comme 
vous le pouvez bien penser, ce qui est nécessaire pour rendre 
cette proposition recevante. Mais non, je ne croirai jamais que 
la vraie philosophie soit opposée à la foi, et que les bons phi- 
losophes puissent avoir des sentiments différents des vrais 
chrétiens. Car, soit que Jésus-Christ, selon sa divinité, parle 
aux philosophes dans le plus secret d'eux-mêmes, soit qu'il 
instruise les chrétiens par l'autorité visible de l'Eglise, il n'est 
pas possible qu'il se contredise , quoiqu'il soit fort possible 
d'imaginer des contradictions dans ses réponses, ou de pren- 
dre pour ses réponses nos propres décisions. La vérité nous 
parle en diverses manières; mais certainement elle dit tou- 
jours la même chose. 11 ne faut donc point opposer la philo- 
sophie à la religion, si ce n'est la fausse philosophie des païens, 
la philosophie fondée sur l'autorité humaine, en un mot 
toutes ces opinions non révélées qui ne portent point le ca- 
ractère de la vérité, cette évidence invincible qui force les 
esprits attentifs à se soumettre. Vous pouvez juger, par les 
vérités métaphysiques que nous avons découvertes dans nos 
entretiens précédents, si la véritable philosophie contredit la 
religion. Pour moi, je suis convaincu que cela n'est point; car 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



125 



si je vous ai avancé quelques propositions contraires aux vé- 
rités que Jésus-Christ nous enseigne par l'autorité visible de 
son Eglise, ces propositions étant uniquement de mon fonds 
et n'ayant point l'évidence invincible pour leur caractère, 
elles n'appartiennent nullement à la vraie et solide philoso- 
phie : mais je ne sais comment je m'arrête à vous dire des 
vérités dont il est impossible de douter, pour peu d'attention 
qu'on v donne. 

Ariste.— Permettez-moi, Théodore, que je vous déclare que 
j'ai été charmé de voir un rapport admirable entre ce que 
vous m'avez appris, ou plutôt entre ce que la raison m'a ap- 
pris par votre moyen, et ces grandes et nécessaires vérités 
que l'autorité de l'Eglise fait croire aux simples et aux igno- 
rants, que Dieu veut sauver aussi bien que les philosophes. 
Vous m'avez, par exemple, convaincu de la corruption de ma 
nature et de la nécessité d'un libérateur. Je sais que toutes 
les intelligences n'ont qu'un seul et unique maître, le Verbe 
divin, et qu'il n'y a que la raison incarnée et rendue sensible 
qui puisse délivrer des hommes charnels de l'aveuglement 
dans lequel nous naissons tous. Je vous avoue avec une satis- 
faction extrême que ces vérités fondamentales de notre foi, et 
plusieurs autres que je serais trop long de vous dire, sont des 
suites nécessaires des principes que vous m'avez démontrés. 
Continuez, je vous prie. Je tâcherai de vous suivre partout où 
vous me conduirez. 

Théodore — Ah! mon cher Ariste, prenez garde, encore un 
coup, que je ne m'égare. J'appréhende que vous ne soyez trop 
facile, et que votre approbation ne m'inspire quelque négli- 
gence et ne me fasse tomber dans l'erreur. Craignez pour 
moi, et défiez- vous de tout ce que vous peut dire un homme 
sujet à l'illusion. Aussi bien n'apprendrez-vous rien, si vos 
• réflexions ne vous mettent en possession des vérités que je vas 
tacher de vous démontrer. 

111. Il n'y a que trois sortes d'êtres dont nous ayons quelque 
connaissance, et avec qui nous puissions avoir quelque liai- 
son : Dieu, ou l'Être infiniment parfait, qui est le principe ou 
la cause de toutes choses; des esprits, que nous ne connais- 
sons que par le sentiment intérieur que nous avons de notre 
nature; des corps, dont nous sommes assurés de l'existence 
par la révélation que nous en avons. Car ce qu'on appelle un 
homme n'est qu'un composé... 

11* 



126 



ENTRETIENS 



Artste. — Doucement, Théodore. Je sais qu'il y a un Dieu ou 
un Être infiniment parfait 1 . Car, si j'y pense , et certaine- 
ment j'y pense, il faut qu'il soit, puisque rien de fini ne peut 
représenter l'infini. Je sais aussi qu'il y a des esprits, supposé 
qu'il y ait des êtres qui me ressemblent; car je ne puis douter 
que je ne pense, et je sais que ce qui pense est autre chose 
que de l'étendue ou de la matière 2 . Vous m'avez prouvé ces 
vérités. Mais que voulez-vous dire, que nous sommes assurés 
de l'existence des corps par la révélation que nous en avons ? 
Quoi donc? est-ce que nous ne les voyons et que nous ne les 
sentons pas? Nous n'avons pas besoin de révélation pour nous 
apprendre que nous avons un corps; lorsqu'on nous pique, 
nous le sentons bien vraiment. 

Théodore. —Oui sans doute, nous le sentons. Mais ce sen- 
timent de douleur que nous avons est une espèce de révéla- 
tion. Cette expression vous frappe. Mais c'est exprès pour cela 
que je m'en sers; car vous oubliez toujours que c'est Dieu lui- 
même qui produit dans votre âme tous les divers sentiments 
dont elle est touchée à l'occasion des changements qui arri- 
vent à votre corps en conséquence des lois générales de l'u- 
nion des deux natures qui composent l'homme ; lois qui ne 
sont que les volontés efficaces et constantes du Créateur, ainsi 
que je vous l'expliquerai dans la suite. La pointe qui nous 
pique la main ne verse point la douleur par le trou qu'elle 
fait au corps. Ce n'est point l'âme non plus qui produit en 
elle ce sentiment incommode, puisqu'elle souffre la douleur 
malgré qu'elle en ait. C'est assurément une puissance supé- 
rieure. C'est donc Dieu lui-même qui, par les sentiments dont 
il nous frappe, nous révèle, à nous, ce qui se fait hors de 
nous, je veux dire dans notre corps, et dans ceux qui nous 
environnent. Souvenez-vous, je vous prie, de ce que je vous 
ai déjà dit tant de fois. L 

IV. Ariste. — J'ai tort, Théodore. Mais ce que vous me dites 
me fait naître dans l'esprit une pensée fort étrange. Je n'ose- 
rais presque vous la proposer, car j'appréhende que vous ne 
me traitiez de visionnaire. C'est que je commence à douter 
qu'il y ait des corps. La raison est que la révélation que Dieu 
nous donne de leur existence n'est pas sûre. Car enfin il est 
certain que nous en voyons quelquefois qui ne sont point, 

1 Entretien II. 

2 Entretien /. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



comme lorsque nous dormons ou que la fièvre nous cause 
quelque transport au cerveau. Si Dieu, en conséquence de ces 
lois générales, comme vous dites, peut nous donner quelque- 
fois des sentiments trompeurs, s'il peut par nos sens nous ré- 
véler des choses fausses , pourquoi ne le pourra- t-il pas tou- 
jours, et comment pou ri ons-nous discerner la vérité de la 
fausseté dans le témoignage obscur et confus de nos sens? Il 
me semble que la prudence m'oblige à suspendre mon juge- 
ment sur l'existence des corps. Je vous prie de m'en donner 
une démonstration exacte. 

Théodore. — Une démonstration exacte ! C'est un peu trop, 
Ariste. Je vous avoue que je n'en ai point. 11 me semble, au 
contraire, que j'ai une démonstration exacte de l'impossibilité 
d'une telle démonstration. Mais rassurez-vous; je ne manque 
pas de preuves certaines et capables de dissiper votre doute. 
Et je suis bien aise qu'un tel doute vous soit venu dans l'es- 
prit ; car enfin , douter qu'il y a des corps par des raisons qui 
font qu'on ne peut douter qu'il y a un Dieu et que l'âme n'est 
point corporelle, c'est une marque certaine qu'on se met au- 
dessus de ses préjugés, et qu'au lieu d'assujettir la raison 
aux sens, comme font la plupart des hommes, on reconnaît 
le droit qu'elle a de prononcer en nous souverainement. 
Qu'il soit impossible de donner une démonstration exacte de 
l'existence des corps, en voici, si je ne me trompe, une preuve 
démonstrative. 

V. La notion de l'Être infiniment parfait ne renferme point 
de rapport nécessaire à aucune créature. Dieu se suffit plei- 
nement à lui-même. La matière n'est donc point une éma- 
nation nécessaire de la Divinité. Du moins, ce qui me suffit 
présentement, il n'est pas évident qu'elle en soit une éma- 
nation nécessaire. Or on ne peut donner une démonstration 
exacte d'une vérité qu'on ne fasse voir qu'elle a une liaison 
nécessaire avec son principe , qu'on ne fasse voir que c'est 
un rapport nécessairement renfermé dans les idées que l'on 
compare. Donc il n'est pas possible de démontrer en rigueur 
qu'il y a des corps. 

En effet, l'existence des corps est arbitraire; s'il y en a, 
c'est que Dieu a bien voulu en créer. Or, il n'en est pas de même 
de cette volonté de créer des corps comme de celles de punir 
les crimes et de récompenser les bonnes œuvres, d'exiger de 
nous de l'amour et de la crainte, et le reste. Ces volontés de 



128 



ENTRETIENS 



Dieu, et mille autres semblables, sont nécessairement renfer- 
mées dans la raison divine, dans cette loi substantielle qui 
est la règle inviolable des volontés de l'Être infiniment parfait, 
et généralement de toutes les intelligences. Mais la volonté 
de créer des corps n'est point nécessairement renfermée dans 
la notion de l'Être infiniment parfait , de l'Etre qui se suffit 
pleinement à lui-même. Bien loin de cela, cette notion semble 
exclure de Dieu une telle volonté. 11 n'y a donc point d'autre 
voie que la révélation qui puisse nous assurer que Dieu a 
bien voulu créer des corps; supposé néanmoins ce dont vous 
ne doutez plus, savoir, qu'ils ne sont point visibles par eux- 
mêmes, qu'ils ne peuvent agir dans notre esprit, ni se repré- 
senter à lui, et que notre esprit lui-même ne peut les con- 
naître que dans les idées qui les représentent, ni les sentir 
que par des modalités ou des sentiments dont ils ne peuvent 
être la cause qu'en conséquence des lois arbitraires de l'union 
de l'àme et du corps. 

YI. Ariste. — Je comprends bien , Théodore , qu'on ne peut 
déduire démon strativement l'existence des corps delà notion 
de l'Etre infiniment parfait et qui se suffit à lui-même; car 
les volontés de Dieu qui ont rapport au monde ne sont point 
renfermées dans la notion que nous avons de lui. Or, n'y 
ayant que ces volontés qui puissent donner l'être aux créa- 
tures, il est clair qu'on ne peut démontrer que les vérités 
qui ont une liaison nécessaire avec leur principe. Ainsi, 
puisqu'on ne peut s'assurer de l'existence des corps par l'évi- 
dence d'une démonstration , il n'y a plus d'autre voie que 
l'autorité de la révélation. xMais cette voie ne me paraît pas 
sûre; car, encore que je découvre clairement dans la notion 
de l'Être infiniment parfait qu'il ne peut vouloir me tromper, 
l'expérience m'apprend que ses révélations sont trompeuses : 
deux vérités que je ne puis accorder. Car enfin nous avons 
souvent des sentiments qui nous révèlent des faussetés. Tel 
sent de la douleur dans un bras qu'il n'a plus. Tous ceux que 
nous appelons fous voient devant eux des objets qui ne sont 
point. Et il n'y a peut-être personne qui en dormant n'ait été 
souvent ébranlé et tout épouvanté par de purs fantômes. 
Dieu n'est point trompeur; il ne peut vouloir tromper per- 
sonne, ni les fous, ni les sages. Mais néanmoins nous sommes 
tous séduits par les sentiments dont il nous touche, et par 
lesquels il nous révèle l'existence des corps. Il est donc très- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



129 



certain que nous sommes trompés souvent ; mais il me paraît 
peu certain que nous ne le soyons pas toujours. Voyons donc 
sur quel fondement vous appuyez la certitude que vous pré- 
tendez avoir qu'il y a des corps. 

VII. Théodore. — Il y a en général des révélations de deux, 
sortes : les unes sont naturelles, les autres surnaturelles. Je 
veux dire que les unes se font en conséquence de quelques 
lois générales qui nous sont connues, selon lesquelles l'auteur 
de la nature agit dans notre esprit à l'occasion de ce qui arrive 
à notre corps; et les autres, par des lois générales qui nous 
sont inconnues, ou par des volontés particulières ajoutées 
aux lois générales, pour remédier aux suites fâcheuses qu'elles 
ont à cause du péché qui a tout déréglé. Or les unes et les 
autres révélations, les naturelles et les surnaturelles, sont 
véritables en elles-mêmes. Mais les premières nous sont main- 
tenant une occasion d'erreur , non qu'elles soient fausses 
par elles-mêmes  mais parce nous n'en faisons pas l'usage 
pour lequel elles nous sont données, et que le péché a cor- 
rompu la nature et mis une espèce de contradiction dans le 
rapport que les lois générales ont avec nous. Certaine- 
ment les lois générales de Funion de l'âme et du corps, en 
conséquence desquelles Dieu nous révèle que nous avons un 
corps et que nous sommes au milieu de beaucoup d'autres, 
sont très-sagement établies. Souvenez-vous de nos entretiens 
précédents. Elles ne sont point trompeuses par elles-mêmes 
dans leur institution, considérées avant le péché et dans les 
desseins de leur auteur; car il faut savoir que l'homme, 
avant son péché , avant l'aveuglement et le trouble que la 
rébellion de son corps a produits dans son esprit, connais- 
sait clairement par la lumière de la raison : 

1° Que Dieu seul pouvait agir en lui, le rendre heureux ou 
malheureux par le plaisir ou la douleur; en un mot, le modi- 
fier ou le toucher. 

2° Il savait par expérience que Dieu le touchait toujours de 
la même manière dans les mêmes circonstances. 

3° 11 reconnaissait donc par l'expérience, aussi bien que 
parla raison, que la conduite de Dieu était et devait être 
uniforme. 

4° Ainsi il était déterminé à croire qu'il y avait des êtres 
qui étaient les causes occasionnelles des lois générales, selon 
lesquelles il sentait bien que Dieu agissait en lui. 



130 



ENTRETIENS 



5° Lorsqu'il le voulait, il pouvait s'empêcher de seutir l'ac- 
tion des objets sensibles. 

6° Le sentiment intérieur qu'il avait de ses propres vo- 
lontés , et de l'action respectueuse et soumise de ces objets , 
lui apprenait donc qu'ils lui étaient inférieurs , puisqu'ils 
lui étaient subordonnés; car alors tout était parfaitement 
dans l'ordre. 

7° Ainsi; consultant l'idée claire jointe au sentiment dont 
il était touché à l'occasion de ces objets, il voyait clairement 
que ce n'étaient que des corps, puisque cette idée ne repré- 
sente que des corps. 

8° Il concluait donc que les divers sentiments dont Dieu le 
touchait n'étaient que des révélations par lesquelles il lui ap- 
prenait qu'il avait un corps et qu'il était environné de plu- 
sieurs autres. 

9° Mais sachant par la raison que la conduite de Dieu devait 
être uniforme, et par l'expérience, que les lois de l'union de 
l'âme et du corps étaient toujours les mêmes ; voyant bien 
que ces lois n'étaient établies que pour l'avertir de ce qu'il 
devait faire pour conserver sa vie, il découvrait aisément 
qu'il ne devait juger de la nature des corps par les sentiments 
qu'il en avait , m de leur existence par ces mêmes sentiments, 
que lorsque son cerveau était ébranlé par une cause étran- 
gère, et non point par un mouvement d'esprits excité par 
une cause intérieure. Or il pouvait reconnaître quelle était 
la cause de l'ébranlement ou des traces actuelles de son cer- 
veau , parce que le cours des esprits animaux était parfaite- 
ment soumis à ses volontés. Ainsi, il n'était point comme les 
fous ou les fébricitants, ni comme nous, dans le sommeil, sujet 
à prendre des fantômes pour des réalités. Tout cela me paraît 
évident, et une suite nécessaire de deux vérités incontesta- 
bles : la première, que l'homme, avant le péché, avait des 
idées fort claires, et que son esprit était exempt de préjugés; 
la seconde, que son corps, ou du moins la principale partie 
de son cerveau, lui était parfaitement soumise. 

Cela supposé, Ariste, vous voyez bien que les lois géné- 
rales, en conséquence desquelles Dieu nous donne ces senti- 
ments ou ces révélations naturelles qui nous assurent de 
l'existence des corps et du rapport qu'ils ont avec nous, sont 
très-sagement établies ; vous voyez que ces révélations ne sont 
nullement trompeuses par elles-mêmes. On ne pouvait rien 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



431 



l'aire de mieux, par les raisons que je vous ai déjà dites. 
D'où vient donc qu'elles nous jettent maintenant dans une 
infinité d'erreurs? C'est assurément que notre esprit est ob- 
scurci, c'est que nous sommes remplis des préjugés de l'en- 
fance, c'est que nous ne savons pas faire de nos sens l'usage 
pour lequel ils nous sont donnés. Et tout cela précisément, 
prenez-y garde, parce que nous avons- perdu par notre faute 
le pouvoir que nous devrions avoir sur notre cerveau : car 
notre union avec la raison universelle est extrêmement affai- 
blie par la dépendance où nous sommes de notre corps ; car 
enfin notre esprit est tellement situé entre Dieu qui nous 
éclaire et le corps qui nous aveugle , que plus il est uni à 
l'un, c'est une nécessité qu'il le soit d'autant moins à l'autre. 
Comme Dieu suit et doit suivre exactement les lois qu'il a éta- 
blies de l'union des deux natures dont nous sommes com- 
posés, et que nous avons perdu le pouvoir d'empêcher les 
traces que les esprits rebelles font dans le cerveau , nous 
prenons des fantômes pour des réalités. Mais la cause de notre 
erreur ne vient point précisément de la fausseté de nos 
révélations naturelles, mais de l'imprudence et de la témérité 
de nos jugements, de l'ignorance où nous sommes de la con- 
duite que Dieu doit tenir, du désordre, en un mot, que le 
péché a causé dans toutes nos facultés, et du trouble qu'il a 
jeté dans nos idées, non en changeant les lois de l'union de 
l'àme et du corps, mais en soulevant notre corps, et en nous 
privant, par sa rébellion, de la facilité de pouvoir faire de ces 
lois l'usage pour lequel elles ont été établies. Vous compren- 
drez plus clairement tout ceci dans la suite de nos entretiens, 
ou quand vous y aurez médité. Cependant, Ariste, nonobstant 
tout ce que je viens de vous dire, je ne vois pas qu'il puisse y 
avoir de bonne raison de douter qu'il y ait des corps en gé- 
néral : car si je me puis tromper à l'égard de l'existence de 
tel corps, je vois bien que c'est à cause que Dieu suit exacte- 
ment les lois de l'union de l'àme et du corps ; je vois bien que 
c'est que l'uniformité de la conduite de Dieu ne doit pas être 
troublée par l'irrégularité de la nôtre, et que la perte que 
nous avons faite par notre faute du pouvoir que nous avions 
sur notre corps n'a dû rien changer dans les lois de son union 
avec notre âme. Cette raison me suffit pour m'empêcher de 
me tromper sur l'existence de tel corps. Je ne suis pas porté 
invinciblement à croire qu'il est ; mais cette raison me m an- , 



1 32 ENTRETIENS 

que, et je ne vois pas qu'il soit possible d'en trouver quelque 
autre pour m'empêcher de croire en général qu'il y a des 
corps, contre tous les divers sentiments que j'en ai : senti- 
ments tellement suivis, tellement enchaînés, si bien ordonnés, 
qu'il me paraît comme certain que Dieu voudrait nous trom- 
pe]* s'il n'y avait rien de tout ce que nous voyons. 

VUI Mais pour vous délivrer entièrement de votre doute 
spéculatif, la foi nous fournit une démonstration à laquelle il 
est impossible de résister; car, qu'il y ait ou qu'il n'y ait point 
de corps, il est certain que nous en voyons et qu'il n'y a que 
Dieu qui nous en puisse donner les sentiments. C'est donc 
Dieu qui présente à mon esprit les apparences des hommes 
avec lesquels je vis, des livres que j'étudie, des prédicateurs 
que j'entends. Or je lis dans l'apparence du Nouveau Testa- 
ment les miracles d'un homme-Dieu , sa résurrection , son 
ascension au ciel, la prédication des apôtres, son heureux suc- 
cès, l'établissement de l'Eglise. Je compare tout cela avec ce 
que je sais de l'histoire, av ec la loi des Juifs, avec les prophé- 
ties de l'Ancien Testament. Ce ne sont encore là que des ap- 
parences. Mais, encore un coup, je suis certain que c'est Dieu 
seul qui me les donne, et qu'il n'est point trompeur. Je com- 
pare donc de nouveau toutes les apparences que je viens de 
dire avec l'idée de Dieu, la beauté de la religion, la sainteté de 
la morale, la nécessité d'un culte; et enfin je me trouve porté 
à croire ce que la foi nous enseigne. Je le crois, en un mot, 
sans avoir besoin de preuve démonstrative en toute rigueur; 
car rien ne me paraît plus déraisonnable que l'infidélité* rien 
de plus imprudent que de ne se pas rendre à la plus grande 
autorité qu'on puisse avoir dans des choses que nous ne pou- 
vons examiner avec l'exactitude géométrique, ou parée que 
le temps nous manque, ou pour mille autres raisons. Les 
hommes ont besoin d'une autorité qui leur apprenne les vé- 
rités nécessaires, celles qui doivent les conduire à leur fin; et 
c'est renverser la Providence que de rejeter l'autorité de 
l'Eglise. Cela me paraît évident, et je vous le prouverai dans la 
suite. Or la foi m'apprend que Dieu a créé le ciel et la terre; 
elle m'apprend que l'Ecriture est un livre divin; et ce livre 
ou son apparence me dit nettement et positivement qu'il y a 
mille et mille créatures. Donc voilà toutes mes apparences 
changées en réalités. Il y a des corps , cela est démontré en 
toute rigueur, la foi supposée. Ainsi je suis assuré qu'il y a 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



133 



des corps, non-seulement par la révélation naturelle des sen- 
timents que Dieu m'en donne, mais encore beaucoup plus par 
la révélation surnaturelle de la foi. Voilà, mon cher Ariste, de 
grands raisonnements contre un doute qui ne vient guère 
naturellement dans l'esprit. Il y a peu de gens assez philoso- 
phes pour le proposer. Et quoiqu'on puisse former contre 
l'existence des corps des difficultés qui paraissent insurmon- 
tables, principalement à ceux qui ne savent pas que Dieu doit 
agir en nous par des lois générales, cependant je ne crois pas 
que jamais personne en puisse douter sérieusement. Ainsi il 
n'était pas fort nécessaire de nous arrêter à dissiper un doute 
si peu dangereux; car je suis bien certain que vous-même 
n'aviez pas besoin de tout ce que je viens de vous dire pour 
vous assurer que vous êtes avec Théodore. 

Ariste. — Je ne sais pas trop bien cela. Je suis certain que 
vous êtes ici. Mais c'est que vous me dites des choses qu'un 
autre ne me dirait pas et que je ne me dirais jamais à moi- 
même; car du reste l'amitié que j'ai pour Théodore est telle, 
que je le rencontre partout. Que sais-je si, cette amitié venant 
encore à s'augmenter, quoique cela ne me paraisse guère pos- 
sible, je pourrai toujours bien distinguer entre le \rai et le 
faux Théodore? 

Théodore. — Vous n'êtes pas sage, mon cher Ariste. Ne vous 
déferez-vous jamais de ces manières flatteuses? Cela est in- 
digne d'un philosophe. 

Ariste.— Que vous êtes sévère ! Je ne m'attendais pas à cette 
réponse. 

Théodore. — Ni moi à la vôtre. Je croyais que vous suiviez 
mon raisonnement. Mais votre réponse me donne quelque su- 
jet de craindre que vous ne m'ayez fait parler assez inutile- 
ment sur votre doute. La plupart des hommes proposent sans 
réflexion des difficultés, et au lieu d'être sérieusement atten- 
tifs aux réponses qu'on leur donne, ils ne pensent qu'à quel- 
que repartie qui fasse admirer la délicatesse de leur imagina- 
tion. Bien loin de s'instruire mutuellement , ils ne pensent 
qu'à se flatter les uns les autres. Ils se corrompent ensemble 
par les inspirations secrètes de la plus criminelle des passions; 
et au lieu d'étouffer tous ces sentiments qu'excite en eux la 
Eôttcupiscence de l'orgueil, au lieu de se communiquer les 
Mais biens dont la raison leur fait part, ils se donnent de 
l'encens qui les entête et qui les trouble. 

i. 12 



434 



ENTRETIENS 



Ajuste. — Ah ! Théodore, que je sens vivement ce que vous 
me dites ! Mais quoi ! est-ce que vous lisez dans mon cœur? 

Théodore. — Non, Ariste. C'est dans Je mien que je lis ce 
que je vous dis. C'est dans le mien que je trouve ce fonds de 
concupiscence et de vanité qui me fait médire du genre hu- 
main. Je ne sais rien de ce qui se passe dans votre cœur que par 
rapport à ce que je sens dans le mien. Je crains pour vous ce 
que j'appréhende pour moi; mais je ne suis point assez témé- 
raire pour juger de vos dispositions actuelles. Mes manières 
vous surprennent. Elles sont dures et incommodes, rustiques 
si vous le voulez. Mais quoi ! pensez-vous que l'amitié sincère, 
fondée sur la raison, cherche des détours et des déguisements? 
Vous ne connaissez pas les privilèges des méditatifs. Ils ont 
droit de dire sans façon à leurs amis ce qu'ils trouvent à re- 
dire dans leur conduite. Je voudrais bien, mon cher Ariste, 
remarquer dans vos réponses un peu plus de simplicité et 
beaucoup plus d' attention. Je voudrais que chez vous la raison 
fût toujours la supérieure, et que Fimagination se tût. Mais 
si elle est maintenant trop fatiguée de son silence, quittons la 
métaphysique; nous la reprendrons une autre fois. Savez-vous 
bien que ce méditatif dont je vous parlais il y a deux jours 
veut venir ici? 

Ariste. — Qui , Théotime? 

Théodore. — Eh bien, oui, Théotime lui-même. 

Ariste. — Ah ! l'honnête homme ! Quelle joie ! que d'hon- 
neur ! 

Théodore. — Il a appris je ne sais comment que j'étais ici 
et que nous philosophions ensemble ; car quand Ariste est 
quelque part on le sait bientôt. C'est que tout le monde veut 
l'avoir. Voilà ce que c'est que d'être bel esprit et d'avoir tant 
de qualités brillantes : il faut se trouver partout pour ne 
chagriner personne. On n'est plus à soi. 

Ariste. — Quelle servitude ! 

Théodore. — En voulez- vous être délivré ? Devenez médi- 
tatif , et tout le monde vous laissera bientôt là. Le grand se- 
cret de se délivrer de l'importunité de bien des gens, c'est de 
leur parler raison. Ce langage qu'ils n'entendent pas les 
congédie pour toujours, sans qu'ils aient sujet de s'en 
plaindre. 

Ariste. — Cela est vrai. Mais, Théotime, quand l'aurons- 
nous ? 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



Théodore. — Quand il vous plaira. 

Ariste. — Hé! je vous prie de l'avertir incessamment que 
nous l'attendons, et de rassurer surtout que je ne suis plus 
ce que j'étais autrefois. Mais que cela ne rompe points s'il vous 
plaît, la suite de nos entretiens. Je renonce à mon doute, 
Théodore; mais je ne suis pas fâché de vous ravoir proposé, 
car par les choses que vous m'avez dites j'entrevois le dénom- 
ment de quantité de contradictions apparentes que je ne pou- 
vais accorder avec la notion que nous avons de la Divinité. 
Lorsque nous dormons, Dieu nous fait voir mille objets qui ne 
sont point. C'est qu'il suit et doit suivre les lois générales de 
l'union de l'âme et du corps. Ce n'est point qu'il veuille nous 
tromper. S'il agissait en nous par des volontés particulières, 
nous ne verrions point dans le sommeil tous ces fantômes. Je 
ne m'étonne plus de voir des monstres et tous les dérègle- 
ments de la nature. J'en vois la cause dans la simplicité des 
voies de Dieu. L'innocence opprimée ne me surprend plus : 
si les plus forts l'emportent ordinairement , c'est que Dieu 
gouverne le monde par des lois générales, e ; t qu'il remet à un 
autre temps la vengeance des crimes. 11 est juste, nonobstant 
les heureux succès des impies, nonobstant la prospérité des 
armes des conquérants les plus injustes. Il est sage, quoique 
l'univers soit rempli d'ouvrages où il se rencontre mille dé- 
fauts. Il est immuable, quoiqu'il semble se contredire à tous 
moments, quoiqu'il ravage par la grêle les terres qu'il avait 
couvertes de fruits par l'abondance des pluies. Tous ces effets 
qui se contredisent ne marquent point de contradiction ni de 
changement dans la causequi les produit. C'est, au contraire, 
que Dieu suit inviolablement les mêmes lois , et que sa con- 
duite n'a nul rapport à la nôtre. Si tel souffre de la douleur 
dans un bras qu'il n'a plus, ce n'est point que Dieu ait des- 
sein de le tromper; c'est uniquement que Dieu ne change 
point de dessein, et qu'il obéit exactement à ses propres lois; 
c'est qu'il les approuve, et qu'il rte les condamnera jamais; 
c'est que rien ne peut troubler l'uniformité de sa conduite, 
rien ne peut l'obliger à déroger à ce qu'il a fait. Il me sem- 
ble, Théodore, que j'entrevois que ce principe des lois gé- 
nérales a une infinité de conséquences d'une très-grande 
utilité. 

Théodore. — Bon cela, mon cher Ariste. Vous me donnez 
bien de la joie. Je ne pensais pas que vous eussiez été assez 



136 



EiMKETIEjNS 



attentif pour bien prendre les principes dont dépendent les 
réponses que je vous ai faites. Cela va fort bien; mais il 
faudra examiner à fond ces principes , afin que vous en 
connaissiez plus clairement la solidité et leur merveilleuse 
fécondité; car ne vous imaginez pas qu'il vous suffise de les 
entrevoir , et même de les avoir compris , pour être en état 
de les appliquer à toutes les difficultés qui en dépendent. 11 
faut par l'usage s'en rendre comme le maître , et acquérir la 
facilité d'y rapporter tout ce qu'ils peuvent éclaircir. Mais je 
suis d'avis que nous remettions l'examen de ces grands prin- 
cipes jusqu'à ce que Théotime soit arrivé. Tâchez cepen- 
dant de découvrir par vous-même quelles sont les choses qui 
ont avec nous quelque liaison , quelles sont les causes de ces 
liaisons , et quels en sont les effets ; car il est bon que votre 
esprit soit préparé sur ce qui doit être le sujet de nos entre- 
tiens , afin que vous puissiez plus facilement ou me repren- 
dre si je m'égare, ou me suivre si je vous conduis directement 
où nous devons tendre de toutes nos forces. 

•SEPTIÈME ENTRETIEN. 

De l'inefficace des causes naturelles, ou de l'impuissance des créatures. Que 
nous ne sommes unis immédiatement et directement qu'à Dieu seul. 

Après bien des compliments de part et d'autre entre Ariste 
et Théotime , Ariste ayant remarqué que Théodore n'était pas 
tout à fait content de ce que cela ne finissait point , et vou- 
lant céder au nouveau venu la gloire de ce petit combat d'es- 
prit ^ il se tut, et Théodore, prenant la parole , crut devoir 
dire à Théotime en faveur d' Ariste : 

Théodore. — En vérité, Théotime, je ne pensais pas que 
vous fussiez si galant homme. Vous avez obligé Ariste à se 
rendre , lui qui ne se rendit jamais à personne. Voilà une 
victoire qui vous ferait bien de l'honneur si vous l'aviez rem- 
portée chez Philandre. Mais apparemment elle vous aurait 
coûté plus cher, car, ne vous y trompez pas , c'est qu'Ariste 
veut faire chez lui les honneurs. 11 vous le cède ici par com- 
plaisance et par une espèce de devoir. 

Théotime. — Je n'en doute pas , Théodore. Je vois fort bien 
qu'il veut m'épargner. 

Ariste. — Ah ! cessez l'un et l'autre de me pousser, ou du 
moins, Théodore , laissez-moi la liberté de me défendre. 

Théodore. — Non, Ariste. Ne voilà que trop de discours in- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



137 



utiles. Nous nous taisons, Théotime et moi. Parlons de quel- 
que chose de meilleur. Dites-nous, je vous prie , ce qui vous 
est venu dans l'esprit sur le sujet que je vous proposai dans 
notre dernier entretien. Quelles sont les choses avec qui nous 
avons quelque liaison? Quelles sont les causes de ces liaisons, 
et quels en sont les effets? Car nous aimons mieux vous 
entendre philosopher que de nous voir accablés d'une profu- 
sion de douceurs et d'honnêtetés. 

Ajuste. — Vous supposez, je crois , Théodore, que j'ai 
veillé toute la nuit pour régaler Théotime de quelque discours 
étudié. 

Théodore. — Laissez tout cela, Ariste, et parlons naturel- 
lement. 

î. Ariste. 11 me semble, Théodore, qu'il n'y a rien à quoi 
je sois plus étroitement uni qu'à mon propre corps; car on 
ne peut le toucher sans m' ébranler moi-même. Dès qu'on le 
blesse , je sens qu'on m'offense et qu'on me trouble. Rien 
n'est plus petit que la trompe de ces cousins importuns qui 
nous insultent le soir à la promenade; et cependant, pour 
peu qu'ils enfoncent sur ma peau la pointe imperceptible de 
leur trompe venimeuse, je me sens percé dans Fâme. Le seul 
bruit qu'ils font à mes oreilles me donne l'alarme: marque 
certaine que je suis uni à mon corps plus étroitement qu'à 
toute autre chose. Oui, Théodore^ cela est si vrai , que ce 
n'est même que par notre corps que nous sommes unis à tous 
ces objets qui nous environnent. Si le soleil n'ébranlait point 
mes yeux , il serait invisible à mon égard ; et si malheureu- 
sement pour moi je devenais sourd, je ne trouverais plus 
tant de douceur dans le commerce que j'ai avec mes amis. 
C'est même par mon corps que je tiens à ma religion ; car 
c'est par mes oreilles et par mes yeux que la foi m'est entrée 
dans l'esprit et dans le cœur. Enfin c'est par mon corps que 
je tiens à tout. Je suis donc uni à mon corps plus étroite- 
ment qu'à toute autre chose. 

Théodore. — Avez-\ous médité longtemps , mon cher 
Ariste, pour faire cette grande découverte? 

Théotime. — Tout cela se peut fort bien dire , Théodore. 

Théodore. — Oui, Théotime, par des gens qui ne consul- 
tent que leurs sens. Pour qui prenez-vous Ariste , d'approu- 
ver dans sa bouché ce qu'il n'y a point de paysan qui ne 
puisse dire? Je ne reconnais plus Ariste dans cette réponse. 

12* 



138 



EMREÏ1EINS 



Ariste- — Je vois bien que j'ai fort mal débute. 

Théodore. — Fort mal assurément. Je ne m'attendais pas 
à ce début ; car je ne croyais pas qu'aujourd'hui vous eus- 
siez oublié ce que vous saviez hier. Mais les préjugés revien- 
nent toujours à la charge et nous chassent de nos conquêtes , 
si par notre vigilance et de bons retranchements nous ne 
savons nous y maintenir. Oh bien! je vous soutiens que 
nous ne sommes nullement unis à notre corps, bien loin de 
1 être à lui plus étroitement qu'à toute autre chose. J'outre un 
peu mes expressions, afin qu'elles vous frappent vivement 
et que vous n'oubliiez plus ce que je vous dis. Non , Ariste, à 
parler exactement et en rigueur , votre esprit n'est et ne 
peut être uni à votre corps ; car il ne peut être uni qu'à ce 
qui peut agir en lui. Or pensez-vous que votre corps puisse 
agir dans votre esprit? pensez-vous que ce soit par lui que 
vous êtes raisonnable, heureux ou malheureux, et le reste? 
Est-ce votre corps qui vous unit à Dieu , à la raison qui nous 
éclaire; ou si c'est Dieu qui vous unit à votre corps, et par 
votre corps à tout ce qui vous environne? 

Ariste. — Assurément, Théodore > c'est Dieu qui a uni 
mon esprit à mon corps. Mais ne pourrait-on pas dire... 

Théodore. — Quoi ? Que c'est votre esprit qui agit main- 
tenant sur votre corps, et votre corps sur votre esprit? Je 
vous entends. Dieu a fait cette union de l'esprit et du corps. 
Mais ensuite voilà votre corps , et par lui tous les objets capa- 
bles d'agir dans votre esprit. Cette union faite /voilà aussi 
votre esprit capable d'agir dans votre corps, et par lui sur 
ceux qui vous environnent. N'est-ce pas là ce qu'on pourrait 
peut-être dire ? 

Ariste. — Il y a là quelque chose que je n'entends pas 
trop bien. Comment tout cela se fait-il? Je vous parle comme 
ayant oublié la meilleure partie de ce que vous m'avez dit, 
faute d'y avoir pensé. 

Théodore. — Je m'en doute bien. Vous voulez que je vous 
prouve plus exactement et plus en détail les principes sur 
lesquels je vous ai parlé jusqu'ici. 11 faut tâcher de vous satis- 
faire. Mais je vous prie de vous rendre attentif et de me 
répondre, et vous, Théotime, de nous observer tous deux. 

II. Pensez-vous, Ariste, que la matière, que vous ne 
jugez peut-être pas capable de se remuer d'elle-même, ni de 
se donner aucune modalité, puisse jamais modifier un esprit, 



SLR LA MÉTAPHYSIQUE. 



139 



Je rendre heureux ou malheureux, lui représenter des idées, 
lui donner divers sentiments? Pensez-y et répondez-moi. 

Ariste. — Cela ne me parait pas possible, 

Théodore. — Encore un coup, pensez-y. Consultez l'idée 
de rétendue, et jugez par cette idée, qui représente les corps, 
ou rien ne les représente, s'ils peuvent avoir d'autre pro- 
priété que la faculté passive de recevoir diverses figures et 
divers mouvements. N'est-il pas évident, de la dernière évi- 
dence, que toutes les propriétés de l'étendue ne peuvent con- 
sister que dans des rapports de distance ? 

Ariste. — Cela est clair, et j'en suis déjà demeuré d'accord. 

Théodore.— Donc il n'est pas possible que les corps agissent 
sur les esprits. 

Ariste.— Non par eux-mêmes, par leur propre force, vous 
dira-t-on. Mais pourquoi ne le pourront-ils point par une puis- 
sance qui résulte de leur union avec les esprits ? 

Théodore. — Que dites-vous, par une puissance qui résulte 
de leur union? Je n'entends rien dans ces termes généraux. 
Souvenez-vous, Ariste, du principe des idées claires Si vous 
le quittez, vous voilà dans les ténèbres. Au premier pas vous 
tomberez dans le précipice. Je conçois bien que les corps, en 
conséquence de certaines lois naturelles, peuvent agir sur 
notre esprit, en ce sens que leurs modalités déterminent l'ef- 
ficace des volontés divines ou des lois générales de l'union de 
l'àme et du corps; ce que je vous expliquerai bientôt. Mais que 
les corps puissent recevoir en eux-mêmes une certaine puis- 
sance, par l'efficace de laquelle ils puissent agir dans l'esprit, 
c'est ce que je ne comprends pas; car que serait-ce que cette 
puissance? Serait-ce une substance ou une modalité? Si c'est 
une substance, les corps n'agiront point, mais cette substance 
dans les corps. Si cette puissance est une modalité, voilà donc 
une modalité dans les corps qui ne sera ni mouvement ni 
ligure. L'étendue pourra avoir d'autres modalités que des rap- 
ports de distance. Mais à quoi est-ce que je m'arrête! C'est à 
^us, Ariste, à me donner quelque idée de cette puissance que 
vous concevez comme l'effet de l'union de l'âme et du corps. 

Ariste. — Nous ne savons pas, vous dira-t-on, ce que c'est 
que cette puissance. Mais que pouvez-vous conclure de l'aveu 
que nous faisons de notre ignorance? 

Théodore. — Qu'il vaut mieux se taire que de ne savoir ce 
qu'on dit. 



140 



ENTRETIENS 



Ariste.— D'accord. Mais on ne dit que ce qu'on sait lors- 
qu'on avance que les corps agisseut sur les esprits; car rien 
n'est plus certain. L'expérience ne permet pas qu'on en 
doute. 

Théodore. — J'en doute fort néanmoins, ou plutôt je n'en 
crois rien. L'expérience m'apprend que je sens de la douleur, 
par exemple, lorsqu'une épine me pique. Cela est certain. 
Mais demeurons-en là, car l'expérience ne nous apprend nul- 
lement que l'épine agisse sur notre esprit, ni qu'elle ait au- 
cune puissance. N'en croyons rien, je vous le conseille. 

111. Ariste.— Je ne crois pas, Théodore, qu'une épine puisse 
agir sur mon esprit. Mais on vous dira peut-être qu'elle peut 
agir sur mon corps, et par mon corps sur mon esprit en con- 
séquence de leur union; car j'avoue que de la matière ne peut 
agir immédiatement sur un esprit. Prenez garde à ce mot, 
immédiatement. 

Théodore. — Mais votre corps, n'est-ce pas de la matière? 

Ariste. — Oui sans doute. 

Théodore. — Votre corps ne peut donc pas agir immédiate- 
ment sur votre esprit. Ainsi, quoique votre doigt fût percé de 
quelque épine, quoique votre cerveau fût ébranlé par son ac- 
tion, ni l'un ni l'autre ne pourrait agir dans votre âme, et 
lui faire sentir la douleur; car ni l'un ni l'autre ne peut agir 
immédiatement sur l'esprit, puisque votre cerveau et votre 
doigt ne sont que de la matière. 

Ariste. — Ce n'est point non plus mon âme qui produit en 
elle- ce sentiment de douleur qui l'afflige; car elle en souffre 
malgré elle. Je sens bien que la douleur me vient de quelque 
cause étrangère. Ainsi votre raisonnement prouve trop. Je 
vois bien que vous m'allez dire que c'est Dieu qui cause en 
moi ma douleur, et j'en demeure d'accord; mais il ne la cause 
qu'en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et 
du corps. 

Théodore. — Que voulez-vous dire, Ariste? Tout cela est vrai. 
Expliquez plus distinctement votre pensée. 

Ariste. — Je crois, Théodore, que Dieu a uni mon esprit à 
mon corps, et que par cette union mon esprit et mon corps 
agissent mutuellement l'un sur l'autre, en conséquence des 
lois naturelles que Dieu suit toujours fort exactement. Voilà 
tout ce que j'ai à vous dire. 

Théodore. — Vous ne vous expliquez pas, Ariste. C'est une 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



assez bonne marque que vous ne vous entendez pas. Union, 
lois générales : quelle espèce de réalité entendez-vous par ces 
termes ? 

Théotime. — Apparemment Ariste croit que ces termes sont 
clairs et sans équivoque, parce que l'usage les a rendus fort 
communs; car, quand on dit souvent une chose obscure ou 
fausse , sans l'avoir même examinée, on a peine à croire 
qu'elle ne soit pas véritable. Ce mot union est un des plus 
équivoques qu'il y ait. Mais il est si commun et si agréable, 
qu'il passe partout sans que personne l'arrête, sans que per- 
sonne examine s'il réveille dans l'esprit quelque idée distincte; 
car tout ce qui est familier n'excite point cette attention, sans 
laquelle il est impossible de rien comprendre; et tout ce qui 
touche agréablement l'imagination paraît fort clair à l'esprit, 
qui ne se défie de rien lorsqu'on le paye comptant. 

Ariste. — Quoi! Théotime, seriez-vous tout à fait du senti- 
ment de Théodore? Est-ce que l'on peut douter que l'âme et 
le corps ne soient unis de la manière du monde la plus étroite? 
Je croirais volontiers que vous vous entendez tous deux pour 
me renverser l'esprit et vous divertir à mes dépens, si je n'é- 
tais persuadé que vous êtes de trop honnêtes gens pour avoir 
un dessein si peu charitable. 

Théotime. — Vous êtes, Ariste, un peu trop prévenu. Théo- 
dore soutient le parti de la vérité ; et s'il outre un peu les 
choses, c'est afin de nous redresser. 11 voit que le poids de nos 
préjugés nous entraîne, et la violence qu'il nous fait n'est 
que pour nous retenir. Ecoutons-le, je vous prie. 

IV. Théodore. — Vous le voulez, Ariste , que votre âme soit 
unie à votre corps plus étroitement qu'à toute autre chose. 
Eh bien , j'y consens pour quelque temps; mais c'est à k 
charge que vous m'accorderez aussi pour un jour ou deux de 
ne point rendre raison de certains effets par un principe que 
ni vous ni moi ne connaissons point. Cela n'est-il pas_bien 
raisonnable? 

Ariste. — Que trop raisonnable. Mais que voulez-vous dire? 

Théodore. — Le voici. Il y a entre votre esprit et votre corps 
l'union du, monde la plus étroite. Eh ! le moyen d'en douter ? 
Mais vous ne sauriez dire ce que c'est précisément que cette 
union. Ne la prenons donc point pour principe de l'explica- 
tion des effets dont nous recherchons la cause. 

Ariste. — Mais si ces effets en dépendent nécessairement ? 



ENTRETIENS 



Théodore. — S'ils en dépendent, nous serons bien obligés 
d'y revenir. Mais ne le supposons pas. Si je vous demandais, 
Ariste, d'où \ient qu'en tirant seulement le bras de cette 
chaise, tout le reste suit, croiriez-vous m'avoir suffisamment 
expliqué cet effet en me répondant que cela vient de ce que le 
bras de ce fauteuil est uni avec les autres parties qui le com- 
posent? Assurément Théotime ne serait pas content d'une 
telle réponse. 11 est permis aux enfants d'en rendre de pa- 
reilles, mais non aux philosophes, si ce n'est lorsqu'ils ne 
prétendent pas philosopher. Pour contenter l'esprit de Théo- 
time sur cette question, il faudrait remonter jusqu'à la cause 
physique de cette union des parties qui composent les corps 
durs, et lui démontrer que la dureté des corps ne peut venir 
que de la compression d'une matière invisible qui les envi- 
ronne 4 . Ce mot union n'explique donc rien. 11 a besoin lui- 
même d'explication. Ainsi, Ariste, à vous permis de prendre 
pour des raisons des mots va'gues et généraux. Mais ne pré- 
tendez pas nous payer de cette monnaie ; car, quoique bien 
des gens la reçoivent et s'en contentent, nous sommes un peu 
difficiles, dans l'appréhension que nous avons qu'on nous 
trompe. 

Ariste. — Comment voulez-vous que je fasse? Je vous paye 
d'une monnaie que j'ai reçue bonnement. Je n'en ai point de 
meilleure. Et puisqu'elle a cours dans le monde, vous pour- 
riez vous en contenter. Mais voyons un peu comment vous 
payez vous-même les gens. Prouvez-moi par de bonnes rai- 
sons que le corps et l'esprit agissent mutuellement l'un sur 
l'autre, sans avoir recours à leur union. 

Théodore.— JNe supposez point, Ariste, qu'ils agissent mu- 
tuellement l'un sur l'autre, mais seulement que leurs moda- 
lités sont réciproques. Ne supposez précisément que ce que 
l'expérience vous apprend, et tâchez de vous rendre attentif à 
ce que je vais vous dire. Pensez-vous qu'un corps puisse agir 
sur un autre, et le remuer? 

Ariste. — Qui le peut nier? 

V. Théodore. — Théotime et moi , et peut-être bientôt 
Ariste; car il y a contradiction , je dis contradiction, que les 
corps puissent agir sur les corps. Je vous prouve ce paradoxe, 
qui paraît si contraire à l'expérience, si opposé à la tradition 



1 Rte h. di la Vérité, liv. II, ch. dernier. 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



143 



des philosophes, si incroyable aux savants et aux ignorants. 
Répondez-moi : un corps peut-il de lui-même se remuer? 
Consultez, je vous prie , l'idée que vous avez du corps; car 
souvenez-vous toujours qu'il faut juger des choses par les 
idées qui les représentent, et nullement par les sentiments 
que nous en avons l . 

Ariste. — Non, je ne vois pas que les corps puissent se 
mouvoir par eux-mêmes. Mais je ne vois pas bien non plus 
qu'ils ne le puissent pas. J'en doute. 

Théodore. — Vous faites bien de douter et de demeurer 
tout court quand vous ne voyez pas clair. Mais tâchez de voir 
clair et de dissiper votre doute. Courage, avançons. 

Ariste. — J'appréhende de faire une fausse démarche faute 
de lumière. Éclairez-moi un peu. 

Théodore. — Consultez avec attention les idées claires, 
mon cher Ariste. Ce sont elles qui répandent dans les esprits 
attentifs la lumière qui vous manque. Contemplez l'archétype 
des corps, l'étendue intelligible. C'est elle qui les représente, 
puisque c'est sur elle qu'ils ont tous été formés. Cette idée 
est toute lumineuse : consultez-la donc. Ne voyez-vous pas 
clairement que les corps peuvent être remués, mais qu'ils ne 
peuvent d'eux-mêmes se remuer? Vous hésitez. Hé bien , 
supposons donc que cette chaise puisse d elle-même se re- 
muer : de quel côté ira-t-elle, selon quel degré de vitesse, 
quand s'avisera-t-elle de se remuer ? Donnez-lui donc encore 
de l'intelligence et une volonté capable de se déterminer. 
Faites, en un mot, un homme de votre fauteuil. Autrement 
ce pouvoir de se remuer lui sera assez inutile. 

Ariste. — Un homme de mon fauteuil , quelle étrange 
pensée ! 

Théotime. — Que trop commune et trop véritable , comme 
l'entend Théodore; car tous ceux qui jugent des choses par 
eux-mêmes, ou par les sentiments qu'ils en ont ; et non point 
par les idées qui les représentent, font de tous les objets 
quelque chose qui leur ressemble à eux-mêmes. Ils font agir 
Dieu comme un homme. Ils attribuent aux bêtes ce qu'ils 
sentent en eux. Ils donnent au feu et aux autres éléments des 
inclinations dont ils n'ont point d'autre idée que le senti- 
ment qu'ils en ont. Ainsi ils humanisent toutes choses. Mais 

1 Entretiens ffj, IV, V . 



ENTRETIENS 



ne vous. arrêtez point à cela. Suivez Théodore , et répon- 
dez-lui. 

Ariste. — Je crois bien que cette chaise ne peut se remuer 
d'elle-même. Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre 
corps à qui Dieu ait donné la puissance de se remuer? Sou- 
tenez-vous , Théodore, que vous avez à prouver qu'il y a con- 
tradiction que les corps agissent les uns sur les autres. 

VI. Théodore. — Eh bien, Ariste, je vous le prouve. Il y 
a contradiction qu'un corps ne soit ni en repos ni en mouve- 
ment ; car Dieu même, quoique tout-puissant, ne peut créer 
quelque corps qui ne soit nulle part, ou qui n'ait avec les autres 
certains rapports de distance. Tout corps est en repos quand 
il a le même rapport de distance avec les autres ; et il est en 
mouvement quand ce rapport change sans cesse. Or il est 
évident que tout corps change ou ne change pas de rapport 
de distance. 11 n'y a point de milieu ; car ces deux propo- 
sitions : change, ou ne change pas, sont contradictoires. 
Donc il y a contradiction qu'un corps ne soit ni en repos ni 
en mouvement. 

Ariste. — Cela n'avait pas besoin de preuve. 

Théodore. — Or c'est la volonté de Dieu qui donne l'exis- 
tence aux corps et à toutes les créatures, dont certainement 
l'existence n'est point nécessaire. Cette même volonté qui 
les a créés subsistant toujours, ils sont toujours ; et cette vo- 
lonté venant à cesser, je vous parle de Dieu selon notre ma- 
nière de concevoir, c'est une nécessité que les corps cessent 
d'être. C'est donc cette même volonté qui met les corps en 
repos ou en mouvement, puisque c'est elle qui leur donne 
l'être et qu'ils ne peuvent exister qu'ils ne soient en repos 
ou en mouvement. Car, prenez*y garde, Dieu ne peut faire 
l'impossible ou ce qui renferme une contradiction manifeste; 
il ne peut vouloir ce qui ne se peut concevoir. Il ne peut 
vouloir que cette chaise soit, qu'il ne veuille en même temps 
qu'elle soit là ou là , et que sa volonté ne l'y mette , puisque 
vous ne sauriez concevoir que cette chaise soit , qu'elle ne soit 
quelque part, là ou ailleurs. 

Ariste. — 11 me semble pourtant que je puis penser à un 
corps sans le concevoir ni en repos ni en mouvement. 

Théodore. — Ce n'est pas là ce que je vous dis. Vous 
pouvez penser à un corps en général, et faire comme il vous 
plaît des abstractions. J'en conviens. C'est cela qui vous 



SUR LÀ MÉTAPHYSIQUE. 



trompe souvent. Mais , encore Un coup, je vous dis que vous 
ne sauriez concevoir qu'un tel corps existe qu'il ne soit en 
même temps quelque part , et que le rapport qu'il a avec les 
autres change ou ne change pas , et par conséquent qu'il ne 
soit en repos ou en mouvement. Donc il y sa contradiction 
que Dieu fasse un corps , qu'il ne le fasse en repos ou en 
mouvement. 

Ariste. — Eh bien , Théodore , je vous l'avoue : quand 
Dieu crée un corps , il faut d'abord qu'il le mette en repos ou 
en mouvement. Mais l'instant de la création passé, ce n'est 
plus cela : les corps s'arrangent au hasard, ou selon la loi du 
plus fort. 

VII. Théodore. — L'instant de la création passé ! Mais si 
cet instant ne passe point , vous voilà poussé à bout ; il fau- 
dra vous rendre. Prenez donc garde ! Dieu veut qu'il y ait un 
tel monde. Sa volonté est toute-puissante : voilà donc ce 
monde fait. Que Dieu ne veuille plus qu'il y ait de monde : le 
voilà donc anéanti ; car assurément le monde dépend des 
volontés du Créateur. Si le monde subsiste , c'est donc que 
Dieu continue de vouloir que le monde soit. La conservation 
des créatures n'est donc de la part de Dieu que leur création 
continuée. Je dis de la part de Dieu qui agit : car de la part 
des créatures, il y paraît de la différence, puisqu'elles passent 
du néant à l'être par la création, et que par la conservation 
elles continuent d'être. Mais dans le fond la création ne passe 
point, puisqu'en Dieu la conservation et la création ne sont 
qu'une même volonté, et qui par conséquent est nécessai- 
rement suiviedes mêmes effets. 

Ariste. — Je comprends vos raisons, Théodore, mais je 
n'en suis pas convaincu ; car cette pro position : Que Dieu ne 
veuille plus qu'il y ait de monde, le voilà anéanti , me paraît 
fausse. Il me semble qu'il ne suffit pas, pour anéantir le 
monde, que Dieu ne veuille plus qu'il soit ; il faut qu'il 
veuille positivement qu'il ne soit plus. Il ne faut point de 
volonté pour ne rien faire. Ainsi, maintenant que le monde 
est fait , que Dieu le laisse là, il sera toujours. 

VIII. Théodore. — Vous n'y pensez pas, Ariste. Vous, 
rendez les créatures indépendantes. Vous jugez de Dieu et de 

ouvrages parles ouvrages des hommes, qui supposent la 
nature et ne la font pas. Votre maison subsiste, quoique 
votre architecte soit mort. C'est que les fondements en sont 
i. 13 



ENTRETIENS 



solides, et qu'elle n'a nulle liaison avec la vie de celui qui Ta 
bâtie Elle n'en dépend nullement ; mais le fond de notre 
être dépend essentiellement du Créateur. Et quoique l'arran- 
gement de quelques pierres dépende en un sens de la vo- 
lonté des hommes, en conséquence de l'action des causes 
naturelles, leur ouvrage n'en dépend point. Mais l'univers 
étant tiré du néant J il dépend si fort de la cause univer- 
selle, qu'il y retomberait nécessairement si Dieu cessait de 
le conserve!'; car Dieu ne veut et même il ne peut faire une 
créature indépendante de ses volontés. 

Ariste. — J'avoue , Théodore, qu'il y a entre les créatures 
et le Créateur un rapport , une liaison, une dépendance essen- 
tielle. Mais ne pourrait-on point dire que, pour conserver 
aux êtres créés leur dépendance, il suffit que Dieu puisse 
les anéantir quand il lui plaira ? 

Théodore. — Non sans doute, mon cher Ariste. Quelle plus 
grande marque d'indépendance que de subsister par soi- 
même et sans appui? A parler exactement, votre maison ne 
dépend point de vous. Pourquoi cela? C'est qu'elle subsiste 
sans vous. Vous pouvez y mettre le feu quand il vous plaira , 
mais vous ne la soutenez pas. Voilà pourquoi il n'y a point 
entre elle et vous de dépendance essentielle. Ainsi , que Dieu 
puisse détruire les créatures quand il lui plaira, si elles peu- 
vent subsister sans l'influence continuelle du Créateur, elles 
n'en sont point essentiellement dépendantes. 

Pour vous convaincre entièrement de ce que je vous dis, 
concevez pour un moment que Dieu ne soit point : l'univers, 
selon vous, ne laissera pas de subsister; car -une cause qui 
n'influe point n'est pas plus nécessaire à la production d'un 
effet qu'une cause qui n'est point. Cela est évident. Or, selon 
cette supposition , vous ne pouvez pas concevoir que le monde 
soit essentiellement dépendant du Créateur, puisque le Créa- 
teur est conçu comme n'étant plus. Cette supposition est 
impossible, il est vrai. Mais l'esprit peut joindre ou séparer les 
choses comme il lui plaît, pour en découvrir les rapports. Donc, 
si les corps sont essentiellement dépendants du Créateur, 
ils ont besoin pour subsister d'être soutenus par son influence 
continuelle , par l'efficace de la même volonté qui les a créés. 
Si Dieu cesse seulement de vouloir qu'ils soient, il s'ensuivra 
nécessairement et précisément de cela seul, qu'ils ne seront 
plus; car, s'ils continuaient d'être , quoique Dieu ne eon- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 147 

iinuàt plus de vouloir qu'ils fussent, ils seraient indépen- 
dants, et même, prenez garde à ceci, tellement indépen- 
dants, que Dieu ne pourrait plus les détruire. C'est ce que je 
vais vous prouver. 

IX. Un- Dieu infiniment sage ne peut rien vouloir qui ne 
soit digne, pour ainsi dire, d'être voulu; il ne peut rien aimer 
qui ne soit aimable. Or le néant n'a rien d'aimable; donc il ne 
peut être le terme des volontés divines. Assurément le néant 
n'a point assez de réalité, lui qui n'en a point du tout, pour 
avoir quelque rapport avec l'action d'un Dieu, avec une ac- 
tion d'un prix infini. Donc Dieu ne peut vouloir positivement 
l'anéantissement de l'univers. Il n'y a que les créatures qui, 
faute de puissance, ou par erreur, puissent prendre le néant 
pour le terme de leurs volontés. C'est que tel objet peut faire 
obstacle à l'accomplissement de leurs désirs, ou qu'elles se 
l'imaginent ainsi. Mais quand vous y aurez pensé, vous le 
verrez bien, rien n'est plus évident, qu'un Dieu infiniment 
sage et tout-puissant ne peut, sans se démentir, déployer sa 
puissance pour ne rien faire : que dis-je, pour ne rien faire ! 
pour détruire son propre ouvrage ; non pour y corriger des 
désordres qu'il n'y a pas mis, mais pour anéantir les natures 
qu'il a faites. Ainsi, Ariste, supposé que pour anéantir le 
monde il ne suffise pas que Dieu cesse de vouloir qu'il soit, 
supposé qu'il faille encore que Dieu veuille positivement 
qu'il ne soit plus, je tiens le monde nécessaire et indépen- 
dant, puisque Dieu ne peut le détruire sans renoncer à ses 
attributs, et qu'il y a contradiction qu'il y puisse renoncer. 

Ne diminuez donc point la dépendance des créatures, de 
peur de tomber dans cette impiété de la ruiner entièrement. 
Dieu peut les anéantir quand il lui plaira, comme vous dites. 
Mais c'est qu'il peut cesser de vouloir ce qu'il lui a été libre 
de vouloir. Comme il se suffit pleinement à lui-même, il 
n'aime invinciblement que sa propre substance. La volonté 
de créer le monde, quoiqu'éternelle et immuable aussi bien 
que les opérations immanentes, ne l'enferme rien de néces- 
saire. Comme Dieu a pu former le décret de créer le n.onde 
dans le temps, il a pu et il peut toujours cesser de vouloir que 
le inonde soit : non que l'acte de son décret puisse être ou 
n'élre pas; mais parce que cet acte immuable et éternel est 
parfaitement libre, et qu'il n'enferme la durée éternelle des 
êtres créés que par supposition. Dieu de toute éternité a 



1 48 



JSNTJMETIENS 



voulu, il contii) uem éternellement de vouloir, ou, pour parler 
plus justé. Dieu veut sans cesse, mais sans variété, sans suc- 
cession, sans nécessité, tout ce qu'il fera dans la suite des 
temps. L'acte de son décret éternel, quoique simple et im- 
muable, n'est nécessaire que parce qu'il est. Il ne peut n'être 
pas que parce qu'il est; mais il n'est que parce que Dieu le 
vent bien. Car, de même qu'un homme, dans ie temps même 
qu'il remue le bras, est libre pour ne le point remuer, quoi- 
que dans la supposition qu'il se remue il y ait contradiction 
qu'il ne se remue pas; ainsi, comme Dieu veut toujours, et 
sans succession, ce qu'il veut : quoique ses" décrets soient im- 
muables, ils ne laissent pas d'être parfaitement libres; parce 
qu'ils ne sont nécessaires que par la force de la supposition, 
prenez-y garde, que parce que Dieu est immuable dans ses 
desseins. Mais je crains de m'écarter : revenons à notre sujet. 
Etes-vous bien convaincu maintenant que les créatures sont 
essentiellement dépendantes du Créateur, si fort dépendantes 
qu'elles ne peuvent subsister sans son influence, qu'elles ne 
peuvent continuer d'être que Dieu ne continue de vouloir 
qu'elles soient ? 

Ariste. — J'ai fait tout ce que j'ai pu pour combattre vos 
raisons. Mais je me rends. Je n'ai rien à vous répliquer. La dé- 
pendance des créatures est tout autre que je ne pensais. 

X. Théodore. — Reprenons donc ce que nous venons de 
dire, et tirons-en des conséquences. Mais prenez garde que je 
n'en tire qui ne soient pas clairement renfermées dans le 
principe. 

La création ne passe point, la conservation des créatures 
n'étant de la part de Dieu qu'une création continuée, qu'une 
même volonté qui subsiste et qui opère sans cesse. Or Dieu ne 
peut concevoir, ni par conséquent vouloir qu'un corps ne soit 
nulle part, ou qu'il n'ait avec les autres certains rapports de 
distance. Dieu ne peut donc vouloir que ce fauteuil existe, et 
par cette volonté le créer ou le conserver, qu'il ne le place là 
ou là, ou ailleurs. Donc il y a contradiction qu'un corps en 
puisse remuer un autre. Je dis plus : il y a contradiction que 
vous puissiez remuer votre fauteuil. Ce n'est pas assez, il y a 
contradiction que tous les anges et les démons joints ensem- 
ble puissent ébranler un fétu. La démonstration en est claire; 
car nulle puissance, quelque grande qu'on l'imagine, ne peut 
surmonter ni même égaler celle de Dieu. Or il y a contra- 



SLR LA MÉTAPHYSIQUE. 



140 



diction que Dieu \euille que ee •fauteuil soit, qu'il ne veuille 
qu'il soit quelque part, el que par l' efficace de sa volonté il ne 
l'y mette, il ne l'y conserve, il ne l'y crée. Donc nulle puis- 
sance ne peut le transporter où Dieu ne le transporte pas, ni 
ie fixer ou l'arrêter où Dieu ne l'arrête pas, si ce n'est que 
Dieu accommode l'efficace de son action à l'action inefficace 
de ses créatures. C'est ce qu'il faut vous expliquer pour ac- 
corder la raison avec l'expérience, et pour vous donner l'in- 
telligence du plus grand, du plus fécond et du plus nécessaire 
de tous les principes, qui est que Dieu ne communique sa 
puissance aux créatures et ne les unit entre elles que parce 
qu'il établit leurs modalités causes occasionnelles des eiîets 
qu'il produit lui-même; causes occasionnelles, dis je, qui dé- 
terminent l'efficace de ses volontés, en conséquence des lois 
générales qu'il s'est prescrites, pour faire porter à sa conduite 
le caractère de ses attributs, et répandre dans son ouvrage 
l'uniformité d'action nécessaire pour en lier ensemble toutes 
les parties qui le composent, et pour le tirer de la confusion 
et de l'irrégularité d'une espèce de chaos où les esprits ne 
pourraient jamais rien comprendre. Je vous dis ceci, mon 
cher Ariste, pour vous donner de l'ardeur et réveiller votre 
attention; car, comme ce que je viens de vous dire du mouve- 
ment et du repos de la matière pourrait bien vous paraître 
peu de chose, vous croiriez peut-être que des principes si pe- 
tits et si simples ne pourraient pas vous conduire à ces 
grandes et importantes vérités que vous avez déjà entrevues, 
et sur lesquelles est appuyé presque tout ce que je vous ai dit 
jusqu'ici. 

Ariste —Ne craignez point, Théodore, que je vous perde de 
vue. Je vous suis, ce me semble, d'assez près, et vous me char- 
mez de manière qu'il me semble qu'on me transporte. Cou- 
rage donc ! Je saurai bien vous arrêter si vous passez trop 
légèrement par-dessus quelques endroits trop difficiles et trop 
périlleux pour moi. 

XL. Théodore. — Supposons donc, Ariste, que Dieu veuille 
qu'il y ait sur ce plancher un tel corps, une boule par exem- 
ple : aussitôt la voilà faite. Rien n'est plus mobile qu'une 
sphère sur un plan; mais toutes les puissances imaginables 
ne pourront l'ébranler, si Dieu ne s'en mêle; car, encore un 
coup, tant que Dieu voudra créer ou conserver cette boule au 
point A, ou à tel autre qu'il vous plaira, et c'est une nécessité 

A 9* 
J O 



loO 



ENTRETIENS 



qu'il la mette quelque part, nulle force ne pourra l'en faire 
sortir. Ne l'oubliez pas, c'est là le principe. 

Ariste. — Je le tiens, ce principe. 11 n'y a que le Créateur 
qui puisse être le moteur; que celui qui donne l'être aux 
corps, qui puisse les placer dans les endroits qu'ils occupent. 

Théodore. — Fort bien. La force mou vante d'un corps n'est 
donc que l'efficace de la volonté de Dieu, qui le conserve suc- 
cessivement en différents lieux. Cela supposé, concevons que 
cette boule soit mue, et que dans la ligne de son mouvement 
elle en rencontre une autre en repos : l'expérience nous ap- 
prend que cette autre sera remuée immanquablement, et 
selon certaines proportions toujours exactement obsenées.Or, 
ce n'est point la première qui meut la seconde. Cela est clair 
par le principe; car un corps n'en peut mouvoir un autre sans 
lui communiquer de sa force mouvante. Or la force mouvante 
d'un corps mû n'est que la volonté du Créateur qui le con- 
serve successivement en différents lieux. Ce n'est point une 
qualité qui appartienne à ce corps. Rien ne lui appartient 
que ses modalités, et les modalités sont inséparables des sub- 
stances. Donc les corps ne peuvent se mouvoir les uns les 
autres, et leur rencontre ou leur choc est seulement une 
cause occasionnelle de la distribution de leur mouvement. Car 
étant impénétrables, c'est une espèce de nécessité que Dieu, 
que je suppose agir toujours avec la même efficace ou la 
même quantité de force mouvante, partage, pour ainsi dire, 
cette force proportionnellement à la grandeur de chacun des 
corps qui se rencontrent, lesquels dans l'instant du choc 
peuvent être regardés comme n'en étant plus qu'un, afin 
qu'ils aillent ensuite de compagnie vers le même endroit, sup- 
posé néanmoins que leurs mouvements ne soient point con- 
traires et qu'ils soient dans la même ligne : car, s'ils étaient 
directement contraires, je croirais qu'il s'en devrait faire une 
permutation réciproque; et que s'ils ne l'étaient qu'en partie, 
la permutation y serait proportionnée. Que le rejaillissement 
des corps et l'augmentation de leur mouvement, effet connu 
par l'expérience, ne vous trompent point. Tout cela ne vient 
que de leur ressort, qui dépend de tant de causes, que de 
nous y arrêter maintenant ce serait abandonner le chemin 
que nous devons suivre. Dieu meut toujours ou tend à mou- 
voir les corps en ligne droite, parce que cette ligne est la plus 
simple et la plus courte. 11 ne change à la rencontre des corps 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. loi 

la direction de leur mouvement que le moins qu'il est possi- 
ble, et je crois qu'il ne change jamais la quantité de la force 
mouvante qui anime la matière. C'est sur ces principes que 
sont appuyées les lois générales des communications des mou- 
vements selon lesquelles Dieu agit sans cesse. Il n'est pas 
temps que je vous le prouve; car il suffit présentement que 
vous sachiez que les corps ne peuventse mouvoir eux-mêmes, 
ni ceux qu'ils rencontrent, ce que la raison vient de nous dé- 
couvrir; et qu'il y a certaines lois selon lesquelles Dieu les 
meut immanquablement, ce que nous apprenons de l'expé- 
rience. 

Ariste. — Cela me paraît incontestable. Mais qu'en pensez- 
vous , ïhéotime ? Vous ne contredites jamais Théodore. 

XH. Théotime. — Il y a longtemps que je suis convaincu de 
ces vérités. Mais, puisque vous voulez que je combatte le sen- 
timent de Théodore , je vous prie de me résoudre une petite 
difficulté- La voici. Je conçois bien qu'un corps ne peut de 
lui-même se mouvoir ; mais, supposé qu'il soit mû, je pré- 
tends qu'il en peut mouvoir un autre comme cause entre 
laquelle et son effet il y a une liaison nécessaire. Car, suppo- 
sons que Dieu n'ait point encore établi de lois de communica- 
tions des mouvements, certainement il n'y aura point encore 
de couses occasionnelles. Cela étant , que le corps A soit mû, 
et qu'en suivant la ligne de son mouvement il enfile le corps 
B, que je suppose concave, et comme le moule du corps A, 
qu'arrivera-t-il ? Choisissez. 

Ariste. — Ce qui arrivera? Rien; car où il n'y a point de 
cause il ne peut y avoir d'effet. 

Théotime. — Comment, rien? 11 faut bien qu'il arrive quel- 
que chose de nouveau; car le corps B sera mû ensuite du 
choc , ou il ne le sera pas. 

Ariste. — 11 ne le sera pas. 

Théotime. — Jusqu'ici cela va bien. Mais , Ariste , que de- 
viendra le corps A à la rencontre de B ? Ou il rejaillira , ou il 
ne rejaillira pas. S'il rejaillit , voilà un effet nouveau, dontB 
sera la cause. S'il ne rejaillit pas , ce sera bien pis ; car voilà 
une force détruite , ou du moins sans action, Donc le choc 
des corps n'est point une cause occasionnelle, mais très réelle 
et très- véritable, puisqu'il y a une liaison nécessaire entre le 
choc et tel effet que vous voudrez. Ainsi 

Amsik. — Attendez un peu , Théotime. Que me prouvez- 



ENTRETIENS 



vous là? Que les corps étant impénétrables , c'est une néces- 
sité que dans l'instant du choc Dieu se détermine à faire choix 
sur ce que vous venez de me proposer. Yoilà tout : je n'y 
prenais pas garde. Vous ne prouvez nullement qu'un corps 
mû puisse, par quelque chose qui lui appartienne, mouvoir 
celui qu'il rencontre. Si Dieu n'a point encore établi de lois 
de communications dos mouvements, la nature des corps , 
leur impénétrabilité l'obligera à en faire de telles qu'il jugera 
à propos, et il se déterminera à celles qui sont les plus sim- 
ples , si elles suffisent à l'exécution des ouvrages qu'il veut 
former de la matière. Mais il est clair que l'impénétrabilité 
n'a point d'efficace propre , et qu'elle ne fait que donne)' à 
Dieu , qui traite les choses selon leur nature , une occasion de 
diversifier son action, sans rien changer dans sa conduite. 

Je veux bien néanmoins qu'un corps mû soit la cause vé- 
ritable du mouvement de ceux qu'il rencontre , car il ne faut 
point disputer sur un mot. Mais qu'est-ce qu'un corps mû? 
C'est un corps transporté par une action divine. Cette action 
qui le transporte peut aussi transporter celui qu'il rencontre, 
si elle y est appliquée. Qui en doute? Mais cette action , cette 
force mouvante n'appartient nullement aux corps. C'est l'effi- 
cace de la volonté de celui qui les crée ou qui les conserve 
successivement en différents lieux. La matière est mobile es- 
sentiellement. Elle a de sa nature une capacité passive de 
mouvement. Mais elle n'a de capacité active, elle n'est mue 
actuellement que par l'action continuelle du Créateur. Ainsi 
un corps n'en peut ébranler un autre par une efficace qui 
appartienne à sa nature Si les corps avaient en eux la force 
de se mouvoir, les plus forts renverseraient ceux qu'ils ren- 
contrent, comme cause efficiente. Mais , n'étant mus que par 
un autre, leur rencontre n'est qu'une cause occasionnelle, 
qui oblige, à cause de leur impénétrabilité , le moteur ou le 
créateur à partager son action. Et parce que Dieu doit agir 
d'une manière simple et uniforme , il a dû se faire des lois 
générales , et les plus simples qui puissent être, afin que, 
dans la nécessité de changement, il changeât le moins qu'il 
était possible, et que par une même conduite il produisît une 
infinité d'effets différents. Voilà , Théotime, comme je com- 
prends les choses. 

Théotime. — Vous les comprenez fort bien. 

XIII. Théodore. — Parfaitement bien. Nous voilà tous cfac- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE 



153 



eord sur le principe. Suivons-le un peu. Donc , Àriste , vous 
ne pouvez de vous-même remuer le bras, changer de place, 
de situation , de posture , faire aux autres hommes ni bien ni 
mal, mettre dans l'univers le moindre changement. Vous 
voilà dans le monde sans aucune puissance, immobile comme 
un roc , stupide , pour ainsi dire, comme une souche. Que 
\otre âme soit unie à votre corps si étroitement qu'il vous 
plaira , que par lui il tienne à tous ceux qui vous environ- 
nent , quel avantage tircrez-vous de cette union imaginaire? 
Comment ferez vous pour remuer seulement le bout du doigt, 
pour prononcer seulement un monosyllabe ? Hélas, si Dieu 
ne vient au secours, vous ne ferez que de vains efforts, vous 
ne formerez que des désirs impuissants; car, un peu de ré- 
flexion, savez- vous bien ce qu'il faut faire pour prononcer le 
nom de votre meilleur ami, pour courber ou redresser celui 
de vos doigts dont vous faites le plus d'usage? Mais supposons 
que vous sachiez ce que tout le monde ne sait pas , ce dont 
quelques savants même ne conviennent pas , savoir , qu'on ne 
peut remuer le bras que parle moyen des esprits animaux, 
qui, coulant par les nerfs dans les muscles, les raccourcis- 
sent et tirent à eux les os auxquels ils sont attachés. Suppo- 
sons que vous sachiez l'anatomie et le jeu de votre machine 
aussi exactement qu'un horloger son propre ouvrage. Mais 
du moins souvenez-vous du principe , qu'il n'y a que le Créa- 
teur des corps qui puisse en être le moteur. Ce principe suffit 
pour lier, que dis-je, pour lier î pour anéantir toutes vos fa- 
cultés prétendues; car enfin les esprits animaux sont des 
corps, quelque petits qu'ils puissent être : ce n'est que le plus 
subtil du sang et des humeurs. Dieu seul peut donc les remuer, 
ces petits corps ; lui seul peut et sait les faire couler du cer- 
veau dans les nerfs, des nerfs dans les muscles, d'un muscle 
dans son antagoniste : toutes choses nécessaires au mouvement 
de nos membres. Donc , nonobstant l'union de l'âme et du 
corps, telle qu'il vous plaira de l'imaginer , vous voilà mort 
et sans mouvement ; si ce n'est que Dieu veuille bien accorder 
ses volontés avec les vôtres , ses volontés toujours efQcaces 
avec vos désirs toujours impuissants. Voilà, mon cher Ariste, 
le dénoûment du mystère. C'est que toutes les créatures ne 
sont unies qu'à Dieu d'une union immédiate. Elles ne dépen- 
dent essentiellement et directement que de lui. Comme elles 
sont tontes également impuissantes , elles ne dépendent point 



154 



ENTRETIENS 



mutuellement les unes des autres. On peut dire qu'elles sont 
unies entre elles et qu'elles dépendent même les unes des 
autres. Je l'avoue , pourvu qu'on ne l'entende pas selon les 
idées vulgaires ; pourvu qu'on demeure d'accord que ce n'est 
qu'en conséquence des volontés immuables et toujours effi- 
caces du Créateur, qu'en conséquence des lois générales que 
Dieu a établies , et par lesquelles il règle le cours ordinaire de 
sa providence. Dieu a voulu que mon bras fût remué dans 
l'instant que je le voudrais moi-même. (Je suppose les condi- 
tions nécessaires.) Sa volonté est efficace , elle est immuable. 
Voilà d'où je tire ma puissance et mes facultés. 11 a voulu 
que j'eusse certains sentiments, certaines émotions , quand 
il y aurait dans mon cerveau certaines traces, certains ébran- 
lements d'esprits. Il a voulu, en un mot, et il veut sans 
cesse, que les modalités de l'esprit et du corps fussent réci- 
proques. Voilà l'union et la dépendance naturelle des deux 
parties dont nous sommes composés. Ce n'est que la réci pro- 
cation mutuelle de nos modalités, appuyée sur le fondement 
inébranlable des décrets divins ; décrets qui par leur efficace 
me communiquent la puissance que j'ai sur mon corps , et 
par lui sur quelques autres; décrets qui par leur immutabilité 
m'unissent à mon corps , et par lui à mes amis, à mes biens, 
à tout ce qui m'environne. Je ne tiens rien de ma nature , 
rien delà nature imaginaire des philosophes; tout de Dieu et 
de ses décrets. Dieu a lié ensemble tous ses ouvrages , non 
qu'il ait produit en eux des entités liantes. 11 les a subordon- 
nés les uns aux autres sans les revêtir de qualités efficaces. 
Vaines prétentions de l'orgueil humain , productions chimé- 
riques de l'ignorance des philosophes! C'est que frappés sen- 
siblement à la présence des corps, touchés intérieurement 
par le sentiment de leurs propres efforts , ils n'ont point 
reconnu l'opération invisible du Créateur , l'uniformité de sa 
conduite , la fécondité de ses lois , l'efficace toujours actuelle 
da ses volontés, la sagesse infinie de sa providence ordinaire. 
Ne dites donc plus , je vous prie, mon cher Ariste, que votre 
âme est unie à votre corps plus étroitement qu'à toute autre 
chose; puisqu'elle n'est unie immédiatement qu'à Dieu seul, 
puisque les décrets divins sont les liens indissolubles de toutes 
les parties de l'univers et l'enchaînement merveilleux de la 
subordination de toutes les causes. 
XIV, Ariste. — Ah ! Théodore, que vos principes sont clairs, 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE- 155 

qu'ils sont solides, qu'ils sont chrétiens ! Mais qu'ils sont ai- 
mables et touchants! J'en suis tout pénétré. Quoi! c'est donc 
Dieu lui-même qui est présentement au milieu de nous, non 
comme simple spectateur et observateur de nos actions bonnes 
ou mauvaises, mais comme le principe de notre société, le 
lien de notre amitié, l'Ame, pour ainsi dire, du commerce et 
des entretiens que nous avons ensemble. Je ne puis vous par- 
ler que par l'efficace de sa puissance, ni vous toucher et vous 
ébranler que par le mouvement qu'il me communique. Je ne 
sais pas même quelles doivent être les dispositions des organes 
qui servent à la voix pour prononcer ce que je vous dis sans 
hésiter. Le jeu de ces organes me passe. La variété des pa- 
roles, des tons, des mesures, en rend le détail comme infini. 
Dieu le sait, ce détail; lui seul en règle les mouvements dans 
l'instant même de mes désirs. Oui, c'est lui qui repousse l'air 
qu'il m'a fait respirer lui-même. C'est lui qui par mes organes 
en produit les vibrations ou les secousses. C'est lui qui le ré- 
pand au dehors et qui en forme ces paroles par lesquelles je 
pénètre jusque dans votre esprit, et je verse dans votre cœur 
ce (pie le mien ne peut contenir. En effet, ce n'est pas moi 
qui respire : je respire malgré moi. Ce n'est pas moi qui vous 
parle : je veux seulement vous parler. Mais qu'il dépende de 
moi de respirer, que je sache exactement ce qu'il faut faire 
pour m'expliquer, que je forme des paroles et que je les pousse 
au dehors, comment iraient-elles jusqu'à vous, comment 
frapperaient-elles vos oreilles, comment ébranleraient-elles 
votre cerveau , comment toucheraient-elles votre cœur, sans 
l'efficace de cette puissance divine qui unit ensemble toutes 
les parties de l'univers? Oui, Théodore, tout cela estime 
suite nécessaire des lois de l'union de l'âme et du corps et 
des communications des mouvements. Tout cela dépend de 
ce? deux principes dont je suis convaincu , qu'il n'y a que le 
Créateur des corps qui en puisse être le moteur, et que Dieu 
ne nous communique sa puissance que par l'établissement de 
quelques lois générales, dont nous déterminons l'efficace par 
nos diverses modalités. Ah! Théodore! ah! Théotime! Dieu 
seul est le lien de notre société. Qu'il en soit la fin, puisqu'il 
en est le principe. N'abusons point de sa puissance. Malheur 
à ceux qui la font servir à des passions criminelles ! Rien n'est 
plus sacré que la puissance, rien n'est plus divin. C'est une 
espèce de sacrilège que d'en faire des usages profanes. Je le 



156 



ENTRETIENS 



comprends- aujourd'hui, c'est faire servir à l'iniquité le juste 
vengeur des crimes. De nous-mêmes nous ne pouvons rien 
faire, donc de nous-mêmes nous ne devons rien vouloir. 
Nous ne pouvons agir que par l'efficace de la puissance divine, 
donc nous ne devons rien vouloir que selon la loi divine. Rien 
n'est plus évident que ces vérités. 

Théodore. — Voilà d'excellentes conséquences. 

XV. Théotime. — Ce sont de merveilleux principes pour la 
morale. Mais revenons à la métaphysique. Notre âme n'est 
point unie à notre corps selon les idées vulgaires. Elle n'est 
unie immédiatement et directement qu'à Dieu seul. Ce n'est 
que par l'efficace de son action que nous voilà tous trois en 
présence. Que dis-je, en présence ! que nous voilà tous trois 
unis de sentiments, pénétrés de la même vérité, animés, ce 
me semble, d'un même esprit, enflammés, pour ainsi dire , 
d'une même ardeur. Dieu nous unit ensemble par le corps, 
en conséquence des lois de l'union de l'àme et du corps Mais, 
Ariste, comment sommes-nous si fort unis par l'esprit? Théo- 
dore prononce quelques paroles à vos oreilles. Ce n'est que de 
l'air battu par les organes de la voix. Dieu transforme, pour 
ainsi dire, cet air en paroles, en divers sons. 11 vous les fait en- 
tendre, ces divers sons, par les modalités dont il vous touche. 
Mais, le sens de ces paroles, où le prenez-vous? Qui vous dé- 
couvre et à moi les mêmes vérités que contemple Théodore? 
Si l'air qu'il pousse en parlant ne renferme point les sons 
que vous entendez, assurément il ne contiendra pas les vérités 
que vous comprenez. 

Ariste. — Je vous entends, Théotime. C'est que nous 
sommes unis l'un et l'autre à la raison universelle qui 
éclaire toutes les intelligences. Je suis plus savant que vous 
ne pensez. Théodore m'a d'abord transporté où vous voulez 
me conduire. Il m'a persuadé qu'il n'y a rien de visible, rien 
qui puisse agir dans l'esprit et se découvrir à lui, que la sub_ 
stance non seulement efficace mais intelligible de la raison. 
Oui, rien de créé ne peut être l'objet immédiat de nos con- 
naissances. Nous ne voyons rien dans ce inonde matériel où 
nos corps habitent, que parce que notre esprit par son atten- 
tion se promène dans un autre, que parce qu'il contemple les 
beautés du monde archétype et intelligible que renferme la 
raison. Comme nos corps vivent sur la terre et se repaissent 
des fruits divers qu'elle produit, nos esprits se nourrissent des 



SUR EA MÉTAPHYSIQUE. * 



157 



mêmes vérités que renferme la substance intelligible et im- 
muable du Verbe divin. Les paroles que Théodore prononce à 
mes oreilles m'avertissent donc, en conséquence des lois de 
l'union de l'àme et du corps, d'être attentif aux. vérités qu'il 
découvre dans la souveraine raison. Cela me tourne l'esprit 
du même côté que lui. Je vois ce qu'il voit, parce que je re- 
garde où il regarde. Et par les paroles que je rends aux 
siennes, quoique les unes et les autres soient vides de sens, 
je m'entretiens avec lui, et je jouis avec lui d'un bien qui 
nous est commun à tous; car nous sommes tous essentielle- 
ment unis avec la raison, tellement unis que sans elle nous 
ne pouvons lier de société avec personne. 

Théotime. — Votre réponse, Ariste, me surprend extrê- 
mement. Comment donc, sachant tout ce que vous me dites 
là, avez-vous pu répondre à Théodore que nous sommes unis 
à notre corps plus étroitement qu'à toute autre chose? 

Ariste. — C'est qu'on ne dit que ce qui se présente à la 
mémoire, et que les vérités abstraites ne s'offrent pas à l'es- 
prit si naturellement que ce qu'on a ouï dire toute sa vie. 
Quand j'aurai médité autant que Théotime, je ne parlerai 
plus par jeu de machine, mais je réglerai mes paroles sur les 
réponses de la vérité intérieure. Je comprends donc aujour- 
d'hui, et je ne l'oublierai de ma vie, que nous ne sommes unis 
immédiatement et directement qu'à Dieu. C'est dans la lu- 
mière de sa sagesse qu'il nous fait voir la magnificence de ses 
ouvrages, le modèle sur lequel il les forme, l'art immuable 
qui en règle les ressorts et les mouvements ; et c'est par 
l'efficace de ses volontés qu'il nous unit à notre corps, et par 
notre corps à tous ceux qui nous environnent. 

XVI. Théodore. — Vous pourriez ajouter que c'est par 
l'amour qu'il se porte à lui-même qu'il nous communique 
cette ardeur invincible que nous avons pour le bien. Mais 
c'est de quoi nous parlerons une autre fois. 11 suffit mainte- 
nant que vous soyez bien convaincu, mais bien, que l'esprit 
ne peut être uni immédiatement et directement qu'à Dieu seul; 
que nous ne pouvons avoir de commerce avec les créatures 
que par la puissance du Créateur, qui ne nous est communi- 
quée qu'en conséquence de ses lois, et que nous ne pouvons 
lier de société entre nous et avec lui que parla raison qui lui 
t onsubstantielle. Cela une fois supposé, vous voyez bien 
qu'il nous est de la dernière conséquence de tâcher d'acqué- 

i. 14 



158 



ENTRETIENS 



rir quelque connaissance des attributs de cet être souverain , 
puisque nous en dépendons si fort ; car enfin il agit en nous 
nécessairement selon ce qu'il est. Sa manière d'agir doit porter 
le caractère de ses attributs. Non-seulement nos devoirs doivent 
se l'apporter à ses perfections, mais notre conduite doit encore 
être réglée sur la sienne, afin que nous prenions de justes 
mesures pour l'exécution de nos desseins, et que nous trou- 
vions une combinaison de causes qui les favorisent. La foi et 
l'expérience nous apprennent pour cela bien des vérités par 
la voie abrégée de l'autorité et par des preuves de sentiment 
fort agréables et fort commodes. Mais tout cela ne nous en 
donne pas maintenant l'intelligence ; ce doit être le fruit et la 
récompense de notre travail et de notre application. Au reste, 
étant faits pour connaître et aimer Dieu, il est clair qu'il n'y 
a point d'occupation qui soit préférable à la méditation des 
perfections divines, qui doit nous animer de la charité et ré- 
gler tous les devoirs d'une créature raisonnable. 

Ajuste. — Je comprends bien, Théodore, que le culte que 
Dieu demande des esprits est un culte spirituel C'est d'en 
être connu, c'est d'en être aimé ; c'est que nous formions de 
lui des jugements dignes de ses attributs, et que nous réglions 
sur ses volontés tous les mouvements de notre cœur; car 
Dieu est esprit, et il veut être adoré en esprit et en vérité. 
Mais il faut que je vous avoue que je crains extrêmement de 
former sur les perfections divines des jugements qui les dés- 
honorent. Ne vaut il point mieux les honorer par le silence 
et par l'admiration, et nous occuper uniquement à la recherche 
des vérités moins sublimes et plus proportionnées à la capa- 
cité de notre esprit? 

Théodore. — Gomment, Ariste, l'entendez-vous? Vous n'y 
pensez pas. Nous sommes faits pour connaître et aimer Dieu 
eh quoi ! vous ne voulez pas que nous y pensions, que nous 
en parlions, je pourrais donc ajouter, que nous l'adorions ? \\ 
faut, dites-vous, l'adorer par le silence et par l'admiration. 
Oui , } ar un silence respectueux que la contemplation de sa 
grandeur nous impose, par un silence religieux où l'éclat de 
sa majesté nous réduise, par un silence forcé, pour ainsi dire, 
qui vienne de notre impuissance, et qui n'ait point pour 
principe une négligence criminelle, une curiosité déréglée de 
connaître au lieu de lui des objets bien moins dignes de notre 
application. Qu'admirez-vous dans la Divinité, si vous n'en 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



connaissez rien ? Comment l'aimerez-vous, si vous ne la con- 
templez? Comment nous édifierons-nous les uns les autres 
dans la charité, si nous bannissons de nos entretiens celui 
que vous venez de reconnaître pour l'âme du commerce que 
nous avons ensemble, pour le lien de notre petite société? 
Assurément, Ariste, plus vous connaîtrez l'Etre souverain, 
plus vous en admirerez les perfections infinies. Ne craignez 
donc point d'y trop penser et d'en parler indignement, pourvu 
que la foi vous conduise. Ne craignez point d'en porter de faux 
jugements, pourvu qu'ils soient toujours conformes à la no- 
tion de l'Etre infiniment parfait. Vous ne déshonorerez point 
les perfections divines par des jugements indignes d'elles , 
pourvu que vous n'en jugiez jamais par vous-même, pourvu 
que vous ne donniez point au Créateur les imperfections et 
les limitations des créatures. Pensez-y donc, Ariste. J'y pen- 
serai de mon côté, et j'espère que Théotime en fera de même. 
Cela est nécessaire pour la suite des principes dont je crois 
devoir vous entretenir. A demain donc, à l'heure ordinaire, 
car il est temps que je me retire. 

Ariste. — Adieu, Théodore. Je vous prie, Théotime, que 
nous nous retrouvions tous trois à l'heure marquée. 

Théotime. — Je suis Théodore ; mais je reviendrai avec lui, 
puisque vous le voulez bien.... Ah! Théodore, qu'Ariste est 
changé ! il est attentif; il ne raille plus; il ne s'arrête plus si 
fort aux manières; en un mot il entend raison, et s'y rend de 
bonne foi. 

Théodore. — il est vrai ; mais ses préjugés reviennent en- 
core à la traverse, et confondent un peu ses idées. La raison 
et les préjugés parlent tour à tour par sa bouche. Tantôt la 
vérité le fait parler, et tantôt la mémoire joue son jeu. Mais 
son imagination n'ose plus se révolter. C'est ce qui marque 
un bon fond et me fait tout espérer. 

Théotime. — Que voulez-vous, Théodore? les préjugés ne 
se quittent pas comme un vieil habit auquel on ne pense plus. 
Il me semble que nous avons été comme Ariste ; car nous ne 
naissons pas philosophes, nous le devenons. 11 faudra lui ra- 
battre incessamment les grands principes, afin qu'il y pense 
si souvent, que son esprit s'en mette en possession, et que 
dans le besoin ils se présentent à lui tout naturellement. 

Théodore. — C'est ce que j'ai tâché de faire jusqu'ici. Mais 
cela lui fait de la peine, car il aime le détail et la variété des 



160 



ENTRETIENS 



pensées. .Je vous prie d'appuyer toujours sur la nécessité 
qu'il y a de bien comprendre les principes, afin d'arrêterla 
vivacité de son esprit; et n'oubliez pas, s'il vous plaît, de 
méditer le sujet de notre entretien. 

HUITIÈME ENTRETIEN. 

De Dieu et de ses attributs. 

Théodore. — Hé bien, Ariste, dans quelle disposition êles- 
vous? 11 faut que nous sachions l'état où vous vous trouvez, 
afin que nous puissions y accommoder ce que nous avons à 
vous dire. 

Ariste. — J'ai repassé dans mon esprit ce que vous m'avez 
dit jusqu'ici, et je vous avoue que je n'ai pu résister à l'évi- 
dence des preuves sur lesquelles vos principes sont appuyés ; 
mais ayant voulu méditer le sujet des attributs divins que 
vous nous avez proposé, j'v ai trouvé tant de difficultés, que 
je me suis rebuté. Je vous dirais bien que cette matière était 
trop sublime ou trop abstraite pour moi : je ne saurais y at- 
teindre et je n'y trouve point de prise. 

Théodore. — Quoi ! vous ne voulez rien nous dire ? 

Ariste. — C'est que je n'ai rien de bon, rien qui me satis- 
fasse. Je vous écouterai tous deux, s'il vous plaît. 

Théodore. — Cela ne nous plaît nullement. Mais , puisque 
vous ne voulez pas nous dire ce que vous avez pensé, souffrez 
que je vous interroge pour savoir votre sentiment sur ce qui 
m'est venu dans l'esprit. 

Ariste. — Volontiers; mais Théotime? 

Théodore. — Théotime sera le juge des petits différends 
qui pourront bien naître de la diversité de nos idées. 

Théotime. — Le juge! comment l'entendez-vous? C'est à la 
raison à présider parmi nous, et à décider souverainement. 

Théodore. — J'entends, Théotime, que vous serez juge sub- 
alterne par dépendance de la raison, et que vous ne pourrez 
prononcer que selon les lois qu'elle vous prescrit comme à 
nous. Ne perdons point de temps, je vous prie. Confrontez 
seulement ce que nous dirons l'un et l'autre avec les réponses 
de la vérité intérieure, pour avertir et redresser celui qui 
s'égarera. Allons, Ariste, suivez-moi, et ne m'arrêtez que 
lorsque je passerai trop légèrement sur des endroits difficiles. 

I. Par la Divinité nous entendons tous l'Infini, l'Etre sans 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



restriction, l'Etre infiniment parlait. Or rien défini ne peut 
représenter l'infini. Donc il suffit de penser à Dien pour sa- 
voir qu'il est. Ne soyez pas surpris, Théotime, si Ariste me 
passe cela. C'est qu'il en est déjà demeuré d'accord avant 
que vous fussiez ici *. 

Ariste.— Oui, Théotime, je suis convaincu que rien de fini 
ne peut avoir assez de réalité pour représenter l'infini. Or je 
suis certain que je vois l'infini. Donc l'infini existe, puisque 
je le vois et que je ne puis le voir qu'en lui-même. Comme 
mon esprit est fini, la connaissance que j'ai de l'infini est finie. 
Je ne le comprends pas, je ne le mesure pas; je suis même 
bien certain que je ne pourrai jamais le mesurer. Non-seule- 
ment je n'y trouve point de tin, je vois de plus qu'il n'en a 
point. En un mot, la perception que j'ai de l'infini est bornée ; 
mais la réalité objective dans laquelle mon esprit se perd, 
pour ainsi dire, elle n'a point de bornes. C'est de quoi main- 
tenant il m'est impossible de douter. 

Théotime. — Je n'en doute pas non plus 

Théodore. — Cela supposé, il est clair que ce mot Dieu 
n'étant que l'expression abrégée de l'Etre infiniment parfait, 
il y a contradiction qu'on se puisse tromper, lorsqu'on n'attri- 
bue à Dieu que ce que l'on voit convenir à l'Etre infiniment 
parfait; car enfin , si on ne se trompe jamais, lorsqu'on ne 
juge des ouvrages de Dieu que ce qu'on voit clairement et 
distinctement appartenir à l'Etre infiniment parfait, que ce 
qu'on découvre, non dans une idée distinguée de Dieu, mais 
dans sa substance même, attribuons donc à Dieu ou à l'Etre 
infiniment parfait toutes les perfections, quelque incompré- 
hensibles qu'elles nous paraissent, pourvu que nous soyons 
certains que ce sont des réalités ou de véritables perfections : 
des réalités, dis-je, et des perfections qui ne tiennent point 
du néant, qui ne sont point bornées par des imperfections ou 
des limitations semblables à celles des créatures. Prenez donc 
garde. 

11. Dieu, c'est l'Etre infiniment parfait. Donc Dieu est indé- 
pendant. Pensez-y, Ariste, et arrêtez-moi seulement lorsque 
je dirai quelque chose que vous ne verrez pas clairement être 
une perfection et appartenir à l'Etre infiniment parfait. Dieu 
est indépendant, donc il est immuable. 

1 Entretien //. 



t r 



162 



ENTRETIENS 



Ariste. — Dieu est indépendant, donc il est immuable! Pour- 
quoi immuable ? 

Théodore. — C'est qu'il ne peut y avoir d'effet ou de chan- 
gement sans cause. Or Dieu est indépendant de l'efficace des 
causes. Donc, s'il arrivait en Dieu quelque changement, il en 
serait lui-même la cause. Or, quoique Dieu soit la cause ou le 
principe de ses volontés ou de ses décrets, il n'a jamais pro- 
duit en lui aucun changement ; car ses décrets, quoique par- 
faitements libres, sont eux-mêmes éternels et immuables, 
comme je vous ai déjà dit l . Dieu les a faits, ces décrets, ou 
plutôt il les forme sans cesse sur la sagesse éternelle, qui est 
la règle inviolable de ses volontés. Et quoique les effets de ces 
décrets soient infinis, et produisent mille et mille change- 
ments dans l'univers , ces décrets sont toujours les mêmes. 
C'est que l'efficace de ces décrets immuables n'est déterminée 
à l'action que par les circonstances des causes qu'on appelle 
naturelles, et que je crois devoir appeler occasionnelles , de 
peur de favoriser le préjugé dangereux d'une nature et d'une 
efficace distinguées de la volonté de Dieu et de sa toute-puis- 
sance. 

Ariste. — - Je ne comprends pas trop bien tout cela. Dieu est 
libre et indifférent à l'égard, par exemple, du mouvement 
de tel corps ou de tel effet qu'il vous plaira. S'il est indiffé- 
rent, il peut le produire, cet effet, ou ne le produire pas. Cet 
effet est une suite de ses décrets : je le veux. Mais il est certain 
que Dieu peut ne le pas produire. Donc il peut ne le vouloir 
pas produire. Donc Dieu n'est pas immuable, puisqu'il peut 
changer de volonté, et ne pas vouloir demain ce qu'il veut 
aujourd'hui. 

Théodore. — Vous ne vous souvenez pas, Ariste , de ce que 
je vous dis dans notre dernier entretien 2 . Dieu est libre, et 
même indifférent à l'égard de mille et mille effets. 11 peut 
changer de volonté en ce sens qu'il est indifférent pour vou- 
loir ou ne pas vouloir tel effet. Mais prenez garde, à présent 
que vous êtes assis, pouvez-vous être debout? Vous le pouvez 
absolument; mais, selon la supposition, vous ne le pouvez 
pas, car vous ne pouvez pas être debout et assis en même 
temps. Comprenez donc qu'en Dieu il n'y a point de succes- 
sion de pensées et de volontés; que par un acte éternel et 

1 Entretien précédent. 
* Num. 9. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



immuable il connaît tout, et veut tout ce qu'il veut. Dieu veut 
avec une liberté, parfaite et une entière indifférence créer le 
monde. Il veut former des décrets et établir des lois simples 
et générales pour le gouverner d'une manière qui porte le 
caractère de ses attributs. Mais ces décrets posés, ils ne peu- 
vent être changés; non qu'ils soient nécessaires absolument, 
mais par la force de la supposition. Prenez-y garde! c'est uni- 
quement qu'ils sont posés, et que Dieu en les formant a si 
bien su ce qu'il faisait, qu'ils ne peuvent être révoqués ; car 
quoiqu'il en ait fait quelques-uns pour un temps, ce n'est 
pas qu'il ait changé de sentiment et de volonté , quand ce 
temps arrive ; mais c'est qu'un même acte de sa volonté se 
rapporte aux différences des temps que renferme son éternité. 
Dieu ne change donc point et ne peut changer ses pensées, 
ses desseins, ses volontés. 11 est immuable ; c'est une des per- 
fections de sa nature, et néanmoins il est parfaitement libre 
dans tout ce qu'il fait au dehors. 11 ne peut changer, parce 
que ce qu'il veut, il le \eut sans succession , par un acte 
simple et invariable. Mais il peut ne le pas vouloir, parce qu'il 
veut librement ce qu'il veut actuellement. 

Ariste. — Je penserai, Théodore, à ce que vous me dites. 
Passons outre. Je crois que Dieu est immuable. 11 me paraît 
évident que c'est une perfection que de n'être point sujet au 
changement. Cela me suffit. Quand même je ne pourrais pas 
accorder l'immuabilité de Dieu avec sa liberté, je crois qu'il 
possède ces deux attributs, puisqu'il est infiniment parfait. 

NI. Théotime. —Permettez-moi, Théodore, de vous proposer 
une petite difficulté. Vous venez de dire que l'efficace des dé- 
crets immuables de Dieu n'est déterminée à l'action que par 
Jes circonstances des causes qu'on appelle naturelles et que 
nous appelons occasionnelles. Ce sont vos termes. Mais, je 
vous prie, que deviendront les miracles? Le choc des corps, 
par exemple, est la cause occasionnelle de la communication 
du mouvement du choquant au choqué. Quoi! Dieu ne 
pourra-t-il pas suspendre en tel cas l'effet de la loi générale 
des communications des mouvements, et ne l'a-t-il pas sou- 
vent suspendu? 

Théodore. — Une fois pour toutes, Théotime, et vous, 
Ariste, car je vois bien que c'est à cause de vous que Théo- 
time veut que je m'explique davantage : il appréhende que 
vous ne preniez pas bien ma pensée ; une fois pour toutes, 



ENTRETIENS 



Ariste, quand je dis que Dieu suit toujours les lois générales 
qu'il s'est prescrites,, je ne parle que de sa providence géné- 
rale et ordinaire. Je n'exclus point les miracles ou les effets 
qui ne suivent point de ses lois générales. Mais de plus, 
Théotime, c'est à v ous maintenant que je parle, lorsque Dieu 
fait un miracle, et qu'il n'agit point en conséquence des lois 
générales qui nous sont inconnues, je prétends ou que Dieu 
agit en conséquence d'autres lois générales qui nous sont in- 
connues, ou que ce qu'il fait alors, il y est déterminé par 
certaines circonstances qu'il a eues en vue de toute éternité, 
en formant cet acte simple, éternel, invariable, qui renferme 
et les lois générales de sa providence ordinaire, et encore les 
exceptions de ces mêmes lois. Mais ces circonstances ne doi- 
vent pas être appelées causes occasionnelles, dans le même 
sens que le choc des corps, par exemple, l'est des communi- 
cations des mouvements, parce que Dieu n'a point fait de lois 
générales pour régler uniformément l'efficace de ses volontés 
par la rencontre de ces circonstances; car, dans les exceptions 
des lois générales, Dieu agit tantôt d'une manière et tantôt 
d'une autre, quoique toujours selon que l'exige celui de ses 
attributs qui lui est, pour ainsi dire, le plus précieux dans ce 
moment. Je veux dire que si ce qu'il doit alors à sa justice 
est de plus grande considération que ce qu'il doit à sa sagesse 
ou à tous ses autres attributs, il suivra dans cette exception 
le mouv ement de sa justice; car Dieu n'agit jamais que selon 
ce qu'il est, que pour honorer ses attributs divins, que pour 
satisfaire à ce qu'il se doit à lui-m^me; car il est à lui-même 
le principe et la^fin de toutes ses volontés, soit qu'il nous pu- 
nisse, soit qu'il nous fasse miséricorde, soit qu'il récompense 
en nous ses propres dons, les mérites que nous avons acquis 
par sa grâce. Mais je crains, Théotime, qu'Ariste ne soit pas 
content de notre écart. Revenons. Aussi bien serons-nous obli- 
gés, dans la suite de nos entretiens, d'exposer les principes 
dont dépend l'explication des difficultés que vous pourriez 
proposer. 

Dieu ou l'Etre infiniment parfait est donc indépendant et 
immuable. 11 est aussi tout puissant, éternel, nécessaire, im- 
mense... 

Ariste. — Doucement. 11 est tout-puissant, éternel, néces- 
saire. Oui, ces attributs conviennent à l'être infiniment par- 
fait. Mais pourquoi immense? Que voulez-vous dire? 



SUfl LA MÉTAPHYSIQUE. 



165 



IV. Théodore. —Je veux: dire que la substance divine est 
partout, non-seulement dans l'univers, mais infiniment au 
delà; car Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, mais son 
ouvrage est en lui, et subsiste dans sa substance, qui le con- 
serve par son efficace toute-puissante. C'est en lui que nous 
sommes. C'est en lui que nous avons le mouvement et la 
vie, comme dit l'apôtre. In ipso enim vivimus , movemur et 
sumus l . 

Ariste. — Mais Dieu n'est pas corporel. Donc il ne peut être 
répandu partout. 

Théodore. — C'est parce qu'il n'est pas corporel qu'il peut 
être partout. S'il était corporel, il ne pourrait pas pénétrer les 
corps de la manière dont il les pénètre; car il "y a contradic- 
tion que deux pieds d'étendue n'en fassent qu'un. Comme la 
substance divine n'est pas corporelle , elle n'est pas étendue 
localement comme les corps, grande dans un éléphant, petite 
dans un moucheron. 

Elle est tout entière, pour ainsi dire, partout où elle est, et 
elle se trouve partout , ou plutôt c'est en elle que tout se 
trouve; car la substance du Créateur est le lien intime de la 
créature. 

L'étendue créée est à l'immensité divine ce que le temps 
est à l'éternité. Tous les corps sont étendus dans l'immensité 
de Dieu, comme tous les temps se succèdent dans son éter- 
nité. Dieu est toujours tout ce qu'il est sans succession de 
temps. 11 remplit tout de sa substance, sans extension locale. 
Il n'y a dans son existence ni passé ni futur; tout est présent, 
immuable, éternel. 11 n'y a dans sa substance ni grand ni 
petit; tout est simple, égal, infini. Dieu a créé le monde; mais 
la volonté de le créer n'est point passée. Dieu le changera ; 
mais la volonté de le changer n'est point future. La volonté 
de Dieu, qui a fait et qui fera, est un acte immuable, dont les 
effets changent, sans qu'il v ait en Dieu aucun changement. 
En un mot, Dieu n'a point été, il ne sera point, mais il est. 
On peut dire que Dieu était dans le temps passé; mais il est 
alors tout ce qu'il sera dans le temps futur. C'est que son 
existence et sa durée, s'il est permis de se servir de ce terme, 
est tout entière dans l'éternité, et tout entière dans tous les 
moments qui passent dans son éternité. De même Dieu n'est 

« Act. 17, 28. 



466 



ENTRETIENS 



point en. partie dans le ciel,, et en partie dans la terre; il est 
tout entier dans son immensité et tout entier dans tous les 
corps qui sont étendus localement dans son immensité, tout 
entier dans toutes les parties de la matière,, quoique divisible 
à l'infini. Ou, pour parler plus exactement , Dieu n'est pas 
tant dans le monde que le monde est en lui, ou dans son im- 
mensité : de même que l'éternité n'est pas tant dans le temps 
que le temps dans l'éternité. 

Ariste. — Il me semble, Théodore, que vous expliquez une 
chose obscure par une autre qui n'est pas trop claire. Je ne 
me sens point frappé de la même évidence que ces jours 
passés. 

V. Théodore — Je ne prétends pas, Ariste, vous faire claire- 
ment comprendre l'immensité de Dieu et la manière dont il 
est partout; cela me paraît incompréhensible aussi bien qu'à 
vous. Mais je prétends vous donner quelque connaissance de 
l'immensité de Dieu, en la comparant avec son éternité. 
Comme vous m'avez accordé que Dieu soit éternel, j'ai cru 
pouvoir vous convaincre qu'il était immense, en comparant 
l'éternité que vous recevez avec l'immensité que vous refusez 
de connaître. 

Théotime. — Comment voulez-vous que fasse Théodore ? Il 
compare les choses divines avec les divines : c'est le moyen de 
les expliquer autant que cela se peut. Mais vous les comparez 
avec des choses finies : c'est justement le moyen de vous 
tromper. L'esprit de l'homme ne remplit aucun espace : donc 
la substance divine n'est point immense. Fausse conséquence. 
L'étendue créée est plus grande dans un grand espace que 
dans un petit. Donc, si Dieu était partout, il serait plus grand 
dans un géant que dans un pygmée. Autre conséquence tirée 
de la comparaison de l'infini avec le fini. Si vous voulez juger 
des attributs divins, consultez l'infini, la notion de l'Etre in- 
finiment parfait, et ne vous arrêtez point aux idées des êtres 
particuliers et finis. C'est ainsi qu'en use Théodore, il ne juge 
point de l'immensité divine sur l'idée des créatures, ni cor- 
porelles ni spirituelles. Il sait bien que la substance divine 
n'est point sujette aux imperfections et aux limitations insé- 
parables des êtres créés. Voilà pourquoi il juge que Dieu est 
partout, et qu'il n'est nulle part à la manière des corps. 

Ariste. — Quoi! Dieu est là tout entier, pour ainsi dire, et 
là aussi, là, là, là, partout ailleurs, et dans les espaces que 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



1 (37 



Ton conçoit au delà du monde ? Cela ne se comprend pas. 

Théodore. — Oui, Dieu est partout, ou plutôt tout est en 
Dieu ; et le monde, quelque grand qu'on l'imagine, ne peut 
ni l'égaler ni le mesurer. Cela ne se comprend pas, je le 
veux; mais c'est que l'infini nous passe. Quoi donc, Ariste! 
est-ce que Dieu n'est pas ici dans votre jardin , dans le ciel , 
et tout entier partout où il est ? Oseriez vous nier que Dieu 
soit partout ? 

Ariste. — 11 y est présent par son opération. Mais... 

Théodore. — Comment, par son opération? Quelle espèce 
d'opération est-ce que l'opération de Dieu distinguée et sé- 
parée de sa substance ? Par l'opération de Dieu vous n'en- 
tendez pas l'effet qu'il produit ; car l'effet n'est pas l'action , 
mais le terme de l'action. Vous entendez apparemment par 
l'opération de Dieu l'acte par lequel il opère. Or, si l'acte 
par lequel Dieu produit ou conserve ce fauteuil est ici, assu- 
rément Dieu y est lui-môme ; et s'il y est, il faut bien qu'il 
y soit tout entier, et ainsi de tous les autres endroits où il 
opère. 

Ariste. — Je crois, Théodore, que Dieu est dans le monde 
de la manière que vous croyez que votre âme est dans votre 9 
corps, car je sais bien que vous ne pensez pas que l'âme 
soit répandue dans toutes les parties du corps. Elle est dans 
la tête, parce qu'elle y raisonne; elle est dans les bras et dans 
les pieds, parce qu'elle les remue. De même Dieu est dans le 
monde , parce qu'il le conserve et qu'il le gouverne. 

VI. Théodore. — Que de préjugés, que d'obscurités dans 
votre comparaison ! L'âme n'est point dans le corps, ni le 
corps dans l'âme, quoique leurs modalités soient réciproques 
en conséquence des lois générales de leur union. Mais l'un et 
l'autre sont en Dieu , qui est la cause véritable de la récipro- 
cation de leurs modalités. Les esprits, Ariste, sont dans la 
raison divine, et les corps dans son immensité ; mais ils ne 
peuvent être les uns dans les autres, car l'esprit et le corps 
n'ont entre eux aucun rapport essentiel. Ce n'est qu'avec 
j)ieu qu'ils ont un rapport nécessaire. L'esprit peut penser 
sans le corps ; mais il ne peut rien connaître que dans la rai- 
son di\ine. Le corps peut être étendu sans l'esprit, mais il 
ne le peut être que dans l'immensité de Dieu. C'est que les 
qualités du corps n'ont rien de commun avec celles de l'es- 
prit : car le corps ne peut penser, ni l'esprit êlre étendu. 



168 



ENTRETIENS 



Mais l'im et l'autre participent à l'être divin. Dieu, qui leur 
donne leur réalité, la possède ; car il possède toutes les per- 
fections des créatures sans leurs limitations. Il connaît comme 
les esprits , il est étendu comme les corps ; mais tout cela 
d'une autre manière que ses créatures. Ainsi Dieu est par- 
tout dans le monde et au delà ; mais F âme n'est nulle part 
dans les corps ; elle ne connaît point dans le cerveau, comme 
vous vous l'imaginez ; elle ne connaît que dans la substance 
intelligible du Verbe divin , quoiqu'elle ne connaisse en Dieu 
qu'à cause de ce qui se passe dans une certaine portion de 
matière qu'on appelle le cerveau. Elle ne remue point non 
plus les membres de son corps par l'application d'une force 
qui appartienne à sa nature. Elle ne les remue que parce 
que celui qui est partout par son immensité exécute par sa 
puissance les décrets impuissants de ses créatures. Ne dites 
donc pas, Ariste, que Dieu est dans le monde qu'il gouverne 
comme l'âme dans le corps qu'elle anime ; car il n'y a rien de 
vrai dans votre comparaison : non-seulement parce que l'âme 
ne peut être dans le corps, ni le corps en elle, mais encore 
parce que les esprits ne pouvant opérer dans les corps qu'ils 
animent, ils ne peuvent par conséquent se répandre en eux 
par leur opération, comme vous le prétendez de l'opération 
divine, par laquelle seule , selon vous, Dieu se trouve par- 
tout. 

Ariste. — Ce que vous me dites là me paraît bien difficile. 
J'y penserai. Mais cependant dites-moi, je vous prie, avant 
que le monde fût et que Dieu y* opérât , où était-il ? 

VIL Théodore. — Je vous le demande, Ariste, vous qui 
voulez que Dieu ne soit dans le monde que par son opération. 
Vous ne répondez point? Eh bien, je vous dis qu'avant la 
création du monde Dieu était où il est présentement, et où il 
serait, quand le monde rentrerait dahs le néant. Il était en 
lui-même. Quand je vous dis que Dieu est dans le monde et 
infiniment au delà, vous n'entrez point dans ma pensée, si 
vous croyez que le monde et les espaces imaginaires soient, 
pour ainsi dire, le lieu qu'occupe la substance infinie de la 
Divinité. Dieun'est dans le monde que parce que le monde est 
en Dieu, car Dieu n'est qu'en lui-même , que dans son im- 
mensité. S'il crée de nouveaux espaces, il n'acquiert pas pour 
cela une nouvelle présence à cause de ces espaces, il n'aug- 
mente pas son immensité, il ne se fait pas un lieu nouveau ; 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



il est éternellement et nécessairement où ces espaces sont 
créés, mais il n'y est pas localement comme ces espaces. 

L'étendue, Ariste, est une réalité, et dans l'infini toutes les 
réalités s'y trouvent. Dieu est donc étendu, aussi bien que les 
corps, puisque Dieu possède toutes les réalités absolues, ou 
toutes les perfections; mais Dieu n'est pas étendu comme les 
corps; car, comme je viens de vous dire, il n'a pas les limi- 
tations et les imperfections de ses créatures. Dieu connaît 
aussi bien que les esprits; mais il ne pense pas comme eux. 
11 est à lui-même l'objet immédiat de ses connaissances. 11 n'y 
a point en lui de succession ni de variété de pensées. Une de 
ses pensées n'enferme point, comme en nous, le néant de 
toutes les autres. Elles ne s'excluent point mutuellement. De 
même Dieu est étendu aussi bien que les corps ; mais il n'y a 
point de parties dans sa substance. Une partie n'enferme point, 
comme dans les corps, le néant d'aucune autre, et le lieu de 
sa substance n'est que sa substance même. 11 est toujours un 
et toujours infini, parfaitement simple, et composé, pour 
ainsi dire, de toutes les réalités ou de toutes les perfections. 
C'est que le vrai Dieu c'est l'Etre, et non tel être, ainsi qu'il 
l'a dit lui-même à Moïse son serviteur par la bouche de fange 
revêtu de ses pouvoirs. C'est l'Etre sans restriction, et non 
l'être fini, l'être composé, pour ainsi dire, de l'être et du 
néant. N'attribuez donc au Dieu que nous adorons que ce que 
vous concevez dans l'Etre infiniment parfait. N'en retranchez 
que le fini, que ce qui tient du néant. Et quoique vous ne 
compreniez pas clairement tout* ce que je vous dis, comme je 
ne le comprends pas moi-même, vous comprendrez du moins 
que Dieu est tel que je vous le représente; car vous devez 
savoir que pour juger dignement de Dieu, il ne faut lui attri- 
buer que des attributs incompréhensibles. Cela est évident , 
puisque Dieu c'est l'infini en tout sens, que rien de fini ne lui 
convient, et que tout ce qui est infini en tout sens est en 
toutes manières incompréhensible à l'esprit humain. 

Ariste. — Ah ! Théodore, je commence à reconnaître que 
je portais de Dieu des jugements bien indignes, parce que 
j'en jugeais confusément par moi-même, ou sur des idées qui 
ne peuvent représenter que les créatures; il me paraît évident 
que tout jugement qui n'est point formé sur la notion de 
l'Etre infiniment parlait, de l'Etre incompréhensible, n'est pas 
digne de la Divinité. Assurément, si les païens n'avaient aban- 
i. 15 



170 



ENTRETIENS 



donné cette notion , ils n'auraient pas fait de leurs chimères 
défausses divinités; et si les chrétiens suivaient toujours 
cette notion de l'Etre ou de l'infini , qui est naturellement 
gravée dans notre esprit, ils ne parleraient pas de Dieu comme 
quelques-uns en parlent. 

VIII. Théotime. — Vous paraissez , Ariste, bien content de 
ce que Théodore v ient de vous dire que les attributs de Dieu 
sont incompréhensibles en toutes manières; mais je crains 
qu'il n'y ait là de l'équivoque : car il me semble que l'on con- 
çoit clairement une étendue immense et qui n'a point de 
bornes. L'esprit ne la comprend pas ou ne la mesure pas, 
cette étendue : je le veux; mais il en connaît clairement la 
nature et les propriétés. Or, qu'est-ce que l'immensité de 
Dieu, sinon une étendue intelligible, infinie, par laquelle non- 
seulement Dieu est partout, mais dans laquelle nous voyons 
des espaces qui n'ont point de bornes? 11 n'est donc pas vrai 
que l'immensité de Dieu soit en tout sens incompréhensible 
à l'esprit humain, puisque nous connaissons fort clairement 
l'étendue intelligible, et si clairement, que c'est en elle et 
par elle que les géomètres découvrent toutes leurs démons- 
trations. 

Ariste. — Il me semble, Théotime, que vous ne prenez pas 
bien la pensée de Théodore. Mais je n'ai pas assez médité 
cette matière : je ne puis bien vous expliquer ce que je ne 
fais qu'entrevoir. Je vous prie, Théodore, de répondre pour 
moi. 

Théodore. — Quoi! Théotime, est-ce que vous confondez 
l'immensité divine avec l'étendue intelligible? Ne voyez-vous 
pas qu'il y a entre ces choses une différence infinie. L'immen- 
sité de Dieu, c'est sa substance même répandue partout , et 
partout tout entière, emplissant tous les lieux sans extension 
locale. Voilà tout ce que je prétends être tout à fait incom- 
préhensible. Mais l'étendue intelligible n'est que la substance 
de Dieu, en tant que représentative des corps, et participante 
par eux avec les limitations ou les imperfections qui leur con- 
viennent , et que représente cette même étendue intelligible, 
qui est leur idée ou leur archétype. Nul esprit fini ne peut 
comprendre l'immensité de Dieu, ni tous ces autres attributs 
ou manières d'être de la Divinité, s'il m'est permis de parler 
ainsi. Ces manières sont toujours infinies en tout sens, tou- 
jours divines, et par conséquent toujours incompréhensibles. 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



171 



Mais l ien n'est plus clair que l'étendue intelligible. Rien n'est 
plus intelligible que les idées des corps, puisque c'est par elles 
que nous connaissons fort distinctement , non la nature de 
Dieu, mais la nature de la matière. Assurément, Théotîme, 
si vous jugez de l'immensité de Dieu sur Fidée de l'étendue, 
vous donnerez à Dieu une étendue corporelle. Vous la ferez 
infinie, cette étendue, immense tant qu'il vous plaira, mais 
vous n'en exclurez pas les imperfections que cette idée repré- 
sente. La substance de Dieu ne sera pas tout entière partout 
où elle est. Jugeant de Dieu sur l'idée des créât tires, et de la 
plus vile des créatures, vous corromprez la notion de l'Etre 
infiniment parfait, de l'Etre incompréhensible en toutes ma- 
nières. Prenez donc garde l'un et l'autre aux jugements que 
vous portez sur ce que je vous dis de la Divinité. Car je vous 
avertis, une fois pour toutes, que lorsque je parle de Dieu et de 
ses attributs , si vous comprenez ce que je vous dis, si vous 
en avez une idée claire et proportionnée à la capacité finie de 
votre esprit, ou c'est que je me trompe alors , ou c'est que 
vous n'entendez pas ce que je veux dire ; car tous les 
attributs absolus de la Divinité sont incompréhensibles à l'es- 
prit humain, quoiqu'il puisse clairement comprendre ce qu'il 
v a en Dieu de relatif à des créatures, je veux dire les idées 
intelligibles de tous les ouvrages possibles. 

IX. Théotîme. — Je vois bien, Théodore, que je me trompais, 
en confondant l'étendue intelligible infinie avec l'immensité 
de Dieu. Cette étendue n'est pas la substance divine répandue 
partout , mais c'est elle en tant que représentative des corps, 
et participante par eux, à la manière dont la créature corpo- 
relle peut participer imparfaitement à l'être. Je savais bien 
néanmoins qu'une étendue corporelle infinie , ainsi que 
quelques-uns conçoivent l'univers, qu'ils composent d'un 
nombre infini de tourbillons, n'aurait encore rien de divin; 
car Dieu n'est pas l'infini en étendue, c'est l'Infini tout court, 
c'est l'Etre sans restriction. Or, c'est une propriété de l'infini 
qui est incompréhensible à l'esprit humain , ainsi que je vous 
l'ai ouï dire souvent, d'être en même temps un et toutes 
choses ; composé , pour ainsi dire , d'une infinité de perfec- 
tions, et tellement simple, que chaque perfection qu'il possède 
renferme toutes les autres sans aucune distinction réelle. 
Certainement cette propriété convient moins à l'univers ma- 
tériel et aux parties dont il est composé 9 qu'à la substance de 



172 



ENTRETIENS 



l'âme, qui , sans aucune composition des parties, peut rece- 
voir en même temps diverses modalités : léger crayon néan- 
moins de la simplicité et de l'université divine. ■ 

Théodore. — Vous avez raison , Théotime. Il n'y a point de 
de substance plus imparfaite , plus éloignée de la Divinité , 
que la matière, fût-elle infinie. Elle répond parfaitement à 
l'étendue intelligible qui est son archétype , mais elle ne 
répond à l'immensité divine que fort imparfaitement; et elle 
ne répond nullement aux autres attributs de l'Etre infiniment 
parfait. 

Ariste. — Ce que vous dites là me fait bien comprendre 
que cet impie dé nos joins, qui faisait son Dieu de l'univers, 
n'en avait point. C'était un véritable athée. Mais je ne sais 
que penser de quantité de bonnes gens qui, faute de philoso- 
pher un peu , ont de la Divinité des sentiments bien indignes. 
Leur Dieu n'est point l'univers, c'est le créateur de l'univers. 
Voilà presque tout ce qu'ils en savent. Ce serait beaucoup , 
s'ils s'en tenaient là, sans corrompre la notion de l'infini. 
Mais en vérité je les plains, quand je pense à l'idée qu'ils se 
forment de l'Etre incompréhensible. Théotime avait bien rai- 
son de me dire que naturellement les hommes humanisent 
toutes choses. Encore s'ils ne faisaient qu'incarner, pour ainsi 
dire, la Divinité, en la revêtant des qualités qui leur appar- 
tiennent, cela serait pardonnable. Mais il y en a qui la dé- 
pouillent de tous les attributs incompréhensibles et de tous 
les caractères essentiels à l'Etre infiniment parfait, si on en 
excepte la puissance ; encore la partagent-ils de telle manière 
avec ce qu'ils appellent la nature, que quoiqu'ils en laissent à 
Dieu la meilleure part, ils lui en ôtent tout l'exercice. 

Théotime. — C'est^Ariste, de peur de fatiguer, ou du moins 
d'abaisser la majesté divine par de petits soins, par des actions 
indignes de son application et de sa grandeur; car nous croyons 
naturellement que Dieu doit être content des jugements que 
nous portons de lui, lorsque nous le faisons tel que nous dé- 
viions être nous-mêmes. L'homme est toujours pénétré du 
sentiment intérieur qu'il a de ce qui se passe dans son esprit 
et dans son cœur. 11 ne se peut faire qu'il ne sente confusé- 
ment ce qu'il est et ce qu'il souhaite d'être. Ainsi il se répand 
tout naturellement sur les objets de ses connaissances, et 
mesure sur l'humanité non-seulement tout ce qui l'environne, 
mais même la substance infinie de la Divinité. Il est vrai que 



SUR LA METAPHYSIQUE . 



la notion de l'Etre infiniment parfait est profonde nient gravée 
dans notre esprit. Nons ne sommes jamais sans penser à 
l'Etre. Mais, bien loin de prendre cette notion vaste et im- 
mense de l'Etre sans restriction , pour mesurer par elle la 
Divinité qui se présente à nous sans cesse, nous la regardons, 
cette notion immense, comme une pure fiction de notre 
esprit. C'est, Ai^ste, quel être en général ne frappe point nos 
sens, et que nous jugeons de la réalité et de la solidité des ob- 
jets par la force dont ils nous ébranlent. 

Ariste. — Je comprends bien tout cela, Théotime. C'est 
justement ce que me disait Théodore il y a sept ou huit jours. 
Mon esprit ne trouve point de prise aux idées abstraites que 
vous me proposez. Je n'en suis point sensiblement frappé; 
mais je ne juge pas de là que ce ne sont que de purs fan- 
tomes. Je croîs que ce sont des vérités sublimes auxquelles on 
ne peut atteindre qu'en faisant taire son imagination et ses 
sens, qu'en s'élevant au-dessus de soi. Et je suis bien résolu 
dans la suite de ne plus juger de Dieu par moi-même, ni sur 
les idées qui représentent les créatures, mais uniquement 
par la notion de l'Etre infiniment parfait. Continuez, je vous 
prie, Théodore, de m'interroger et de m'instruire. 

X. Théodore. — Eh bien, continuons. Vous croyez que Dieu 
est bon, sage, juste, miséricordieux, patient, sévère? 

Ariste. — Doucement. Ces termes sont bien communs, je 
m'en défie. Je crois que Dieu est sage, bou, juste, clément, et 
qu'il a toutes les autres qualités que l'Ecriture lui attribue; 
mais je ne sais si tous ceux qui prononcent ces mots con- 
çoivent les mêmes choses L'Etre infiniment parfait est bon, 
juste, miséricordieux ! Cela me paraît obscur. Définissez moi 
ces termes. 

Théodore. — Oh ! oh ! Ariste, vous appréhendez la surprise. 
Vous faites bien. Quand on philosophe sur des matières déli- 
cates et sublimes, les équivoques sont à craindre, et les termes 
les plus communs n'en sont pas les plus exempts. 11 faudrait 
donc définir ces mots, mais cela n'est pas si tacile. Répondez- 
moi auparavant à ce qui peut servir à les éelaireir. Pensez - 
vous que Dieu connaisse et qu'il veuille ? 

Ariste. — Pour cela, oui. Je ne doute nullement que Dieu 
ne connaisse et qu'il ne veuille. 

Théodore. — D'où vient que vous n'eu doutez pas? Est-ce 
à cause que vous connaissez et que nous voulez vous -même? 



174 



KNTJ6EZ1EKS 



Ariste. — Non, Théodore. C'est que je sais que connaître 
et vouloir sont des perfections ; car, quoique je sente que je 
souffre, que je doute, je suis certain que Dieu ne sent et ne 
doule pas. Et quand je dis que Dieu connaît et qu'il veut, je 
ne prétends pas que ce soit comme les hommes. Je prétends 
seulement en général que Dieu veut et connaît,et je vous laisse 
à vous et à Théotime à en expliquer la manière. 

Théodore. — Comment, la manière? Toutes les manières 
divines sont incompréhensibles. Nous ne savons pas comment 
nous connaissons nous-mêmes, ni comment nous voulons ; 
car n'ayant point d'idée claire de notre âme, nous ne pouvons 
lien comprendre clairement dans ses propres modalités. A 
plus forte raison nous ne vous expliquerons pas exactement 
la manière dont Dieu connaît et dont il veut. Néanmoins 
consultez la notion de l'Etre infiniment parfait. Voyez si je la 
suis, car je vous dis hardiment que Dieu est à lui-même sa 
propre lumière; qu'il découvre dans sa substance les essences 
de tous les êtres et toutes leurs modalités possibles, et dans 
ses décrets leur existence et toutes leurs modalités actuelles. 

Ariste. — Urne semble que vous ne vous hasardez pas 
beaucoup 

XI. Théodore. — Je ne le prétends pas aussi. Mais, puisque 
vous recevez ce principe , tirons-en des conséquences. Dieu 
connaît en lui tout ce qu'il connaît. Donc toutes les vérités 
sont en Dieu, puisque, étant infiniment parfait, il n'y en a 
aucune qui échappe à ses connaissances. Donc sa substance 
renferme tous les rapports intelligibles ; car les vérités ne sont 
que des rapports réels, et les faussetés des rapports imagi- 
naires. Donc Dieu n'est pas seulement sage, mais la sagesse ; 
non-seulement savant, mais la science ; non-seulement éclairé, 
mais la lumière qui l'éclairé, lui et même toutes les intelli- 
gences : car c'est dans sa propre lumière que vous voyez ce 
que je vois, et qu'il voit lui même ce que nous voyons tous 
deux. Je vois que tous les diamètres d'un cercle sont égaux. 
Je suis certain que Dieu lui même le voit, et que tous les 
esprits, ou le voient actuellement, ou le peuvent voir. Oui, je 
suis certain que Dieu voit précisément la même chose que je 
vois, la même vérité, le même rapport que j'aperçois mainte- 
nant entre 2 et 2, et 4. Or Dieu ne voit rien que dans sa sub- 
stance. Donc cette même vérité que je vois, c'est en lui que je 
la vois. Vous savez tout cela, Ariste, et vous en êtes déjà 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



175 



demeuré d'accord. Mais ces principes s'échappent facilement; 
et ils sont d'ailleurs de si grande importance, que ce n'est pas 
perdre son temps que de les rappeler dans son esprit et se les 
rendre familiers. 

Ariste. — Voilà donc une des grandes différences qu'il y a 
entre la manière dont Dieu connaît et celle dont nous con 
naissons. Dieu connaît en lui-même toutes choses, et nous rie 
connaissons rien en nous; nous ne connaissons rien que dans 
une substance qui n'est point à nous. Dieu est sage par sa 
propre sagesse; mais nous ne devenons sages que par l'union 
que nous avons avec la sagesse éternelle, immuable, néces- 
saire, commune à toutes les intelligences : car il est bien clair 
qu'un esprit aussi limité que le nôtre ne peut pas trouver 
dans sa propre substance les idées ou les archétypes de tous 
les êtres possibles et de leurs rapports infinis. Mais, de plus, je 
suis certain que les hommes, les anges et Dieu même voient 
les mêmes vérités que je vois, qu'il ne m'est pas possible 
de douter que c'est la même lumière qui éclaire tous les 
esprits. 

XII. Théotime.— Assurément, Ariste, si Dieu voit précisé- 
ment ce que nous voyons, quand nous pensons que deux fois 
deux font quatre, c'est en Dieu seul que nous voyons cette 
vérité, car Dieu ne la voit que dans sa sagesse. 11 ne voit 
même que nous y pensons actuellement que dans ses décrets 
et dans son éternité, car il ne tire point ses connaissances de 
ce qui se passe actuellement dans ses créatures. Mais ne 
pourrait-on point dire que les esprits ne voient point les 
mêmes vérités, mais des mérités semblables? Dieu voit que 
2 fois 2 font 4. Vous le voyez; je le vois. Voilà trois vérités 
semblables, et non point une seule et unique vérité. 

Ariste. — Voilà trois perceptions semblables d'une seule et 
même vérité; mais comment trois vérités semblables? Et qui 
vous a dit qu'elles sont semblables? A vez-vous comparé vos 
idées avec les miennes et avec celles de Dieu, pour en recon- 
naître clairement la ressemblance? Qui vous a dit que de- 
main, que dans tous les siècles, vous verrez comme aujour- 
d'hui que 2 fois 2 font 4 ? Qui vous a dit que Dieu même ne 
peut faire d'esprits capables de voir clairement que 2 fois 2 
ne soient pas 4 ? Assurément, c'est q'ÎTe vous voyez la même 
vérité que je vois; mais par une perception qui n'est pas la 
mienne, quoique peut-être semblable à la mienne. Vous voyez 



176 



ENTRETIENS 



une vérité commune à tous les esprits, mais par une percep- 
tion qui vous appartient à vous seul; car nos perception s, nos 
sentiments, toutes nos modalités sont particulières. Vous 
voyez une vérité immuable, nécessaire, éternelle; car vous 
êtes si certain de l'immutabili lé de vos idées, que vous ne 
craignez point de les voir demain toutes changées. Comme 
vous savez qu'elles sont avant vous, aussi êtes- vous. bien as- 
suré qu'elles ne se dissiperont jamais. Or, si vos idées sont 
éternelles et immuables, il est évident qu'elles ne peuvent se 
trouver que dans la substance éternelle et immuable de la 
Divinité. Cela ne se peut contester. C'est eu Dieu seul que 
nous voyons la vérité. C'est en lui seul que se trouve la lu- 
mière qui l'éclairé, lui et toutes les intelligences. Il est sage 
par sa propre sagesse, et nous ne le pouvons être que par 
l'union que nous avons avec lui. Ne disputons point de ces 
principes. Ils sont évidents, ce me semble, et le fondement de 
la certitude que nous trouvons dans les sciences. 

Théotime.— • J'ai bien de la joie, Ariste, de voir que vous 
êtes convaincu, non-seulement que la puissance de Dieu est 
la cause efficace de nos connaissances, car je pense que vous 
n'en doutez pas, mais encore que sa sagesse en est la cause 
formelle, qui nous éclaire immédiatement, et sans l'entremise 
d'aucune créature. Je vois bien que ihéodore nous a entre- 
tenu sur cette matière. Je lui dois aussi ce que vous tenez de 
lui et qu'il dit tenir de saint Augustin. 

Théodore. — Nous convenons donc tous que Dieu est infini- 
ment sage, et cela essentiellement et par lui-même, par la 
nécessité de son être; que les hommes ne peuvent être sages 
que par la lumière de la sagesse divine; que cette lumière leur 
est communiquée en conséquence de leur attention, quiestla 
cause occasionnelle qui détermine l'efficace des lois générales 
de l'union de leur esprit avec la raison universelle, ainsi que 
nous expliquerons dans la suite. Prouvons maintenant que 
Dieu est juste. 

XIII. Dieu renferme dans la simplicité de son être les idées 
•de toutes choses et leurs rapports infinis, généralement toutes 
les vérités. Or on peut distinguer en Dieu deux sortes de véri- 
tés ou de rapports, des rapports de grandeur et des rapports 
de perfection, des vérités spéculatives et des vérités pratiques, 
des rapports qui n'excitent par leur évidence que des juge- 
ments, et d'autres rapports qui excitent encore des mouvc- 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



177 



ments.Cc n'est pas néanmoins que les rapports de perfection 
puissent être clairement connus, s'ils ne s'expriment par des 
rapports de grandeur. Mais il ne faut pas nous arrêter à cela. 
Deux fois deux font quatre : c'est un rapport d'égalité en gran- 
deur; c/est une vérité spéculative qui n'excite point de mou- 
vement dans l'àme, ni amour, ni haine, ni estime, ni mé- 
pris, etc. L'homme vant mieux que la bête : c'est un rapport 
d'inégalité en perfection qui exige non-seulement que l'es- 
prit s'y rende, mais que l'amour et l'estime se règlent par la 
connaissance de ce rapport ou de cette vérité. Prenez donc 
garde. 

Dieu renferme en lui tous les rapports de perfection Or il 
connaît et il aime tout ce qu'il renferme dans la simplicité de 
son être. Donc il estime et il aime toutes choses à proportion 
qu'elles sont aimables et estimables. Il aime invinciblement 
l'ordre immuable, qui ne consiste et ne peut consister que 
dans les rapports de perfection qui sont entre ses attributs et 
entre les idées qu'il renferme dans sa substance. I! est donc 
juste essentiellement et . par lui-même. 11 ne peut pécher, 
puisque, s'aimant invinciblement, il ne peut qu'il ne rende 
justice à ses divines perfections, à tout ce qu'il est , à tout ce 
qu'il renferme. Il ne peut même vouloir positivement et di- 
rectement produire quelque dérèglement dans son ouvrage, 
parce qu'il estime toutes les créatures selon la proportion de 
la perfection de leurs archétypes. Par exemple, il ne peut sans 
raison vouloir que l'esprit soit soumis au corps; et si cela se 
trouve, c'est que maintenant l'homme n'est point tel que 
Dieu l'a fait. Il ne peut favoriser l'injustice; et si cela est, c'est 
que l'uniformité de sa conduite ne doit pas dépendre de l'ir- 
régularité de la nôtre. Le temps de sa vengeance viendra. Il 
ne peut vouloir ce qui corrompt son ouvrage; et s'il s'y trouve 
des monstres qui le défigurent, c'est qu'il rend plus d'hon- 
neur à ses attributs par la simplicité et la généralité de ses 
Noies, que par l'exemption des défauts qu'il permet dans l'uni- 
vers, ou qu'il y produit en conséquence des lois générales 
qu'il a établies pour de meilleurs effets que la génération des 
monstres, comme nous l'expliquerons dans la suite. Ainsi 
Dieu est juste en lui-même, juste dans ses voies, juste essen- 
tiellement, parce que ses volontés sont nécessairement con- 
formes à l'ordre immuable de la justice qu'il se doit à lui- 
inèrne e( à ses divines perfections. 



i 7 S 



ENTRETIENS 



Mais l'homme n'est point juste par lui-même; car l'ordre 
immuable de la justice , qui comprend tous les rapports de 
perfection de tous les êtres possibles et de toutes leurs quali- 
tés, ne se trouvant qu'en Dieu, et nullement dans nos propres 
modalités, quand l'homme s'aimerait par un mouvement dont 
il serait lui-même la cause, bien loin que son amour-propre 
pût le rendre juste, il le corromprait infiniment plus que 
l'amour-propre du plus scélérat des hommes; car il n'y eut 
jamais d'âme assez noire, et possédée d'un amour-propre si 
déréglé, que la beauté de Tordre immuable ne Tait pu frapper 
en certaines occasions. Nous ne sommes donc parfaitement 
justes que lorsque, voyant en Dieu ce que Dieu y voit lui- 
même, nous en jugeons comme lui, nous estimons et nous 
aimons ce qu'il aime et ce qu'il estime. Ainsi, bien loin que 
nous soyons justes par nous-mêmes, nous ne serons parfaite- 
ment tels que lorsque, délivrés de ce corps qui trouble toutes 
nos idées, nous verrons sans obscurité la loi éternelle, sur la- 
quelle nous réglerons exactement tous les jugements et tous 
les mouvements de notre cœur. Ce n'est pas qu'on ne puisse 
dire que ceux qui ont la charité sont justes véritablement, 
quoiqu'ils forment souvent des jugements fort injustes. Ils 
sont justes dans la disposition de leur cœur; mais ils ne sont 
pas justes en toute rigueur, parce qu'ils ne connaissent pas 
exactement tous les rapports de perfection qui doivent régler 
leur estime et leur amour. 

XIV. Aeuste. — Je comprends, Théodore, par ce que vous 
me dîtes là, que la justice aussi bien que la vérité habitent, 
pour ainsi dire, éternellement dans une nature immuable. 
Le juste et Tinjuste, aussi bien que le vrai et le faux, ne sont 
point des inventions de l'esprit humain, ainsi que prétendent 
certains esprits corrompus. Les hommes, disent-ils, se sont 
fait des lois pour leur mutuelle conservation. C'est sur Ta- 
mour-propre qu'ils les ont fondées. Ils sont convenus entre 
eux, et par là ils se sont obligés; car celui qui manque à la 
convention se trouvant plus faible que le reste des contrac- 
tants, il se trouve parmi des ennemis qui satisfont à leur 
amour propre en le punissant. Ainsi, par amour-propre, il 
doit observer les lois du pays où il vit : non parce qu'elles sont 
justes en elles-mêmes, car delà Teau, disent-ils, on en observe 
de toutes contraires; mais parce qu'en s'y soumettant on n'a 
rien à craindre de ceux qui sont les plus forts. Selon eux, 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



*79 



tout est naturellement permis à tous les hommes. Chaque 
particulier a droit à tout; et si je cède de mon droit, c'est que 
la force des concurrents m'y oblige. Ainsi l'amour-propre est 
la règle de mes actions. Ma loi c'est une puissance étrangère; 
et si j'étais le plus fort, je rentrerais naturellement dans tous 
mes droits. Peut-on rien dire de plus insensé? La force a dé- 
féré au lion l'empire sur les autres brutes ; et j'avoue que 
c'est souvent par elle que les hommes l'usurpent les uns sur 
les autres. Mais de croire que cela soit permis, et que le plus 
fort ait droit h tout, sans qu'il puisse jamais commettre au- 
. cune injustice, c'est assurément se ranger parmi les animaux, 
et faire de la société humaine une assemblée de bêtes brutes. 
Oui, Théodore, je conviens que l'ordre immuable de la justice 
est une loi dont Dieu même ne se dispense jamais, et sur la- 
quelle il me semble que tous les esprits doivent régler leur 
conduite. Dieu est juste essentiellement et par la nécessité de 
son être. Mais voyons un peu s'il est bon, miséricordieux, 
patient; car il me semble que tout cela ne peut guère s'accor- 
der avec la sévérité de sa justice. 

XV. Théodore. — Vous avez raison , Àriste. Dieu n'est ni 
bon, ni miséricordieux , ni patient selon les idées vulgaires. 
Ces attributs, tels qu'on les conçoit ordinairement sont indi- 
gnes de l'Etre infiniment parfait. Mais Dieu possède ces 
qualités dans le sens que la raison nous l'apprend, et que 
l'Ecriture, qui ne peut se contredire, nous le fait croire. 
Pour expliquer cela plus distinctement, voyons d'abord si 
Dieu est essentiellement juste en ce sens qu'il récompense 
nécessairement les bonnes œuvres, et qu'il punit indispensa - 
blement tout ce qui l'offense, ou qui blesse, pour ainsi dire, 
ses attributs. 

Ariste. — Je conçois bien, Théodore, que si les créatures 
sont capables d'offenser Dieu, il ne manquera pas de s'en 
venger, lui qui s'aime par la nécessité de son être. Mais que 
Dieu puisse en être offensé , c'est ce qui ne me paraît pas 
concevable. Et si cela était possible , comme il s'aime néces- 
sairement, il n'aurait jamais donné l'être, ou du moins cette 
liberté ou cette puissance, à des créatures capables de lui ré- 
sister. Est-ce que cela n'est pas évident? 

Théodore. — Vous me proposez, Ariste, une difficulté qui 
s'éclaircira bientôt. Suivez-moi, je vous prie, sans me préve- 
nir. N'est-il pas clair par ce que je viens de vous dire que 



ENTRETIENS 



Tor dre immuable est la loi de Dieu , la règle inviolable de ses 
volontés, et qu'il ne peut s'empêcher d'aimer les choses à pro- 
portion qu'elles sont aimables? 

Ariste. — C'est ce que vous venez de démontrer. 

Théodore. — Donc Dieu ne peut pas vouloir que ses créa- 
tures n'aiment pas selon ce même ordre immuable. 11 ne peut 
les dispenser de suivre cette loi. 11 ne peut pas vouloir que 
nous aimions davantage ce qui mérite le moins d'être aimé. 
Quoi ! vous hésitez? Est-ce que cela ne vous paraît pas cer- 
tain? 

Ariste. — ^ J'y trouve de la difficulté. Je suis convaincu, 
par une espèce de sentiment intérieur, que Dieu ne peut pas 
vouloir qu'on aime et qu'on estime davantage ce qui mérite 
le moins d'être aimé et d'être estimé ; mais je ne le vois pas 
bien clairement. Car que fait à Dieu notre amour et notre 
estime? Rien du tout. Nous voulons peut-être qu'on nous es- 
time, nous, et qu'on nous aime, parce que nous avons tous 
besoin les uns des autres. Mais Dieu est si au-dessus de ses 
créatures, qu'apparemment il ne prend aucun intérêt dans les 
jugements que nous portons de lui et de ses ouvrages. Cela a 
du moins quelque vraisemblance. 

Théodore. — Cela n'en a que trop pour des esprits corrom- 
pus. 11 est vrai, Ariste,, que Dieu ne craint et n'espère rien de 
nos jugements, il est indépendant ; il se suffit abondamment à 
lui-même. Cependant il prend nécessairement intérêt dans 
nos jugements et dans les mouvements de notre cœur. En 
voici la preuve. C'est que les esprits n'ont une volonté, ou ne 
sont capables de vouloir ou d'aimer qu'à cause du mouvement 
naturel et invincible que Dieu leur imprime sans cesse pour 
le bien Or Dieu n'agit en nous que parce qu'il veut agir; et 
il ne peut vouloir agir que par sa volonté, que par l'amour 
qu'il se porte à lui même et à ses divines perfections. Et c'est 
l'ordre de ces divines perfections qui est proprement sa loi, 
puisqu'il est juste essentiellement et par la nécessité de son 
être, ainsi que je viens de vous le prouver. 11 ne peut donc pas 
vouloir que notre amour, qui n'est que l'effet du sien, soit 
contraire au sien, tende où le sien ne tend pas. Il ne peut pas 
vouloir que nous aimions davantage ce qui est le moins aima- 
ble. 11 veut nécessairement que l'ordre immuable, qui est sa 
loi naturelle, soit aussi la nôtre. 11 ne peut ni s'en dispenser, 
ni nous en dispenser. Et puisqu'il nous a faits tels que nous 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



1 Si 



pouvons suivre ou ne suivre pas cette loi naturelle et indis- 
pensable, il faut que nous soyons tels que nous puissions être 
ou punis ou récompensés. Oui, Ariste, si nous sommes libres, 
c'est une conséquence que nous pouvons être heureux ou 
malheureux; et si nous sommes capables de bonheur ou de 
malheur, c est une preuve certaine que nous sommes libres. 
Un homme dont le cœur est déréglé par le mauvais usage de 
sa liberté rentre dans l'ordre de la justice que Dieu doit à ses 
divines perfections, si ce pécheur est malheureux à proportion 
de ses désordres. Or Dieu aime Tordre invinciblement ; donc 
il punit indispensablement ce qui le blesse. Ce n'est pas que 
le pécheur offense Dieu, dans le sens qu'un homme en offense 
un autre, ni que Dieu le punisse par le plaisir qu'il trouve 
dans la vengeance; mais c'est que Dieu ne peut qu'il n'agisse 
selon ce qu'il est. selon que l'exige Tordre immuable des rap- 
ports nécessaires de tout ce qu'il renferme, dont la disposition 
des parties de l'univers doit porter le caractère. Ainsi Dieu 
n'est point indifférent à l'égard de la punition de nos désor- 
dres. 11 n'est ni clément, ni miséricordieux, ni bon selon les 
idées vulgaires, puisqu'il est juste essentiellement, et par 
l'amour naturel et nécessaire qu'il porte à ses divines perfec- 
tions. 11 peut différer la récompense et la peine, selon que 
Texigeou le permet Tordre de sa providence, qui Toblige à 
suivre ordinairement les lois générales qu'il a établies pour 
gouverner le monde d'une manière qui porte le caractère de 
ses attributs. Mais il ne peut se dispenser de rendre tôt ou tard 
aux hommes selon leurs œuvres. Dieu est bon aux bons, mé- 
chant, pour ainsi dire, aux. méchants, comme le dit l'Ecri- 
ture : « Gum electo electus eris, et cum perverso perverteris. » 
11 est clément et miséricordieux , mais c'est en son fils et par 
son fils : « Sic enim Deus dilexit mundum, ut tilium suum 
» unigenitum daret, ut omnisqui crédit in eum non pereat, 
» sed habeat vitam aeternam. » 11 est bon aux pécheurs, en 
ce sens qu'il leur donne par Jésus-Christ les grâces néces- 
saires pour changer la méchante disposition de leur cœur, afin 
qu'ils cessent cTètre pécheurs, qu'ils fassent de bonnes œuvres, 
et qu'étant devenus bons et justes, il puisse être bon à leur 
égard, leur pardonner leurs péchés en vue des satisfactions de 
Jésus-Christ, et couronner ses propres dons, ou les mérites 
qu'ils auront acquis par lebon usage de sa grâce. Mais Dieu est 
toujours sévère, toujours observateurexact des lois éternelles, 
i. 16 



182 



ENTRETIENS 



toujours agissant selon ce qu'il est, selon ce qu'exigent ses 
propres attributs, ou cet ordre immuable des rapports néces- 
saires des perfections divines que renferme la substance qu'il 
aime invinciblement et par la nécessité de son être. Tout cela, 
Ariste, est conforme à l'Ecriture, aussi bien qu'à la notion 
qu'ont tous les hommes de l'Etre infiniment parfait; quoique 
cela ne s'accorde nullement avec les idées grossières de ces 
pécheurs slupides et endurcis, qui veulent un Dieu humai- 
nement débonnaire et indulgent, ou un Dieu qui ne se mêle 
point de nos affaires et qui soit indifférent sur la vie que nous 
menons. 

Ariste. — Je ne crois pas qu'on puisse douter de ces vé- 
rités. 

Théodore. — Pensez-y bien, Ariste, afin d'en demeurer 
convaincu, non-seulement par une espèce de sentiment inté- 
rieur, par lequel Dieu en persuade intérieurement tous ceux 
dont le cœur n'est point endurci et entièrement corrompu, 
mais encore par une évidence telle que vous puissiez le démon- 
trer à ces rares génies qui croient avoir trouvé dans l'amour- 
propre les vrais principes de la morale naturelle. 

NEUVIÈME ENTRETIEN. 

Que Dieu agit toujours selon ce qu'il est ; qu'il a tout fait pour sa gloire en 
Jésus-Christ, et qu'il n'a point formé ses desseins sans avoir égard aux voies 
de les exécuter. 

L Théodore. — Que pensez-vous aujourd'hui, Ariste, de ce 
que nous dîmes hier? Avez-vous bien contemplé la notion de 
l'Infini, de l'Etre sans restriction, de l'Etre infiniment par- 
fait; et pouvez-vous maintenant l'envisager toute pure, sans 
la revêtir des idées des créatures, sans l'incarner, pour ainsi 
dire, sans la limiter, sans la corrompre, pour l'accommoder à 
la faiblesse de l'esprit humain? 

Ariste. — Ah! Théodore, qu'il est difficile de séparer de la 
notion de l'être les idées de tels et tels êtres ! Qu'il est difficile 
de ne rien attribuer à Dieu de ce qu'on sent en soi-même ! Nous 
humanisons à tous moments la Divinité; noirs limitons natu- 
rellement l'infini. C'est que l'esprit veut comprendre ce qui 
est incompréhensible; il veut voir le Dieu invisible. Il le 
cherche dans les idées des créatures; il s'arrête à ses propres 
sentiments qui le touchent et qui le pénètrent. Mais que tout 
cela est éloigné de représenter la Divinité! et que ceux qui 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



183 



jugent des perfections divines par le sentiment intérieur de 
ce qui se passe en eux portent des jugements étranges des 
attributs de Dieu et de sa providence adorable ! J'entrevois ce 
que je vous dis ; mais je ne le vois pas encore assez bien pour 
m'en expliquer. 

Théodore. — Vous avez médité , Ariste. Je le sens bien par 
votre réponse. Vous comprenez que pour juger solidement 
des attributs divins et des règles de la Providence, il faut 
écarter sans cesse de la notion de- l'être les idées de tels et 
tels êtres , et ne consulter jamais ses propres sentiments inté- 
rieurs. Cela suffit. Continuons notre route et prenons garde 
tous trois que nous ne donnions dans ce dangereux écueil de 
juger del'intini par quelque chose de fini. 

Ariste. — Nous y donnerons assurément, Théodore, car- 
tous les courants nous y portent. Je Fai bien éprouvé depuis 
hier. 

Théodore. — Je le crois. Ariste. Mais peut-être n'y ferons- 
nous pas naufrage. Du moins n'y donnons pas inconsidéré- 
ment comme le commun des hommes. J'espère que nous 
éviterons par notre vigilance mutuelle un bon nombre d'er- 
reurs dangereuses, dans lesquelles on se précipite aveuglé- 
ment. Ne flattons point, Ariste, notre paresse mutuelle. 
Courage ! notre maître commun , qui est l'auteur de notre 
foi, nous en donnera quelque intelligence, si nous savons 
l'interroger avec une attention sérieuse , et avec le respect 
et la soumission qui est due à sa parole et à l'autorité infail- 
lible de son Église. Commençons donc. 

II. Hier, Ariste, vous demeurâtes d'accord que Dieu con- 
naissait et qu'il voulait, non parce que nous connaissons et 
nous voulons , mais parce que connaître et vouloir sont de 
véritables perfections. Qu'en pensez-vous maintenant? Je pré- 
tends aujourd'hui considérer la Divinité dans ses voies, et 
comme sortant, pour ainsi dire, hors d'elle-même , comme 
prenant le dessein de se répandre au dehors dans la produc- 
tion de ses créatures. Ainsi il faut bien s'assurer que Dieu 
connaît et qu'il veut, puisque sans cela il est impossible de 
comprendre qu'il puisse rien produire au dehors. Car com- 
ment agirait-il sagement sans connaissance? Comment for- 
merait-il l'univers sans le vouloir? Croyez-vous donc, Ariste, 
que celui qui se suffit à lui-même soit capable de former 
quelque désir? 



ENTRETIENS 



Ariste. — Vous m'interrogez de manière que vous faites 
toujours naître en moi de nouveaux doutes. Je vois bien que 
c'est que vous ne voulez pas me surprendre, ni laisser der- 
rière nous quelque retraite aux préjugés. Eh bien donc, 
Théodore, je ne doute nullement que Dieu ne connaisse; 
mais je doute qu'il puisse jamais rien vouloir et qu'il ait 
jamais rien voulu ; car que pourrait-il vouloir , lui qui se suf- 
fit pleinement à lui-même? Nous voulons, nous autres, mais 
c'est une marque certaine de notre indigence. N'ayant pas ce 
qu'il nous faut, nous le désirons. Mais l'Être infiniment par- 
fait ne peut rien vouloir, rien désirer, puisqu'il voit bien que 
rien ne lui manque. 

Théodore. — Oh ! oh ! Ariste , vous me surprenez. Bien ne 
peut rien vouloir. Mais quoi! l'Etre infiniment parfait peut-il 
nous avoir créés malgré lui , ou sans l'avoir bien voulu? Nous 
sommes, Ariste ; ce fait est constant. 

Ariste. — Oui , nous sommes ; mais nous ne sommes point 
faits. Notre nature est éternelle. Nous sommes une émana- 
tion nécessaire de la Divinité. Nous en faisons partie. L'Être 
infiniment parfait, c'est l'univers, c'est l'assemblage de tout 
ce qui est. 

Théodore. — Encore ! 

Ariste. — Ne pensez pas, Théodore, que je sois assez inr* 
pie et assez insensé pour donner dans ces rêveries. Mais je 
suis bien aise que vous m'appreniez à les réfuter; car j'ai ouï 
dire qu'il y a des esprits assez corrompus pour s'en laisser 
charmer. 

Théodore. — Je ne sais, Ariste, si tout ce qu'on dit main- 
tenant de certaines gens est bien sûr, et si même ces anciens 
philosophes qui ont imaginé l'opinion que vous proposez 
l'ont jamais crue véritable : car, quoiqu'il y ait peu d'extrava- 
gances dont les hommes ne soient capables , je croirais volon- 
tiers que ceux qui produisent de semblables chimères n'en 
sont guère persuadés ; car enfin l'auteur qui a renouvelé cette 
impiété convient que Dieu est l'être infiniment parfait. Et 
cela étant, comment aurait-il pu croire que tous les êtres 
créés ne sont que des parties ou des modifications de la Divi- 
nité ? Est-ce une perfection que d'être injuste dans ses par- 
ties, malheureux dans ses modifications , ignorant, insensé, 
impie ? 11 y a plus de pécheurs que de gens de bien , plus d'i- 
dolâtres que de fidèles : quel désordre , quel combat entre la 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



185 



Divinité et ses parties! Quel monstre, Ariste, quelle épou- 
vantable et ridicule chimère ! Un Dieu nécessairement haï , 
blasphémé , méprisé, ou du moins ignoré par la meilleure 
partie de ce qu'il est : car combien peu de gens s'avisent de 
reconnaître une telle Divinité ? un Dieu nécessairement ou 
malheureux, ou insensible dans le plus grand nombre de ses 
parties ou de ses modifications; un Dieu se punissante ou se 
vengeant de soi-même ; en un mot , un Etre infiniment par- 
fait, composé néanmoins de tous les désordres de l'univers: 
quelle notion plus remplie de contradictions visibles! Assuré- 
ment , s'il y a des gens capables de se forger un Dieu sur une 
idée si monstrueuse, ou c'est qu'ils n'en veulent point voir., 
ou bien ce sont des esprits nés pour chercher dans l'idée du 
cercle toutes les propriétés des triangles. Croyez-moi. Ariste, 
jamais homme de bon sens n'a été bien persuadé de cette folie, 
quoique plusieurs personnes l'aient soutenue, comme en étant 
bien persuadés; car l'amour-propre est si bizarre , qu'il peut 
bien nous donner des motifs d'en faire confidence' à nos 
compagnons de débauche et de vouloir en paraître bien con- 
vaincus. Mais il est impossible de la croire véritable, pour 
peu qu'on soit capable de raisonner et de craindre de se 
tromper. Ceux qui la soutiennent n'en peuvent être intérieu- 
rement persuadés, si la corruption de leur cœur ne les a tel- 
lement aveuglés, que ce serait perdre le temps que de pré- 
tendre les éclairer. Revenons donc, Ariste. 

III. Nous sommes; ce fait est constant. Dieu est infiniment 
parfait. Donc nous dépendons de lui. Nous ne sommes point 
malgré lui; nous ne sommes que parce qu'il veut que nous 
soyons. Mais comment Dieu peut-il vouloir que nous soyons , 
lui qui n'a nul besoin de nous? Comment un être à qui rien 
ne manque , qui se suffit pleinement à lui-même , peut-il 
vouloir quelque chose? Voilà ce qui fait la difficulté. 

Ariste. — 11 me semble qu'il est facile de la lever; car il n'y 
a qu'à dire que Dieu n'a pas créé le monde pour lui , mais 
pour nous. 

Théodore. — Mais nous, pour qui nous a-t-il créés? 
Ariste. — Pour lui-même. 

Théodore. — La difficulté revient; car Dieu n'a nul besoin 
de nous. 

Ariste. — Disons donc, Théodore, que Dieu ne nous a faits 
que par pure bonté, par pure charité pour nous-mêmes. 

16* 



186 



ENTRETIENS 



Théodore. — JNe disons pas cela, Ariste, du moins sans 
l'expliquer : car il me paraît évident que l'Etre infiniment 
parfait s'aime infiniment , s'aime nécessairement ; que sa vo- 
lonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses di- 
vines perfections ; que le mouvement de son amour ne peut, 
comme en nous, lui venir d'ailleurs, ni par conséquent le 
porter ailleurs ; qu'étant uniquement le principe de son action, 
il faut qu'il en soit la tin ; qu'en Dieu , en un mot , tout autre 
amour que l'amour-propre serait déréglé , ou contraire à l'or- 
dre immuable qu'il renferme et qui est la loi inviolable des 
volontés divines. Nous pouvons dire que Dieu nous a faits par 
pure bonté , en ce sens qu'il nous a faits sans avoir besoin de 
nous. Mais il nous a faits pour lui , car Dieu ne peut vouloir 
que par sa volonté , et sa volonté n'est que l'amour qu'il se 
porte à lui-même. La raison, le motif, la lin de ses décrets 
ne peut se trouver qu'en lui. 

Ariste. — Je sens de la peine à me rendre à vos raisons » 
quoiqu'elles me paraissent évidentes. 

Thèotime. — Ne voyez-vous pas, Ariste, que c'est humaniser 
la Divinité que de chercher hors d'elle le motif et la fin de 
son action? Mais si cette pensée , de faire agir Dieu unique- 
ment par pure bonté pour les hommes , vous charme si fort, 
d'où vient qu'il y aura vingt fois , cent fois plus de réprouvés 
que d'élus ? 

Ariste. — C'est le péché du premier homme. 

Théotime.— -Oui; mais que Dieu n'empêchait-il ce péché si 
funeste à des créatures qu'il fait et qu'il a faites par pure 
bonté ? 

Ariste. — 11 y a eu ses raisons. 

Théotime. — Dieu a donc en lui-même de bonnes raisons de 
tout ce qu'il fait , lesquelles ne s'accordent pas toujours avec 
une certaine idée de bonté et de charité fort agréable à notre 
amour-propre, mais qui est contraire à la loi divine, à cet ordre 
immuable qui renferme toutes les bonnes raisons que Dieu 
peut avoir. 

Ariste. — Mais, Théotime, puisque Dieu se suffit à lui- 
même, pourquoi prendre le dessein de créer ce monde? 

Théotime. — Dieu a ses raisons, sa fin, son motif, tout 
cela en lui-même ; car , avant ses décrets , que pouvait-il y 
avoir qui le déterminât à les former? Gomme Dieu se suffit à 
lui-même, c'est avec une liberté entière qu'il s'est déterminé 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



187 



à créer le inonde ; car, si Dieu avait besoin de ses créatures 9 
comme il s'aime invinciblement , il les produirait nécessaire- 
ment. Oui , Ariste, tout ce qu'on peut légitimement conclure 
de ce que Dieu se suffit à lui-même , c'est que le monde n'est 
pas une émanation nécessaire de la Divinité; ce que la foi nous 
enseigne. Mais de s'imaginer que l'abondance divine puisse 
rendre Dieu impuissant, c'est aller contre un fait constant, et 
priver le Créateur de la gloire qu'il tirera éternellement de ses 
créatures. 

IV. Ariste. — Gomment cela, Théotime? Est-ce que Dieu a 
créé le monde à cause de la gloire qu'il en devait retirer? Si 
cette gloire a été le motif qui a déterminé le Créateur, voilà 
donc quelque chose d'étranger à Dieu qui le détermine à agir. 
D'où vient que Dieu s'est privé de cette gloire pendant une 
éternité ? Mais gloire ! Que voulez-vous dire par ce mot ? Assu- 
rément , Théotime , vous vous engagez là dans un pas dont 
vous aurez de la peine à vous tirer. 

Théotime. — Ce pas est difficile. Mais Théodore , qui le fran- 
chit heureusement, ne m'y laissera pas engagé. 

Ariste. — Quoi , Théodore , Dieu a fait l'univers pour sa 
gloire! Vous approuvez cette pensée si humaine, et si indigne 
de l'Etre infiniment parfait! Prenez , je vous prie, la parole 
au lieu de Théotime : expliquez- vous. 

Théodore. — C'est ici, Ariste , qu'il faut bien de l'attention 
et de la vigilance pour ne pas donner dans l'écueil que vous 
savez. Prenez garde que je n'y échoue. 

Lorsqu'un architecte a fait un édifice commode et d'une 
excellente architecture, il en a une secrète complaisance, parce 
que son ouvrage lui rend témoignage de son habileté dans son 
art. Ainsi on peut dire que la beauté de son ouvrage lui fait 
honneur , parce qu'elle porte le caractère des qualités qu'il 
estime et qu'il aime, et qu'il est bien aise de posséder. Que 
s'il arrive, de plus, que quelqu'un s'arrête pour contempler 
son édifice , et pour en admirer la conduite et les proportions, 
l'architecte en tire une seconde gloire, qui est encore princi- 
palement fondée sur l'amour et l'estime qu'il a des qualités 
qu'il possède , et qu'il serait bien aise de posséder dans un 
degré plus éminent ; car s'il croyait que la qualité d'architecte 
fût indigne de lui, s'il méprisait cet art ou cette science, son 
ouvrage cesserait de lui faire honneur, et ceux qui le loue- 



EÎSTRETIEJV5 



raient de l'avoir construit lui donneraient de la confusion. 

Ariste. 1 - Prenez garde , Théodore : vous allez droit donner 
dans l'écueil. 

Théodore. — Tout ceci, Ariste, n'est qu'une comparaison : 
suivez-moi. 11 est certain que Dieu s'aime nécessairement et 
toutes ses qualités. Or il est évident qu'il ne peut agir que 
selon ce qu'il est. Donc son ouvrage portant le caractère des 
attributs dont il se glorifie , il lui fait honneur. Dieu s'estimant 
et s'aimant invinciblement, il trouve sa gloire , il a de la com- 
plaisance dans un ouvrage qui exprime en quelque manière 
ses excellentes qualités. Voilà donc un des sens selon lequel 
Dieu agit pour sa gloire. Et, comme vous voyez, cette gloire 
ne lui est point étrangère ; car elle n'est fondée que sur l'es- 
time et l'amour qu'il a pour ses propres qualités. Qu'il n'y ait 
point d'intelligences qui admirent son ouvrage , qu'il n'y ait 
que des hommes insensés ou stupides qui n'en découvrent 
point, les merveilles; qu'ils le méprisent, au contraire, cet 
ouvrage admirable, qu'ils le blasphèment, qu'ils le regardent, 
à cause des monstres qui s'y trouvent, comme l'effet néces- 
saire d'une nature aveugle; qu'ils se scandalisent de voir l'in- 
nocence opprimée , et l'injustice sur le trône ; Dieu n'en tire 
pas moins de cette gloire pour laquelle il agit, de cette gloire 
qui a pour principe l'amour et l'estime qu'il a de ses qualités, 
de cette gloire qui le détermine toujours à agir selon ce qu'il 
est, ou d'une manière qui porte le caractère de ses attributs. 
Ainsi, supposé que Dieu veuille agir, il ne peut qu'il n'agisse 
pour sa gloire selon ce premier sens, puisqu'il ne peut qu'il 
n'agisse selon ce qu'il est et par l'amour qu'il se porte à lui- 
même et à ses divines perfections. Mais comme il se suffit à 
lui-même , cette gloire ne peut le déterminer invinciblement 
à vouloir agir; et je crois même que cette seule gloire ne peut 
être un motif suffisant de le faire agir, s'il ne trouve le secret 
de rendre divin son ouvrage, et de le propor tionner à son ac- 
tion qui est divine : car enfin l'univers, quelque grand, quel- 
que parfait qu'il puisse être, tant qu'il sera fini, il sera indi- 
gne de l'action d'un Dieu dont le prix est infini. Dieu ne prendra 
donc pas le dessein de le produire. C'est à mon sens ce qui 
fait la plus grande difficulté. 

V. Ariste. — Pourquoi cela, Théodore? Il est facile de la 
lever, cette difficulté. Faisons le monde infini. Composons-le 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



189 



d'un nombre infini de tourbillons; car pourquoi s'imaginer 
un grand ciel qui environne tous les autres, et au delà duquel 
il n'y ait plus rien? 

Théodore. — Non , Ariste ; laissons à la créature le carac- 
tère qui lui convient, ne lui donnons rien qui approche des 
attributs divins. Mais tâchons néanmoins de tirer l'univers 
de son état profane, et de le rendre, par quelque chose de 
divin , digne de la complaisance divine , digne de l'action 
d'un Dieu dont le prix est infini. 

Ariste. — Comment cela? 

Théodore. — Par l'union d'une personne divine. 

Ariste. — Ah ! Théodore, vous avez toujours recours aux 
vérités de la foi pour vous tirer d'affaire. Ce n'est pas là phi- 
losopher. 

Théodore. — Que voulez-vous , Ariste ; c'est que j'y trouve 
mon compte, et que sans cela je ne puis trouver le dénoû- 
ment de mille et une difficultés. Quoi donc ! est-ce que l'uni- 
vers sanctifié par Jésus-Christ , et subsistant en lui, pour 
ainsi dire, n'est pas plus divin T plus digne de l'action de 
Dieu, que tous vos tourbillons infinis? 

Ariste. — Oui sans doute. Mais, si l'homme n'eût point 
péché, le Verbe ne se serait point incarné. 

Théodore. — Je ne sais, Ariste. Mais quoique l'homme 
n'eût point péché, une personne divine n'aurait pas laissé de 
s'unir à l'univers pour le sanctifier , pour le tirer de son état 
profane, pour le rendre divin, pour lui donner une dignité 
infinie , afin que Dieu , qui ne peut agir que pour sa gloire , 
en reçût une qui répondît parfaitement à son action. Est-ce 
que le Verbe ne peut s'unir à l'ouvrage de Dieu sans s'incar- 
ner? Il s'est fait homme ; mais ne pouvait-il pas se faire ange? 
Il est vrai qu'en se faisant homme il s'unit en même temps 
aux deux substances, esprit et corps, dont l'univers est com- 
posé , et que par cette union il sanctifie toute la nature. C'est 
pour cela que je ne sais point si le péché a été la seule cause 
de l'incarnation du fils de Dieu. Mais Dieu a pu faire à l'ange 
la grâce qu'il a faite à l'homme. Au reste , Dieu a prévu et 
permis le péché. Cela suffit; car c'est une preuve certaine 
que l'univers réparé par Jésus- Christ vaut mieux que le même 
univers dans sa première construction : autrement Dieu n'au- 
rait jamais laissé corrompre son ouvrage. C'est une marque 
assurée que le principal des desseins de Dieu c'est l'incarna- 



190 



ENTRETIENS 



tion de son fils. Voyons donc , Ariste, comment Dieu agit 
pour sa gloire. Justifions cette proposition qui vous a paru si 
commune, et peut-être si vide de sens et si insoutenable. 

VI. Premièrement, Dieu pense à un ouvrage qui , par son 
excellence et par sa beauté, exprime des qualités qu'il aime 
invinciblement, et qu'il est bien aise de posséder. Mais cela 
néanmoins ne lui suffit pas pour prendre le dessein de le 
produire, parce qu'un monde fini, un monde profane n'a- 
yant encore rien de divin, il ne peut avoir de rapport à son 
action qui est divine. Que fait-il? Il le rend divin par l'union 
d'une personne divine. Et parla il le relève infiniment, et 
reçoit de lui, 5 cause principalement de la divinité qu'il lui 
communique, cette première gloire qui se rapporte avec celle 
de cet architecte qui a construit une maison qui lui fait hon- 
neur, parce qu'elle exprime des qualités qu'il se glorifie de 
posséder. Dieu reçoit, dis-je, cette première gloire réchauf- 
fée, pour ainsi dire, d'un éclat infini. Néanmoins Dieu ne 
tire que de lui-même la gloire qu'il reçoit de la sanctification 
de son Eglise, ou de cette maison spirituelle dont nous som- 
mes les pierres vivantes sanctifiées par Jésus-Christ. 

Cet architecte reçoit encore une seconde gloire des specta- 
teurs et des admirateurs de son édifice : et c'est peut-être 
dans la vue de cette espèce de gloire qu'il s'est efforcé de le 
faire le plus magnifique et le plus superbe qu'il a pu. Aussi 
est-ce dans la vue du culte que notre souverain prêtre devait 
établir en l'honneur de la Divinité , que Dieu s'est résolu de 
se faire un temple dans lequel il fût éternellement glorifié. 
Oui, Ariste, viles et méprisables créatures que nous som- 
mes , nous rendons par notre divin chef, et nous rendrons 
éternellement à Dieu des honneurs divins, des honneurs di- 
gnes de la majesté divine, des honneurs que Dieu reçoit et 
qu'il recevra toujours avec plaisir. Nos adorations et nos 
louanges sont en Jésus-Christ des sacrifices de bonne odeur. 
Dieu se plaît dans ces sacrifices spirituels et divins ; et s'il 
s'est repenti d'avoir établi un culte charnel et même d'avoir 
fait l'homme l , il en a juré par lui-même, jamais il ne se 
repentira de l'avoir réparé, de lavoir sanctifié , de nous avoir 
faits ses prêtres sous notre souverain pontife le vrai Melehi- 
sédech 2 . Dieu nous regarde en Jésus-Christ comme des 

« Hebr. 7, 20, 21, 6, 17. 
2 1 Pet. 2, 9. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



4 91 



dieux, comme ses enfants , comme ses héritiers et comme 
les cohéritiers de son fils bien-aimé *. 11 nous a adoptés en ce 
cher fils : c'est par lui qu'il nous donne accès auprès de sa 
majesté suprême; c'est par lui qu'il se complaît dans son ou- 
vrage; c'est par ce secret qu'il a trouvé dans sa sagesse, qu'il 
sort hors de lui-même, s'il est permis de parler ainsi, hors 
de sa sainteté qui le sépare infiniment de toutes les créatures; 
qu'il sort, dis-je, avec une magnificence dont il tire une 
gloire capable de le contenter. L'homme-Dieu le précède par- 
tout dans ses voies, il justifie tous ses desseins, et lui fait 
rendre par ses créatures des honneurs dont il doit être con- 
tent. Jésus-Christ ne paraît que dans la plénitude des temps; 
mais il est avant tous les siècles dans les desseins du Créateur : 
et lorsqu'il naît en Bethléem , c'est alors que voilà Dieu glo- 
rifié; c'est alors que le voilà satisfait de son ouvrage. Tous les 
esprits bienheureux reconnaissent cette vérité, lorsque l'ange 
annonce aux pasteurs la naissance du Sauveur. Gloire à Dieu, 
disent-Us tous d'un commun accord, paix en terre; Dieu se 
complaît dans les hommes*. Oui, assurément, l'incarnation 
du Verbe est le premier et le principal des desseins de Dieu : 
c'est ce qui justifie sa conduite; c'est, si je ne me trompe, le 
seul dénoûment de mille et mille difficultés, de mille et mille 
contradictions apparentes 3 . 

L'homme, Ariste, est pécheur; il n'est point tel que Dieu l'a 
fait. Dieu a donc laissé corrompre son ouvrage. Accordez cela 
avec sa sagesse et avec sa puissance; tirez-vous seulement de 
ce méchant pas sans le secours de Fhomme-Dieu, sans ad- 
mettre de médiateur, sans concevoir que Dieu a eu principa- 
lement en vue l'incarnation de son fils. Je vous en défie avec 
tous les principes de la meilleure philosophie. Pour moL je 
l'avoue, je me trouve court à tous moments^ lorsque je pré- 
tends philosopher sans le secours de la foi : c'est elle qui me 
conduit et qui me soutient dans mes recherches sur les véri- 
tés qui ont quelque rapport à Dieu, comme sont celles de la 
métaphysique; car, pour les vérités mathématiques, celles qui 
mesurent les grandeurs, les nombres, les temps, les mouve- 
ments, tout ce qui ne diffère que parle plus et par le moins, 

1 1 Joan. 5, i, 22, Rom. 8, 16, 17. 

2 Luc. 2. 

3 Traité de la Nature et de la Crâce , premier discours, deuxième et troi- 
iiè me Éclaircissements. 



192 



ENTRETIENS 



je demeure d'accord que la foi ne sert de rien pour les décou- 
vrir, et que l'expérience suffit avec la raison pour se rendre 
savant dans toutes les parties de la physique. 

VII. Ariste. — Je comprends bien, Théodore, ce que vous 
me dites là, et je le trouve assez conforme à la raison; je sens 
même une secrète joie de voir qu'en suivant la foi on s'élève 
à l'intelligence des vérités que saint Paul nous apprend en 
plusieurs endroits de ses admirables Epîtres. Mais il se pré- 
sente à mon esprit deux petites difficultés : la première, c'est 
qu'il semble que Dieu n'a pas été parfaitement libre dans la 
production de son ouvrage, puisqu'il en tireune gloire infinie 
et qui le contente si fort; la seconde, c'est que du moins il ne 
devait pas se priver une éternité de la satisfaction qu'il a de 
se voir si divinement honoré par ses créatures. 

Théodore.— Je vous réponds, Ariste, que l'Etre infiniment 
parfait se suffit pleinement à lui-même, et qu'ainsi il n'aime 
nécessairement que sa propre substance, que ses divines per- 
fections. Cela est évident et suffit pour votre première diffi- 
culté; mais, pour la seconde, prenez garde que Dieu ne doit 
jamais rien faire qui démente ses qualités, et qu'il doit laisser 
aux créatures essentiellement dépendantes toutes les marques 
de leur dépendance. Or le caractère essentiel de la dépen- 
dance, c'est de n'avoir point été. Un monde éternel paraît 
être une émanation nécessaire de la Divinité. 11 faut que Dieu 
marque qu'il se suffit tellement à lui-même, qu'il a pu se 
passer durant une éternité de son ouvrage. 11 en tire par 
Jésus-Christ une gloire qui le contente; mais il ne la recevrait 
pas, cette gloire, si l'incarnation était éternelle, parce que 
cette incarnation blesserait ses attributs, qu'elle doit honorer 
autant que cela est possible. 

Ariste.— Je vous l'avoue, Théodore, il n'y a que l'Etre né- 
cessaire et indépendant qui doive être éternel ; tout ce qui 
n'est pas Dieu doit porter la marque essentielle de sa dépen- 
dance : cela me parait évident. Mais Dieu, sans faire le monde 
éternel, pouvait le créer plus tôt qu'il n'a fait de mille millions 
de siècles. Pourquoi tant retarder un ouvrage dont il tire 
tant de gloire? 

Théodore. — Il ne l'a point retardé, Ariste. Le tôt et le tard 
sont des propriétés du temps qui n'ont nul rapport avec l'é- 
ternité. Si le monde avait été créé mille millions de siècles 
pins tôt qu'il ne l'a été, on pourrait vous faire la même in- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



193 



slance, et la recommencer sans cesse à l'infini. Ainsi Dieu 
n'a point créé trop tard son ouvrage, puisqu'il a fallu qu'une 
éternité le précédât, et que le tôt et le tard de mille millions 
de siècles n'avancent et ne reculent point par rapport à 
l'éternité. 

Ariste. — Je ne sais que vous répondre, Théodore. Je pen- 
serai à ce que vous venez de me dire, que Dieu n'agit que 
pour sa gloire, que pour l'amour qu'il se porte à lui-même; 
car je conçois que ce principe renferme bien des conséquen- 
ces. Mais, Théotime, qu'en pensez-vous? 

Y11I. Théottme.— Ce principe me paraît incontestable; car il 
est évident que l'Etre infiniment parfait ne peut trouver 
qu'en lui-même le motif de ses volontés et les raisons de sa 
conduite. Mais je ne sais, je voudrais bien, ce me semble, que 
Dieu nous aimât un peu davantage, ou qu'il fît quelque chose 
uniquement pour l'amour de nous; car enfin l'Ecriture nous 
apprend que Dieu nous a tant aimés, qu'il nous a donné son 
fils unique. Voilà un grand don, Ariste, et qui semble mar- 
quer un amour un peu plus désintéressé que celui que Théo- 
dore lui attribue. 

Ariste. — Hé bien , Théodore, que dites-vous à cela? 

Théodore. — Que Théotime donne dans recueil, ou plutôt 
qu'il se sent dans le courant qui l'y porte, si ce n'est peut- 
être qu'il veut voir dans quelles dispositions vous êtes. 

Ariste. — - Vous ne répondez pas. 

Théodore. — C'est que je voudrais bien que vous le fissiez 
vous-même; mais, puisque vous voulez vous taire, donnez- 
vous du moins la peine de bien prendre ma pensée. Je crois, 
Ariste, que Dieu nous a tant aimés, qu'il nous a donné son 
fils, ainsi que le dit l'Ecriture ! ; mais je crois aussi ce que 
m'apprend la même Ecriture, qu'il a tant aimé son fils, qu'il 
nous a donnés à lui, et toutes les nations de la terre 2 . Enfin 
je crois encore, à cause de l'Ecriture, que, s'il nous a prédes- 
tinés en son fils, et s'il a choisi son fils pour le premier des 
prédestinés, c'est parce qu'il en voulait faire son pontife, pour 
recevoir de lui, et de nous par lui, les adorations qui lui sont 
dues 3 ; car voici en deux mots l'ordre des choses : Tout est à 
nous n 'His sommes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à Dieu. 

1 Joann. 3. 16. 

2 Ps. 2, 8. 

3 Matth. 28, 18, Fpk. 1. 

I. 17 . 



m 



ENTRETIENS 



OmniOrvestrasunt, dit saint Paul, sive prœsentia, sive futur a; 
vos autem Christi , Christus autem Dei *. C'est que Dieu est 
nécessairement la fin de toutes ses œuvres. 

Concevez distinctement , Ariste , que Dieu aime toutes 
choses à proportion qu'elles sont aimables; que la loi qu'il suit 
inviolablement n'est que l'ordre immuable, que je vous ai 
dit plusieurs fois ne pouvoir consister que dans les rapports 
nécessaires des perfections divines. En un mot, concevez que 
Dieu agit selon ce qu'il est, et vous comprendrez sans peine 
qu'il nous aime si fort, qu'il fait pour nous tout ce qu'il peut 
faire, agissant comme il doit agir; vous comprendrez que Dieu 
aime les natures qu'il a faites tant qu'elles sont telles qu'il les 
a faites; qu'il les aime, dis-je, selon le degré de perfection que 
renferment leurs archétypes, et qu'il les rendra d'autant plus 
heureuses qu'elles l'auront mérité en se conformant à sa loi. 
Vous comprendrez que Dieu d'abord a créé l'homme juste et 
sans aucun défaut, et que, s'il l'a fait libre, c'est qu'il a voulu 
le rendre heureux sans manquer à ce qu'il se doit à lui-même. 
Vous croirez aisément que l'homme devenu pécheur, quoique 
digne de la colère divine, Dieu peut encore l'aimer avec tant 
de charité et de bonté que d'envoyer son fils pour le délivrer 
de ses péchés. Vous ne douterez pas que Dieu chérit telle- 
ment l'homme sanctifié par Jésus-Christ, qu'il lui fait part de 
son héritage et de son éternelle félicité. Mais vous ne com- 
prendrez jamais que Dieu agisse uniquement pour ses créa- 
tures, ou par un mouvement de pure bonté dont le motif ne 
trouve point sa raison dans les attributs divins. Encore un 
coup, Ariste, Dieu peut ne point agir; mais, s'il agit, il ne le 
peut qu'il ne se règle sur lui-même, sur la loi qu'il trouve 
dans sa substance. 11 peut aimer les hommes, mais il ne le 
peut qu'à cause du rapport qu'ils ont avec lui. Il trouve dans 
la beauté que renferme l'archétype de son ouvrage un motif 
de l'exécuter; mais c'est que cette beauté lui fait honneur, 
parce qu'elle exprime des qualités dont il se glorifie et qu'il 
est bien aise de posséder. Ainsi l'amour que Dieu nous porte 
n'est point intéressé en ce sens qu'il ait quelque besoin de 
nous; mais il l'est en ce sens qu'il ne nous aime que par l'a- 
mour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections, 
que nous exprimons par notre nature (c'est la première gloire 



» Cor. ///, 22, 23. 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



495 



que tous les êtres rendent nécessairement à leur auteur) et 
que nous adorons par des jugements et des mouvements qui 
lui sont dus. C'est la seconde gloire que nous donnons à Dieu 
par notre souverain prêtre Notre-Seigneur Jésus-Christ. 

Théotime. — Tout cela, Théodore, me paraît suffisamment 
expliqué. L'Etre infiniment parfait se suffit pleinement à lui- 
même ; c'est un des noms que Dieu se donne dans l'Écriture ; 
et cependant il a tout fait pour lui : Omnia propter semetipsum 
operatus est Dominus*. 11 a tout fait en Jésus-Christ et par 
Jésus-Christ : Omnia per ipsum et in ipso creata sunt 2 ; tout 
pour la gloire qu'il retire de son Eglise en Jésus-Christ : Ipsi 
gloria in Ecclesia et in Christo Jesu in omnes gêner ationes 
sœculi sœculorum* . Les épîtres de saint Paul sont toutes rem- 
plies de ces vérités. C'est là le fondement de notre religion : 
et vous nous avez fait voir qu'il n'y a rien de plus conforme 
à la raison et à la notion la plus exacte de l'Etre infiniment 
parfait. Passons à quelque autre chose. Quand Ariste aura 
bien pensé à tout ceci, j'espère qu'il en demeurera convaincu. 

Ariste. — J'en suis déjà bien persuadé > Théotime ; et il ne 
tient pas à moi que Théodore ne descende un peu plus dans 
le détail qu'il ne fait. 

IX. Théodore. — Tâchons, Ariste, de bien comprendre les 
principes les plus généraux, Car ensuite tout le reste va tout 
seul : tout se développe à l'esprit avec ordre et avec une mer- 
veilleuse clarté. Voyons donc encore, dans la notion de l'Etre 
infiniment parfait, quels peuvent être les desseins de Dieu. 
Je ne prétends pas que nous puissions découvrir le détail; 
mais peut-être en reconnaîtrons-nous ce qu'il y a de plus gé- 
néral, et vous verrez dans la suite que le peu que nous en 
aurons découvert nous sera d'un grand usage. Pensez-vous 
donc que Dieu veuille faire l'ouvrage le plus beau, le plus 
parfait qui se puisse ? 

Ariste. — Oui sans doute; car, plus son ouvrage sera par- 
fait, plus il exprimera les qualités et les perfections dont Dieu 
se glorifie. Cela est évident par tout ce que vous venez de 
nous dire. 

Théodore. — L'univers est donc le plus parfait que Dieu 
puisse faire? Mais quoi! tant de monstres, tant de désordres, 

1 Prov. 16, 4. 

2 Colos. t, 16. 
a Eph. 3, 21. 



196 



ENTRETIENS 



ce grand nombre d'impies, tout cela contribue t-il à la per- 
fection de F uni vers? 

Ariste. — Vous m'embarrassez, Théodore. Dieu veut faire 
un ouvrage le plus parfait qui se puisse ; car, plus il sera par- 
fait, plus il Thonorera. Cela me paraît évident; mais je con- 
çois bien qu'il serait plus accompli, s'il était exempt de mille 
et mille défauts qui le défigurent. Voilà une contradiction qui 
m'arrête tout court. 11 semble que Dieu n'ait pas exécuté son 
dessein, ou qu'il n'ait pas pris le dessein le plus digne de ses 
attributs. 

Théodore. — C'est que a ous n'avez pas encore bien compris 
les principes. Vous n'avez pas assez médité la notion de l'Etre 
infiniment parfait qui les renferme. Vous ne savez pas encore 
faire agir Dieu selon ce qu'il est. 

Thëotime. — Mais , Arisle , ne serait-ce point que les dérè- 
glements de la nature, les monstres et les impies mêmes, 
sont comme les ombres d'un tableau qui donnent de la force 
à l'ouvrage et du relief aux figures ? 

Ariste. — Cette pensée a je ne sais quoi qui plaît à l'imagi- 
nation ; mais l'esprit n'en est point content. Car je comprends 
fort bien que l'univers serait plus parfait, s'il n'y avait rien 
de déréglé dans aucune des parties qui le composent ; et il 
n'y en a presque point, au contraire, où il n'y ait quelque 
défaut. 

Théotime. — C'est donc que Dieu ne veut pas que son ou- 
vrage soit parfait ? 

Ariste. — Ce n'est point cela non plus , car Dieu ne peut 
pas vouloir positivement et directement des irrégularités qui 
défigurent son ouvrage, et qui n'expriment aucune des per- 
fections qu'il possède et dont il se glorifie. Cela me paraît évi- 
dent. Dieu permet le désordre, mais il ne le fait pas, il ne le 
veut pas. 

Théotime. — Dieu permet , je n'entends pas bien ce terme. 
A qui est-ce que Dieu permet de geler les vignes et de ren- 
verser les moissons qu'il a fait croître ? Pourquoi permet-il 
qu'on mette dans son ouvrage des monstres qu'il ne fait et ne 
veut point? Quoi donc! est-ce que l'univers n'est point tel 
que Dieu l'a \oulu ? 

Ariste. — Non; car l'univers n'est point tel que Dieu l'a 
fait. 

Théotime.— Cela peut être véritable à l'égard des désordres 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



197 



qui s'y sont glissés par le mauvais usage de la liberté ; car 
Dieu n'a pas fait les impies , il a permis que les hommes le 
devinssent. Je comprends bien cela, quoique je n'en sache 
pas les raisons. Mais certainement il n'y a que Dieu qui fasse 
les monstres. 

Ariste. — Voilà d'étranges créatures que les monstres, s'ils 
ne font point d'honneur à celui qui leur donne l'être. Savez- 
vous bien, Théotime, pourquoi Dieu, qui couvre aujourd'hui 
de fleurs et de fruits toute la campagne, la ravagera demain 
par la gelée ou par la grêle ? 

Théotime. — C'est que la campagne sera plus belle dans la 
stérilité que dans la fécondité, quoique cela ne nous accom- 
mode pas. Nous jugeons souvent de la beauté des ouvrages 
de Dieu par Futilité que nous en recevons , et nous nous 
trompons. 

Ariste. — Encore vaut-il mieux en juger par leur utilité 
que par leur inutilité. La belle chose qu'un pays désolé parla 
tempête ! 

Théotime.— Fort belle. Un pays habité par des pécheurs doit 
être dans la désolation. 

Ariste. —Si la tempête épargnait les terres des gens de bien, 
vous auriez peut-être raison. Encore serait-il plus à propos 
de refuser la pluie au champ d'un brutal que de faire germer 
et croître son blé pour le moissonner par la grêle. Ce serait 
assurément le plus court; mais de plus c'est souvent le moins 
coupable qui est le plus maltraité. Que de contradictions ap- 
parentes dans la conduite de Dieu ! Théodore m'a déjà donné 
des principes qui dissipent ces contradictions ; mais je les ai 
si mal compris que je ne m'en souviens plus. Si vous ne 
voulez pas, Théotime, me mettre dans le bon chemin, car je 
vois bien que vous vous divertissez de l'embarras où je me 
trouve, laissez parler Théodore. 

Théotime.— Cela est juste. 

X. Théodore. — Vous voyez bien, Ariste, qu'il ne suffit pas 
d'avoir entrevu des principes , il faut les avoir bien compris, 
afin qu'ils se présentent à l'esprit dans le besoin. Ecoutez 
donc, puisque Théotime ne veut pas vous dire ce qu'il sait 
parfaitement bien. 

Vous ne vous trompez point de croire que plus un ouvrage 
est parfait, plus il exprime les perfections de l'ouvrier; et 
qu'il lui fait d'autant plus d'honneur que les perfections qu'il 

17* 



198 



ENTRETIENS 



exprime plaisent davantage à celui qui les possède, et qu'ainsi 
Dieu veut faire son ouvrage le plus parfait qui se puisse. Mais 
vous ne tenez que la moitié du principe, et c'est ce qui vous laisse 
dans Fembarras. Dieu veut que son ouvrage Fhonore : vous 
le comprenez bien. Mais prenez garde, Dieu ne veut pas que 
ses voies le déshonorent. C'est l'autre moitié du principe. 
Dieu veut que sa conduite, aussi bien que son ouvrage, porte 
Je caractère de ses attributs. Non content que l'univers l'ho- 
nore par son excellence et sa beauté , il veut que ses voies le 
glorifient par leur simplicité, leur fécondité, leur universa- 
lité, leur uniformité, par tous les caractères qui expriment 
des qualités qu'il se glorifie de posséder. 

Ainsi, ne vous imaginez pas que Dieu ait voulu absolument 
faire l'ouvrage le plus parfait qui se puisse , mais seulement 
le plus parfait par rapport aux voies les plus dignes de lui ; 
car ce que Dieu veut uniquement , directement , absolument 
dans ses desseins , c'est d'agir toujours le plus divinement 
qu'il se puisse; c'est de faire porter à sa conduite, aussi bien 
qu'à son ouvrage, le caractère de ses attributs; c'est d'agir 
exactement selon ce qu'il est et selon tout ce qu'il est. Dieu a 
vu de toute éternité tous les ouvrages possibles, et toutes les 
voies possibles de produire chacun d'eux ; et comme il n'agit 
que pour sa gloire, que selon ce qu'il est, il s'est déterminé à 
vouloir l'ouvrage qui pouvait être produit et conservé par des 
voies qui, jointes à cet ouvrage, doivent l'honorer davan- 
tage que tout autre ouvrage produit par toute autre voie. 11 
a formé le dessein qui portait davantage le caractère de ses 
attributs, qui exprimait plus exactement les qualités qu'il 
possède et qu'il se glorifie de posséder. Embrassez bien ce 
principe, mon cher Ariste, de peur qu'il ne vous échappe; 
car, de tous les principes , c'est peut-être le plus fécond. 

Encore un coup, ne vous imaginez pas que Dieu forme 
jamais aveuglément de dessein, je veux dire sans l'avoir 
comparé avec les voies nécessaires pour son exécution. C'est 
ainsi qu'agissent les hommes, qui se repentent souvent de. 
leurs résolutions, à cause des difficultés qu'ils y trouvent. 
Rien n'est difficile à Dieu; mais prenez garde, tout n'est pas 
également digne de lui. Ses voies doivent porter le caractère 
de ses attributs, aussi bien que son ouvrage. 11 faut donc que 
Dieu ait égard aux voies aussi bien qu'à l'ouvrage. 11 ne suffit 
pas que son ouvrage l'honore par son excellence, il faut de 



S(iR LA MÉTAPHYSIQUE. 



199 



plus que ses voies le glorifient par leur divinité. Et si un 
monde plus parfait que le nôtre ne pouvait être créé et con- 
servé que par des voies réciproquement moins parfaites, de 
manière que l'expression , pour ainsi dire, que ce nouveau 
monde et ces voies nouvelles donneraient des qualités divines 
serait moindre que celle du nôtre, je ne crains point de Je 
dire, Dieu est trop sage, il aime trop sa gloire, il agit trop 
exactement selon ce qu'il est, pour pouvoir le préférer à l'uni- 
vers qu'il â*créé; car Dieu n'est indifférent dans ses desseins 
que lorsqu'ils sont également sages, également divins, éga- 
lement glorieux pour lui, également dignes de ses attributs, 
que lorsque le rapport composé de la beauté de l'ouvrage et 
de la simplicité des voies est exactement égal. Lorsque ce rap- 
port est inégal , quoique Dieu puisse ne rien faire, à cause 
qu'il se suffit à lui-même, il ne peut choisir et prendre le 
pire. 11 peut ne point agir; mais il ne peut agir inutilement, 
ni multiplier ses voies sans augmenter sa gloire. Sa sagesse 
lui défend de prendre de tous les desseins possibles celui qui 
n'est pas le plus sage. L'amour qu'il se porte à lui-même ne 
lui permet pas de choisir celui qui ne l'honore pas le plus. 

XL Ariste. — Je tiens bien,, Théodore, votre principe. Dieu 
n'agit que selon ce qu'il est, que d'une manière qui porte le 
caractère de ses attributs, que pour la gloire qu'il trouve 
dans le rapport que son ouvrage et ses voies jointes ensemble 
ont avec les perfections qu'il possède, et qu'il se glorifie de 
posséder. C'est la grandeur de ce rapport que Dieu considère 
dans la formation de ses desseins ; car voilà le principe : 
Dieu ne peut agir que selon ce qu'il est, ni vouloir absolu- 
ment et directement que sa gloire. Si les défauts de l'univers 
que nous habitons diminuent ce rapport , la simplicité, la 
fécondité, la sagesse des voies ou des lois que Dieu suit 
l'augmentent avec avantage. Un monde plus parfait, mais 
produit par des voies moins fécondes et moins simples, ne 
porterait pas tant que le nôtre le caractère des attributs divins. 
Voilà pourquoi le monde est rempli d'impies, de mons- 
tres, de désordres de toutes façons. Dieu pourrait convertir 
tous les hommes , empêcher tous les désordres : mais il ne 
doit pas pour cela troubler la simplicité et l'uniformité de sa 
conduite, car il doit l'honorer par la sagesse de ses voies, 
aussi bien que par la perfection de ses créatures. 11 ne permet 
point les monstres ; c'est lui qui les fait. Mais il ne les fait 



200 



ENTRETIENS 



que pour ne rien changer dans sa conduite , que par respect 
pour la généralité de ses voies , que pour suivre exactement 
les lois naturelles qu'il a établies , et qu'il n'a pas néanmoins 
établies à cause des effets monstrueux qu'elles devaient pro- 
duire , mais pour des effets plus dignes de sa sagesse et de 
sa bonté. Voilà pourquoi on peut dire qu'il les permet , quoi- 
qu'il n'y ait que lui qui les fasse. C'est qu'il ne les veut qu'in- 
directement, qu'à cause qu'ils sont une suite naturelle de 
ses lois. 0 

Théodore. — Que vous tirez prompternent vos consé- 
quences ! 

Ariste. — C'est que le principe est clair, c'est qu'il est 
fécond. 

Théodore. — D'abord , Ariste , il semble que ce principe , 
à cause de sa généralité, n'ait aucune solidité. Mais, quand 
on le suit de près, il frappe tellement et si prompternent par 
un détail de vérités étounantes qu'il découvre, qu'on en est 
charmé. Apprenez de là que les principes les plus généraux 
sont les plus féconds. Ils paraissent d'abord comme de pures 
chimères. C'est leur généralité qui en est cause ; car l'esprit 
compte pour rien ce qui ne le touche point. Mais tenez-les 
bien, ces principes, si vous pouvez, et suivez-les; ils vous 
feront bien voir du pays en très-peu de temps. 

Ariste. — Je l'éprouve bien, Théodore, lorsque je médite 
un peu ce que vous me dites ; et maintenant même, sans 
aucun effort d'esprit, je vois, ce me semble, tout d'une vue, 
dans votre principe, l'éclaircissement de quantité de diffi- 
cultés que j'ai toujours eues sur la conduite de Dieu. Je con- 
çois que tous ces effets qui se contredisent , ces ouvrages qui 
se combattent et qui se détruisent , ces désordres qui défi- 
gurent l'univers, que tout cela ne marque nulle contradic- 
tion dans la cause qui le gouverne, nul défaut d'intelligence, 
nulle impuissance , mais une prodigieuse fécondité et une 
parfaite uniformité dans les lois de la nature. 

Théodore. — Doucement, Ariste , car nous expliquerons 
tout cela plus exactement dans la suite. 

XII. Ariste. — Je comprends même que la raison de la pré- 
destination des hommes se doit nécessairement trouver dans 
votre principe. Je croyais que Dieu avait choisi de toute éter- 
nité tels et tels , précisément parce qu'il le voulait ainsi, sans 
raison de son choix, ni de sa part ni de la nôtre; et qu'en- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



201 



suite il avait consulté sa sagesse sur les moyens de les sanc- 
tifier et de les conduire sûrement au ciel. Mais je comprends 
bien que je me trompais. Dieu ne forme point aveuglément 
ses desseins sans les comparer avec les moyens. 11 est sage 
dans la formation de ses décrets, aussi bien que dans leur 
exécution. ïl y a en lui des raisons de la prédestination des 
élus. C'est que l'Église future, formée par les voies que Dieu 
y emploie, lui fait plus d'honneur que toute autre Eglise for- 
mée par toute autre voie. Car Dieu ne peut agir que pour sa 
gloire, que de la manière qui porte le plus le caractère de ses 
attributs. Dieu ne nous a point prédestinés, ni nous, ni même 
notre divin chef, à cause de nos mérites naturels ; mais à 
cause des raisons que sa loi inviolable, l'ordre immuable, le 
rapport nécessaire des perfections qu'il renferme dans sa sub- 
stance, lui fournit. Il a voulu unir son Verbe à telle nature, 
et prédestiner en son fils tels et tels, parce que sa sagesse lui 
a marqué d'en user ainsi envers eux pour sa propre gloire. 
Suis-je bien , Théodore , votre grand principe ? 

Théodore. — Fort bien. Mais n 'appréhendez-vous point 
d'entrer trop avant dans la théologie ? Vous voilà au milieu 
des plus grands mystères. 

Ariste. — Revenons ; car il ne m'appartient pas de les 
pénétrer. 

Thèotime. — Vous faites bien, Ariste, de revenir prompte- 
ment ; car saint Augustin, le grand docteur de la grâce, ne 
veut pas qu'on cherche des raisons du choix que Dieu fait 
des hommes. La prédestination est purement gratuite; et la 
raison pourquoi Dieu prend tel et laisse tel, c'est qu'il fait 
miséricorde à qui lui plaît de la faire. 

Ariste. — Quoi, Théodore ! est-ce que saint Augustin pré- 
tend que Dieu ne consulte point sa sagesse dans la formation 
de ses desseins, mais seulement pour leur exécution ? 

Théodore. — Non, Ariste. Mais apparemment Théotime 
explique saint Augustin selon la pensée de certaines gens. 
Ce saint docteur, écrivant contre les hérétiques de son temps, 
rejette la méchante raison qu'ils donnaient du choix de Dieu 
et de la distribution de sa grâce. Mais il a toujours été prêt 
de recevoir celles qui sont dans l'analogie de la foi et qui ne 
détruisent pas la gratuité de la grâce. Voici en deux mots le 
raisonnement de ces hérétiques : il est bon que vous le sachiez 
et que vouji puissiez y répondre. Dieu veut que tous les 



202 



ENTRETIENS 



hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la 
vérité. Donc ils peuvent tous être sauvés par leurs forces 
naturelles. Mais si cela n'est pas possible sans le secours de 
la grâce intérieure, disaient les plus modérés, voyons un peu 
à qui Dieu le donnera. Dieu fait choix des uns plutôt que 
des autres. Hé bien, d'accord ; mais du moins que son choix 
soit raisonnable. Or c'est une notion commune que, qui 
prend le pire choisit mal. Donc, si Dieu ne donne pas sa 
grâce également à tous, s'il choisit, il faut bien qu'il pré- 
fère les meilleurs ou les moins méchants aux plus mé- 
chants ; car on ne peut pas douter que le choix qu'il 
fait des uns plutôt que des autres ne soit sage et raison- 
nable. 11 n'y a point en lai acception de personnes. 11 faut 
donc nécessairement que la raison de son choix dans la dis- 
tribution de sa grâce se trouve dans le bon usage que nous 
pouvons encore faire de nos forces naturelles. C'est à nous 
à vouloir, à désirer notre guérison , à croire au Médiateur, à 
implorer sa miséricorde, en un mot, à commencer, et Dieu 
viendra au secours ; nous mériterons par le bon usage de 
notre libre arbitre que Dieu nous donne sa grâce. 

Ariste. — Ces gens-là raisonnaient juste. 

Théodore. — Parfaitement bien, mais sur de fausses idées ; 
ils ne consultaient pas la notion de l'Être infiniment parfait. 
Ils faisaient agir Dieu comme agissent les hommes. Car , 
prenez garde, pourquoi pensez-vous que Dieu répande les 
pluies ? 

Ariste.— C'est pour rendre fécondes les terres que nous 
cultivons. 

Théodore. — 11 n'y a donc qu'à semer ou qu'à planter 
dans un champ , afin qu'il y pleuve; car, puisque Dieu ne 
fait pas pleuvoir également sur les terres, puisqu'il fait choix, 
il doit choisir raisonnablement et faire pleuvoir sur les terres 
ensemencées plutôt que sur les autres, plutôt que sur les sa- 
blons et dans la mer. Trouvez par cette comparaison le défaut 
du raisonnement des ennemis de la grâce ; mais ne chicanez 
point, je vous prie. 

Ariste. — Je vous entends, Théodore. Qu'on cultive les 
terres ou qu'on les laisse stériles, il n'y pleut ni plus ni moins. 
C'est qu'il ne pleut ordinairement qu'en conséquence des 
lois générales de la nature , selon lesquelles Dieu conserve 
Fanivers. De même , la raison de la distribution de la grâce 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



203 



ne se tire point de nos mérites naturels. Dieu ne donne les 
premières grâces, j'entends celles qui nous discernent, qu'en 
conséquence de certaines lois générales *. Car Dieu n'agit 
pas comme les hommes, comme les causes particulières et 
les intelligences bornées. La raison de son choix vient de la 
sagesse de ses lois., et la sagesse de ses lois du rapport qu'elles 
ont avec ses attributs , de leur simplicité , de leur fécondité , 
en un mot de leur divinité. Le choix que Dieu fait des hommes 
dans la distribution de ses grâces est donc raisonnable et 
parfaitement digne de la sagesse de Dieu , quoiqu'il ne soit 
fondé ni sur la différence des natures , ni sur l'inégalité des 
mérites. 

Théodore. — Vous y voilà, Ariste. Vous avez renversé en 
deux mots l'appui le plus ferme du pélagianisme. Un homme 
qui arroserait des sablons, ou qui porterait à la mer les eaux 
nécessaires à son champ, ne serait pas sage. C'est néanmoins 
ce que Dieu fait en conséquence de ses lois; et en cela il agit 
très-sagement , divinement. Cela suffit pour faire taire ces 
orgueilleux hérétiques, qui veulent apprendre à Dieu à faire 
parmi les hommes un choix sage et raisonnable. 

Hé bien, Théotime, appréhendez vous encore qu'Ariste ne 
tombe dans le précipice dont saint Augustin fait peur, et avec 
raison, à ceux qui cherchent dans leurs mérites la cause de 
leur élection? Ariste veut que la distribution de la grâce soit 
purement gratuite. Soyons en repos pour lui. Plaignons plutôt 
certaines gens que vous connaissez, qui prétendent que Dieu 
choisit ses élus par sa bonté pour eux, sans sagesse et sans 
raison de sa part ; car c'est une horrible impiété que de croire 
que Dieu n'est pas sage dans la formation de ses desseins, 
au:>si bien que dans leur exécution. La prédestination est 
gratuite de notre part. La grâce n'est point distribuée se- 
lon nos mérites, ainsi que le soutient saint Augustin, après 
saint Paul et avec toute l'Eglise ; mais elle est réglée sur une 
loi dont Dieu ne se dispense jamais. Car Dieu a formé le des- 
sein qui renferme la prédestination de tels et tels, plutôt 
que quantité d'autres , parce qu'il n'y a point de dessein 
plus sage que celui-là, plus digne de ses attributs. Voilà ce 
que vos amis ne sauraient comprendre. 

Xlll. Théotime. — Que voulez-vous, Théodore! c'est qu'on 

1 Voy. Y Entretien XII, le second discours du Traité de la Nature et de la 
Grâce. Réponse à la Dissertation de M, Arnauld, ch. 7, 8, 9, 10, H, elc. 



204 



ENTRETIENS 



donne naturellement dans cet écueil , de juger Dieu par soi- 
même. Nous aimons tous l'indépendance , et ce nous est à 
nous une espèce de servitude que de nous soumettre à la rai- 
son, une espèce d'impuissance de ne pouvoir faire ce qu'elle 
défend. Ainsi nous craignons de rendre Dieu impuissant à 
force de le faire sage; mais Dieu est à lui-même sa sagesse. 
La raison souveraine lui est coéternelle et con substantielle. Il 
l'aime nécessairement; et quoiqu'il soit obligé de la suivre, 
il demeure indépendant. Tout ce que Dieu veut est sage et 
raisonnable : non que Dieu soit au-dessus de la raison , non 
que ce qu'il veut soit juste précisément et uniquement parce 
qu'il le veut; mais parce qu'il ne peut se démentir soi-même, 
rien vouloir qui ne soit conforme à la loi , à l'ordre immuable 
et nécessaire des perfections divines. 

Théodore. — Assurément, Tbéotime , c'est tout renverser 
que de prétendre que Dieu soit au-dessus de la raison, et 
qu'il n'a point d'autre règle dans ses desseins que sa pure vo- 
lonté. Ce faux principe répand des ténèbres si épaisses, qu'il 
confond le bien avec le mal, le vrai avec le faux, et fait de 
toutes choses un chaos où l'esprit ne connaît plus rien. Saint 
Augustin a prouvé invinciblement le péché originel par les 
désordres que nous éprouvons en nous. L'homme souffre : 
donc il n'est point innocent. L'esprit dépend du corps : donc 
l'homme est corrompu, il n'est point tel que Dieu l'a fait; 
Dieu ne peut soumettre le plus noble au moins noble, car 
l'ordre ne le permet pas. Quelles conséquences pour ceux qui 
ne craignent point de dire que la volonté de Dieu est la seule 
règle de ses actions î Ils n'ont qu'à répondre que Dieu l'a ainsi 
voulu ; que c'est notre amour-propre qui nous fait trouver 
injuste la douleur que nous souffrons; que c'est notre orgueil 
qui s'offense que l'esprit soit soumis au corps; que Dieu ayant 
voulu ces désordres prétendus , c'est une impiété que d'en 
appeler à la raison, puisque la volonté de Dieu ne la recon- 
naît point pour la règle de sa conduite. Selon ce principe, 
l'univers est parfait, parce que Dieu l'a voulu. Les monstres 
sont des ouvrages aussi achevés que les autres selon les des- 
seins de Dieu. Il est bon d'avoir les yeux au haut de la tête, 
mais ils eussent été aussi sagement placés partout ailleurs, si 
Dieu les y avait mis. Qu'on renverse donc le monde, qu'on en 
fasse un chaos : il sera toujours également admirable, puis- 
que toute sa beauté consiste dans sa conformité avec la vo* 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



205 



lonté divine , qui n'est point obligée de se conformer à l'ordre. 
Mais quoi! cette volonté nous est inconnue. 11 faut donc que 
toute la beauté de l'univers disparaisse à la vue de ce grand 
principe , que Dieu est supérieur à la raison qui éclaire tous 
les esprits et que sa volonté toute pure est Tunique règle de 
ses actions. 

Artste — Ah! Théodore, que lous vos principes sont bien 
liés! Je comprends encore, par ce que vous me dites là, que 
c'est en Dieu et dans une nature immuable que nous voyons 
la beauté, la vérité, la justice, puisque nous ne craignons 
point de critiquer son ouvrage, d'y remarquer des défauts, et 
de conclure môme de là qu'il est corrompu. Il faut bien que 
Tordre immuable que nous voyons en partie soit la loi de Dieu 
même, écrite dans sa substance en caractères éternels et 
divins, puisque nous ne craignons point de juger de sa con. 
duite par la connaissance que nous avons de cette loi. Nous 
assurons hardiment que l'homme n'est point tel que Dieu Ta 
fait ; que sa nature est corrompue ; que Dieu n'a pu en le créant 
assujettir l'esprit au corps. Sommes-nous des impies ou des 
téméraires, de juger ainsi de ce que Dieu doit faire ou ne 
faire pas? Nullement. Nous serions plutôt ou des impies ou des 
aveugles , si nous suspendions sur cela notre jugement. C'est, 
Théodore, que nous ne jugeons point de Dieu par notre 
autorité, mais par l'autorité souveraine de la loi divine. 

Théodore, — Voilà, mon cher Ariste , une réflexion digne 
de vous. N'oubliez donc pas d'étudier cette loi, puisque c'est 
dans ce code sacré de Tordre immuable qu'on trouve de si 
importantes décisions. 

DIXIÈME ENTRETIEN. 

De la magnificence de Dieu dans la grandeur et le nombre indéfini de ses dif- 
férents ouvrages. De la simplicité et de la fécondité des voies par lesquelles 
il les conserve et les développe. De la providence de Dieu dans la première 
impression du mouvement qu'il communique à la matière. Que ce premier 
pas de sa conduite , qui n'est point déterminé par des lois générales, est réglé 
par une sagesse infinie. 

Théotime. — Que pensez- vous, Ariste, de ces principes gé- 
néraux qu'hier Théodore nous proposa? Les avez-vous toujours 
suivis? Leur généralité , leur sublimité ne vous a-t-clle ni 
rebuté ni fatigué? Pour moi, je \ous l'avoue à ma confusion, 
j'ai voulu les suivre, mais ils m'échappaient comme des fan- 
i. 18 



206 



ENTRETIENS 



tomes, de sorte que je me suis donné bien de la peine assez 
inutilement. 

Ariste.— Quand un principe n'a rien qui touche les sens, 
il est bien difficile de le suivre et de le saisir; quand ce qu'on 
embrasse n'a point de corps, quel moyen de le retenir? 

Théotime. — On prend cela tout naturellement pour un 
fantôme ; car , l'esprit venant à se distraire 3 le principe s'é- 
clipse, et on est tout surpris qu'on ne tient rien. On le re- 
prend, ce principe; mais il s'échappe de nouveau. Et quoiqu'il 
ne s'échappe que lorsqu'on ferme les yeux , comme on les 
ferme souvent sans s'en apercevoir , on croit que c'est le 
principe qui s'évanouit. Voilà pourquoi on le regarde comme 
un fantôme qui nous fait illusion. 

Ariste. —11 est vrai, Théotime; c'est, je crois, pour cela 
que les principes généraux ont quelque ressemblance avec les 
chimères , et que le commun des hommes , qui n'est pas fait 
au travail de l'attention , les traite de chimériques. 

Théotime. — 11 y a néanmoins une extrême différence entre 
ces deux choses : car les principes généraux plaisent à l'esprit, 
qu'ils éclairent par leur évidence ; et les fantômes à l'imagi- 
nation , qui leur donne l'être. Et quoiqu'il semble que c'est 
l'esprit qui forme ces principes , et généralement toutes les 
vérités, à cause qu'elles se présentent à lui en conséquence 
de son attention, je pense que vous savez bien qu'elles sont 
avant nous, et qu'elles ne tirent point, leur réalité de l'efficace 
de notre action ; car toutes ces vérités immuables ne sont que 
les rapports qui se trouvent entre les idées , dont l'existence 
est nécessaire et éternelle. Mais les fantômes que produit 
l'imagination, ou qui se produisent dans l'imagination par 
une suite naturelle des lois générales de l'union de l'âme et 
du corps, ils n'existent que pour un temps. 

Aiuste. — Je conviens, Théolime, que rien n'est plus solide 
que la vérité , et que plus ces vérités sont générales, plus ont- 
elles de réalité et de lumière. Théodore m'en a convaincu. 
Mais je suis si sensible et si grossier, que souvent je n'y 
trouve point de goût et que je suis quelquefois tenté de laisser 
tout là. 

Théotime. — Voilà Théodore. 

Théodore. — Vous n'en ferez rien , Ariste. La vérité vaut 
mieux que les oignons et les choux ; c'est une excellente 
manne. 



SUR LÀ MÉTAPHYSIQUE. 



207 



Ariste. — Fort excellente, je Ta voue; mais elle paraît quel- 
quefois bien vide et bien peu solide. Je n'y trouve pas grand 
goût ; et vous voulez chaque jour qu'on en cueille de nouvelle. 
Cela n'est pas trop plaisant. 

Théodore. — Hé bien, Ariste, passons cette journée comme 
les Juifs leur sabbat. Peut-être qu'hier vous travaillâtes pour 
deux jours. 

Ariste. — Assurément , Théodore, je travaillai beaucoup, 
mais je ne ramassai rien. 

Théodore. — Je vous laissai pourtant bien en train de tirer 
des conséquences. Comme vous vous y preniez, vous devriez 
en avoir vos deux mesures bien pleines. 

Ariste. — Quelles mesures , deux gomor? Donnez donc, 
Théodore, plus de corps à vos principes , si vous voulez que 
j'emplisse ces mesures. Rendez-les plus sensibles et plus 
palpables. Ils me glissent entre les doigts ; la moindre chaleur 
les fond , et après que j'ai bien travaillé, je trouve que je n'ai 
lien. 

Théodore. — Vous vous nourrissez, Ariste, sans y prendre 
garde. Ces principes qui vous passent par l'esprit et qui s'en 
échappent y laissent toujours quelque lumière. 

Ariste. — 11 est ^srai; je le sais bien. Mais recommencer 
tous les jours, et laisser là ma nourriture ordinaire ? Ne pour- 
riez-vous point nous rendre plus sensibles les principes de 
votre philosophie ? 

Théodore. — Je crains, Ariste, qu'ils en deviennent moins 
intelligibles. Croyez-moi, je les rends toujours le plus sen- 
sibles que je puis. Mais je crains de les corrompre. Il est per- 
mis d'incarner la vérité pour l'accommoder à notre faiblesse 
naturelle, et pour soutenir l'attention de l'esprit, qui ne 
trouve point de prise à ce qui n'a point de corps. Mais il 
faut toujours que le sensible nous mène à l'intelligible, que 
la chair nous conduise à la raison, et que la vérité paraisse 
telle qu'elle est sans aucun déguisement, Le sensible n'est 
pas solide. 11 n'y a que l'intelligible qui, par son évidence et 
sa lumière, puisse nourrir des intelligences. Vous le savez. 
Tachez de vous en bien souvenir et de me suivre. 

Ariste — De quoi voulez-vous parler ? 

1. Théodore. — De la providence générale, ou de la con- 
duite ordinaire que Dieu tient dans le gouvernement du 
monde. 



208 



ENTRETIENS 



Vous avez compris , Ariste, et peut-être même oublié , que 
l'Être infiniment parfait, quoique suffisant à lui-même , a pu 
prendre le dessein de former cet univers ; qu'il Ta créé pour 
lui , pour sa propre gloire ; qu'il a mis Jésus-Christ à la tête de 
son ouvrage, à l'entrée de ses desseins ou de ses voies, afin que 
tout fût divin ; qu'il n'a pas dû entreprendre l'ouvrage le plus 
parfait qui fût possible, mais seulement le plus parfait qui pût 
être produit par les voies les plus sages ou les plus divines, de 
sorte que tout autre ouvrage produit par toute autre voie ne 
puisse exprimer plus exactement les perfections que Dieu 
possède et qu'il se glorifie de posséder. Voilà donc, pour 
ainsi dire , le Créateur prêt à sortir hors de lui-même , hors 
de son sanctuaire éternel ; prêt à se mettre en marche par 
la production des créatures. Voyons quelque chose de sa ma- 
gnificence dans son ouvrage ; mais suivons-le de près dans les 
démarches majestueuses de sa conduite ordinaire. 

Pour sa magnificence dans son ouvrage elle y éclate de 
toutes parts. De quelque côté qu'on jette les yeux dans l'uni- 
vers , on y voit une profusion de prodiges. Et si nous cessons 
de les admirer, c'est assurément que nous cessons de les 
considérer avec l'attention qu'ils méritent ; car les astrono- 
mes qui mesurent la grandeur des astres, et qui voudraient 
bien savoir le nombre des étoiles, sont d'autant plus surpris 
d'admiration, qu'ils deviennent plus savants. Autrefois le soleil 
leur paraissait grand comme le Péloponèse 1 ; mais aujour- 
d'hui les plus habiles le trouvent un million de fois plus grand 
que la terre. Les anciens ne comptaient que mille vingt deux 
étoiles; mais personne aujourd'hui n'ose les compter. Dieu 
même nous avait dit autrefois que nul homme n'en saurait 
jamais le nombre ; mais l'invention des télescopes nous force 
bien maintenant à reconnaître que les catalogues que nous 
en avons sont fort imparfaits. Ils ne contiennent que celles 
qu'on découvre sans lunettes ; et c'est assurément le plus 
petit nombre. Je crois même qu'il y en a beaucoup plus qu'on 
ne découvrira jamais qu'il y en a de visibles par les meilleurs 
télescopes, et cependant il y a bien de l'apparence qu'une 
fort grande partie de ces étoiles ne le cède point ni en gran- 
deur , ni en majesté, à ce vaste corps qui nous paraît ici-bas 
le plus lumineux et le plus beau. Que Dieu est donc grand 



1 Aujourd'hui la Morée. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



209 



dans les cieux ; qu'il est élevé dans leur profondeur ! qu'il est 
magnifique dans leur éclat ; qu'il est sage,, qu'il est puissant 
dans leurs mouvements réglés ! 

IL Mais, Ariste, quittons le grand. Notre imagination se 
perd dans ces espaces immenses que nous n'oserions limiter, 
et que nous craignons de laisser sans bornes. Combien d'ou- 
vrages admirables sur la terre que nous habitons, sur ce 
point imperceptible à ceux qui ne mesurent que les corps 
célestes! Mais cette terre , que messieurs les astronomes 
comptent pour rien , est encore trop vaste pour moi : je me 
renferme dans votre parc. Que d'animaux, que d'oiseaux, 
que d'insectes , que de plantes , que de fleurs et que de 
fruits ! 

L'autre jour que j'étais couché à l'ombre , je m'avisai de 
remarquer la variété des herbes et des petits animaux que je 
trouvai sous mes veux. Je comptai , sans changer de place , 
plus de vingt sortes d'insectes dans un fort petit espace, et 
pour le moins autant de diverses plantes. Je pris un de ces 
insectes, dont je ne sais point le nom , et peut-être n'en a- 
t-il point; caries hommes, qui donnent divers noms , et sou- 
vent de trop magnifiques, à tout ce qui sort de leurs mains, 
ne croient pas seulement devoir nommer les ouvrages du 
Créateur qu'ils ne savent point admirer. Je pris, dis-je , un 
de ces insectes. Je le considérai attentivement , et je ne crains 
point de vous dire de lui ce que Jésus-Christ assure des lis 
champêtres, que Salomon dans toute sa gloire n'avait point 
de si magnifiques ornements. Après que j'eus admiré quelque 
temps cette petite créature si injustement méprisée , et 
même si indignement et si cruellement traitée parles autres 
animaux , à qui apparemment elle sert de pâture, je me mis 
à lire un livre que j'avais sur moi, et j'y trouvai une chose 
fort étonnante, c'est qu'il y a dans le monde un nombre in- 
fini d'insectes pour le moins un million de fois plus petits que 
celui que je venais de considérer, cinquante mille fois plus 
petits qu'un grain de sable l . 

Savez -vous bien , Ariste, quelle est la toise ou la mesure 
dont se servent ceux qui veulent exprimer la petitesse de ces 
atomes vivants, ou, si vous voulez, leur grandeur; car, 
quoiqu'ils soient petits par rapport à nous , ils ne laissent 

1 Lettre de H. Lccuwenhoeck à M. Wrm. 

18* ' 



210 



ENTRETIENS 



d'être fort grands par rapport à d'autres ? C'est le diamètre de 
l'œil de ces petits animaux domestiques , qui ont tant mordu 
les hommes , qu'ils les ont forcés de les honorer d'un nom. 
C'est par cette toise , mais réduite en pieds et en pouces , car 
entière elle est trop grande , c'est , dis-je , par les parties de 
cette nouvelle toise , que ces observateurs des curiosités de la 
nature mesurent les insectes qui se trouvent dans les liqueurs, 
et qu'ils prouvent, parles principes delà géométrie, que l'on 
en découvre une infinité qui sont mille fois plus petits poul- 
ie moins que l'œil d'un pou ordinaire. Que cette mesure ne 
vous choque point; c'est une des plus exactes et des plus, 
communes. Ce petit animal s'est assez fait connaître , et Ton 
en peut trouver en toute saison. Ces philosophes sont bien 
aises qu'on puisse vérifier en tout temps les faits qu'ils avan- 
cent, et qu'on juge sûrement de la multitude et de la délica- 
tesse des ouvrages admirables de l'auteur de l'univers. 

Ajuste. — Cela me surprend un peu. Mais je vous prie, 
Théodore, ces animaux, imperceptibles à nos yeux, et qui 
paraissent à peu près comme des atomes avec de bons mi- 
croscopes, sont-ce là les plus petits ? N'y en aurait-il pas beau- 
coup d'autres qui échapperont éternellement à l'industrie des 
hommes? Peut-être que les plus petits qu'on ait encore 
jamais vus sont aux autres, qu'on ne verra jamais, ce que 
l'éléphant est au moucheron. Qu'en pensez- vous? 

Théodore. — Nous nous perdons, Ariste, dans le petit aussi 
bien que dans le grand. 11 n'y a personne qui puisse dire 
qu'il a découvert le plus petit des animaux. Autrefois c'était 
le ciron, mais aujourd'hui ce petit ciron est devenu mons- 
trueux par sa grandeur. Plus on perfectionne les microsco- 
pes , plus on se persuade que la petitesse de la matière ne 
borne point la sagesse du Créateur, et qu'il forme du néant 
même, pour ainsi dire, d'un atome qui ne tombe point sous 
nos sens, des ouvrages qui passent l'imagination, et même 
qui vont bien au delà des plus vastes intelligences. Je vais 
vous le faire comprendre. 

111. Quand on est bien convaincu, Ariste , que cette variété 
et cette succession de beautés qui orne l'univers n'est qu'une 
suite des lois générales des communications des mouvements, 
qui peuvent toutes se réduire à cette loi si simple et si natu- 
relle, que les corps mus ou pressés se meuvent toujours du 
côté qu'ils sont moins poussés, et qu'ils seraient mus avec des 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



211 



vitesses réciproquement proportionn elles à leurs masses, si 
le ressort n'y changeait rien; quand, dis-je, on est bien 
persuadé que toutes les figures ou modalités de la matière 
n'ont point d'autre cause que le mouvement , et que le mou- 
vement se communique selon quelques lois si naturelles et si 
simples, qu'il semble que la nature n'agisse que par une 
aveugle impétuosité, on comprend clairement que ce n'est 
point la terre qui produit les plantes , et qu'il n'est pas possi- 
ble que l'union des deux sexes forme un ouvrage aussi admi- 
rable qu'est le corps d'un animal. On peut bien croire que les 
lois générales de communications des mouvements suffisent 
pour développer et pour faire croître les parties des corps or- 
ganisés; mais on ne peut se persuader qu'elles puissent ja- 
mais former une machine si composée. On voit bien , si on ne 
veut avoir recours à une providence extraordinaire, que c'est 
une nécessité de croire que le germe d'une plante contient en 
petit celle qu'elle engendre , et que l'animal renferme dans 
ses entrailles celui qui en doit sortir. On comprend même 
qu'il est nécessaire que chaque semence contienne toute l'es- 
pèce qu'elle peut conserver; que chaque grain de blé, par 
exemple, contient en petit l'épi qu'il pousse dehors, dont 
chaque grain renferme de nouveau son épi , dont tous les 
grains peuvent toujours être féconds aussi bien que ceux du 
premier épi. Assurément il n'est pas possible que les seules 
lois des mouvements puissent ajuster ensemble, et par rap- 
port à certaines fins , un nombre presque infini de parties 
organisées qui sont ce qu'on appelle un animal ou une plante. 
C'est beaucoup que ces lois simples et générales soient suffi- 
santes pour faire croître insensiblement , et faire paraître dans 
leur temps, tous ces ouvrages admirables que Dieu a tous 
formés dans les premiers jours de la création du monde. Ce 
n'est pas néanmoins que le petit animal ou le germe de la 
plante ait entre toutes ses parties précisément la même pro- 
portion de grandeur, de solidité, de figure, que les animaux 
et les plantes ; mais c'est que toutes les parties essentielles à 
la machine des animaux et des plantes sont si sagement dis- 
posées dans leurs germes, qu'elles doivent avec le temps, et 
en conséquence des lois générales du mouvement, prendre la 
figure et la forme que nous y remarquons. Cela supposé : 

IV. Concevez, Ariste, qu'une mouche a autant et peut-être 
plus de parties organisées qu'un cheval ou qu'un bœuf. Un 



212 



ENTRETIENS 



cheval n'a que quatre pieds , et une mouche en a six; mais 
de plus elle a des ailes dont la structure est admirable. Vous 
savez comment est faite la tête d'un bœuf. Regardez donc 
quelque jour celle d'une mouche dans le microscope , et com- 
parez l'une avec l'autre : vous verrez-bien que je ne vous im- 
pose point. Concevez de plus qu'une vache ne fait qu'un ou 
deux veaux tous les ans , et qu'une mouche fait un essaim 
qui contient plus de mille mouches ; car plus les animaux sont 
petits, plus ils sont féconds. Et vous savez peut-être qu'au- 
jourd'hui les abeilles n'ont plus de roi qu'ils honorent , mais 
seulement une reine qu'ils caressent et qui seule produit tout 
un peuple. Tâchez donc maintenant de vous imaginer la pe- 
titesse effroyable , la délicatesse admirable de toutes les abeil- 
les , de mille corps organisés que la mère-abeille porte dans 
les entrailles 1 . Et quoique votre imagination s'en effraye, ne 
pensez pas que la mouche se forme du ver, sans y être conte- 
nue, ni le ver de l'œuf; car cela ne se conçoit pas. 

Ariste. — Comme la matière est divisible à l'infini, je com- 
prends fort bien que Dieu a pu faire en petit tout ce que nous 
voyons en grand. J'ai ouï dire qu'un savant hollandais 2 avait 
trouvé le secret de faire voir dans les coques des chenilles les 
papillons qui en sortent. J'ai vu souvent, au milieu même de 
l'hiver , dans les oignons J des tulipes entières avec toutes les 
parties qu'elles ont au printemps. Ainsi je veux bien supposer 
que toutes les graines contiennent une plante, et tous les 
œufs un animal semblable à celui dont ils sont sortis. 

V. Théodore.— Vous n'y êtes pas encore. Il y a environ six 
mille ans que le monde est monde et que les abeilles jettent 
des essaims. Supposons donc que ces essaims soient de mille 
mouches : la première abeille devrait être du moins mille 
fois plus grande que la seconde, et la seconde mille fois que la 
troisième , et la troisième que la quatrième , toujours en di- 
minuant jusqu'à la six-millième , selon la progression de 
mille à un. Cela est clair selon la supposition, par cette raison 
que ce qui contient est plus grand que ce qui est contenu. 
Comprenez donc , si vous le pouvez , la délicatesse admirable 
qu'avaient dans la première mouche toutes celles de Tannée 
1687. 

Ariste. — Cela est bien facile. Il n'y a qu'à chercher la juste 

• Selon M. Swammerdam, une abeille en produit environ quatre mille. 
2 Swammerdam, Histoire des Insectes. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



213 



valeur du dernier terme d'une progression sous-millecuple 
qui aurait six mille termes, et dont le premier exprimerait 
la grandeur naturelle de la mouche à miel. Les abeilles de 
cette année étaient au commencement du monde plus petites 
qu'elles ne sont aujourd'hui , mille fois , dites encore, Théo- 
dore, cinq mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept fois mille fois. 
Voilà leur juste grandeur selon vos suppositions. 

Théodore. — Je vous entends , Ariste. Pour exprimer le 
rapport de la grandeur naturelle de l'abeille à celle qu'avaient 
au commencement du monde les abeilles de cette année 1 687, 
supposé qu'il y ait six mille ans qu'elles soient créées, il n'y 
a qu'à écrire une fraction qui ait pour numérateur l'unité, 
et pour dénominateur aussi l'unité , mais accompagnée seu- 
lement de dix-huit cents zéros. Voilà une jolie fraction î Mais 
ne craignez- vous point qu'une unité si brisée et si rompue 
ne se dissipe, et que votre abeille et rien ne soient une 
même chose ? 

Ariste. — Non, assurément, Théodore. Car je sais que la 
matière est divisible à l'infini, et que le petit n'est tel que 
par le rapport au plus grand. Je conçois sans peine , quoique 
mon imagination y résiste, que ce que nous appelons un 
atome se pouvant diviser sans cesse , toute partie de l'étendue 
est en un sens infiniment grande, et que Dieu en peut faire 
en petit tout ce que nous voyons en grand dans le monde que 
nous admirons. Oui, la petitesse des corps ne peut jamais ar- 
rêter la puissance divine ; je le conçois clairement. , car la 
géométrie démontre qu'il n'y a point d'unité dans l'étendue, 
et que la matière se peut éternellement diviser. 

Théodore. — Cela est fort bien , Ariste. Vous concevez donc 
que quand le monde durerait plusieurs milliers de siècles . 
Dieu a pu former dans une seule mouche toutes celles qui en 
sortiraient, et ajuster si sagement les lois simples des com- 
munications des mouvements au dessein qu'il aurait de les 
faire croître insensiblement et de les faire paraître chaque 
année, que leur espèce ne finirait point. Que voilà d'ouvra- 
ges d'une délicatesse merveilleuse renfermés dans un aussi 
petit espace qu'est le corps d'une seule mouche ! Car, sans 
prophétiser sur la durée incertaine de F univers , il y a envi- 
ron six mille ans que les mouches jettent des essaims. Com- 
bien pensez-vous donc que la première mouche que Dieu a 



214 



ENTRETIENS 



faite, supposé qu'il n'en a fait qu'une, en portait d'autres dans 
ses entrailles pour en fournir jusqu'à ce temps-ci? 

Ariste. — Gela se peut aisément compter en faisant cer- 
taines suppositions. Combien voulez-vous que chaque mère- 
abeille fasse de femelles dans chaque essaim ? 11 n'y a que 
cela et le nombre des années à déterminer. 

Théodore. — Ne vous arrêtez point à cette supputation. 
Elle est trop facile. Mais ce que vous venez de concevoir des 
abeilles , pensez-le à proportion d'un nombre presque infini 
d'autres animaux. Jugez par là du nombre et de la délicatesse 
des plantes qui étaient en petit dans les premières, et qui se 
développent tous les ans pour se faire voir aux hommes. 

VI, Théotime. — Quittons, Théodore, toutes ces spécula- 
tions. Dieu nous fournit assez d'ouvrages à notre portée, sans 
que nous nous arrêtions à ce que nous ne pouvons point 
voir. Il n'y a point d'animal ni de plante qui ne marque 
suffisamment par sa construction admirable que la sagesse 
du Créateur nous passe infiniment. Et il en fait tous les ans 
avec tant de profusion, que sa magnificence et sa grandeur 
doit étonner et frapper les hommes les plus stupides. Sans sor- 
tir hors de nous-mêmes , nous trouvons dans notre corps une 
machine composée de mille ressorts, et tous si sagement ajus- 
tés à leur fin , si bien liés entre eux et subordonnés les uns 
aux autres , que cela suffit pour nous abattre et nous proster- 
ner devant l'auteur de notre être. J'ai lu depuis peu un livre 
du mouvement des animaux qui mérite qu'on l'examine 4 . 
L'auteur considère avec soin le jeu de la machine nécessaire 
pour changer de place. 11 explique exactement la force des 
muscles et les raisons de leur situation, tout cela par les 
principes de la géométrie et des mécaniques. Mais, quoiqu'il 
ne s'arrête guère qu'à ce qui est le plus facile à découvrir 
dans la machine de l'animal, il fait connaître tant d'art et de 
sagesse dans celui qui l'a formée qu'il remplit l'esprit du lec- 
teur d'admiration et de surprise. 

Ariste. — Il est vrai, Théotime, que l'an atomie seule du 
corps humain ou du plus méprisé des animaux répand tant 
de lumière dans l'esprit et le frappe si vivement, qu'il faut 
être insensible pour n'en pas reconnaître l'auteur. 



1 Borelli , De motu anim. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



215 



VII. Théodore. — Vous avez raison l'un et l'autre. Mais 
pour moi, ce que je trouve de plus admirable , c'est que Dieu 
forme tous ces ouvrages excellents, ou du moins les fait croî- 
tre et les développe à nos yeux , en suivant exactement cer- 
taines lois générales très-simples et très-fécondes qu'il s'est 
prescrites. Je n'admire pas tant les arbres couverts de fruits 
et de fleurs , que leur accroissement merveilleux en consé- 
quence des lois naturelles Un jardinier prend une vieille 
corde ; il la graisse avec une figue et ren terre dans un sillon; 
et je vois quelque temps après que tous ces petits grains 
qu'on sent sous la dent lorsqu'on mange des figues ont percé 
la terre , et poussé d'un côté des racines et de l'autre une 
pépinière de figuiers. Voilà ce que j'admire. Arroser les 
champs en conséquence des lois naturelles , et avec un peu 
d'eau faire sortir de la terre des forêts entières; un animal 
se joindre brutalement et machinalement avec un autre , et 
perpétuer par là son espèce ; un poisson suivre la femelle , et 
répandre la fécondité sur les œufs qu'elle perd dans l'eau ; 
un pays ravagé par la grêle se trouver quelque temps après 
tout renouvelé, tout couvert de plantes et de richesses ordi- 
naires; ravir par le moyen du vent les graines des pays 
épargnés , et les répandre avec la pluie sur ceux qui ont été 
désolés : tout cela est une infinité d'effets produits par cette 
loi si simple et si naturelle, que tout corps doit se mouvoir 
du côté qu'il est moins pressé ; c'est assurément ce qu'on ne 
saurait assez admirer. Rien n'est plus beau, plus magni- 
fique dans l'univers, que cette profusion d'animaux et de 
plantes, telle que nous venons de la reconnaître. Mais, croyez- 
moi, rien n'est plus divin que la manière dont Dieu en 
remplit le monde , que l'usage que Dieu sait faire d'une loi 
si simple qu'il semble qu'elle n'est bonne à rien. 

Ariste. — Je suis de votre avis , Théodore. Laissons aux 
astronomes à mesurer la grandeur et le mouvement des 
astres pour en prédire les éclipses. Laissons aux anatomistes 
à décomposer les corps des animaux et des plantes pour en 
reconnaître les ressorts et la liaison des parties. Laissons, en 
un mot, aux physiciens à étudier le détail de la nature, pour 
en admirer toutes les merveilles. Arrêtons-nous principale- 
ment aux vérités générales de votre métaphysique. Nous 
avons, ce me semble, suffisamment découvert la magnificence 
du Créateur dans la multitude infinie de ses ouvrages admi- 



ENTRETIENS 



rabies: suivons-le un peu dans les démarches de sa conduite. 

VIII. Théodore. — Vous admirerez , Ariste ^ beaucoup plus 
que vous ne faites, toutes les parties de l'univers, ou plutôt 
la sagesse infinie de son auteur, lorsque vous aurez considéré 
les règles générales de la Providence. Car, quand on examine 
l'ouvrage de Dieu sans rapport aux voies qui le construisent 
et qui le conservent , combien y voit-on de défauts qui sau- 
tent aux yeux et qui troublent quelquefois si fort l'esprit même 
des philosophes, qu'ils le regardent, cet ouvrage admirable , 
ou comme l'effet nécessaire d'une nature aveugle , ou comme 
un mélange monstrueux de créatures bonnes et mauvaises , 
qui tirent leur être d'un bon et d'un méchant Dieu. Mais, 
quand on le compare avec les voies par lesquelles Dieu doit 
le gouverner, pour faire portera sa conduite le caractère de 
ses attributs ? tous ces défauts qui défigurent les créatures ne 
retombent point sur le Créateur ; car s'il y a des défauts dans 
son ouvrage, s'il y a des monstres et mille et mille désordres, 
rien n'est plus certain qu'il ne s'en trouve point dans sa con- 
duite. Vous l'avez déjà compris ; mais il faut tacher de vous 
le faire mieux comprendre. 

IX. Vous souvenez-vous bien encore que je vous ai démon- 
tré 1 qu'il y a contradiction qu'aucune créature puisse 
remuer un fétu par son efficace propre ? 

Ariste. — Oui, Théodore,, je m'en souviens et j'en suis 
con\aincu. 11 n'y a que le Créateur de la matière qui en puisse 
être le moteur. 

Théodore. — Il n'y a donc que le Créateur qui puisse pro- 
duire quelque changement dans le monde matériel, puisque 
toutes les modalités possibles de la matière ne consistent que 
dans les figures sensibles ou insensibles de ses parties, et que 
toutes ces figures n'ont point d'autre cause que le mouve- 
ment. 

Ariste. — Je ne comprends pas trop bien ce que vous me 
dites. Je crains la surprise. 

Théodore. — Je vous ai prouvé 2 , Ariste , que la matière et 
l'étendue n'étaient qu'une même chose : souvenez-vous-en. 
C'est sur cette supposition , ou plutôt sur cette vérité, que je 
raisonne ; car il ne faut que de l'étendue pour faire un monde 
matériel , ou du moins tout à fait semblable à celui que nous 

1 Entretien Vil. 

2 Entretien l, n. 2. Entretien II l, n. 11 et 12. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



habitons. Si vous n'avez pas maintenant les mômes idées que 
rnoi 3 ce serait en vain que nous parlerions ensemble. 

àriste. — Je me souviens bien que vous m'avez prouvé 
que rétendue était un être ou une substance, et non une 
modalité de substance, par cette raison qu'on pouvait y pen- 
ser sans penser à autre chose. Car, en effet, il est évident que 
tout ce qu'on peut apercevoir seul n'est point une manière 
d'être, mais un être ou une substance. Ce n'est que par cette 
voie qu'on peut distinguer les substances de leurs modalités. 
J'en suis convaincu. Mais la matière ne serait-elle point une 
autre substance que l'étendue? Cela me revient toujours 
dans l'esprit. 

Théodore. — C'est un autre mot ; mais ce n'est point une 
autre chose, pourvu que par la matière vous entendiez ce 
dont le monde que nous habitons est composé. Car assuré- 
ment il est composé d'étendue; et je ne vois pas que vous 
prétendiez que le monde matériel soit composé de deux sub- 
stances. 11 y en aurait une d'inutile, et je pense que ce serait 
la vôtre; car je ne vois pas qu'on en puisse rien faire de fort 
solide. Comment ferait-on, Ariste, un bureau, des chaises, un 
ameublement de votre matière? Un tel meuble serait bien 
rare et bien précieux. Mais donnez-moi de l'étendue, et il n'y 
a rien que je n'en fasse par le moyen du mouvement. 

Ariste. —C'est là, Théodore, ce que je ne comprends pas 
trop bien. 

X. Théodore. — Cela est pourtant bien facile, pourvu qu'on 
juge des choses par les idées qui les représentent et qu'on ne 
s'arrête point aux préjugés des sens. Concevez , Ariste , une 
étendue indéfinie. Si toutes les parties de cette étendue con- 
servent entre elles le même rapport de distance, ce ne sera là 
qu'une grande masse de matière. Mais si le mouvement s'y 
met, et que ses parties changent sans cesse de situation les 
unes à l'égard des autres, voilà une infinité de formes intro- 
duites, je veux dire une infinité de figures et de configura- 
tions. J'appelle figure, la forme d'un corps assez grand pour 
se faire sentir; et configuration s la figure des parties insensi- 
bles dont les grands corps sont composés. 

Ariste. — Oui, voilà toutes sortes de figures et de configu- 
rations. Mais ce ne sont peut-être pas là tous ces différents 
corps que nous voyons. Les corps que vous faites avec votre 
étendue toute seule ne diffèrent qu'accidentellement; mais la 
I. 19 



2i8 



ENTRETIENS 



plupart de ceux que nous voyons diffèrent peut-être essen- 
tiellement. De la terre n'est pas de l'eau; une pierre n'est pas 
du pain. Mais il me semble que vous ne sauriez faire avec 
voire étendue toute seule que des corps d'une même espèce. 

Théodore.— Voilà, Ariste, les préjugés des sens qui revien- 
nent. Une pierre n'est pas du pain : cela est vrai. Mais, je 
vous prie, de la farine est-ce du blé? Du pain est-ce de la fa- 
rine? Du sang, de la chair, des os, est-ce du pain, est-ce 
de l'herbe? Sont-ee là des corps de même ou de différente 
espèce ? 

Ariste. —Pourquoi me demandez-vous cela? Qui ne voit que 
du pain, de la chair, des os, sont des corps essentiellement 
différents ? 

Théodore.— C'est qu'avec du blé on fait de la farine, avec 
de la farine du pain, et avec du pain, de la chair et des os. 
C'est partout la même matière. Si donc nonobstant cela vous 
convenez que tous ces corps sont de différente espèce, pour- 
quoi ne voulez-vous pas qu'avec une même étendue on puisse 
faire des corps essentiellement différents? 

Ariste.— C'est que vos figures et vos configurations sont 
accidentelles à la matière, et n'en changent point la nature. 

Théodore. — 11 est vrai, la matière demeure toujours ma- 
tière , quelque figure qu'on lui donne ; mais on peut dire 
qu'un corps rond n'est pas de même espèce qu'un corps 
carré. 

Ariste.-— Quoi! si je prends de la cire et que j'en change la 
figure, ce ne sera pas la même cire ? 

Théodore. — Ce sera la même cire, la même matière; mais 
on peut dire que ce ne sera pas le même corps, car assuré- 
ment ce qui est rond n'est pas carré. Otons les équivoques. 11 
est essentiel au corps rond que toutes les parties de sa surface 
soient également éloignées de celle qui fait le centre; mais il 
ne lui est point essentiel que ses parties intérieures ou insen- 
sibles aient une telle ou telle configuration : de même, il est 
essentiel à la cire que les petites parties dont elle est compo- 
sée aient une telle configuration; mais on ne la change point, 
quelque figure qu'on donne à sa masse. Enfin il est essentiel 
à la matière d'être étendue, mais il ne lui est point essentiel 
d'avoir ni telle figure dans sa masse, ni telle configuration 
dans les parties insensibles qui la composent. Prenez donc 
garde : qu'arrive-t-il au blé, lorsqu'il passe sous la meule? 



SUR LA METAPHYSIQUE 



21D 



Qu'arrive-t-il à la farine, lorsqu'on la pétrit et qu'on la cuit? 
11 est clair qu'on change la situation et la configuration de 
leurs parties insensibles , aussi bien que la figure de leur 
masse; et je ne comprends pas qu'il puisse leur arriver de 
changement plus essentiel. 

XI. Ariste.— On prétend, Théodore, qu'il leur survient 
outre cela une forme substantielle. 

Théodore. — Je le sais bien , qu'on le prétend. Mais je ne 
vois rien de plus accidentel à la matière que cette chimère. 
Quel changement cela peut-il faire au blé que Ton broie ? 

Ariste. —C'est cela seul qui fait que c'est de la farine. 

Théodore. — Quoi! sans ceî«^4ù\blc bien broyé ne serait 
poinH réduit en fariné ? " ' ..S\ > V ' v 

Ariste.— • Mais peut-être que la farine et le blé ne sont pas 
essentieUement^diffeYents! \Ge sont peut-être deux corps de 
même espèce. 

Théodore. — Et la farine et la pâte, n'est-ce qu'une même 
espèce? Prenez garde! de la pâte n'est que de la farine et de 
l'eau bien mêlées ensemble. Pensez-vous qu'à force de bien 
pétrir on ne puisse pas faire de la pâte sans le secours d'une 
forme substantielle ? 

Ariste. — Oui, mais sans elle on ne peut faire de pain. 

Théodore. —C'est donc une forme substantielle qui change 
la pâte en pain. Nous y voilà. Quand est-ce qu'elle survient à 
la pâte ? 

Ariste. — Quand le pain est cuit , bien cuit. 

Théodore. — 11 est vrai; car du pain pâteux, ce n'est pas pro- 
prement du pain. Cela n'a point encore d'autre forme sub- 
stantielle que celle du blé, ou de la farine, ou de la pâte; car 
ces trois corps sont de même espèce. Mais si la forme sub- 
stantielle manquait à venir, de la pâte bien cuite ne serait-ce 
pas du pain? Or elle ne tient cette forme que lorsque la pâte 
est cuite. Tâchons donc de nous en passer. Car entin il est 
bien difficile de la tirer à propos de la puissance de la matière; 
on ne sait comment s'y prendre. 

Ariste. — Je vois bien , Théodore , que vous voulez vous 
divertir; mais que ce ne soit point à mes dépens, car je vous 
déclare que j'ai toujours regardé ces formes prétendues 
comme des fictions de l'esprit humain. Dites-moi plutôt d'où 
vient que tant de gens ont donné dans cette opinion. 

Théodore.— C'est que les sens y conduiseni tout naturelle- 



220 



ENTRETIENS 



ment. Comme nous avons des sentiments essentiellement 
différents à l'occasion des objets sensibles, nous sommes por- 
tés à croire que ces objets diffèrent essentiellement. Et cela 
est vrai en un sens; car les configurations des parties insen- 
sibles de la cire sont essentiellement différentes de celles àe 
l'eau. Mais comme nous ne voyons pas ces petites parties, leur 
configuration, leur différence, nous jugeons que les masses 
qu'elles composent sont des substances de différente espèce. 
Or l'expérience nous apprend que dans tous les corps il y a un 
sujet commun, puisqu'ils se font les uns des autres. Nous 
concluons donc qu'il faut qu'il y ait quelque chose qui en fasse 
la différence spécifique; et £est ce que nous attribuons à la 
forme substantielle. , / 

XII. Ariste. — Je comprends bien, Théodore, que ce grand 
principe que vous avez prouvé si au long dans nos entretiens 
précédents 1 est bien nécessaire ; savoir, qu'il ne faut point 
juger de la nature des corps par les sentiments qu'ils excitent 
en nous, mais seulement par ridée qui les représente et sur 
laquelle ils ont tous été formés. Nos sens sont des faux té- 
moins, qu'il ne faut écouter que sur les faits. Ils nous mar- 
quent confusément le rapport que les corps qui nous envi- 
ronnent ont avec le nôtre, et cela suffisamment bien pour la 
conservation de la vie ; mais il n'y a rien d'exact dans leurs 
dépositions. Suivons toujours ce principe. 

Théodore. — Suivons-le, Ariste, et comprenons bien que 
toutes les modalités de l'étendue ne sont et ne peuvent être 
que des figures, configurations, mouvements sensibles ou in- 
sensibles, en un mot que des rapports de distance. Une éten- 
due indéfinie sans mouvement, sans changement de rapport 
de distance entre ses parties, ce n'est donc qu'une grande 
masse de matière informe. Que le mouvement se mette à cette 
masse et en meuve les parties en une infini té de façons, voilà 
donc une infinité de différents corps; car, prenez-y garde, il 
est impossible que toutes les parties de cette étendue chan- 
gent également de rapport de distance à l'égard de toutes les 
autres : car c'est à cause de cela qu'on ne peut concevoir que 
les parties de l'étendue se meuvent , qu'on n'y découvre une 
infinité de figures ou de corps différents. Votre tête, par 
exemple, conservant avec votre cou et les autres parties de 



» Entretiens fU, IV, l\ 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



221 



votre corps ie même rapport de distance, tout cela ne fait 
qu'un corps; mais comme les parties de l'air qui vous envi- 
ronnent se remuent diversement sur votre visage et sur le 
reste de votre machine, cet air ne fait point corps avec vous. 
Considérez chaque partie des fibres de votre corps, et conce- 
vez que le rapport de distance qu'a telle ou telle partie déter- 
minée à telle ou telle de ses voisines ne change point ou très- 
peu, et que le rapport de distance qu'elle a avec quantité 
d'autres de ses voisines change sans cesse : vous construirez 
parla une infinité de petits canaux dans lesquels les humeurs 
circuleront. Telle ou telle partie d'une fibre de votre main ne 
s'éloigne point d'une autre partie voisine de la même fibre, 
mais elle change sans cesse de situation par rapport aux es- 
prits, au sang, aux humeurs, et à un nombre infini de petits 
corps qui la viennent toucher en passant, et qui s'échappent 
continuellement par les pores que laisse dans notre chair 
l'entrelacement de nos libres. Voilà ce qui fait que telle partie 
ou telle fibre est précisément ce qu'elle est. Considérez donc 
par l'esprit toutes les parties dont vos fibres sont composées. 
Comparez-les les unes avec les autres et avec les humeurs 
fluides de votre corps , et vous verrez sans peine ce que je 
veux vous faire comprendre. 

Ariste. — Je vous suis , Théodore. Assurément rien n'est 
plus clair que toutes les modalités possibles de l'étendue ne 
sont que des rapports de distance, et que ce n'est que par la 
variété du mouvement et du repos des parties de la matière 
que se produit cette variété de figures ou de corps différents 
que nous admirons dans le monde. Quand on juge des objets 
par les sentiments qu'on en a, on se trouve à tous moments 
dans un étrange embarras; car on a souvent des sentiments 
essentiellement différents des mêmes objets et des senti- 
ments semblables de substances bien différentes. Le rapport 
des sens est toujours obscur et confus. 11 faut juger de toutes 
choses par les idées qui représentent leur nature. Si je con- 
sulte mes sens, la neige, la grêle, la pluie, les vapeurs, sont 
des corps de différente espèce. Mais en consultant l'idée claire 
et lumineuse de l'étendue, je conçois bien, ce me semble, 
qu'un peu de mouvement peut réduire la glace en eau, et 
même en vapeur, sans changer la configuration des petites 
parties dont ces corps sont composés. Je conçois même qu'en 

19* 



222 



EiNTRETlE?sS 



changeant leur configuration, il n'y a rien qu'on n'en puisse 
faire; car , puisque tous les corps ne diffèrent essentiellement 
que par la grosseur , la configuration , le mouvement et le 
repos des parties insensibles dont leurs masses sont compo- 
sées, il est évident que pour faire de l'or, par exemple, avec 
du plomb, ou avec tout ce qu'il vous plaira, il n'y a qu'à di- 
viser ou plutôt qu'à joindre les petites parties du plomb, et 
leur donner la grosseur et la configuration essentielles aux 
petites parties de For, et qui font que telle matière est de l'or. 
Cela se conçoit sans peine. Mais je crois néanmoins que ceux 
qui cherchent la pierre philosophale réduiront plutôt leur or 
en cendres et en fumée, qu'ils n'en feront de nouveau. 

Théodore. — 11 est vrai, Ariste; car qui sait quelle est la 
grosseur et la configuration des petites parties de ce métal si 
recherché? Mais que cela soit connu : qui sait comment sont 
figurées les petites parties du plomb ou du vif-argent? Mais 
donnons encore à ces opérations qui travaillent aveuglément 
au hasard que trois parties de vif-argent, jointes ensemble de 
telle manière, fassent au juste une de ces petites parties dont 
l'or est composé; je les défie de les joindre si exactement ces 
trois parties , qu'elles n'en fassent plus qu'une semblable à 
celles de l'or. Assurément la matière subtile, qui se fait place 
partout, les empêchera bien de, les joindre exactement. Peut- 
être fixeront-ils le mercure, mais si mal , si imparfaitement, 
qu'il ne pourra sentir le feu sans s'élever en vapeur. Qu'ils le 
fixent néanmoins de manière qu'il souffre bien les épreuves : 
que sera-ce? Un métal nouveau, plus beau que l'or, je le 
veux , mais peut-être fort méprisé. Les parties du vif-argent 
seront jointes 4 à 4, 5 à 5, 6 à 6. Mais par malheur il fallait 
qu'elles ne le fussent que 3 à 3. Elles seront jointes d'un sens 
au lieu de l'être d'un autre. Elles laisseront entre elles cer- 
tains vides qui lui ôteront de son poids , et qui lui donneront 
une couleur dont on sera mécontent. Les corps , Ariste , se 
changent facilement en d'autres, quand il n'est pas nécessaire 
que leurs parties insensibles changent de configuration. Les va- 
peurs se changent facilement en pluie : c'est qu'il suffit, pour 
cela, qu'elles diminuent leur mouvement, et qu'elles se joi- 
gnent imparfaitement plusieurs ensemble. Et par une raison 
semblable, il ne faut qu'un vent froid pour durcir la pluie en 
grêle. Mais pour changer l'eau , par exemple , en tout ce qui 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



223 



s'en fait dans les plantes, outre le mouvement, sans lequel lien 
ne se fait, il faut des moules faits exprès pour figer ensemble 
de telle et telle manière cette matière si coulante. 

Théotime. — Hé bien; Théodore, à quoi vous arrêtez-vous ? 
Vous vouliez parler de la Providence, et vous vous engagez 
dans des questions de physique. 

Théodore. — Je vous remercie, Théotime; peut-être m'al- 
lais-je égarer. Néanmoins il me semble que tout ce que nous 
venons de dire n'est pas fort éloigné de notre sujet. Il fallait 
qu'Ariste comprît bien que c'est par le mouvement que les 
corps changent de figure dans leurs masses, et de configura- 
tion dans leurs parties insensibles. Jl fallait, pour ainsi dire, 
lui faire sentir cette vérité ; et je pense que ce que nous venons 
de dire y peut servir. Venons donc à la Providence. 

XIII. C'est assurément par le soleil que Dieu anime le 
monde que nous habitons. C'est par lui qu'il élève les vapeurs. 
C'est par le mouvement des vapeurs qu'il produit les vents. 
C'est par la contrariété des vents qu'il amasse les vapeurs et 
qu'il les résout en pluies, et c'est par les pluies qu'il rend 
fécondes nos terres. Que cela soit ou ne soit pas, Ariste, tout 
à fait comme je vous le dis, il n'importe. Vous croyez du 
moins, par exemple, que la pluie fait croître l'herbe; car s'il 
ne pleut tout se sèche. Vous croyez que telle herbe a la force 
de purger, celle-ci de nourrir, celle-là d'empoisonner; que le 
feu amollit la cire, qu'il durcit la boue, qu'il brûle le bois, qu'il 
en réduit une partie en cendre et enfin en verre. En un mot, 
vous ne doutez pas que tous les corps ont certaines qualités 
ou vertus, et que la providence ordinaire de Dieu consiste 
dans l'application de ces vertus, par lesquelles il produit cette 
variété que nous admirons dans son ouvrage. Or ces vertus, 
aussi bien que leur application, ne consistent que dans 
l'efficace du mouvement, puisque c'est parle mouvement 
que tout se (fût ; car il est évident que le feu ne brûle que 
par le mouvement de ses parties ; qu'il n'a la vertu de durcir 
la boue que parce que les parties qu'il répand de tous côtés 
venant à rencontrer l'eau qui est dans la terre, elles la chas- 
sent par le mouvement qu'elles lui communiquent, et ainsi 
des autres effets. Le feu n'a donc ni force ni vertu que par le 
mouvement de ses parties; et l'application de cette force sur 
tel sujet ne vient que du mouvement qui a transporté ce 
sujet auprès du feu. De même... 



224 



ENTRETIENS 



Ariste. — Ce que vous dites du feu, je 1 étends à toutes tes 
causes et à tous les effets naturels. Continuez. 

XIV. Théodore. — Vous comprenez* donc bien que la pro- 
vidence ordinaire se réduit principalement à deux choses : 
aux lois des communications des mouvements , puisque tout 
se fait dans les corps par le mouvement , et à la sage combi- 
naison que Dieu a mise dans Tordre de ses créatures au temps 
de leur création, afin que son ouvage pût se conserver par 
les lois naturelles qu'il avait résolu de suivre. 

A Tégard des lois naturelles du mouvement , Dieu a choisi 
les plus simples. 11 a voulu et veut encore maintenant que 
tout corps mû se meuve ou tende à se mouvoir en ligne droite, 
et qu'à la rencontre des autres corps, il ne s'éloigne de la 
ligne droite que le moins qu'il est possible ; que tout corps se 
transporte du côté vers lequel il est poussé, et s'il est poussé 
en même temps par deux mouvements contraires, que le plus 
grand mouvement remporte sur le plus faible ; mais si ces 
deux mouvements ne sont pas contraires^ qu'il se meuve 
selon une ligne qui soit la diagonale d'un parallélogramme 
dont les côtés aient réciproquement même proportion que 
ces mouvements. En un mot, Dieu a choisi les lois les plus 
simples dépendamment de cet unique principe, que le plus 
fort doit vaincre le plus faible; et avec cette condition, qu'il 
y aurait toujours dans le monde une égale quantité de mouve- 
ment. J'ajoute cette condition, parce que l'expérience nous 
apprend que le mouvement qui anime la matière ne se dissipe 
point avec le temps par la rencontre des corps qui viennent 
de côtés opposés : outre que Dieu étant immuable dans sa 
nature, plus en donne d'uniformité à son action, plus on fait 
porter à sa conduite le caractère de ses attributs. 

Il n'est pas nécessaire , Ariste , d'entrer davantage dans le 
détail de ces lois naturelles que Dieu suit dans le cours ordi- 
naire de sa providence. Qu'elles soient telles qu'il vous plaira, 
cela importe fort peu. Vous savez certainement que Dieu seul 
meut les corps ; qu'il fait tout en eux par le mouvement, qu'il 
ne leur communique le mouvement de l'un à l'autre que 
selon certaines lois telles qu'elles puissent être ; que l'appli- 
cation de ces lois vient de la rencontre des corps. Vous savez 
que le choc des corps est, à cause de leur impénétrabilité, la 
cause occasionnelle ou naturelle qui détermine l'efficace des 
lois générales. Vous savez que Dieu agit toujours d'une ma- 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



22o 



nière simple et uniforme : qu'un corps mû va toujours tout 
droit, mais que l'impénétrabilité oblige le moteur au change- 
ment; que cependant il ne change que le moins qu'il est pos- 
sible * soit parce qu'il suit toujours les mêmes lois, soit parce 
que les lois qu'il suit sont les plus simples qu'il y ait. Cela 
suffit pour ce qui regarde les lois générales des communi- 
cations des mouvements. Venons à la formation de l'univers, 
et à la sage combinaison que Dieu a mise entre toutes ses par- 
ties au temps de la création pour tous les siècles et par rap- 
port à ces lois générales, car c'est en cela que consiste le 
merveilleux de la providence divine. Suivez-moi. je vous 
prie. 

XV. Je pense , Ariste, à une masse de matière sans mou- 
vement. Ne voilà qu'un bloc. J'en veux faire une statue. Un 
peu de mouvement me la formera bientôt; car qu'on remue 
le superflu qui par le repos faisait corps avec elle, la voilà 
faite. Je veux que cette statue n'ait pas seulement la figure 
d'un homme, mais qu'elle en ait aussi les organes et toutes 
les parties que nous ne voyons pas. Encore un peu de mou- 
vement me les formera ; car que la matière qui environne 
celle dont je veux, par exemple, faire le cœur, se meuve, le 
reste demeurant comme immobile, elle ne fera plus corps 
avec le cœur. Voilà donc le cœur formé. Je puis de même 
achever en idée les autres organes , tels que je les conçois. 
Cela est évident. Enfin je veux que ma statue n'ait pas seule- 
ment les organes de corps humain, mais de plus que la masse 
dont elle est faite se change en chair et en os, en esprits et 
en sang, en cerveau, et le reste. Encore un peu de mouve- 
ment me donnera satisfaction; car, supposé que la chair soit 
composée de fibres de telle ou telle configuration, et entre- 
lacées entre elles de telle ou telle manière, si la matière qui 
remplit les entrelacements des fibres que je conçois vient à se 
mouvoir, ou à n'avoir plus le môme rapport de distance à celle 
dont ces fibres doivent être composées, voilà de la chair; et 
je conçois de môme qu'avec un peu de mouvement, le sang, 
les esprits, les vaisseaux et tout le reste du corps humain se 
peut former. Mais ce qui passe infiniment la capacité de 
notre esprit, c'est de savoir quelles sont les parties qu'il 
faut remuer, quelles sont celles qu'il faut ôter et celles qu'il 
faut laisser. 

Supposons maintenant que je veuille prendre dans cette 



226 



ENTRETIENS 



machine semblable à la nôtre une fort petite portion de matière, 
et lui donner telle figure, tels organes, telle configuration 
dans ses parties qu'il me plaira, tout cela s'exécutera toujours 
par le moyen du mouvement, et ne pourra jamais s'exécuter 
que par lui ; car il est évident qu'une partie de la matière 
qui fait corps avec une autre n'en peut être séparée que par le 
mouvement. Ainsi je conçois sans peine que, dans un corps 
humain, Dieu en peut former un autre de même espèce mille 
ou dix mille fois plus petit, et dans celui-ci un autre, et ainsi 
de suite dans la même proportion de mille ou dix mille à un ; 
et cela tout d'un coup, en donnant une infinité de divers 
mouvements, que lui seul connaît, aux parties infinies d'une 
certaine masse de matière. 

Ariste. — Ce que vous dites là du corps humain, il est 
facile de l'appliquer à tous les corps organisés des animaux 
et des plantes. 

XYÏ. Théodore. — Bien donc, Ariste. Conce\ ez ^maintenant 
une masse indéfinie de matière aussi grande que l'univers . 
et que Dieu en veut faire un bel ouvrage , mais un ouvrage 
qui subsiste , et dont toutes les beautés se conservent ou se 
perpétuent dans leurs espèces : comment s'y prendra-t-il? 
Remuera-t-il d'abord les parties de la matière au hasard , 
pour en former le monde peu à peu en suivant certaines lois, 
ou bien le formera-t-il tout d'un coup? Prenez garde î l'Etre 
infiniment parfait connaît toutes les suites de tous les mou- 
vements qu'il peut communiquer à la matière, quelques 
lois des communications des mouvements que vous sup- 
posiez. 

Ariste. — Il me paraît clair que Dieu ne remuera point in- 
utilement la matière ; et puisque la première impression qu'il 
peut communiquer à toutes ses parties suffit pour produire 
toutes sortes d'ouvrages, assurément il ne s'avisera pas de les 
former peu à peu par quantité de mouvements inutiles. 

Théotime. — Mais que deviendront les lois générales des 
communications des mouvements, si Dieu ne s'en sert 
point? 

Ariste.-— Cela m'embarrasse un peu. 

Théodore.— De quoi vous embarrassez-vous? Ces lois n'obli- 
gent encore à rien, ou plutôt elles ne sont point ; car c'est le 
choc des corps qui est la cause occasionnelle des lois des 
communications des mouvements. Or, sans cause occasion- 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



227 



nelle, il ne peut y avoir de loi générale. Donc, avant que Dieu 
eût mù la matière, avant que les corps pussent se choquer. 
Dieu ne devait et ne pouvait point suivre les lois générales 
des communications des mouvements. De plus , Dieu ne suit 
des lois générales que pour rendre sa conduite uniforme, et 
lui faire porter le caractère de son immutabilité. Ainsi le pre- 
mier pas de cette conduite, les premiers mouvements ne peu- 
vent et ne doivent pas être déterminés par ces lois. Enfin il 
faudrait une infinité de lois générales, ce qui ferait qu'elles 
ne seraient guère générales, afin de pouvoir, en les suivant 
exactement , former les corps organisés des animaux et des 
plantes. Ainsi, la première impression de mouvement que 
Dieu a mise d'abord dans la matière ne devant et ne pouvant 
pas môme être actuellement réglée selon certaines lois géné- 
rales, elle devait l'être uniquement par rapport à la beauté de 
l'ouvrage que Dieu voulait former, et qu'il devait conserver 
dans la suite du temps , en conséquence des lois générales. 
Or cette première impression de mouvement sagement dis- 
tribuée suffisait pour former tout d'un coup les animaux et 
les plantes , qui sont les ouvrages les plus excellents que Dieu 
ait faits de la matière , et tout le reste de l'univers. Gela est 
évident, puisque tous les corps ne diffèrent entre eux que par 
la figure de leurs masses et par la configuration de leurs par- 
ties, et qu'un peu de mouvement peut faire tout cela, comme 
vous en êtes demeuré d'accord. Donc , Ariste, vous avez eu 
raison de dire que Dieu a fait tout d'un coup de chaque masse 
de matière ce qu'il en a voulu former. Car, quoique Dieu ait 
formé les parties de l'univers les unes après les autres, ainsi 
que l'Ecriture semble nous l'apprendre, il ne s'ensuit pas 
qu'il ait employé quelque temps et suivi quelques lois géné- 
rales pour les conduire peu à peu à leur perfection. Bixit et 
fada surit. C'est que la première impression de mouvement a 
suffi pour les produire en un instant. 

XVII. Théotjme. — Cela étant ainsi, je comprends bien que 
c'est perdre son temps que de vouloir expliquer par les prin- 
cipes cartésiens, ou par d'autres semblables, l'histoire que 
l'Ecriture nous fait de la création. 

Théodore. — Assurément on se trompe, si on prétend 
prouver que Dieu a formé le monde en suivant certaines lois 
générales des communications des mouvements ; mais on ne 
perd pas son temps de rechercher ce qui doit arriver à la ma- 



228 



ENTRETIENS 



tière en conséquence des lois des mouvements. Et voici 
pourquoi : c'est qu'encore que Dieu ait formé tout d'un coup 
chaque partie de l'univers , il a dû avoir égard aux lois de la 
nature , qu'il voulait suivre constamment pour faire porter à 
sa conduite le caractère de ses attributs; car certainement 
son ouvrage n'aurait pas pu se conserver dans sa beauté, 
s'il ne l'avait proportionné aux lois du mouvement. Un 
soleil carré n'aurait pas pu durer longtemps ; un soleil 
sans lumière serait bientôt devenu tout brillant. Vous avez 
lu, Théotime, la Physique de M. Descartes; et vous, Ariste, 
vous la lirez quelque jour, car elle le mérite bien. Ainsi il 
n'est pas nécessaire que je m'explique davantage. Il faudrait 
maintenant examiner quelle a dû être cette première im- 
pression de mouvement par laquelle Dieu a formé tout d'un 
coup l'univers pour un certain nombre de siècles ; car c'est 
là, pour ainsi dire, le point de vue dont je veux vous faire re- 
garder et admirer la sagesse infinie de la Providence sur l'ar- 
rangement de la matière. 

Mais j'appréhende que votre imagination, peut-être déjà fa- 
tiguée par les choses trop générales dont nous venons de 
parler, ne vous laissât point assez d'attention pour contem- 
pler un si vaste sujet ; car, Ariste , que ce premier pas de la 
conduite de Dieu, que cette première impression de mouve- 
ment que Dieu va faire, renferme de sagesse! que de rap- 
ports, que de combinaisons de rapports ! Certainement Dieu , 
avant cette première impression, en a connu clairement 
toutes les suites et toutes les combinaisons de ces suites, 
non-seulement toutes les combinaisons physiques, mais toutes 
les combinaisons du physique avec le moral, et toutes les 
combinaisons du naturel avec le surnaturel. Il a comparé en- 
semble toutes ces suites avec toutes les suites de toutes les 
combinaisons possibles dans toutes sortes de suppositions. Il 
a, dis-je , tout comparé dans le dessein de faire l'ouvrage le 
plus excellent par les voies les plus sages et les plus divines. 
Il n'a rien négligé de ce qui pouvait faire porter à son action 
le caractère de ses attributs; et le voilà qui, sans hésiter, se 
détermine à faire ce premier pas. Tâchez, Ariste, de voir où 
ce premier pas conduit. Prenez garde qu'un grain de matière, 
poussé d'abord à droite au lieu de l'être à gauche, poussé 
avec un degré de force plus ou moins grand , pouvait tout 
changer dans le physique, de là dans le moral, que dis-je î 



SUR LA MÉTAPH\SIQUE. 



229 



dans mémo le surnaturel. Pensez donc à la sagesse infinie de 
celui qui a si bien comparé et réglé toutes choses, que, dès le 
premier pas qu'il fait, il ordonne tout à sa fin, et va majes- 
tueusement , invariablement, toujours divinement, sans 
jamais se repentir, jusqu'à ce qu'il prenne possession de ce 
temple spirituel qu'il construit par Jésus-Christ, et auquel il 
rapporte toutes les démarches de sa conduite. 

Ariste. — Vraiment, Théodore, vous avez raison de finir 
notre entretien : car nous nous perdrions bientôt dans un si 
vaste sujet. 

Théodore. — - Pensez-y, Ariste; car dès demain il faut 
nous y engager. 

Ariste — Si nous nous embarquons sur cet océan, nous 
y périrons. 

Théodore. — Non, nous n'y périrons point, pourvu que 
nous ne sortions pas du vaisseau qui nous doit porter. De- 
meurons dans l'Eglise, toujours soumis à son autorité; si 
nous heurtons légèrement contre les écueils, nous n'y ferons 
pas naufrage. L'homme est fait pour adorer Dieu dans la 
sagesse de sa conduite. Tâchons de nous perdre heureuse- 
ment dans ses profondeurs. Jamais l'esprit humain n'est 
mieux disposé que lorsqu'il adore par un silence forcé les per- 
fections divines. Mais ce silence de l'âme ne peut succéder qu'à 
la contemplation de ce qui nous passe. Courage donc, Ariste; 
contemplez, admirez la providence générale du Créateur. 
Je vous ai placé au point de vue d'où vous devez découvrir 
une sagesse incompréhensible. 

ONZIÈME ENTRETIEN. 

Continuation du même sujet. De la providence générale dans l'arrangement des 
corps et dans les combinaisons infiniment infinies du physique avec le moral, 
du naturel avec le surnaturel. 

Théodore. — Avez-vous, Ariste, fait quelques efforts d'es- 
prit pour comparer la première impression du mouvement 
que Dieu a communiqué à la matière, la première de ses 
démarches dans l'univers, avec les lois générales de sa pro- 
\idence ordinaire , et avec les divers ouvrages qui devaient se 
conserver et se développer par l'efficace de ces lois? Car c'est 
Ôe celle première impression de mouvement qu'il faut jeter 
tes yer.\ sur la conduite de Dieu ; c'est le point de vue de la 
providence générale : car Dieu ne se repent et ne se dément 
i. 20 



230 



ENTRETIENS 



jamais. Avcz-vous donc regardé de là le bel ordre des créa- 
tures et la conduite simple et uniforme du Créateur? 

Ariste. — Oui, Théodore, mais j'ai la vue trop courte. 
J'ai découvert bien du pays, mais cela si confusément, que 
je ne sais que vous dire. Vous m'avez placé trop haut. On 
découvre de fort loin, mais on ne sait ce qu'on voit. Vous 
m'avez pour ainsi dire guindé au-dessus des nues, et la tête 
me tourne quand je regarde sous moi. 

Théodore. — Hé bien , Ariste, descendons un peu. 

Théotime. — Mais plus bas nous ne verrons rien. 

Ariste. — - Ah ! je vous prie, Théodore, un peu plus de 
détail. 

Théodore. — Descendons, Théotime, puisque Ariste le 
souhaite. Mais n'oublions pas tous trois notre point de 
vue ; car il y faudra monter bientôt , dès que notre imagina- 
tion sera un peu rassurée et fortifiée par un détail plus sen- 
sible et plus à notre portée. 

I. Souvenez-vous, Ariste, de nos abeilles d'hier. C'est un 
ouvrage admirable que ce petit animal. Combien d'organes 
différents, que d'ordre, que de liaisons, que de rapports 
dans toutes ses parties ! Ne vous imaginez pas qu'il en ait 
moins que les éléphants ; apparemment il en a davantage. 
Comprenez donc, si vous le pouvez, le nombre et le jeu 
merveilleux de tous les ressorts de cette petite machine. C'est 
l'action faible de la lumière qui les débande, tous ces res- 
sorts ; c'est la présence seule des objets qui en détermine et 
règle tous les mouvements. Jugez donc par l'ouvrage si exac- 
tement formé, si diligemment achevé de ces petits animaux, 
non de leur sagesse et de leur prévoyance , car ils n'en ont 
point, mais de la sagesse et de la prévoyance de celui qui a 
assemblé tant de ressorts et les a ordonnés si sagement par 
rapport à tant de divers objets et de fins différentes. Assuré- 
ment, Ariste, vous seriez plus savant que tout ce qu'il y a 
jamais eu de philosophes , si vous saviez exactement les rai- 
sons de la construction des parties de ce petit animal. 

Ariste.— Je le crois, Théodore. Cela nous passe déjà. Mais, 
s'il faut une si grande adresse et une si profonde intelligence 
pour former une simple mouche y comment en produire une 
infinité toutes renfermées les unes dans les autres, et par 
conséquent toutes plus petites toujours dans la proportion 
sous-miliécuple , puisqu'une seule en produit mille, et que 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



231 



ce qui contient est plus grand que ce qui est contenu? Cela 
effraye l'imagination ; mais que l'esprit reconnaît de sagesse 
dans l'auteur 'de tant de merveilles ! 

Théodore. — Pourquoi cela, Ariste? Si les petites abeilles 
sont organisées comme les plus grandes , qui en conçoit une 
grande en peut concevoir une infinité de petites renfermées 
les unes dans les autres. Ce n'est donc point la multitude et 
la petitesse de ces animaux tous semblables qui doit augmenter 
votre admiration pour la sagesse du Créateur. Mais votre 
imagination effrayée admire en petit ce qu'on a coutume de 
ne voir qu'en grand. 

Ariste. — Je croyais , Théodore, que je ne pouvais trop ad- 
mirer. 

Théodore. — Oui, mais il ne faut admirer que par raison. 
Ne craignez point ; si l'admiration vous plaît, vous trouverez 
bien de quoi vous satisfaire dans la multitude et la petitesse 
de ces abeilles l'enfermées les unes dans les autres. 

Ariste. — Comment cela donc ? 

Théodore. — C'est qu'elles ne sont pas toutes semblables. 

Ariste. — Je me l'imaginais bien ainsi ; car quelle appa- 
rence que les vers de ces mouches, et les œufs de ces vers , 
aient autant d'organes que les mouches mômes , comme vous 
le prétendiez hier ? 

Théodore. — Que vous imaginiez mal, Ariste! car, tout 
au contraire , les vers ont toutes les parties organiques des 
mouches; mais ils ont de plus celles qui sont essentielles aux 
vers, c'est-à-dire celles qui sont absolument nécessaires, afin 
que les vers puissent chercher, dévorer et préparer le suc 
nourricier de la mouche qu'ils portent en eux , et qu'ils con- 
servent par le moyen des organes et sous la forme de ver. 

Ariste. — Oh! oh ! à ce compte-là, les vers sont plus admi- 
rables que les mouches ; ils ont bien plus de parties orga- 
niques. 

Théodore. — Oui, Ariste ; et les œufs des vers sont encore 
plus admirables que les vers mêmes , et ainsi en remontant. 
De sorte que les mouches de cette année avaient beaucoup 
plus d'organes, il y a mille ans, qu'elles n'en ont présen- 
tement. Voilà un étrange paradoxe. Mais prenez garde ! Il est 
facile de comprendre que les lois générales des communi- 
cations des mouvements sont trop simples pour construire des 
corps organisés. 



232 



ENTRETIENS 



Ariste. — H est vrai, ceia me parait ainsi. C'est beaucoup 
qu'elles suffisent pour les faire croître. Il y a des gens qui 
prétendent que les insectes viennent de pourriture. Mais si 
une mouche a autant de parties organisées qu'un bœuf, j'ai- 
merais autant dire que ce gros animal se pourrait former 
d'un tas de boue, que de soutenir que les mouches s'engen- 
drent d'un morceau de chair pourrie. 

Théodore. — Vous avez raison. Mais puisque les lois du 
mouvement ne peuvent construire des corps composés d'une 
infinité d'organes, c'est donc une nécessité que les mouches 
soient renfermées dans les vers dont elles éclosent. Ne pensez 
pas néanmoins , Ariste , que l'abeille , qui est encore ren- 
fermée dans le ver dont elle doit sortir , ait entre ses parties 
organiques la même proportion de grosseur , de solidité , de 
configuration, que lorsqu'elle en est sortie; car on a remarqué 
souvent que la tête, par exemple, du poulet, lorsqu'il est 
dans l'œuf et qu'il paraît comme sous la forme d'un ver, est 
beaucoup plus grosse que tout le reste du corps, et que les 
os ne prennent leur consistance qu'après les autres parties. 
Je prétends seulement que toutes les parties organiques des 
abeilles sont formées dans leurs vers, et si bien proportionnées 
aux lois des mouvements, que, par leur propre construction 
et l'efficace de ces lois, elles peuvent croître, sans que Dieu, 
pour ainsi dire, y touche de nouveau par une providence ex- 
traordinaire ; car c'est en cela que consiste la sagesse in- 
compréhensible de la providence divine. C'est ce qui la peut 
justifier, quoiqu'il s'engendre souvent des animaux mons- 
trueux ; car Dieu ne doit pas faire un miracle pour les 
empêcher de se former. Au temps de la création, il a construit , 
pour les siècles futurs , les animaux et les plantes ; il a établi 
les lois des mouvements nécessaires pour les faire croître. 
Maintenant il se repose, parce qu'il ne fait plus que suivre 
ces lois. 

Ariste. — Que de sagesse dans la providence générale du 
Créateur ! 

Théodore — Voulez-vous que nous remontions un peu à 
notre point de vue, d'où nous devons jeter les yeux sur les 
merveilles de la Providence ? 

Ariste. — J'y suis, ce me semble, Théodore. J'admire et 
j'adore avec tout le respect dont je suis capable la sagesse 
infinie du Créateur, dans la variété et la justesse incompréhen- 



SU K LÀ MÉTAPHYSIQUE. 



233 



sible des mouvements divers qu'il a imprimés d'abord à cette 
petite portion de matière dans laquelle il a formé tout d'un 
coup des abeilles pour tous les siècles. Que dis-je, des abeilles ! 
une infinité de vers encore qu'on peut regarder comme des 
animaux de différente espèce , et il leur a fourni dans un si 
petit espace une nourriture insensible par mille moyens qui 
nous passent ; tout cela par rapport aux lois du mouvement , 
lois si simples et si naturelles , que , quoique Dieu fasse 
tout par elles dans le cours ordinaire de sa providence, il 
semble qu'il ne touche à rien, qu'il ne se mêle de rien , en un 
mot qu'il se repose. 

Théodore. — Vous trouvez donc, Ariste, que cette con- 
duite est divine et plus excellente que celle d'un Dieu qui 
agirait à tous moments par des volontés particulières , au 
lieu de suivre ces lois générales ; ou qui, pour se décharger 
du soin du gouvernement de son ouvrage, aurait donné des 
ârnesrà toutes les mouches, ou plutôt des intelligences assez 
éclairées pour former leur corps , ou du moins pour les con- 
duire selon leurs besoins et régler tous leurs travaux ? 

Ariste. — Quelle comparaison ! 

III. Théodore. — Courage donc, Ariste; jetez les yeux plus 
loin. Dans l'instant que Dieu a donné cette première impres- 
sion de mouvement aux parties de cette petite portion de 
matière dont il a fait des abeilles, ou tel autre insecte qu'il 
tous plaira pour tous les siècles , pensez-vous qu'il ait prév u 
que tel de ces petits animaux qui devait éclore en telle année 
devait aussi à tel jour, telle heure , telles circonstances , faire 
tourner les yeux à quelqu'un vers l'objet d'une passion cri- 
minelle, ou bien se venir imprudemment placer dans les 
narines d'un cheval et lui faire faire un mouvement fatal 
pour le meilleur prince du monde, qui par là se renverse et 
se tue: mort funeste et qui a une infinité de suites fâcheu- 
ses ; ou, pour ne point combiner le physique avec le moral, 
car cela renferme des difficultés dont la résolution dépend de 
certains principes que je ne vous ai point expliqués, pensez- 
vous que Dieu ait prévu que cet insecte , par tel de ses mou- 
vements, a dû produire quelque chose de monstrueux ou de 
déréglé dans le monde purement matériel? 

Ariste. — Qui en doute, que Dieu ait prévu toutes les sui- 
tes de cette première impression de mouvement , qui a formé 
eu un instant dans cette portion de matière toute l'espèce 

20* 



234 



ENTRETIENS 



de tel insecte? Il a même prévu généralement toutes les sui- 
tes des mouvements infinis et tout différents qu'il pouvait 
donner d'abord à cette même portion ; il a prévu de plus toutes 
les suites de toutes les combinaisons de cette portion de ma- 
tière avec toutes les autres, et leurs divers mouvements 
selon toutes les suppositions possibles de telles ou telles lois 
générales. 

Théodore. — Admirez donc, Ariste, adorez la profondeur 
de la sagesse de Dieu, qui a réglé cette première impression 
de mouvement à telle petite portion de matière, après un 
nombre infini de comparaisons de rapports, toutes faites par 
un acte éternel de son intelligence. De cette portion de ma- 
tière passez à une autre, et de celle-ci à une troisième; par- 
courez tout l'univers , et jugez enfin tout d'une vue de la 
sagesse infiniment infinie qui a réglé la première impression 
du mouvement par laquelle s'est formé tout l'univers dans 
toutes ses parties et pour tous les temps, de telle manière 
que c'est assurément l'ouvrage le plus beau qui puisse être 
produit par les voies les plus générales et les plus simples ; dé- 
telle manière plutôt que l'ouvrage et les voies expriment 
mieux les perfections que Dieu possède et qu'il se glorifie de 
posséder, que tout ouvrage fait par toute autre voie. 

Ariste. — Que d'abîmes, que de profondeurs impénétra- 
bles î Que de rapports et de combinaisons de rapports il a fallu 
considérer dans la première impression de la matière, pour 
créer l'univers, et l'accommoder aux lois générales du mou- 
vement que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa provi- 
dence ! Vous m'avez placé au véritable point de vue d'où on 
découvre la sagesse infinie du Créateur. 

Théodore. — Savez-vous, Ariste, que vous ne voyez encore 
rien ? 

A riste. — Gomment , rien ? 

IV. Théodore. — Beaucoup , Ariste ; mais comme rien par 
rapport au reste. Vous avez jeté la vue sur les combinaisons 
infiniment infinies des mouvements de la matière. Mais com- 
binez le physique avec le moral, les mouvements des corps 
avec les volontés des anges et des hommes. Combinez de plus 
le naturel avec le surnaturel , et rapportez tout cela à Jésus- 
Christ et à son Eglise ; car, puisque c'est le principal des des- 
seins de Dieu , il n'est pas vraisemblable que dans la pre- 
mière impression que Dieu a communiquée à la matière, il 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



235 



ait négligé de régler son action sur le rapport que les mouve- 
ments pouvaient avoir avec son grand et son principal ou- 
vrage. Comprenez donc avec quelle sagesse il a fallu régler 
les premiers mouvements de la matière , s'il est vrai que Tor- 
dre de la nature est subordonné à celui de la grâce ; s'il est 
vrai que la mort nous surprend maintenant en conséquence 
des lois naturelles , et qu'il n'y ait rien de miraculeux qu'un 
homme se trouve écrasé lorsqu'une maison s'écroule sur lui : 
car vous savez que c'est de l'heureux; ou du malheureux 
moment de la mort dont dépend notre éternité. 

Arjste. — Doucement, Théodore. C'est Dieu qui règle ce 
moment. Notre mort dépend de lui. Dieu seul peut nous don- 
ner le don de la persévérance. 

V. Théodore. — Qui en doute? Notre mort dépend de Dieu 
en plusieurs manières. Elle dépend de Dieu , parce qu'elle 
dépend de nous ; car il est en notre pouvoir de sortir d'une 
maison qui menace ruine , et c'est Dieu qui nous a donné ce 
pouvoir. Elle dépend de Dieu , parce qu'elle dépend des anges ; 
car Dieu a donné aux. anges le pouvoir et la commission de 
gouverner le monde, ou le dehors , pour ainsi dire, de son 
Eglise. Notre mort heureuse dépend de Dieu , parce qu'elle 
dépend de Jésus-Christ; car Dieu nous a donné en Jésus- 
Christ un chef qui veille sur nous, et qui ne souffrira pas 
que la mort nous surprenne malheureusement , si nous lui 
demandons comme il faut le don de la persévérance. Mais 
pensez-vous que notre mort ne dépende pas aussi de Dieu, 
en ce sens qu'il a réglé et produit cette première impression 
de mouvement, dont une des suites est que telle maison doit 
s'écrouler dans tel temps et dans telles circonstances? Tout 
dépend de Dieu, parce que c'est lui qui a établi toutes les 
causes tant libres que nécessaires , et que sa prescience est si 
grande , qu'il se sert aussi heureusement des unes que des 
autres; car Dieu n'a pas communiqué au hasard sa puissance 
aux esprits: il ne l'a fait qu'après avoir prévu toutes les 
suites de leurs mouvements , aussi bien que ceux de la ma- 
tière. De plus tout dépend de Dieu , parce que toutes les cau- 
ses ne peuvent agir que par l'efh'cace de la puissance divine. 
Enfin , tout dépend de Dieu , parce qu'il peut par des 
miracles interrompre le cours ordinaire de sa providence, et 
qu'il ne manque môme jamais de le faire , lorsque l'ordre 
immuable de ses perfections l'exige, je veux dire lorsque 



236 



ENTRETIENS 



ce qu'il- doit à sou immutabilité est de moindre considération 
que ce qu'il doit à ses autres attributs. Mais nous vous expli- 
querons tout cela plus exactement dans la suite. Comprenez 
donc, Ariste, que notre salut est déjà assuré dans l'enchaî- 
nement des causes tant libres que nécessaires , et que tous 
les effets delà providence générale sont tellement liés ensem- 
ble , que le moindre mouvement de la matière peut concourir 
en conséquence des lois générales à une infinité d'événements 
considérables, et que chaque événement dépend d'une infi- 
nité de causes subordonnées. Admirez encore un coup la 
profondeur de la sagesse de Dieu, qui certainement, avant 
que de faire son premier pas , a comparé les premiers mou- 
vements delà matière, non-seulement avec toutes ses suites 
naturelles ou nécessaires, mais encore à bien plus forte rai- 
son avec toutes les suites morales et surnaturelles, dans 
toutes les suppositions possibles. 

Ariste. — Assurément, Théodore , du point de vue où vous 
m'avez placé , je découvre une sagesse qui n'a point de bor- 
nes. Je comprends clairement et distinctement que ia provi- 
dence générale porte le caractère d'une intelligence infinie, 
et qu'elle est tout autrement incompréhensible que ne s'ima- 
ginent ceux qui ne l'ont jamais examinée. Une providence 
fondée sur une volonté absolue est bien moins digne de l'Etre 
infiniment parfait; elle porte bien moins le caractère des at- 
tributs divins que celle qui est réglée par des trésors inépui- 
sables de sagesse et de prescience. 

VI. Théodore. — C'est ce que je voulais vous faire voir. 
Descendons maintenant à quelque détail qui vous délasse 
l'esprit, et qui vous rende sensible une partie des choses que 
vous venez de concevoir. Ne vous êtes-vous jamais diverti à 
nourrir dans une boîte quelque chenille, ou quelque autre 
insecte qu'on croit communément se transformer en papil- 
lon ou en mouche? 

Ariste. — Oh ! oh ! Théodore, vous allez tout d'un coup du 
grand au petit. Vous revenez toujours aux insectes. 

Théodore.— C'est que je suis bien aise que nous admirions 
ce que tout le monde méprise. 

Ariste. — Quand j'étais enfant, je me souviens d'avoir 
nourri des vers à soie. Je prenais plaisir à leur voir faire leur 
coque, et s'y enterrer tout vivants , pour ressusciter quelque 
temps après 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



237 



Théotime. — Et moi, Théodore, j'ai actuellement dans 
une boîte avec du sable un insecte qui me divertit , et dont 
je sais un peu l'histoire. On l'appelle en latin formica-Ieo. 
11 se transforme en une de ces espèces de mouches qui ont le 
ventre fort long, et qu'on appelle, ce me semble, demoi- 
selles. 

Théodore. — Je sais ce que c'est, Théotime. Mais vous vous 
trompez de croire qu'il se transforme en demoiselle. 

Théotime. — Je l'ai vu, Théodore; ce fait est constant. 

Théodore. — Et moi, Théotime, je vis l'autre jour une taupe 
qui se transforma en merle. Comment voulez-vous qu'un 
animal se transforme en un autre? 11 est aussi difficile que 
cela se fasse, que d'un peu de chair pourrie il se forme des 
insectes. 

Théotime.— Je vous entends, Théodore; le formica-ho ne 
se transforme point, il se dépouille seulement de ses habits et 
de ses armes; il quitte ses cornes, avec lesquelles il fait son 
trou, et se saisit des fourmis qui y tombent. En effet, je les 
ai remarquées, ces cornes , dans le tombeau qu'ils se font 
dans le sable, et dont ils sortent, non plus en qualité de for- 
mica-leo * mais en qualité de demoiselles, sous une forme 
plus magnifique. 

Théodore. — Vous y voilà. Le formica-leo et la demoiselle ne 
sont point proprement deux animaux de différente espèce : le 
premier contient le second, ou toutes les parties organiques 
dont il est composé; mais remarquez qu'il a de plus tout ce 
qu'il lui faut pour attraper sa proie, pour se nourrir lui- 
même, et pour préparer à l'autre une nourriture convenable. 
Or tachons maintenant de nous imaginer les ressorts néces- 
saires aux mouvements que fait ce petit animal. Il ne va qu'à 
reculons en ligne spirale, et toujours en s'enfonçant dans le 
sable; de sorte que, jetant en dehors à chaque petit mouve- 
ment qu'il fait le sable qu'il prend avec ses cornes, il fait un 
trou qui se termine en pointe, au fond duquel il se cache, 
toujours les cornes ouvertes, et prêtes à se saisir des fourmis 
et autres animaux qui ne peuvent se retenir sur le penchant 
de la fosse. Lorsque la proie lui échappe, et fait assez d'efforts 
pour lui faire craindre de la perdre, il l'accable et l'étourdit 
à force de lui jeter du sable, et rend encore par ce moyen le 
penchant du trou plus raide. Il se saisit donc de sa proie, il 
la tire sous le sable, il lui suce le sang, et, la prenant entre 



238 



ENTRETIENS 



ses cornes, il la jette le plus loin qu'il peut de son trou. Enfin, 
au milieu du sable le plus menu et le plus mouvant, il se con- 
struit un tombeau parfaitement rond ; il le tapisse en dedans 
fort proprement pour y mourir, ou plutôt pour y reposer plus 
à Taise; et enfin, après quelques semaines, on le voit sortir 
tout glorieux, et sous la forme de demoiselle, après avoir 
laissé plusieurs enveloppes et les dépouilles de formica-leo. 
Or combien faut-il de parties organisées pour tous ces mou- 
vements? Combien de canaux pour conduire ce sang dont le 
formica-leo se nourrit et sa demoiselle? 11 est donc clair que 
cet animal s'étant dépouillé de toutes ces parties dans son 
tombeau, il a beaucoup moins d'organes, lorsqu'il paraît sous 
la forme de mouche, que lorsqu'on le voit sous celle de for- 
mica-leo; si ce n'est peut-être qu'on veuille soutenir que des 
organes peuvent se construire et s'ajuster ensemble en con- 
séquence des lois du mouvement. Car que Dieu ait ordonné 
à quelque intelligence de pourvoir au besoin de ces insectes, 
d'en entretenir l'espèce et d'en former toujours de nouvelles, 
c'est rendre humaine la providence divine, et lui faire porter 
le caractère d'une intelligence bornée. 

Ariste. — Assurément, Théodore, il y a une plus grande di- 
versité d'organes dans le formica-leo que dans la mouche, et 
par la même raison dans le ver à soie que dans le papillon; 
car ces vers quittent aussi de riches dépouilles, puisqu'ils 
laissent une espèce de tête, un grand nombre de pieds, et tous 
les autres organes nécessaires pour chercher, dévorer, digé- 
rer et distribuer la nourriture propre à la forme de ver et à 
celle du papillon. Je conçois de même qu'il y a plus d'art dans 
les œufs des vers que dans les vers mêmes; car, supposé que 
les parties organiques des vers soient dans l'œuf comme vous 
dites, il est clair que l'œuf entier contient plus d'art que le 
ver seul, et ainsi à l'inrini. 

Théodore. — Je voudrais bien que vous eussiez lu le livre de 
M. Malpighi du ver à soie, et ce qu'il a écrit sur la formation 
du poulet dans l'œuf *. Vous verriez peut-être que tout ce que 
je vous dis n'est pas sans fondement. Oui, Afiste, l'œuf est 
l'ouvrage d'une intelligence infinie. Les hommes ne trouvent 
rien dans un œuf de ver à soie, et dans un œuf de poulet ils 
ne voient que du blanc et du jaune, et peut-être les cordons : 



1 Dt Rombyce. 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



encore les prennent-ils pour le germe du poulet. Mais... 

Ariste. — Quoi ! le germe du poulet. N'est-ce pas ce qu'on y 
trouve d'abord qu'on l'ouvre, qui est blanc, qui a quelque 
dureté, et qu'on ne mange pas volontiers? 

Théodore.— Non, Arisle, c'est un des cordons qui sert à te- 
nir le jaune tellement suspendu dans le blanc, que de quelque 
manière qu'on tourne et retourne. l'œuf, le côté du jaune le 
moins pesant, et où est le petit poulet, soit toujours en haut 
vers le ventre chaud de la poule. Il y a deux de ces cordons 
qui sont attachés d'un côté à la pointe de l'œuf, et de l'autre 
au jaune, un à chaque bout. 

Ariste. — Voilà une mécanique admirable ! 

Théodore. — En cela il n'y a pas beaucoup d'intelligence. 
Mais vous comprenez toujours par là qu'il faut plus d'art et 
d'adresse pour former l'œuf, et tout ce qu'il renferme, que le 
poulet seuL puisque l'œuf contient le poulet et qu'il a de plus 
sa construction particulière. 

VII. Or, je vous prie, concevez maintenant, si vous le pou- 
vez, quelle doit être actuellement la construction des organes 
des œufs ou des vers qui seront papillons dans dix mille ans, 
en conséquence des lois du mouvement. Admirez la variété 
des organes de tous les vers ou de tous les œufs qui sont ren- 
fermés les uns dans les autres pour tout ce temps-là. Tachez 
de vous imaginer quelle pouvait être la nourriture dont les 
vers ou les papillons d'aujourd'hui se. nourrissaient il y a 
six mille ans. 11 y a une grande différence entre la forme de 
demoiselle et celle de formica-leo; mais peut-être qu'il n'y en 
a pas moins entre le formica-leo et l'œuf qui le contient, et 
ainsi de suite. Le ver à soie se nourrit de feuilles de mûrier; 
mais le petit ver enfermé dans l'œuf ne se nourrit pas de rien, 
il a auprès de lui tout ce qui lui est nécessaire. Il est vrai qu'il 
ne mange pas toujours, mais il se conserve sans manger, et 
il y a six mille ans qu'il se conserve. On trouve étrange que 
certains animaux passent l'hiver sans nourriture. Quelle mer- 
veille donc que les vers à soie ménagent si exactement la 
leur, qu'elle ne leur manque précisément que lorsqu'ils sont 
assez forts pour rompre leur prison, et que les mûriers ont 
poussé des feuilles tendres pour leur en fournir de nouvelle ! 

Que la Providence est admirable d'avoir enfermé, par 
exemple, dans les œufs dont éclosent les poulets, tout ce qu'il 
leur faut pour les faire croître et même pour les nourrir les 



240 



ENTRETIENS 



premiers jours qu'ils sont éclos ! car, comme ils ne savent 
point encore manger et qu'ils laissent retomber ce qu'ils 
becquettent, le jaune de l'œuf dont il n'y a pas la moitié de 
consommé, et qui reste dans leur estomac , les nourrit et les 
fortifie. Mais cette même providence paraît encore plus dans 
les œufs négligés que les insectes répandent partout. 11 faut 
que la poule couve elle-même ses œufs ou que l'industrie des 
hommes vienne au secours; mais sans que les œufs des in- 
sectes soient couvés, ils ne laissent pas d'éclore fort heureu- 
sement Le soleil, par sa chaleur, les anime, pour ainsi dire, 
à dévorer leur nourriture dans le même temps qu'il leur en 
prépare de nouvelle; et dès que les vers ont rompu leur pri- 
son, ils se trouvent dans l'abondance , au milieu déjeunes 
bourgeons ou de feuilles tendres proportionnées à leur besoin. 
L'insecte dont ils tirent leur naissance a eu soin de les placer 
dans un endroit propre pour eux, et a laissé le reste à l'ordre 
plus général de la providence. Tel pond ses œufs sous une 
feuille repliée et attachée à la branche, de peur qu'elle ne 
tombe en hiver; un autre les colle en lieu sûr proche de leur 
nourriture; la demoiselle -formica- leo les va cacher dans le 
sable et à couvert de la pluie; la plupart les répandent dans 
les eaux. En un mot, ils les placent tous dans les lieux où 
rien ne leur manque, non par une intelligence particulière 
qui les conduise, mais par la disposition des ressortsdont leur 
machine est composée, et en conséquence des lois générales 
des communications des mouvements. 

Artste. — Cela est incompréhensible. 

Théodore. — 11 est vrai; mais il est bon de comprendre clai- 
rement que la providence de Dieu est absolument incompré- 
hensible. 

VIII. Théotime.— 11 faut, Théodore, que je vous dise une ex- 
périence que j'ai faite. Un jour, en été, je pris gros comme 
une noix de viande que j'enfermai dans une bouteille, et je la 
couvris d'un morceau de crêpe. Je remarquai que diverses 
mouches venaient pondre leurs œufs ou leurs vers sur ce 
crêpe, et que, dès qu'ils étaient éclos, ils rongeaient le crêpe 
et se laissaient tomber sur la viande, qu'ils dévorèrent en 
peu de temps; mais comme cela sentait trop mauvais, je jetai 
tout. 

Théodore.— Voilà comme les mouches viennent de pourri- 
ture : elles font leurs œufs ou leurs vers sur la viande, et s'en- 



SUK LA MÉTAPHYSIQUE. %M 

volent incontinent; ces vers mangent et cette chair se pour- 
rit. Après que ces vers ont bien mangé, ils s'enferment dans 
leurs coques et en sortent mouches; et le commun des 
hommes croit sur cela que les insectes viennent de pourriture. 

Théotime. — Ce que vous dites est sûr, car j'ai renfermé 
plusieurs fois de la chair, où les mouches n'avaient point été, 
dans une bouteille fermée hermétiquement, et je n'y ai ja- 
mais trouvé de vers. 

Ariste. — Mais comment, dit-on, se peut-il faire qu'on en 
trouve de fort gros dans toutes sortes de fruits? 

Théodore. — On les trouve gros, mais ils sont entrés petits 
dans le fruit. Cherchez bien, vous découvrirez sur la peau ou 
quelque petit trou ou sa cicatrice. Mais ne nous arrêtons point, 
je vous prie, aux preuves qu'on dorme qu'il y a des animaux 
qui viennent de pourriture , car elles sont si faibles, ces 
preuves, qu'elles ne méritent point de réponse. On trouve 
des souris dans un vaisseau nouvellement construit, ou dans 
un lieu où il n'y en avait point : donc il faut que cet animal 
se soit engendré de quelque pourriture ; comme s'il était 
défendu à ces animaux de chercher la nuit leurs besoins, et 
de passer sur les planches et sur les cordes dans les barques, 
et de là dans les grands bâtiments, ou qu'on pût construire 
les vaisseaux ailleurs que sur le rivage î Je ne puis pas com- 
prendre comment un si grand nombre de personnes de bon 
sens ont pu donner dans une erreur si grossière et si palpable 
sur de semblables raisons; car qu'y a-t-il de plus incompré- 
hensible qu'un animal se forme naturellement d'un peu de 
viande pourrie? U est infiniment plus facile de concevoir 
qu'un morceau de fer rouillé se change en une montre par- 
faitement bonne ; car il y a infiniment plus de ressorts et 
plus délicats dans la souris que dans la pendule la plus 
composée. 

Ariste. — Assurément on ne comprend pas qu'une ma- 
chine composée d'une infinité d'organes différents, parfaite- 
ment bien accordés ensemble et ordonnés à diverses fins , ne 
soit que l'effet de cette loi si simple et si naturelle, que tout 
corps doit se mouvoir du côté qu'il est le plus poussé ; car 
cette loi est bien plus propre à détruire cette machine qu'à la 
former. Mais on ne comprend pas non plus que les animaux 
de môme espèce, qui se succèdent les uns aux autres , aient 
tous été renfermés dans le premier. 

1. 2i 



242 



ENTRETIENS 



Théodore. — Si on ne comprend pas que cela soit, on com- 
prend bien du moins que cela n'est pas impossible, puisque 
la matière est divisible à l'infini; mais on ne comprendra 
jamais que les lois du mouvement puissent construire des 
corps composés d'une infinité d'organes. On a assez de peine 
à concevoir que ces lois puissent peu à peu les faire croître. 
Ce que l'on conçoit bien, c'est qu elles peuvent les détruire en 
mille manières, On ne comprend pas comment l'union des 
deux sexes peut être cause de la fécondité ; mais on comprend 
bien que cela n'est pas impossible dans la supposition que 
les corps soient déjà formés. Mais que cette union soit la 
cause de l'organisation des parties de l'animal, et de tel 
animal, il me semble que l'on comprend bien que cela n'est 
pas possible. 

Arïste. — J'ai pourtant ouï dire que M. Descartes avait 
commencé un Traité de la formation du fœtus , dans lequel il 
prétend expliquer comment un animai se peut former du 
mélange de la semence des deux sexes. 

Théodore. — L'ébaucbe de ce philosophe peut nous aider à 
comprendre comment les lois du mouvement suffisent pour 
faire croître peu à peu les parties de l'animal ; mais que ces 
lois puissent les former et les lier toutes ensemble, c'est ce que 
personne ne prouvera jamais. Apparemment M. Descartes Ta 
bien reconnu lui-même , car il n'a pas poussé fort avant ses 
conjectures ingénieuses. 

Arïste. — Son entreprise était un peu téméraire. 

Théodore. — Fort téméraire, s'il avait dessein de rendre 
raison de la construction des animaux tels que Dieu les a 
faits ; car ils ont une infinité de ressorts qu'il devait connaître 
avant que de chercher les causes de leur formation Mais 
apparemment il ne pensait pas à cela; car on ne serait pas 
sage si l'on voulait expliquer exactement comment un hor- 
loger fait une montre, sans savoir auparavant de quelles 
parties cet ouvrage est composé. 

Arïste. — Ce philosophe aurait peut-être mieux fait d'ex- 
pliquer par les lois des mouvements la génération des plantes 
que celle des animaux. 

IX. Théodore.— Nullement. L'entreprise eût été également 
impossible. Si les graines ne contenaient en petit ce que nous 
voyons en grand dans les plantes, les lois générales ne 
pourraient jamais les rendre fécondes. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



243 



Ajuste. — Des plantes dans des graines, un pommier dans 
un pépin! On a toujours quelque peine à croire que cela 
soit, quoiqu'on sache bien que la matière est divisible à 
l'infini. 

ïhéotime. — J'ai (ait une expérience qui a beaucoup con- 
tribué à me le persuader. Ce n'est pas néanmoins que je croie 
que le pommier, par exemple, qui est dans le germe du pépin, 
ait à peu près les mêmes proportions de grandeur et des au- 
tres qualités entre ses branches, ses feuilles et ses fruits, que 
les grands arbres; et assurément Théodore ne le prétend pas 
non plus. Je prétends seulement que toutes les parties orga- 
niques du pommier sont formées et si bien proportionnées 
aux lois du mouvement, que, par leur propre construction et 
l'efficacité de ces lois, elles peuvent croître sans le secours 
d'Utle providence particulière. 

Ariste. — Je comprends bien votre sentiment; dites-nous 
votre expérience. 

Théotime. — J'ai pris, Ariste, une vingtaine des plus grosses 
fèves; j'en ai ouvert deux ou trois, et j'ai remarqué qu'elles 
étaient composées en dedans de deux parties qui se séparent 
aisément, et que j'ai appris qu'on appelle leurs lobes; que le 
germe était attaché à l'un et à l'autre de ces lobes; que d'un 
côté ii se terminait en pointe vers le dehors, et que de l'autre 
il se cachait entre les lobes. Voilà ce que j'ai vu d'abord. J'ai 
semé les autres fèves pour les faire germer et voir comment 
elles croissent. Deux jours après, j'ai commencé à les ouvrir; 
j'ai continué pendant environ quinze jours, et j'ai remarqué 
distinctement que la racine était contenue dans cette partie 
du germe qui est en dehors et se termine en pointe; que la 
plante était renfermée dans l'autre partie du germe qui passe 
entre les deux lobes; que la racine était elle-même une plante 
qui avait ses racines dans la substance des deux lobes de la 
fève dont elle tirait sa nourriture; que, lorsqu'elle avait poussé 
en terre comme les plantes dans l'air, elle fournissait abon- 
damment à la plante le suc nécessaire; que la plante, en 
croissant, passait entre les lobes, qui, après avoir servi à l'ac- 
croissement de la racine, se changeaient en feuilles, et met- 
taient la plante à couvert des injures de l'air. Ainsi je me suis 
persuadé que le germe de la fève contenait la racine de la 
plante et la plante même, et que les lobes de la fève étaient 
le fond oii cette petite plante était déjà semée et avait déjà ses 



244 



ENTRETIENS 



racines. Prenez, Ariste, de ces grosses fèves vertes dont on 
mange au commencement de l'été ; ouvrez-les délicatement ; 
considérez-les attentivement; vous verrez sans microscope une 
partie de ce que je viens de vous dire; vous découvrirez même 
les premières feuilles de la plante dans cette petite partie du 
germe qui se replie entre les deux lobes *. 

Ariste.— Je crois bien tout cela; mais que cette graine con- 
tienne la plante que nous verrons dans vingt ans, c'est ce 
qui est difficile à s'imaginer et ce que votre expérience ne 
prouve point. 

Théotime. — Il est vrai; mais nous vovons déjà que la plante 
est dans la graine; nous voyons sans le secours du microscope 
qu'en hiver même la tulipe est dans son oignon. Nous ne 
pouvons pas voir actuellement dans la graine toutes les par- 
ties de la plante. Hé bien, Ariste, il faut tacher de les ima- 
giner. Nous ne pouvons point imaginer comment les plantes 
qui viendront dans cent ans sont dans la graine. Il faut tâcher 
de le concevoir : du moins cela se peut-il concevoir. Mais on 
ne voit point que les plantes se forment uniquement en con- 
séquence des lois générales des communications du mouve- 
ment. On ne peut imaginer comment cela se peut faire; on 
peut encore moins le concevoir. Quelles raisons peut-on donc- 
avoir de le soutenir, et de nier ce que Théodore vient de nous 
dire? 

Ariste.— Je serais fort porté à croire que Dieu conserve les 
animaux et les plantes par des volontés particulières, si Théo- 
dore ne m'avait pas fait remarquer que d'ôter à la Providence 
sa généralité et sa simplicité, c'était la rendre humaine et lui 
faire porter le caractère d'une intelligence bornée. Ainsi il en 
faut revenir là, et croire que Dieu, par la première impression 
du mouvement qu'il a communiqué à la matière, Fa si sage- 
ment divisée, qu'il a formé tout d'un coup des animaux et des 
plantes pour tous les siècles. Cela est possible, puisque la ma- 
tière est divisible à l'infini. Et cela s'est fait ainsi, puisque 
cette conduite est plus digne de l'Etre infiniment parfait que 
toute autre. 

Théotime. — Ajoutez à cela, Ariste, que l'Ecriture nous ap- 
prend que maintenant Dieu se repose, et que d'abord il n'a 
pas fait seulement les plantes de la première année de ia 



1 Voyez VAnatomie des plantes de M. Grew et do M. Malpighi. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. %fâ 

création, mais encore la semence pour toutes les autres. 
« Germinet terra, dit-il, herbam virentem et facientem se- 
» men,et lignum pomiferum faeiens fructum , juxtd genus 
» suum, cujus semen in semetipso sit super terram *. » Ces 
dernières paroles, « eujus semen in semetipso sit, » jointes à 
celles-ci : « Et requievit die septimo ab omni opère quod pa- 
rt trarat *, » marquent, ce me semble, que Dieu, pour con- 
server ses créatures, n'agit plus comme il a fait dans le temps 
qu'il les a formées. Or il n'agit qu'en deux manières, ou par 
des volontés particulières., ou par des volontés ou des lois. gé- 
nérales. Donc il ne fait plus maintenant que suivre ses lois, 
si ce n'est qu'il v ait de grandes raisons qui l'obligent à inter- 
rompre le cours de sa providence; raisons que je ne crois pas 
que vous puissiez trouver dans les besoins des animaux ou 
des plantes. 

X. Ariste. — Non, sans doute ; car, quand il y en aurait la 
moitié moins, il n'y en aurait que trop. Car, je vous prie, 
Théodore, à quoi bon tant de plantes inutiles à notre usage, 
tant d'insectes qui nous incommodent? Ces petits animaux 
sont l'ouvrage d'une sagesse infinie : je le veux. Mais c'est cela 
même qui fait la difficulté; car pourquoi former tant d'ou- 
vrages excellents pour nourrir les hirondelles et dévorer nos 
bourgeons? Est-ce, Théodore, que le monde ne serait pas 
aussi parfait qu'il est, si les chenilles et les hannetons ne 
venaient point dépouiller les arbres de leurs fruits et de leurs 
feuilles? 

Théodore. — Si vous jugez, Ariste, des ouvrages de Dieu 
uniquement par rapport à vous, vous blasphémerez bientôt 
contre la Providence; vous porterez bientôt d'étranges juge- 
ments de la sagesse du Créateur. 

Ariste. — Mais quoi ! n'est-ce pas pour l'homme que Dieu 
a tout fait? 

Théodore.— Oui, Ariste, pour cet homme sous les piedsdu- 
quel Dieu a tout assujetti, sans en rien excepter; pour cet 
homme dont parle saint Paul dans le second chapitre de 
l'Epître aux Hébreux. Dieu a tout fait pour son fils, tout pour 
son Eglise, et son Eglise pour lui. Mais s'il a fait les puces 
pour l'homme, c'est assurément pour le mordre et pour le 
punir. La plupart des animaux ont leur vermine particulière; 



ENTRETINS 



mais r homme a sur eux cet avantage, qu'il en a pour lui seul 
de plusieurs espèces, tant il est vrai que Dieu a tout fait pour 
lui. C'est pour dévorer ses blés que Dieu a fait les sauterelles. 
C'est pour ensemencer ses terres qu'il a donné comme des 
ailes à là graine des chardons. C'est pour flétrir tous ses fruits 
qu'il a formé des insectes d'une infinité d'espèces. En ce sens, 
si Dieu n'a pas fait toutes choses pour l'homme , il ne s'en 
faut pas beaucoup. 

Prenez garde, Ariste. la prescience de Dieu est infinie. Il 
doit régler sur elle tous ses desseins. Avant que de donner à 
là matière cette première impression de mouvement qui forme 
l'univers pour tous les siècles, il a connu clairement toutes les 
suites de toutes les combinaisons possibles du physiquè avec 
le moral dans toutes sortes de suppositions. Il a prévu que 
l'homme dans telles et telles circonstances pécherait , et que 
son péché se communiquerait à toute sa postérité en consé- 
quence des lois de l'union de l'àme et du corps *. Donc, puis- 
qu'il a voulu le permettre, ce funeste péché, il a dû faire usage 
de sa prescience, et combiner si sagement le physique avec 
le moral, que tous ses ouvrages fissent entre eux, et pour tous 
les siècles, le plus bel accord qui soit possible. Et cet accord 
merveilleux consiste en partie dans cet ordre de justice, que 
l'homme s'étant révolté contre le Créateur, ce que Dieu pré- 
voyait devoir arriver, les créatures se révoltent, pour ainsi 
dire, contre lui , et le punissent de sa désobéissance 2 . Voilà 
pourquoi il y a tant de différents animaux qui nous font la 
guerre. 

Xf. Ariste.— Quoi ! avant que l'homme eût péché, Dieu 
avait déjà préparé les instruments de sa vengeance? Car vous 
savez que l'homme n'a été créé qu'après tout le reste. Cela 
me parait bien dur. 

Théodore. — L'homme, avant son péché, n'avait point d'en- 
nemis; son corps et tout ce qui l'environnait lui était soumis; 
il ne souffrait point de douleur malgré lui. 11 était juste que 
Dieu le protégeât par une providence particulière, ou qu'il le 
commît à la garde de quelque ange lutéîaire pour empêcher 
les suites fâcheuses des lois générales des communications des 
mouvements. S'il avait conservé son innocence, Dieu aurait 
toujours eu pour lui les mêmes égards, car il ne manque ja- 

1 Rech. de la Férité, liv. II, ch. 7. V Éclaircissement sur ce même chapitre. 

2 Eccl., 3<J, 35. 



SLR LA MÉTAPHYSIQUE. 



247 



mais de rendre justice à ses créatures. Mais quoi! ne voulez- 
vous pas que Dieu fasse usage de sa prescience, et qu'il choi- 
sisse la plus sage combinaison qui soit possible entre le phy- 
sique et le moral? Voudriez-vous qu'un être infiniment sage 
n'eût point fait porter à sa conduite le caractère de sa sagesse, 
ou qu'il eût fait l'homme et l'eût éprouvé avant que de faire 
ces créatures qui nous incommodent; ou enfin qu'il eût 
changé de dessein et réformé son ouvrage après le péché 
d'Adam? Dieu, Ariste, ne se repent et ne se dément jamais. 
Le premier pas qu'il fait est réglé par la prescience de tout 
ce qui le doit suivre. Que dis-je! Dieu ne se détermine à faire 
ce premier pas qu'après qu'il l'a comparé non -seulement avec 
tout ce qui le doit suivre, mais encore avec une infinité 
d'autres suppositions, et d'autres combinaisons de toutes 
espèces du physique avec le moral et du naturel avec le sur- 
naturel. 

Encore un coup, Ariste, Dieu a prévu que l'homme dans 
telles et telles circonstances se révolterait. Après avoir tout 
comparé, il a cru devoir permettre le péché. Je dis permettre, 
car il n'a pas mis l'homme dans la nécessité de le commettre. 
Donc il a dû, par une sage combinaison du physique avec le 
moral, faire porter à sa conduite des marques de sa prescience. 
Mais, dites-vous, il a donc préparé avant le péché des instru- 
ments de sa vengeance? Pourquoi non, puisqu'il l'a prévu, ce 
péché, et qu'il a voulu le punir? Si Dieu avait rendu malheu- 
reux l'homme innocent ; s'il s'était servi de ces instruments 
avant le péché, on aurait sujet de se plaindre. Mais est-il 
défendu à un père de tenir des verges prêtes pour châtier son 
enfant, principalement s'il prévoit qu'il ne manquera pas de 
lui désobéir? Ne doit-il pas même lui montrer ces verges me- 
naçantes, pour le retenir dans le devoir? Peut-on douter que 
les ours et les lions ne soient créés avant le péché? Et ne 
suffit-il pas de croire que ces cruelles bêtes, dont Dieu se sert 
maintenant pour nous punir, respectaient en Adam son inno- 
cence et la majesté divine ? Mais si vous trouvez mauvais que 
Dieu avant le péché commis ait préparé des instruments pour 
le punir, consolez-vous; car, par sa prescience, ilaaussftrouvé 
le remède au mal avant qu'il fût arrivé. Certainement, avant 
la chute du premier homme, Dieu avait déjà dessein de. 
sanctifier son Eglise par Jésus-Christ; car saint Paul nous 
apprend qu'Adam el Eve étaient dans leur mariage, qui a 



248 



ENTRETIENS 



précédé le péchés la figure de Jésus-Christ et de son Eglise : 
(( Sacramentum hoc magnum est. Ego autem dieo in Ghristo 
» et in Ecclesia *. » Le premier Adam étant la figure du 
second, forma futuri ' 2 , jusque dans son péché. C'est, Ariste, 
que la prescience de Dieu étant infinie , elle a réglé toutes 
choses. Dieu a permis le péché. Pourquoi? C'est qu'il a prévu 
que son ouvrage, réparé de telle et telle manière, vaudrait 
mieux que le même ouvrage dans sa première construction. 
11 a établi des lois générales qui devaient faire geler et grêler 
les campagnes ; il a créé des bêtes cruelles et une infinité 
d'animaux fort incommodes. Pourquoi cela? C'est qu'il a 
prévu le péché. 11 a mis une infinité de rapports merveilleux 
entre tous ces ouvrages; il a figuré Jésus-Christ et son Eglise 
en mille manières. C'est un effet et une marque certaine de 
sa prescience et de sa sagesse. Ne trouvez donc point mauvais 
que Dieu ait fait usage de sa prescience, et qu'il ait d'abord 
combiné sagement le physique avec le moral, non pour le peu 
de temps que le premier homme devait conserver son inno- 
cence, mais par rapport à lui et à tous ses enfants tels qu'ils 
devaient être jusqu'à la fin des siècles. Adam ne pouvait pas 
se plaindre que les animaux se mangeassent les uns les autres, 
lui rendant à lui, comme à leur souverain, le respect qui lui 
était dû. 11 devait plutôt apprendre par là que ce n'étaient que 
des brutes incapables de raison, et que Dieu l'avait distingué 
entre toutes ses créatures. 

XII. Ariste. — Je comprends bien ce que vous me dites. 
Dieu a eu de bonnes raisons de créer de grands animaux ca- 
pables de nous punir. Mais pourquoi tant de petits insectes 
qui ne nous font ni bien ni mal , et dont la mécanique est 
peut-être plus merveilleuse que celle des grands animaux, 
mécanique cachée à nos yeux, et qui ne nous fait point con- 
naître la sagesse du Créateur? 

Théodore. — Sans m'arrêter à vous prouver qu'il n'y a point 
d'animal, pour petit qu'il soit, qui ne puisse de l'un à l'autre 
avoir quelque rapport à nous, je vous réponds que le princi- 
pal dessein de Dieu dans la formation de ces petits insectes 
n'a point été de nous faire par eux quelque bien ou quelque 
mal, mais d'orner l'univers par des ouvrages dignes de sa 
sagesse et de ses autres attributs. Le commun des hommes 

1 Eph., S. 

2 Morn., 5. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



méprise les insectes, mais il se trouve des gens qui les consi- 
dèrent. Apparemment les anges mêmes les admirent. Mais 
quand toutes les intelligences les négligeraient, il suffit que 
ces petits ouvrages expriment les perfections divines, et ren- 
dent l'univers pins parfait en lui-même, quoique moins com- 
mode pour des pécheurs , afin que Dieu les créât, supposé 
qu'il pût les conserver sans multiplier ses voies ; car Dieu a 
fait assurément l'ouvrage le plus parfait par les voies les plus 
générales et les plus simples, lia prévu que les lois des mou- 
vements suffisaient pour conserver dans le monde l'espèce de 
tel insecte qu'il vous plaira. 11 a voulu tirer de ses lois tous 
les usages possibles pour rendre son ouvrage plus achevé. SI a 
donc formé d'abord toute l'espèce de cet insecte par la division 
admirable d'une certaine portion de la matière ; car il faut 
toujours avoir bien dans l'esprit que c'est par le mouvement 
que tout se fait dans les corps, et que dans la première déter- 
mination des mouvements il était indifférent à Dieu de mou- 
voir les parties de la matière en un sens ou en un autre, n'y 
ayant point de lois générales des communications des mouve- 
ments avant que les corps se fussent choqués 

Ariste. — Je conçois cela, Théodore. Un monde rempli 
d'une infinité d'animaux petits et grands est plus beau et 
marque plus d'intelligence qu'un autre où il n'y aurait point 
d'insectes. Or un tel monde ne coûte pas plus à Dieu, pour 
parler ainsi, qu'un autre, ou ne demande pas une providence 
plus composée et plus particulière , et porte par conséquent 
autant que tout autre le caractère de l'immutabilité divine. 
Il ne faut donc pas s'étonner que Dieu ait fait un si grand 
nombre d'insectes. 

XIII. Théodore. — Ce que nous disons là , Ariste , est géné- 
ral , et n'exclut pas une infinité de raisons que Dieu a eues de 
faire le monde tel qu'il est. 

Ariste. — Il faut que je vous dise , Théodore, une pensée 
qui m'est venue dans l'esprit, lorsque vous parliez de la trans- 
formation apparente des insectes. Les vers rampent sur la 
terre. Ils y mènent une vie triste et humiliante. Mais ils se 
font un tombeau d'où ils sortent glorieux. Je me suis imaginé 
que par là Dieu voulait figurer la vie, la mort et la résurrec- 
tion de son fils, et même de tous les chrétiens. 

1 Entretien X, n. 17. 



250 



OTRETlEiNS 



Théodore. — Je suis bien aise , Ariste , que cette pensée 
vous soit venue dans l'esprit; car, quoiqu'elle me paraisse 
fort solide , je n'aurais pas osé vous la propeser. 

Ariste. — Pourquoi cela? 

Théodore. — C'est qu'elle a je ne sais quoi de bas qui dé- 
plaît à l'imagination. Outre que ce mot seulement de ver ou 
d'insecte , joint à la grande idée que nous devons avoir du 
Sauveur, peut exciter la raillerie; car je pense que vous savez 
que le ridicule consiste dans la jonction du petit au grand. 

Ariste. — Oui ; mais ce qui paraît ridicule à l'imagination 
est souvent fort raisonnable et fort juste; car c'est souvent 
que nous méprisons ce que nous ne connaissons pas. 

Théodore. — 11 est vrai, Ariste. Le lis champêtre, que 
nous négligeons , est plus magnifiquement paré que Salomon 
dans toute sa gloire. Jésus-Christ n'a point craint la raillerie, 
lorsqu'il a avancé ce paradoxe. L'imagination est contente 
aussi bien que la raison, lorsque l'on compare la magnificence 
du roi Salomon à la gloire de Jésus-Christ ressuscité. Mais 
elle n'est pas trop satisfaite lorsqu'on cherche dans la beauté 
des lis une figure du Sauveur. Cependant la magnificence de 
Salomon n'était que l'ouvrage de la main des hommes ; mais 
c'est Dieu qui a donné aux fleurs tous leurs ornements. 

Ariste. — Vous croyez donc. Théodore, que Dieu a figuré 
Jésus-Christ dans les plantes aussi bien que dans les insectes ? 

Théodore. — Je crois, Ariste, que Dieu a tout rapporté à 
Jésus-Christ en mille manières différentes , et que non-seule- 
ment les créatures expriment les perfections divines , mais 
qu'elles sont aussi , autant que cela se peut, des emblèmes 
de son fils bien-aimé. Le grain qu'on sème doit, pour ainsi 
dire, mourir pour ressusciter et donner son fruit. Je trouve 
que c'est une figure naturelle de Jésus-Christ qui est mort 
pour ressusciter glorieux : « Nisi grahum frumenti cadens in 
» terrain mortuu m fuerit, ipsum solum manet ; si autem 
» mortuum fuerit, multum fructum afïert 1 . » 

Théotime. — On peut se servir de tout ce qu'on veut pour 
faire des comparaisons. Mais il ne s'ensuit pas de là que Dieu 
ait voulu figurer Jésus-Christ par toutes les choses qui ont 
avec lui certains rapports arbitraires. 
Théodore. — - Si je ne savais, Théotime, que le principal 



! Joann., 12, 24. 



SUK LA METAPHYSIQUE 



25 1 



des desseins de Dieu, c'est Jésus-Christ et son Eglise, que 
rien ne plaît à Dieu que par Jésus-Christ ; que c'est en Jésus - 
Christ et par Jésus-Christ que l'univers subsiste , parce qu'il 
n'y a que lui qui le sanctifie , qui le tire de son état profane, 
qui le rende divin % , je regarderais comme des comparaisons 
arbitraires et tout à fait basses ce que je prends pour des 
figures naturelles. Oui , Théotime, je crois que Dieu a eu tel- 
lement en vue Jésus-Christ dans la formation de l'univers , 
que ce qu'il y a peut-être de plus admirable dans la Provi- 
dence, c'est le rapport qu'elle met sans cesse entre le natu- 
rel et le surnaturel, entre ce qui se passe dans le monde et 
ce qui arrive à l'Eglise de Jésus-Christ. 

XIV. Ariste.—- Assurément, Théoiime , que Dieu ait voulu 
figurer Jésus-Christ par les changements des insectes, cela 
saute aux yeux. Un ver est méprisable et impuissant; voilà 
Jésus-Christ méprisé : « Ego autem sum vermis, et non homo, 
» opprobrium hominum et abjectio plebis 2 ; » le voilà chargé 
de nos infirmités et de nos langueurs : « Verè languores 
)> nostros ipse tulit 3 . » Un ver s'enferme dans son tombeau, 
et ressuscite quelque temps après sans se corrompre. Jésus- 
Christ meurt et ressuscite, sans que son corps ait élé sujet à 
la corruption : « Neque caro ejus vidit corruptionem 4 . » Le 
ver ressuscité a un corps, pour ainsi dire, tout spirituel. Il ne 
rampe point, il vole. 11 ne se nourrit plus de pourriture; il 
ne fait que sucer des fleurs. Il n'a plus rien de méprisable ; 
on ne peut pas être plus magnifiquement paré. De même 
Jésus-Christ ressuscité est comblé de gloire. 11 s'élève dans les 
cieux. Il ne rampe point, pour ainsi dire, dans la Judée de 
bourgade en bourgade. Il n'est plus sujet à la lassitude et aux 
autres infirmités de sa vie laborieuse. 11 gouverne toutes le 
nations, et les peut briser comme un pot de terre, dit l'Ecri- 
ture 5 . La souveraine puissance lui a été donnée dans le ciel 
et sur la terre. Peut-on dire que ce parallèle soit arbitraire? 
Assurément il est naturel. 

Théodore. — Vous oubliez, Ariste, des rapports trop justes 
pour être négligés . 

1 Entretien IX, n. 6. 

2 Ps. 21. 

3 haï., 53. 

* Act. 2, 21. 
» t's. 1 10. 



ENTRETIENS 



Ariste.— Qui son! ils? 

Théodore. — Ces vers avant leur transformation croissent 
toujours. Mais les mouches, les papillons, et généralement 
tout ce qui vole après avoir été ver, tout ce qui a été trans- 
formé demeure toujours dans le même état. 

Ariste. — C'est que sur la terre on peut mériter sans cesse, 
et que dans le ciel on demeure tel qu'on est. 

Tréodore. — J'ai remarqué que les insectes n'engendrent 
point qu'ils ne soient ressuscités. et, pour ainsi dire, glo- 
rifiés. 

Ariste. — Vous avez raison. C'est que Jésus-Christ n'a en- 
voyé le Saint-Esprit à son Eglise, il ne l'a rendue féconde 
qu'après sa résurrection et qu'il est entré en possession de sa 
gloire : « Nondum erat Spiritus datus, dit saint Jean quia 
» Jésus nondum erat glorificatus; » et Jésus-Christ lui- 
môme : « Expedit vobis ut ego vadam. Si euim non abiero , 
)> Paracletus non veniet ad vos. Si autem ahiero, mittameum 
» ad vos 2 . » Je ne m'étonne plus que Dieu ait fait un si 
grand nombre d'insectes. 

Théodore. — Si Dieu se plaît, Théotime, dans son ou- 
vrage , c'est qu'il y voit partout son fils bien-aimé ; car 
nous-mêmes nous ne sommes agréables à Dieu qu'autant que 
nous sommes des expressions de Jésus-Christ. La matière, 
par les modalités dont elle est capable, ne peut pas exprimer 
exactement les dispositions intérieures de l'àme sainte de 
Jésus, sa charité, son humilité, sa patience. Mais elle peut 
fort bien imiter les divers états où son corps adorable s'est 
trouvé. Et je pense que l'arrangement de la matière, qui 
figure Jésus-Christ et son Eglise, honore davantage l'amour 
du Père pour le Fils , que tout autre arrangement n'honore 
sa sagesse et ses autres attributs. 

Ariste. — Peut-être même que c'est dans les dispositions de 
la matière propres à figurer Jésus-Christ qu'il y a le plus 
d'art et d'intelligence ; car qu'un animal vivant se fasse un 
tombeau et s'y renferme pour en ressusciter glorieux , peut- 
on concevoir une mécanique plus admirable que celle par 
laquelle ces mouvements-là s'exécutent? 

Théotime. — J'entre tout à fait dans vos sentiments. Et je 
crois de plus, Théodore, que Dieu a figuré même par les dis- 

1 S. Jean, 7, 30. 

2 S. Jean , 16, 7, 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE 



2o3 



positions des corps celles de l'âme sainte de Jésus , et princi- 
palement l'excès de son amour pour son Eglise; car saint 
Paul 1 nous apprend que cette passion violente de l'amour, 
qui fait qu'on quitte avec joie son père et sa mère pour sa 
femme, est une figure de l'excès de l'amour de Jésus-Christ 
pour son épouse. Or, quoique les animaux , à parler en ri- 
gueur, soient incapables d'amour , ils expriment par leurs 
mouvements cette grande passion et conservent leur espèce à 
peu près comme les hommes. Ils figurent donc naturellement 
cet amour violent de Jésus-Christ , qui Ta porté à répandre 
son sang pour son Eglise. En effet, pour. exprimer fortement 
et vivement la folie de la croix , l'anéantissement du fils de 
Dieu, l'excès de sa charité pour les hommes, il fallait, pour 
ainsi dire , une passion aveugle et folle , une passion qui ne 
garde nulle mesure. 

Ariste. — Admirons donc la sagesse incompréhensible du 
Créateur dans les rapports merveilleux qu'il a mis entre ses 
ouvrages, et ne regardons point comme des créatures inutiles 
celles qui peut-être ne nous font ni bien ni mal; elles ren- 
dent l'ouvrage de Dieu plus parfait ; elles expriment les per- 
fections divines; elles figurent Jésus-Christ. Voilà ce qui fait 
leur excelleuce et leur beauté. 

Théodore. — Admirons, Ariste. Mais , puisque Dieu n'aime 
ses créatures qu'à proportion du rapport qu'elles ont avec ses 
perfections, qu'autant qu'elles sont des expressions de son 
fils , soyons parfaits comme notre Père céleste est parfait , et 
formons-nous sur le modèle qu'il nous a donné en son fils. 
Ce n'est pas assez à des chrétiens de figurer Jésus-Christ 
comme les animaux et les êtres matériels, ni même comme 
Salomon par les dehors d'une gloire éclatante. Il faut imiter 
ses vertus, cellescqu'il a pratiquées dans sa vie humiliante 
et pénible, celles qui nous conviennent tant que nous ram- 
pons sur la terre: sachant bien qu'une nouvelle vie nous est 
réservée dans le ciel, d'où nous attendons notre trans- 
formation glorieuse. « Nostra conversatio in cœîis est, dit 
» saint Paul 2 ,unde etiam Salvatorem expectamus Domi- 
» num nostrum Jesum Christum, qui reformabit corpus 
» humilitatis nostrae configuratum corpori claritatis suae. » 

' Eph., 5. 

2 Phil., 3, 20, 21. 



2U 



ENTRETIENS 



DOUZIÈME ENTRETIEN. 

De la Providence divine dans les lois de l'union de l'âme et du corps, et que 
Dieu nous unit par elles à tous ses ouvrages. Des lois de l'union de l'esprit 
avec la raisen. C'est par ces deux sortes de lois que se forment les sociétés- 
Comment Dieu par les anges distribue aux hommes les biens temporels , et 
par Jésus-Christ la grâce intérieure «t toutes sortes de biens. Delà généralité 
de la Providence. 

Ariste. — Ah! Théodore, que Dieu est admirable dans 
ses œuvres! que de profondeur dans ses desseins! que de 
rapports, que de combinaisons de rapports il a fallu comparer, 
pour donner à la matière celte première impression qui a 
formé l'univers avec toutes ses parties, non pour un moment, 
mais pour tous les siècles ! Que de sagesse dans la subor- 
dination des causes, dans Fenchaînement des effets, dans 
l'union de tous les corps dont le monde est composé , dans 
les combinaisons infinies , non-seulement du physique avec 
le physique , mais du physique avec le moral, et de l'un et de 
l'autre avec le surnaturel ! 

Théodore. — Si le seul arrangement de la matière , 
si les effets nécessaires de certaines lois du mouvement 
très-simples et très-générales, nous paraissent quelque chose 
de si merveilleux, que devons-nous penser des diverses 
sociétés qui s'établissent et se conservent en conséquence 
des lois de l'union de l'âme et du corps? que jugerons - 
nous du peuple juif et de sa religion , et enfin de l'Eglise 
de Jésus-Christ? Que penserions-nous, mon cher Ariste, 
de la céleste Jérusalem, si nous avions une idée claire de 
la nature des matériaux dont sera construite cette sainte 
cité, et que nous pussions juger de l'ordre et du concert de 
toutes les parties qui la composeront? Car enfin, si avec la 
plus vile des créatures , avec la matière, Dieu a fait un monde 
si magnifique, quel ouvrage sera-ce que le temple du vrai 
Salomon , qui ne sera construit qu'avec des intelligences ? 
C'est le choc des corps qui détermine l'efficace des lois naturel- 
les; et cette cause occasionnelle, tout aveugle et simple 
qu'elle est, elle produit, par la sagesse de la providence du 
Créateur , une infinité d'ouvrages admirables. Quelle sera 
donc, Ariste, la beauté de la maison de Dieu, puisque c'est 
une nature intelligente, éclairée de la sagesse éternelle, et 
subsistant dans cette même sagesse ; puisque c'est Jésus- 
Christ, comme je vous dirai bientôt, qui détermine l'efficace 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



255 



des lois surnaturelles par lesquelles Dieu exécute ce grand 
ouvrage ! Que ce temple du \rai Salomon sera magnifique ! 
Ne serait-il point d'autant plus parfait que cet univers que 
les esprits sont plus nobles que les corps, et que la cause 
occasionnelle de l'ordre de la grâce est plus excellente que 
celle qui détermine l'efficace des lois naturelles? Assurément 
Dieu est toujours semblable à lui-même. Sa sagesse n'est 
point épuisée par les merveilles qu'il a faites. Il tirera sans 
doute de la nature spirituelle des beautés qui surpasseront 
infiniment tout ce qu'il a fait de la matière. Qu'en pensez- 
vous, mon cher Ariste? 

Ariste. — Je pense, Théodore, que vous vous plaisez à me 
précipiter d'abîmes en abîmes. 

Théodore. — Oui, d'abîmes profonds en d'autres encore 
plus profonds. Est-ce que vous ne voulez considérer que les 
beautés de ce monde visible , que la providence générale du 
Créateur dans la division de la matière , dans la formation et 
l'arrangement des corps ? Cette terre que nous habitons n'est 
faite que pour les sociétés qui s'y forment. Si les hommes sont 
capables de faire des sociétés ensemble, c'est pour servir Dieu 
dans une môme religion. Tout se rapporte naturellement à 
l'Eglise de Jésus-Christ , au temple spirituel que Dieu doit ha- 
biter éternellement. Ainsi il ne faut pas nous arrêter dans ce 
premier abîme de la providence de Dieu sur la division de la 
matière et l'arrangement du corps ; il en faut sortir pour en- 
trer dans un second , et de là dans un troisième jusques à 
ce que nous soyons arrivés où tout se termine et où Dieu 
rapporte toutes choses. Car il ne suffit pas de croire et de dire 
que la providence de Dieu est incompréhensible : il faut le 
savoir . il faut le comprendre. Et pour bien s'assurer qu'elle 
est incompréhensible en toutes manières , il faut tâcher de la 
prendre en tout sens et de la suivre partout. 

Ariste. — Mais nous ne finirons jamais la matière de la 
Providence, si nous la suivons jusque dans le ciel. 

Théodore. — Oui, si nous la suivons jusque-là; mais nous 
la perdrons bientôt de vue. Nous serons bien obligés, Ariste, 
de passer fort légèrement sur ce qui devrait nous arrêter le 
plus , soit pour la magnificence de l'ouvrage, soit pour la sa- 
gesse de la conduite ; car la providence de Dieu sur son Eglise 
est un abîme où l'esprit éclairé même par la foi ne découv re 
presque rien. Mais entrons en matière. 



ENTRETIENS 



L Vous savez , Ariste, que l'homme est un composé de 
deux substances, esprit et corps, dont les modalités sont réci- 
proques en conséquence des lois générales , qui sont causes de 
l'union de ces deux natures , et vous n'ignorez pas que ces 
lois ne sont que les volontés constantes et toujours efficaces 
du Créateur. Jetons un peu la vue sur la sagesse de ces lois. 

Dans l'instant qu'on allume un flambeau , ou que le soleil 
se lève, il répand la lumière de tous côtés , ou plutôt il presse 
de tous côtés la matière qui l'environne. Les surfaces des corps 
étant diversement disposées, elles réfléchissent diversement 
la lumière, ou plutôt elles modifient diversement la pression 
que cause le soleil. (Imaginez cela comme il vous plaira, il 
n'importe maintenant. Je crois, pour moi, que ces modifica- 
tions de pression ne consistent que dans des vibrations ou 
des secousses que reçoit la matière subtile par celle qui la frise 
en glissant incessamment sur la surface des corps entre elle et 
ces mêmes corps.) Toutes ces vibrations ou modifications de 
pression , alternativement plus ou moins fortes, s'étendent ou 
se communiquent en rond de tous côtés et en un instant , à 
cause que tout est plein. Ainsi , dès qu'on a les yeux ouverts, 
tous les rayons de lumière réfléchis de la surface des corps , 
et qui entrent parla prunelle, se rompent dans les humeurs 
de l'œil pour se réunir sur le nerf optique. (C'est une chose 
admirable que la mécanique de l'œil considérée par rapport à 
l'action de la lumière ; mais ce n'est pas à cela que nous devons 
nous arrêter. Ceux qui veulent étudier cette matière peuvent 
consulter la IHoptriqiie de M. Descartes.) Le nerf optique se 
trouve donc ébranlé en plusieurs différentes manières par les 
diverses vibrations de pression de la matière qui passe libre- 
ment jusquesà lui; et l'ébranlement de ce nerf se commu- 
nique jusqces à celte partie du cerveau à laquelle l'âme est 
étroitement unie. D'oii il arrive, en conséquence des lois de 
l'union del'àmeet du corps : 

II. 1. Que nous sommes avertis de la présence des objets. 
Car , encore que les corps soient invisibles par eux-mêmes , 
le sentiment de couleur que nous avons en nous, et même 
malgré nous à leur occasion, nous persuade que nous les 
voyons eux-mêmes, à cause que l'opération de Dieu en nous 
n'a rien de sensible. Et comme les couleurs nous touchent 
légèrement, au lieu de les regarder comme des sentiments 
qui nous appartiennent , nous les attribuons aux objets. 



SUR LÀ MÉTAPHYSIQUE. 257 

Ainsi nous jugeons que les objets existent et qu'ils sont 
blancs et noirs , rouges et bleus , tels en un mot que nous les 
voyons. 

2. Quoique les différences de la lumière réfléchie des objets 
ne consistent que dans des vibrations de pression plus ou 
moins promptes, cependant les sentiments de couleur qui 
répondent à ces vibrations ou modifications de la lumière ont 
des différences essentielles , afin que par ce moyen nous dis- 
cernions plus facilement les objets les uns des autres. 

3. Ainsi, par les différences sensibles des couleurs, qui 
terminent exactement les parties intelligibles que nous trou- 
vons dans Tidée de l'espace ou de l'étendue, nous découvrons 
d'un coup d'œil une infinité d'objets différents , leur gran- 
deur, leur figure, leur situation, leur mouvement ou leur 
repos : tout cela fort exactement , par rapport à la conserva- 
tion de la vie, mais d'ailleurs confusément et fort imparfaite- 
ment; car il faut toujours se souvenir que les sens ne nous 
sont pas donnés pour nous découvrir la vérité , ou les rapports 
exacts que les objets ont entre eux, mais pour conserver notre 
corps et tout ce qui peut lui être utile. Comme tout ce que 
nous voyons, par exemple, n'est pas toujours ou bon ou 
mauvais pour la santé, et que souvent deux objets différents 
peuvent réfléchir la lumière de la môme façon (car combien 
y a-t il de corps également blancs ou noirs!), les sentiments 
de couleur ne nous touchent pu ne nous ébranlent guère. Us 
nous servent plutôt à distinguer les objets qu'à nous unir ou 
à nous en séparer. C'est à ces objets qu'on les rapporte > ces 
sentiments, et non aux yeux qui reçoivent l'impression de la 
lumière. Car on rapporte toujours les sentiments à ce qu'il 
est plus à propos pour le bien du corps de les rapporter. On 
rapporte la douleur de la piqûre , non à l'épine, mais au doigt 
piqué. On rapporte la chaleur, l'odeur, la saveur, et aux or- 
ganes et aux objets. Pour la couleur , on ne la rapporte qu'aux 
objets. 11 est clair que tout cela doit être ainsi pour le bien du 
corps , et il n'est pas nécessaire que je vous l'explique. 

III- Voilà, Ariste, ce qui parait de plus simple et de plus 
général dans les sensations des couleurs. Voyons un peu com- 
ment tout cela s'exécute ; car il me semble qu'il faut une sa- 
gesse infinie pour régler ce détail des couleurs de. telle ma- 
nière, que les objets proches ou éloignés soient vus à peu près 
selon leur grandeur. Quand je dis éloignés , je ne prétends 

2T' 



T6S 



ENTRETIENS 



pas qu'ils le soient excessivement; car, lorsque des corps sont 
si petits ou si éloignés qu'ils ne peuvent plus nous faire ni 
bien ni mal, ils*nous échappent. 

Ariste. — Assurément, Théodore , il faut une sagesse infinie 
pour faire à chaque clin d'œil cette distribution de couleurs 
sur l'idée que j'ai de l'espace, de manière qu'il s'en forme, 
pour ainsi dire , dans mon âme un monde nouveau , et un 
monde qui se rapporte assez juste à celui dans lequel nous 
sommes. Mais je doute que Dieu soit si exact dans les senti- 
ments qu'il nous donne, car je sais bien que le soleil ne di- 
minue pas à proportion qu'il s'éloigne de l'horizon , et cepen- 
dant il me paraît plus petit. 

Théodore.— Mais du moins vous êtes bien certain que Dieu 
est toujours exact à vous faire voir le soleil d'autant plus petit 
qu'il s'éloigne davantage de l'horizon. Cette exactitude, Ariste, 
signifie quelque chose. 

Ariste. — Je le crois ; mais d'où vient cela? 

Théodore. — C'est que Dieu, en conséquence de ces lois, 
nous donne tout d'un coup les sentiments de couleur que 
nous nous donnerions à nous-mêmes , si nous savions divi- 
nement l'optique et que nous connussions exactement tous 
les rapports qu'ont entre elles les figures des corps qui se 
projettent au fond de nos yeux; car Dieu ne se détermine à 
agir dans notre âme de telle ou telle manière que par les 
changements qui arrivent dans notre corps : il agit en elle 
comme s'il ne savait rien de ce qui se fait au dehors que par 
la connaissance qu'il a de ce qui se passe dans nos organes. 
Voilà le principe, suivons-le. 

Plus un corps est éloigné , plus l'image qui s'en trace au 
fond de l'œil est petite. Or, quand le soleil se lève ou se cou- 
che, il paraît plus éloigné de nous qu'à midi, non-seulement 
parce qu'on remarque bien des terres entre nous et l'horizon 
où il est alors, mais encore parce que le ciel paraît comme un 
sphéroïde aplati. Donc l'image du soleil qui se lève devrait 
être plus petite au fond de nos yeux que celle du soleil levé. 
Or elle est égale ou presque égale : donc il faut que le soleil 
paraisse plus grand lorsqu'il est proche de l'horizon que lors- 
qu'il est fort élevé. 

Théotime. — J'ai fait une expérience qui démontre ce que 
vous dites, que la raison pour laquelle le soleil paraît changer 
de grandeur vient de ce qu'il paraît changer notablement de 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



250 



distance : j'ai pris un morceau de verre, que j'ai couvert de 
fumée, de telle manière que, regardant au travers , je ne 
voyais plus que Je soleil ; et j'ai remarqué que cette grandeur 
apparente disparaissait toutes les fois que je le regardais au 
travers de ce verre, parce que, la fumée faisant éclipser tous 
les autres objets qui sont entre nous et l'horizon , je ne voyais 
plus sensiblement de distance au delà de laquelle je pusse 
placer le soleil. 

Ariste. — Ne serait-ce point que ce verre, obscurci par la 
fumée ne laisse entrer dans l'œil que peu de rayons? 

Théotime.— Non, Ariste; car j'ai toujours vu le soleil d'une 
égale grandeur, lorsqu'il est fort élevé sur l'horizon , soit que 
je l'aie regardé avec ce verre, ou sans ce verre. 

Ariste. — Cela est démonstratif. 

IV. Théodore. — Prenez donc garde, Ariste, que, quoique 
vous soyez persuadé que le soleil n'est pas plus petit à midi 
que le soir, vous le voyez néanmoins beaucoup plus petit ; et 
jugez par là que le sentiment de cercle lumineux qui vous 
représente cet astre n'est déterminé justement à telle gran- 
deur que par rapport aux couleurs de tous les objets que nous 
voyons entre nous et lui, puisque c'est la vue sensible de ces 
objets qui le fait croire éloigné. Jugez encore de là que toutes 
les grandeurs apparentes non-seulement du soleil, mais géné- 
ralement de tout ce que nous voyons, doivent toutes être 
réglées par des raisonnements semblables à celui que je viens 
de vous faire pour vous rendre raison des diverses apparences 
de grandeur du soleil ; et comprenez, si vous le pouvez, la sa- 
gesse du Créateur, qui , sans hésiter, dès que vos yeux sont 
ouverts, vous donne d'une infinité d'objets une infinité de 
divers sentiments de couleur, qui vous marquent leur diffé- 
rence et leur grandeur, non proportionnées à la différence et 
à la grandeur des images qui s'en tracent au fond de l'œil , 
mais, ce qui est à remarquer, déterminées par des raisonne- 
ments d'optique les plus exacts qu'il est possible. 

Ariste. — Je n'admire pas tant en cela la sagesse , l'exacti- 
tude , l'uniformité du Créateur, que la stupidité de ces philo- 
sophes qui s'imaginent que c'est l'àme elle-même qui se 
forme des idées de tous les objets qui nous environnent. 
J'avoue néanmoins qu'il faut une sagesse infinie pour faire 

1 Cela se fait en passant le verre sur la flamme d'une chandelle. 



260 



ENTRETIENS 



dans noire àme, dès que nos yeux sont ouverts, cette distri- 
bution de couleurs qui nous révèle en partie comment le 
monde est fait. Mais je voudrais bien que nos sens ne nous 
trompassent jamais, du moins dans des choses de consé- 
quence, ni d'une manière trop grossière. L'autre jour, que je 
descendais fort promplement la rivière, il me semblait que les 
arbres du rivage se remuaient, et j'ai un de mes amis qui sou- 
vent voit tout tourner devant lui , de manière qu'il ne peut se 
tenir debout. Voilà des illusions fort grossières et fort incom- 
modes. 

V. Théodore. — Dieu ne pouvait, Ariste, rien fairede mieux, 
voulant agir en nous en conséquence de quelques lois géné- 
rales; car reprenez le principe que je viens de vous dire. Les 
causes occasionnelles de ce qui doit arriver à l'àme ne peuvent 
se trouver que dans ce qui arrive au corps, puisque c'est 
l'âme et le corps que Dieu a voulu unir ensemble. Ainsi Dieu 
ne doit être déterminé à agir dans notre àme de telle ou telle 
manière que par les divers changements qui arrivent dans 
notre corps. 11 ne doit pas agir en elle comme sachant ce qui 
se passe au dehors, mais comme ne sachant rien de ce qui 
nous environne que par la connaissance qu'il a de ce qui 
se passe dans nos organes. Encore un coup, Ariste, c'est le 
principe. Imaginez-vous que votre àme sait exactement tout ce 
qui arrive de nouveau dans son corps, et qu'elle se donne à 
elle-même tous les sentiments le plus à propos qui se puisse 
par rapport à la conservation de la vie : ce sera justement ce 
que Dieu fait en elle. 

Vous vous promenez donc, et votre âme a le sentiment in- 
térieur des mouvements qui se passent actuellement dans votre 
corps. Donc, quoique les traces des objets changent de place 
dans vos yeux, votre âme doit voir ces objets comme immo- 
biles. Mais vous êtes dans un bateau ; vous n'avez aucun sen- 
timent que vous êtes transporté , puisque le mouvement du 
bateau ne change rien dans votre corps qui puisse vous en 
avertir. Vous devez donc voir tout le rivage en mouvement, 
puisque les images des objets changent dans vos yeux conti- 
nuellement de place. 

De même, vous penchez la tète, vous tournez les yeux, vous 
regardez, si vous voulez, un clocher par-dessous vos jambes ; 
vous ne devez point le voir renversé la pointe en bas ; 
car, encore que l image de ce clocher fût renversée dans vos 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



261 



yeux, ou plutôt dans votre cerveau, caries objets se peignent 
toujours à l'envers dans le fond de l'œil, votre âme sachant 
la disposition de votre corps par le changement que cette dis- 
position fait dans votre cerveau , elle devrait juger que le clo- 
cher serait droit. Or, encore un coup, Dieu , en conséquence 
des lois de l'union de l'âme et du corps , nous donne tous les 
sentiments des objets de la même manière que notre âme se 
les donnerait, si elle raisonnait fort exactement sur la con- 
naissance qu'elle aurait de tout ce qui se passe dans le corps 
ou dans la principale partie du cerveau. Mais remarquez que 
la connaissance que nous avons de la nature de la grandeur 
ou de la situation des objets ne nous sert de rien pour rectifier 
nos sentiments, si cette connaissance n'est sensible et pro- 
duite actuellement par quelque changement qui arrive ac- 
tuellement dans le cerveau ; car, quoique je sache que le 
soleil n'est pas plus grand le soir et le matin qu'à midi , je 
ne laisse pas de le voir plus grand ; quoique je sache que le 
rivage est immobile, il me paraît néanmoins se remuer ; quoi- 
que je sache que telle médecine m'est bonne, je trouve néan- 
moins qu'elle est méchante; et ainsi des autres sentiments, 
parce que Dieu ne règle les sentiments qu'il nous donne que 
sur l'action delà cause occasionnelle qu'il a établie pour cela, 
c'est-à-dire sur les changements de la principale partie de 
notre corps à laquelle notre âme est immédiatement unie. 
Or il arrive quelquefois que le cours des esprits est ou si im- 
pétueux ou si irrégulier, qu'il empêche que le changement 
actuel de la disposition des nerfs et des muscles se communi- 
que jusqu'à cette principale partie du cerveau ; et alors tout 
tourne , on voit deux objets pour un , on ne peut plus garder 
l'équilibre pour demeurer debout, et c'est peut-être ce qui 
arrive à votre ami. Mais que voulez- vous? les lois de l'union 
de lame et du corps sont infiniment sages et toujours exacte- 
ment suivies; mais la cause occasionnelle qui détermine l'ef- 
ficace de ces lois manque souvent au besoin, à cause que les 
lois des communications des mouvements ne sont pas sou- 
mises à nos volontés. 

Ariste.— Qu'il y a d'ordre et de sagesse dans les lois de l'u- 
nion de l'âme et du corps î Dès que les yeux sont ouverts, on 
voit une infinité d'objets différents et leurs différents rap- 
ports, sans aucune application de notre part. Assurément 



262 



ENTRETIENS 



rien n'est plus merveilleux , quoique personne n'y fasse ré- 
flexion. 

VI. Théodore. — Dieu ne nous découvre pas seulement ses 
ouvrages par ce moyen., mais il nous y unit en mille et mille 
manières. Si je vois , par exemple, un enfant prêt à tomber, 
cette vue seule, le seul ébranlement du nerf optique déban- 
dera dans mon cerveau certains ressorts qui me feront avan- 
cer pour le secourir et crier afin que d'autres le secourent ; et 
mon âme, en même temps, sera touchée et émue, comme 
elle le doit être pour le bien du genre humain. Si je regarde 
un homme au visage, je comprends qu'il est triste ou joyeux, 
qu'il m'estime ou qu'il me méprise, qu'il me veut du bien ou 
du mal : tout cela par certains mouvements des yeux et des 
lèvres qui n'ont nul rapport avec ce qu'ils signifient; car, 
quand un chien me montre les dents, je juge qu'il est en co- 
lère ; mais, quoiqu'un homme me les montre, je ne crois pas 
qu'Urne veuille mordre. Le ris de l'homme m'inspire de la con- 
fiance , et celui du chien me fait peur. Les peintres qui veu- 
lent exprimer les passions se trouvent bien embarrassés ; ils 
prennent souvent un air ou une grimace pour un autre. Mais 
lorsqu'un homme est animé de quelque passion, tous ceux qui 
le regardent le remarquent bien, quoiqu'ils ne remarquent 
peut-être point si ses lèvres se haussent ou se baissent, si son 
nez s'allonge ou se retire, si ses yeux s'ouvrent ou se ferment. 
C'est que Dieu nous unit ensemble par les lois de l'union de 
l'âme et du corps ; et non-seulement les hommes avec les hom- 
mes, mais chaque créature avec toutes celles qui lui sont utiles, 
chacune à leur manière; car si je vois , par exemple, mon 
chien qui me flatte, c'est-à-dire qui remue la queue, qui 
fléchit les reins, qui baisse la tête, cette vue me lie à lui, et 
produit non-seulement dans mon âme une espèce d'amitié , 
mais encore certains mouvements dans mon corps qui l'at- 
tachent aussi à moi par contre-coup. Voilà ce qui fait la pas- 
sion d'un homme pour son chien, et la fidélité du chien pour 
son maître : c'est un peu de lumière qui débande certains 
ressorts dans deux machines composées par la sagesse du 
Créateur, de telle manière qu'elles puissent se conserver mu- 
tuellement. Cela est commun à l'une et à l'autre; mais 
l'homme, outre la machine de son corps, a une âme et par 
conséquent des sentiments et des mouvements qui répondent 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



263 



aux changements qui arrivent dans son corps ; et le chien 
n'est qu'une pure machine dont les mouvements réglés à 
leur fin doivent faire admirer l'intelligence infinie de celui 
qui Ta construite. 

Ariste. — Je comprends > Théodore , que les lois de Funion 
de l'âme et du corps ne servent pas seulement à unir notre 
esprit à une certaine portion de matière, mais encore à tout 
le reste de l'univers; à certaines parties néanmoins Beaucoup 
plus qu'à d'autres, selon qu'elles nous sont plus nécessaires. 
Mon âme se répand, pour ainsi dire, dans mon corps par le 
plaisir et la douleur. Elle en sort par les autres sentiments 
moins vifs. Mais, par la lumière et les couleurs, elle se ré- 
pand partout, jusque dans les cieux. Elle prend même intérêt 
dans ce qui s'y passe. Elle en examine les mouvements. Elle 
s'afflige ou se réjouit des phénomènes qu'elle y remarque, et 
les j'apporte tous à soi, comme ayant droit à toutes les créa- 
tures. Que cet enchaînement est merveilleux ! 

VIL Théodore. — Considérez plutôt les suites de ces lois 
dans l'établissement des sociétés , dans l'éducation des en- 
fants , dans l'augmentation des sciences, dans la formation 
de l'Eglise.. Comment est-ce que vous me connaissez? Vous 
ne voyez que mon visage, qu'un certain arrangement de 
matière qui n'est visible que par la couleur. Je remue l'air 
par mes paroles ; cet air vous frappe l'oreille, et vous savez 
ce que je pense. On ne dresse pas seulement les enfants 
comme les chevaux et les chiens; on leur inspire même des 
sentiments d'honneur et de probité.Vous avez dans vos livres 
les opinions des philosophes et l'histoire de tous les siècles; 
mais, sans les lois de l'union de l'âme et du corps, toute votre 
bibliothèque ne serait au plus que du papier blanc et noir. 
Suivez ces lois dans la religion. Comment êtes-vous chrétien? 
C'est que vous n'êtes pas sourd. C'est par les oreilles que la 
foi s'est répandue dans nos cœurs. C'est par les miracles que 
l'on a vus que nous sommes certains de ce que nous ne 
voyons point. C'est par la puissance que nous donnent ces lois 
que le ministre de Jésus-Christ peut remuer la langue pour 
annoncer l'Evangile et pour nous absoudre de nos péchés. 11 
est évident que ces lois servent à tout dans la religion , dans 
la morale, dans les sciences, dans les sociétés, pour le bien 
public et pour le bien particulier. De sorte que c'est un des 
plus grands moyens dont Dieu se serve dans le cours ordinaire 



264 



ENTRETIENS 



de sa providence pour la conservation de l'univers et l'exé- 
cution de ses desseins. 

VIII. Or, je vous prie, combien a-t-il fallu découvrir de rap- 
ports et de combinaisons de rapports pour établir ces admirables 
lois, et pour les appliquer de telle manière à leurs effets, que 
toutes les suites de ces lois fussent les meilleures, les plus dignes 
de Dieu qui soient possibles? Ne considérez pas seulement ces 
lois par rapport à la conservation du genre humain : cela 
nous passe déjà infiniment. Mais courage: comparez les avec 
toutes les choses auxquelles elles ont rapport, quelque mépri- 
sables qu'elles vous paraissent. Pourquoi , par exemple , le 
blé et Forge n'ont-ils point, comme les chardons et les lace- 
rons, de petites ailes, afin que le vent les transporte et les 
répande dans les champs? N'est-ce point que Dieu a prévu 
que les hommes, qui échardonnent leurs terres, auraient 
assez de soin d'y semer du blé? D'où vient que le chien a l'o- 
dorat si fin pour les odeurs que les animaux transpirent, et 
qu'il ne sent point les fleurs? N'est-ce point que Dieu a prévu 
que l'homme et cet animal iraient ensemble à la chasse? Si 
Dieu, en créant les plantes et les animaux , a eu égard à l'u- 
sage que les hommes feraient de la puissance qu'ils ont en 
conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, assuré- 
ment il n'aura rien négligé pour faire que ces lois aient des 
suites avantageuses dans la société et dans la religion. Jugez 
donc de la sagesse incompréhensible de la providence de Dieu 
dans l'établissement de ces lois, comme vous en avez jugé 
dans la première impression de mouvement qu'il a commu- 
niquée à la matière lorsqu'il en a formé l'univers. 

Ariste. — L'esprit se perd dans ces sortes de réflexions. 

Théotime. — Il est vrai; mais il ne laisse pas de comprendre 
que la sagesse de Dieu dans sa providence générale est incom- 
préhensible en toutes manières. 

IX. Théodore. — Continuons donc. L'esprit de l'homme est 
uni à son corps de telle manière, que par son corps il tient à tout 
ce qui l'environne, non-seulement aux objets sensibles, mais à 
des substances invisibles, puisque les hommes sont attachés et 
liés ensemble par l'esprit aussi bien que par le corps, tout 
cela en conséquence des lois générales dont Dieu se sert pour 
gouverner le monde; et c'est le merveilleux de la Providence. 
L'esprit de l'homme est aussi uni à Dieu , à la sagesse éter- 
nelle, à la raison universelle qui éclaire toutes les intelligen- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



205 



ces. Et il y est encore uni par des lois générales dont notre 
attention est la cause occasionnelle qui en détermine l'effi- 
cace. Les ébranlements qui s'excitent dans mon cerveau sont 
la cause occasionnelle ou naturelle de mes sentiments. Mais 
la cause occasionnelle de la présence des idées à mon esprit , 
c'est mon attention. Je pense à ce que je veux. 11 dépend de 
moi d'examiner le sujet dont nous parlons , ou tout autre ; 
mais il ne dépend pas de moi de sentir du plaisir, d'entendre 
la musique, de voir seulement telle ou telle couleur. C'est que 
nous ne sommes pas faits pour connaître les rapports qu'ont 
entre eux et avec notre corps les objets sensibles ; car il ne 
serait pas juste que l'âme > pour conserver la vie , fût obligée 
de s'appliquer à tout ce qui peut nous la faire perdre. Il fallait 
qu'elle le discernât par la preuve courte et sûre de l'instinct 
ou du sentiment , afin qu'elle pût s'occuper tout entière à 
rendre à Dieu ses devoirs, et à rechercher les vrais biens, 
les biens de l'esprit. 11 est vrai que maintenant nos senti- 
ments jettent le trouble et la confusion dans nos idées, et 
qu'ainsi nous ne pensons pas toujours à ce que nous voulons. 
Mais c'est une suite du péché ; et si Dieu l'a permis, ce péché, 
c'est qu'il savait bien que cela donnerait occasion au sacrifice 
de Jésus-Christ, dont il tire plus de gloire que de la persévé- 
rance du premier homme : outre qu'Adam ayant tous les se- 
cours nécessaires pour persévérer, Dieu ne devait pas lui 
donner de ces grâces prévenantes qui ne conviennent bien 
qu'à une nature faible et languissante. Mais ce n'est pas le 
temps d'examiner les raisons de la permission du péché. 

X. C'est donc notre attention qui est la cause occasionnelle 
et naturelle de la présence des idées à notre esprit, en consé- 
quence des lois générales de son union avec la raison univer- 
selle. Et Dieu l'a dû établir ainsi, dans le dessein qu'il avait de 
nous faire parfaitement libres, et capables de mériter le ciel; 
car il est clair que si le premier homme n'eût point été comme 
le maître de ses idées par son attention , sa distraction n'au- 
rait point été volontaire; distraction qui a été la première 
cause de sa désobéissance. Comme nous ne pouvons aime 
que par l'amour du bien, nous nous déterminons toujours à 
ce qui nous paraît le meilleur, dans l'instant que nous nous 
déterminons. De sorte que si nous n'étions nullement les 
maîtres de notre attention, ou si notre attention n'était point 
la cause naturelle de nos idées, nous ne serions point libres, 
t. 23 ' 



260 



ENTRETIENS 



ni en état de mériter; car nous ne poumons pas même sus- 
pendre notre consentement, puisque nous n'aurions pas le 
pouvoir de considérer les raisons qui peuvent nous porter aie 
suspendre. Or Dieu a voulu que nous fussions libres, non- 
seulement parce que cette qualité nous est nécessaire pour 
mériter le ciel, pour lequel nous sommes faits, mais encore 
parce qu'il voulait faire éclater la sagesse de sa providence, et 
sa qualité de scrutateur des cœurs, en se servant aussi heu- 
reusement des causes libres que des causes nécessaires pour 
l'exécution de ses desseins. 

. Car vous devez savoir que Dieu forme toutes les sociétés, 
qu'il gouverne toutes les nations, le peuple juif, l'Eglise pré- 
sente, l'Eglise future, par les lois générales de l'union des es- 
prits avec la sagesse éternelle. C'est par le secours de cette 
sagesse que les souverains régnent heureusement et qu'ils 
établissent des lois excellentes : « Per me reges régnant , et 
legum conditores justa decernunt » C'est même en la con- 
sultant que les méchants réussissent dans leurs pernicieux 
desseins; car on peut faire servir à l'injustice les lumières de 
la raison en conséquence des lois générales. Si un bon évêque 
veille sur son troupeau, il le sanctifie ; si Dieu se sert de lui 
pour mettre tels et tels au nombre des prédestinés, c'est en 
partie que ce ministr e de Jésus-Christ consulte la raison par 
son attention à Tordre de ses devoirs. Et si au contraire un 
misérable corrompt l'esprit et le cœur de ceux qui sont sou- 
mis à sa conduite; si Dieu permet qu'il soit la cause de leur 
perte, c'est en partie que ce ministre du démon abuse des lu- 
mières qu'il reçoit de Dieu en conséquence des lois naturelles. 
Les anges, tous les esprits bienheureux, et même l'humanité 
sainte de Jésus-Christ, mais d'une manière bien différente, 
sont tous unis à la sagesse éternelle. Leur attention est la 
cause occasionnelle ou naturelle de leurs connaissances. Or 
Jésus-Christ gouverne les âmes, et les anges ont pouvoir sur 
les corps. Dieu se sert de Jésus-Christ pour sanctifier son 
Eglise, comme il s'est servi des anges pour conduire le peu- 
ple juif. Donc, puisque tous les esprits bienheureux, à plus 
forte raison que nous, consultent toujours la sagesse éternelle 
pour ne rien faire qui ne soit conforme à l'ordre, il est clair 
que Dieu se sert des lois générales de l'union des esprits avec 



1 Prov. 8, 15. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



267 



la raison, pour exécuter tous les desseins qu'il a commis à 
des natures intelligentes. 11 se sert même de la malice des dé- 
mons, et de Fusage qu'il prévoit certainement qu'ils feront 
des lumières naturelles qui leur restent. Non que Dieu à tous 
moments agisse par des volontés particulières, mais parce 
qu'il n'a établi telles lois dans telles cir constances que par la 
connaissance des effets merveilleux qui en devaient suivie; 
car sa prescience n'a point de bornes, et sa prescience est la 
règle de sa providence. 

XL Ariste. — 11 me semble, Théodore, que vous ne consi- 
dérez la sagesse de la Providence que dans l'établissement des 
lois générales, et dans l'enchaînement des causes avec leurs 
effets, laissant agir toutes les créatures selon leur propre na- 
ture, les libres librement, et les nécessaires selon la puissance 
qu'elles ont en conséquence des lois générales. Vous voulez 
que j'admire et que j'adore la profondeur impénétrable de la 
prescience de Dieu dans les combinaisons infiniment infinies 
qu'il a fallu faire pour choisir, entre une infinité de voies 
pour produire l'univers, celle qu'il devait suivre pour agir le 
plus divinement qui se puisse. Assurément, Théodore, c'est là 
le plus bel endroit de la Providence, mais ce n'est pas le plus 
agréable. Cette prescience infinie est le fondement de cette 
généralité et de cette uniformité de conduite qui porte le ca- 
ractère de la sagesse et de l'immutabilité de Dieu ; mais cela 
ne porte point, ce me semble, le caractère de sa bonté pour 
les hommes, ni de la sévérité de sa justice contre les' mé- 
chants. 11 n'est pas possible que par une providence générale 
Dieu nous venge de ceux qui nous font quelque injustice, ni 
qu'il pourvoie à tous nos besoins. Et le moyen d'être content, 
quand quelque chose nous manque? Ainsi, Théodore, j'admire 
votre Providence, mais je n'en suis pas bien satisfait. Elle est 
excellente pour Dieu, mais pas trop bonne pour nous; car je 
veux que Dieu pourvoie à toutes ses créatures. 

Théodore. — 11 y pourvoit, Ariste, fort abondamment. 
Voulez-vous que je vous étale les bienfaits du Créateur? 

Ariste. — Je sais que Dieu nous fait tous les jours mille 
biens. 11 semble que tout l'univers ne soit que pour nous 
Théodore. — Que voulez-vous davantage? 
Ariste. — Que rien ne nous manque. Dieu a fait pour nous 
toutes les créatures; mais tel et tel n'a pas de pain. Une Pro- 
vidence qui fournirait également à toutes les natures égales, 



268 



ENTRETIENS 



ou qui distribuerait le bien et le mal exactement selon les 
mérites, voilà une véritable Providence. A quoi bon ce nom- 
bre infini d'étoiles? Que nous importe que les mouvements 
des cieux soient si bien réglés? Que Dieu laisse tout cela, et 
qu'il pense un peu plus à nous. La terre est désolée par l'in- 
justice et la malignité de ses habitants. Que Dieu ne se fait-il 
craindre? 11 semble qu'il ne se mêle point du détail de nos 
affaires. La simplicité et la généralité de ses voies me fait 
venir cette pensée dans l'esprit. 

Théodore.— Je vous entends, Ariste; vous faites le person- 
nage de ceux qui ne veulent point de Providence, et qui s'i- 
maginent qu'ici-bas c'est le hasard qui fait et règle tout. Et je 
comprends que par là vous voulez combattre la' généralité et 
l'uniformité de la conduite de Dieu dans le gouvernement du 
monde, parce que cette conduite ne s'accommode pas à nos 
besoins ou à nos inclinations. Mais prenez garde , je vous 
prie, que je raisonne sur des faits constants et sur l'idée de 
l'Etre infiniment parfait; car enfin le soleil se lève indiffé- 
remment sur les bons et sur les méchants. 11 brûle souvent 
les terres des gens de bien, lorsqu'il rend fécondes celles des 
impies. Les hommes , en un mot, ne sont point misérables à 
proportion qu'ils sont criminels. Voilà ce qu'il faut accorder 
avec une providence digne de l'Etre infiniment parfait. 

La grêle, Ariste, ravage les moissons d'un homme de bien. 
Ou cet effet fâcheux est une suite naturelle des lois générales, 
ou Dieu le produit par une providence particulière. Si Dieu 
produit cet effet par une providence particulière, bien loin de 
pourvoir à tout, il veut positivement et il fait même que le 
plus honnête homme du pays manque de pain. 11 vaut donc 
mieux soutenir que ce funeste effet est une suite naturelle 
des lois générales. Et c'est aussi ce que l'on entend commu- 
nément, lorsqu'on dit que Dieu a permis tel ou tel malheur. 
Mais, de plus, vous demeurez d'accord que de gouverner le 
monde par des lois générales, c'est une conduite belle et 
grande, digne des attributs divins. Vous prétendez seulement 
qu'elle ne porte point assez le caractère de la bonté pater- 
nelle de Dieu envers les bons, et de la sévérité de sa justice 
envers les méchants. C'est que vous ne prenez point garde à 
la misère des gens de bien et à la prospérité des impies; car, 
les choses étant comme nous voyons qu'elles sont, je vous 
soutiens qu'une providence particulière de Dieu ne porterait 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



269 



nullement le caractère de sa bonté et de sa justice, puisque 
très-souvent les justes sont accablés de maux et que les mé- 
chants sont comblés de biens. Mais supposé que la conduite 
de Dieu doive porter le caractère de sa sagesse, aussi bien que 
de sa bonté et de sa justice, quoique maintenant les biens et 
les maux ne soient point proportionnés aux mérites des 
hommes, je ne trouve aucune dureté dans sa providence gé- 
nérale. Car premièrement je vous soutiens que d'une infinité 
de combinaisons possibles des causes avec leurs effets Dieu a 
choisi celle qui accordait plus heureusement le physique avec 
le moral, et que telle grêle, prévue devoir tomber sur la terre 
de tel homme de bien, n'a point été à l'égard de Dieu un des 
motifs de faire son choix, mais plutôt telle grêle qu'il a prévu 
devoir tomber sur la terre d'un méchant homme. Je dis un 
des motifs. Prenez garde à la signification de ce terme; car si 
Dieu afflige les justes , c'est qu'il veut les éprouver et leur 
faire mériter la récompense. C'est là véritablement son mo- 
tif. Je vous réponds en second lieu que tous les hommes étant 
pécheurs, aucun ne mérite que Dieu quitte la simplicité et la 
généralité de ses voies , pour proportionner actuellement les 
biens et les maux à leurs mérites et à leurs démérites; que 
tôt ou tard Dieu rendra à chacun selon ses œuvres, du moins 
au jour qu'il viendra juger les vivants et les morts , et qu'il 
établira pour les punir des lois générales qui dureront éter- 
nellement. 

XU. Cependant, Ariste , ne vous imaginez pas que je pré- 
tende que Dieu n'agisse jamais par des volontés particulières, 
et qu'il ne fasse maintenant que suivre les lois naturelles 
qu'il a établies d'abord. Je prétends seulement que Dieu ne 
quitte jamais sans de grandes raisons la simplicité de ses 
voies ou l'uniformité de sa conduite. Car plus la Providence 
est générale , plus elle porte le caractère des attributs divins. 

Ariste.— Mais quand les a-Mi, ces grandes raisons? Peut- 
être ne les a-t-il jamais. 

Théodore.— Dieu a ces grandes raisons , lorsque la gloire 
qu'il peut tirer de la perfection de son ouvrage contre-balance 
celle qu'il doit recevoir de l'uniformité de sa conduite. 11 a 
ces grandes raisons , lorsque ce qu'il doit à son immutabilité 
est égal ou de moindre considération que ce qu'il doit à tel 
autre de ses attributs. En un mot, il a ces raisons, lorsqu'il 
agit autant ou plus selon ce qu'il est en quittant qu'en 

23* 



270 



ENTRETIENS 



suivant les lois générales qu'il s'est prescrites; car Dieu 
agit toujours selon ce qu'il est. 11 suit inviolablement Tor- 
dre immuable de ses propres perfections, parce que c'est 
dans sa propre substance qu'il trouve sa loi, et qu'il ne 
peut s'empêcher de se rendre justice , ou d'agir pour sa 
gloire, dans le sens que je vous ai expliqué ces jours-ci *. 
Que si vous me demandez quand il arrive que Dieu agit 
autant ou plus selon ce qu'il est en quittant qu'en sui- 
vant les lois générales, je vous réponds que je n'en sais 
rien. Mais je sais bien que cela arrive quelquefois. Je le sais, 
dis-je , parce que la foi me l'apprend ; car la .raison, qui me 
fait connaître que cela est possible , ne m'assure point que 
cela se fasse. 

Ariste. — Je comprends , Théodore , votre pensée , et je ne 
vois rien de plus conforme à la raison et même à l'expérience; 
car effectivement nous voyons bien, par tous les effets qui 
nous sont connus, qu'ils ont leurs causes naturelles, et 
qu'ainsi Dieu gouverne le monde*selon les lois générales qu'il 
a établies pour ce dessein. 

XIII. Théotime. — Il est vrai; mais cependant l'Ecriture est 
remplie de miracles que Dieu a faits en faveur du peuple juif; 
et je ne pense pas qu'il néglige si fort son Eglise , qu'il ne 
quitte en sa faveur la généralité de sa conduite. 

Théodore. — Assurément , Théotime , Dieu fait infiniment 
plus de miracles pour son Eglise que pour la synagogue. Le 
peuple juif était accoutumé à voir ce qu'on appelle des mira- 
cles 11 fallait qu'il s'en fit une prodigieuse quantité, puisque 
l'abondance de leurs terres et la prospérité de leurs armes 
étaient attachées à leur exactitude à observer les commande- 
ments de la loi; car il n'est pas vraisemblable que le physi- 
que et le moral se pussent accorder si exactement , que la 
Judée ait toujours été fertile à proportion que ses habitants 
étaient gens de bien. Voilà donc parmi les Juifs une infinité 
de miracles 2 . Mais je crois qu'il s'en fait encore beaucoup 
plus parmi nous, non pour proportionner les biens et les maux 
temporels à nos œuvres , mais pour nous distribuer gratui- 

1 Entretien IX. 

2 Par miracles , j'entends les effets qui dépendent des lois générales qni ne 
nous sont point naturellement connues. 

Voy. la seconde Lettre de ma Réponse au vol. I des Réflexions philoso- 
phiques et théologiques de M Arnauld 



SUR LÀ METAPHYSIQUE. 



tement les vrais biens , ou les secours nécessaires pour les 
acquérir; tout cela néanmoins, sans que Dieu quitte à tous 
moments la généralité de sa conduite. C'est ce qu'il faut que 
je vous explique, car c'est assurément ce qu'il y a de plus ad- 
mirable dans la Providence. 

XIV. L'homme étant un composé d'esprit et de corps, il à 
besoin de deux sortes de biens, de ceux de l'esprit et de 
ceux du corps. Dieu l'avait aussi pourvu abondamment de 
ces biens, par l'établissement des lois générales, dont je 
vous ai par lé jusqu'ici ; car non-seulement le premier homme 
fut placé d'abord dans le Paradis terrestre, où il trouvait des 
fruits en abondance , et un entre autres capable de le rendre 
immortel, mais son corps était encore si bien formé et si 
soumis à son esprit, qu'en conséquence des lois générales il 
pouvait jouii* de'tous ces biens sans se détourner du vérita- 
ble. D'un autre côté, il était uni à la raison souveraine; et 
son attention, dont il était absolument le maître , était la 
cause occasionnelle ou naturelle de ses connaissances. Jamais 
ses sentiments ne troublaient malgré lui ses idées ; car il était 
exempt de cette concupiscence qui sollicite sans cesse l'esprit 
de renoncer à la raison pour suivre les passions. Il était donc 
bien pourvu pour l'esprit et pour le corps ; car il connaissait 
clairement le vrai bien, et pouvait ne le point perdre. Il sen- 
tait les biens du corps , et il pouvait en jouir : tout cela en 
conséquence des lois générales de l'union de l'esprit d'un 
côté avec le corps , et de l'autre avec la raison universelle, 
sans que ces deux unions se nuisissent l'une à l'autre , parce 
que le corps était soumis à l'esprit. 

Mais l'homme ayant péché, il se trouve tout d'un coup 
fort mal pourvu de ces deux sortes de biens ; car l'ordre., 
qui est la loi que Dieu suit inviolablement, ne permettant 
pas qu'en faveur d'un rebelle il y ait à tous moments des 
exceptions dans les lois générales des communications des 
mouvements, c'est une nécessité que l'action des objets se 
communique jusqu'à la partie principale du cerveau, et que 
l'esprit même en soit frappé , en conséquence des lois de 
l'union de l'âme et du corps. Or l'esprit, inquiété malgré lui 
de la faim , de la soif, delà lassitude, de la douleur, de mille 
passions différentes, ne peut ni aimer ni rechercher comme 
il faut les vrais biens; et au lieu de jouir paisiblement de 
ceux du corps, la moindre indigence le rend malheureux. 



272 



ENTRETIENS 



De sorte que Fhomme rebelle à Dieu ayant perdu l'autorité 
qu'il avait sur son corps , il se trouve uniquement par la 
perte de ce pouvoir dépourvu des biens dont la Providence 
l'avait pourvu. Voyons un peu comment Dieu le va tirer de 
ce malheureux état ^ sans rien faire contre l'ordre de la jus- 
tice, et sans changer les lois générales qu'il a établies. 

XV. L'homme , avant le péché-, n'était soumis et ne devait 
être soumis qu'à Dieu, car naturellement les anges n'ont 
point d'autorité sur les esprits qui leur sont égaux ; ils n'ont 
pouvoir que sur les corps, substances inférieures. Or, comme 
Adam était le maître de ce qui se passait dans la partie prin- 
cipale de son cerveau , quand même les démons eussent pu 
troubler l'économie de son corps par l'action des objets ou 
autrement, ils n'auraient pu l'inquiéter ni le rendre malheu- 
reux. Mais l'homme ayant perdu presque, tout le pouvoir 
qu'il avait sur son corps , car il lui en reste encore autant 
que cela est nécessaire pour conserver le genre humain, que 
Dieu n'a pas voulu détruire à cause du Réparateur, il se trouve 
nécessairement assujetti à la nature angélique, qui peut 
maintenant l'inquiéter et le tenter, en produisant dans son 
corps des traces propres à exciter dans son esprit des pensées 
fâcheuses. Dieu voyant donc l'homme pécheur à la discré- 
tion, pour ainsi dire , du démon , et environné d'une infinité 
de créatures qui pouvaient lui donner la mort, dépourvu 
comme il était de tout secours , il le spumet à la conduite 
des anges, non-seulement lui, mais encore toute sa postérité 
et principalement la nation dont le Messie devait naître. 
Ainsi, vous voyez que Dieu distribue aux hommes , quoique 
pécheurs, les biens temporels, non par une providence aveu- 
gle, mais par l'action d'une nature intelligente. Pour les biens 
de l'esprit, ou cette grâce intérieure qui contre-balance les 
efforts de la concupiscence, et qui nous délivre de la captivité 
du péché , vous savez que Dieu nous les donne par le souve- 
rain prêtre des vrais biens , Notre Seigneur Jésus-Christ. 

Assurément, Ariste , cette conduite de Dieu est admirable. 
L'homme, par son péché , devient l'esclave du démon, la 
plus méchante des créatures, et dépend du corps, la plus vile 
des substances. Dieu le soumet aux anges et par justice et 
par bonté. 11 nous protège par ce moyen contre les démons, 
et il proportionne les hiens et les maux temporels à nos œu- 
vres, bonnes ou mauvaises. Mais prenez garde , il ne change 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



273 



rien dans les lois générales des mouvements , ni même dans 
celles de l'union de l'esprit avec le corps et avec la raison 
universelle; car enfin, dans la puissance souveraine que 
Dieu a donnée à Jésus-Christ comme homme généralement 
sur toutes choses , et dans celle qu'ont les anges sur ce qui 
regarde les biens et les maux temporels, Dieu ne quitte que 
le moins qu'il est possible la simplicité de ses voies et la géné- 
ralité de sa providence , parce qu'il ne communique sa puis- 
sance aux créatures que par l'établissement de quelques lois 
générales. Suivez-moi > je vous prie. 

XVI. Le pouvoir qu'ont les anges n'est que sur les corps ; 
car s'ils agissent sur nos esprits , c'est à cause de l'union de 
Tâme et du corps *. Or rien ne se fait dans les corps que par 
le mouvement; et il y a contradiction que les anges puissent 
le produire comme causes véritables. Donc la puissance des 
anges sur les corps, et sur nous par conséquent, ne vient que 
d'une loi générale que Dieu s'est faite à lui-même de remuer 
les corps à la volonté des anges. Donc Dieu ne quitte point la 
généralité de sa providence lorsqu'il se sert du ministère des 
anges pour gouverner les nations, puisque les anges n'agis- 
sent que par Fefficace et en conséquence d'une loi générale. 

Il faut dire la même chose de Jésus-Christ comma homme, 
comme chef de l'Eglise, comme souverain prêtre des vrais 
biens. Sa puissance est infiniment plus grande que celle des 
anges. Elle s'étend à tout, jusque sur les esprits et sur les 
cœurs. Mais c'est par son intercession que notre médiateur 
exerce son pouvoir : « Semper vivens ad interpellandum pro 
nobis 2 ; » c'est par des désirs toujours efficaces, parce qu'ils 
sont toujours exaucés : u Ego autem sciebam quia semper 
me audis 3 . » Ce n'est point à la vérité par une intercession 
morale, semblable à celle d'un homme qui intercède pour un 
autre, mais par une intercession puissante et toujours im- 
manquable, en vertu de la loi générale que Dieu s'est faite de 
ne rien refuser à son fils; par une intercession semblable à 
celle des désirs pratiques que nous formons de remuer le bras, 
de marcher, de parler. Car tous les désirs des créatures 
sont impuissants én eux-mêmes ; ils ne sont efficaces que par 
la puissance divine ; ils n'agissent point indépendamment : ce 

• Entretien VU, n. 6, etc. 

2 HfP.br. 7, 25. 

3 Joan. H, 42. 



274 



ENTRETIENS 



ne sont au fond que des prières. Mais comme Dieu est im- 
muable dans sa conduite , et qu'il suit exactement les lois 
qu'il a établies, nous avons la puissance de remuer le bras, et 
le chef de l'Eglise celle de la sanctifier, parce que Dieu a établi 
en notre faveur les lois de l'union de l'âme et du corps, et 
qu'il a promis à son fils d'exaucer tous ses désirs , selon ces 
paroles de Jésus-Christ lui-même : « Data est mihi omnis po- 
» testas in cœlo et in terra 1 ; » et celles que lui dit son père 
après sa résurrection : « Postula à me , et dabo tibi gentes 
» haereditatem tuam 2 . » 

XVli. Ariste. — Je suis persuadé, Théodore, que les créa- 
tures n'ont point d'efficace propre, et que Dieu ne leur com- 
munique sa puissance que par l'établissement de quelques 
lois générales. J'ai la puissance de remuer le bras, mais c'est 
en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du 
corps, et que Dieu étant immuable, il est constant dans ses 
décrets. Dieu a donné à l'ange conducteur du peuple juif la 
puissance de le punir et de le récompenser, parce qu'il a 
voulu que les volontés de cet ange fussent suivies de leurs 
effets. J'en demeure d'accord ; mais c'est Dieu lui-même qui 
ordonne à ce ministre tout ce qu'il doit faire. Dieu a donné à 
Jésus-Christ une souveraine puissance; mais il lui prescrit 
tout ce qu'il doit faire. Ce n'est pas Dieu qui obéit aux anges; 
ce sont les anges qui obéissent à Dieu. Et Jésus-Christ nous 
apprend qu'il ne nous a rien dit de lui-même, et que son 
père lui a marqué tout ce qu'il avait à nous dire. Jésus-Christ 
intercède, mais c'est pour ceux que son père a prédestinés. 11 
dispose de tout dans la maison de son père, mais il ne dispose 
de rien de son chef. Ainsi Dieu quitte la généralité de sa pro- 
vidence ; car, quoiqu'il exécute les volontés de Jésus-Christ et 
des anges en conséquence des lois générales, il forme en eux 
toutes leurs volontés par des inspirations particulières. Il n'y 
a point pour cela de loi générale. 

Théodore. — En êtes-vous bien certain, Ariste? Assurément, 
si Dieu ordonne en particulier à l'âme sainte du Sauveur et 
aux anges de former tous les désirs qu'ils ont par rapport à 
nous , Dieu quitte en cela la généralité de sa providence 3 . 

' Matth. 28. 
* Ps. 2. 

3 Tout cela est expliqué fort au long dans mes Réponses à M. Ârnauld , 
principalement dans la Réponse à sa Dissertation et dans ma première Lettre 
touchant son troisième volume des Réflexions. 



SUK LA MÉTAPHYSIQUE. 



275 



Mais, je vous prie, pensez-vous que l'ange conducteur du 
peuple juif avait besoin de beaucoup de lumière pour le gou- 
verner, et que le vrai Salomon ait dû être uni d'une manière 
particulière à la sagesse éternelle pour réussir dans la con- 
struction de son grand ouvrage? 
Ariste. — Oui certainement. 

Théodore. — Pourquoi cela? L'esprit le plus stupide et le 
moins éclairé peut réussir aussi bien que le plus sage des 
nommes, lorsqu'on lui marque tout ce qu'il doit faire , et la 
manière dont il le doit faire, principalement si tout ce qu'il y 
a à faire ne consiste qua former certains désirs dans telles et 
telles circonstances. Or, selon vous, ni Fange conducteur du 
peuple, ni Jésus-Christ même n'a rien désiré que son Père ne 
le lui ait ordonné en détail. Je ne vois donc pas qu'il ait eu 
besoin pour son ouvrage d'une sagesse extraordinaire. Mais 
de plus, dites-moi, je vous prie, en quoi consiste cette souve- 
raine puissance que Jésus-Christ a reçue. 

Ariste. — C'est que tous ses désirs sont exaucés. 

Théodore. — Mais, Ariste, .^i Jésus-Christ ne peut rien dé- 
sirer que par un ordre exprès de son Père^ si ses désirs ne 
sont point en son pouvoir, comment sera-t-il capable de re- 
cevoir quelque véritable pouvoir? Vous avez le pouvoir de 
remuer votre bras ; mais c'est qu'il dépend de vous de le re- 
muer ou de ne pas le remuer. Cessez d'être le maître de vos 
volontés, par cela seul vous perdrez tous vos pouvoirs. Est-ce 
que cela n'est pas évident? Prenez donc garde, je vous prie, 
de ne point offenser la sagesse du Sauveur et de ne le point 
priver de sa puissance. Ne lui ôtez pas la gloire qu'il doit 
retirer de la part qu'il a dans la construction du temple 
éternel. S'il n'y a point d'autre part que de former des désirs 
impuissants commandés par des ordres particuliers, son ou- 
vrage ne doit pas, ce me semble , lui faire beaucoup d'hon- 
neur. 

XVIII. Ariste. — Non, Théodore ; mais aussi Dieu en relire 
davantage. 

Théodore. — Si cela est, vous avez raison , car Dieu doit re- 
tirer bien plus de gloire de la magnificence du temple éternel 
que le sage Salomon qui le construit. Mais voyons un peu. 
Comparons ensemble les deux principales manières de la pro- 
vidence divine, pour reconnaître celle qui est la plus digne 
des attributs divins. Selon la première, Dieu forme d'abord un 



270 



ENTRETIENS 



tel dessein indépendamment des voies de l'exécuter. 11 en choisit 
Farchitecte. 11 le remplit de sagesse et d'intelligence. Outre 
cela, il lui marque en détail tous les désirs qu'il doit former et 
toutes les circonstances de ces désirs. Et enfin il exécute lui- 
même fort exactement tous les désirs qu'il a ordonnés que 
l'on formât. Voilà l'idée que vous avez de la conduite de Dieu, 
puisque vous voulez qu'il forme par des volontés particulières 
tous les désirs de l'âme sainte de Jésus-Christ. Et voici l'idée 
que j'en ai 1 Je crois que Dieu, par sa prescience infinie, 
ayant prévu toutes les suites de toutes les lois possibles qu'il 
pouvait établir, a uni son Verbe à telle nature humaine et 
dans telles circonstances , que l'ouvrage qui suivra de cette 
union lui doit faire plus d honneur que tout autre ouvrage 
qui serait produit par toute autre voie; Dieu, encore un coup, 
ayant prévu qu'agissant dans l'humanité sainte de notre mé- 
diateur par des voies très-simples et très-générales, je veux 
dire par les plus dignes des attributs divins, elle devait faire 
un tel usage de sa puissance, ou former avec une liberté par- 
faite une telle suite de désirs , que ces désirs étant exaucés, 
et méritant de l'être à cause de son sacrifice, l'Eglise future 
qui en devait être formée serait plus ample et plus parfaite 
que si Dieu avait choisi toute autre nature dans toute autre 
circonstance. 

Comparez donc , je vous prie , l'idée que vous avez de la 
Providence avec la mienne. Laquelle des deux marque plus 
de sagesse et de prescience? La mienne porte le caractère 
de la qualité la plus impénétrable de la Divinité, qui est de 
prévoir les actes libres de la créature dans toutes sortes de 
circonstances. Selon la mienne, Dieu se sert aussi heureuse 
ment des causes libres que des causes nécessaires pour l'exé- 
cution de ses desseins. Selon la mienne , Dieu ne forme point 
aveuglément ses sages desseins . Avant que de les former, je parle 
humainement , il compare tous les ouvrages possibles avec 
tous les moyens possibles de les exécuter. Selon la mienne , 
Dieu doit retirer une gloire infinie de la sagesse de sa con- 
duite; mais sa gloire n'ôte rien à celle des causes libres, aux- 
quelles il communique sa puissance sans les priver de leur 
liberté. Dieu leur donne part à la gloire de son ouvrage et du 
leur, en les laissant agir librement selon leur nature, et par 



1 Voy. Entretien X 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



277 



ce moyen il augmente la sienne. Car il est infiniment plus 
difficile d'exécuter sûrement ses desseins par des causes libres 
que par des causes nécessaires, ou nécessitées, ou invincible- 
ment déterminées par des ordres exprès ou des impressions 
\m incibles. 

Ariste.— Je conviens, Théodore, qu'il y a plus de sagesse, 
et que Dieu tire plus de gloire, et même l'humanité sainte 
de notre médiateur, selon cette idée de la Providence que se- 
lon aucune autre. 

Théodore. — Vous pourriez ajouter que, selon cette idée, on 
comprend fort bien comment Jésus-Christ n'a point reçu in- 
utilement une puissance souveraine sur toutes les nations, 
et pourquoi il fallait unir son humanité sainte avec la sagesse 
éternelle, afin qu'il exécutât heureusement son ouvrage. 
Mais il suffit que vous conveniez qu'une de ces deux provi- 
dences est plus sage que l'autre ; car il faudrait être bien im- 
pie pour attribuer à Dieu celle qui paraît la moins digne de 
ses attributs. 

XIX. Ariste.— Je me rends, Théodore. Mais expliquez-moi, 
je vous prie, d'où vient que Jésus-Christ dit lui-même qu'il 
exécute fidèlement les volontés de son Père. « Quae placita 
» sunt ei facio semper, » dit-il 1 ; et dans un autre endroit : 
« Ego ex me ipso non sum locutus ; sed qui misit me Pater, 
» ipse mihi mandatuin dédit quid dicam et quid loquar. Et 
» scio quia mandatum ejus vita seterna est. Quae ergo ego lo- 
» quor, sicut dixit mihi Pater, sic loquor s . » Comment ac- 
corde]' ces passages, et quantité d'autres semblables, avec ce 
sentiment, que Dieu ne forme point par des volontés particu- 
lières tous les désirs de la volonté humaine de Jésus-Christ? 
Cela m'embarrasse un peu. 

Théodore. — Je vous avoue, Ariste, que je ne comprends 
pas seulement comment ces passages peuvent vous embarras- 
ser. Quoi donc! est-ce que vous ne savez pas que le Verbe di- 
^ in , dans lequel subsiste l'humanité sainte du Sauveur, est la 
loi vivante du Père éternel , et qu'il y a même contradiction 
que la volonté humaine de Jésus Christ s'écarte jamais de 
cette loi? Dites-moi, je vous prie, lorsque vous donnez l'au- 
mône, n'êtes vous pas certain que vous faites la volonté de 
Bien? et si vous étiez bien assuré que vous n'avez jamais fait 

1 Joan. 8, 29. 

1 Joan. 12, 49, SO. 



278 



ENTRETIENS 



que de bonnes œuvres, ne pourriez-vous pas dire sans crainte 
« Quœ placita sunt ei facio semper ! » 

Ariste. — Il est vrai. Mais il y aurait toujours bien de la dif- 
férence. 

Théodore. — Fort grande assurément; car comment savons- 
nous que nous faisons la volonté de Dieu en donnant l'au- 
mône? C'est peut-être que nous avons lu dans la loi écrite que 
Dieu nous ordonne de secourir les misérables; ou que, ren- 
trant en nous-mêmes pour consulter la loi divine , nous avons 
trouvé dans ce code éternel, ainsi que rappelle saint Augus- 
tin , que telle est la volonté de l'Etre infiniment parfait. Sa- 
chez donc, Ariste, que le Verbe divin est la loi de Dieu même 
et la règle inviolable de ses volontés , que c'est là que se trou- 
vent les commandements divins. « In Verbo unigenito Pat ris 
est omne mandat um 1 , » dit saint Augustin. Sachez que tous 
les esprits, les uns plus , les autres moins, ont la liberté de 
consulter cette loi; sachez que leur attention est la cause oc- 
casionnelle qui leur en explique tous les commandements , en 
conséquence des lois générales de leur union avec la raison: 
sachez qu'on ne peut rien faire qui ne soit agréable à Dieu, 
lorsqu'on observe exactement ce que l'on y trouve écrit; sa- 
chez surtout que l'humanité sainte du Sauveur est unie plus 
étroitement à cette loi que la plus éclairée des intelligences, 
et que c'est par elle que Dieu a voulu nous en expliquer les 
obscurités. Mais prenez garde qu'il ne l'a pas privée de sa li- 
berté, ou du "pouvoir de disposer de cette attention, qui est 
la cause occasionnelle de nos connaissances. Car assurément 
l'âme sainte de Jésus Christ , quoique sous la direction du 
Yerbe, aie pouvoir de penser à ce qui lui plaît pour exécuter 
l'ouvrage pour lequel Dieu l'a choisie, puisque Dieu, par sa 
qualité de scrutateur des cœurs, se sert aussi heureusement 
des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution 
de ses desseins 2 . 

XX. Ne pensez pas néanmoins, Ariste , que Dieu ne quitte 
jamais la généralité de sa conduite à l'égard de l'humanité 
de Jésus-Christ, et qu'il ne forme les désirs de cette âme 

' Con/ess. liv. XIII, ch. 15. « Mandatum Patris ipso est Filius. Quomodo enim 
non est mandatum Patris, quod est Verbum Patris ? » (Aug. serm. 140. De 
Fer bis Evang., n. 6.) 

2 Voy. la première Lettre à M. Arnauld, et la Réponse à sa Dissertation , 
et la première Lettre que j'ai écrite touchant les siennes, 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE 



279 



sainte qu'on conséquence des lois générales de l'union géné- 
rale qu'elle a avec le Verbe. Lorsque Dieu prévoit que notre 
médiateur, entre une infinité de bonnes œuvres qu'il dé- 
couvre dans le Verbe en conséquence de son attention, doit 
faire le choix dont les suites sont les meilleures qui puissent 
être, alors Dieu, qui ne quitte jamais sans raison la sim- 
plicité de ses voies , ne le détermine point par des volontés 
particulières à faire ce qu'il prévoit qu'il fera suffisamment 
par l'usage de sa liberté en conséquence des lois générales. 
Mais lorsque l'âme sainte du Sauveur, à cause des compa- 
raisons infinies et infiniment infinies des combinaisons de 
tous les effets, qui sont ou qui seront des suites de ses désirs, 
pourrait bien choisir entre plusieurs bonnes œuvres, car il 
n'en peut faire que de bonnes , celles qui paraissaient les 
meilleures et dont les suites néanmoins ne seraient pas si 
avantageuses à son ouvrage; alors si Dieu retire plus de gloire 
de la beauté de l'ouvrage que de la simplicité des voies, il 
la quitte, cette simplicité, et il agit d'une manière parti- 
culière et extraordinaire dans l'humanité du Sauveur , afin 
qu'elle veuille précisément ce qui l'honorera le plus. Mais, 
quoiqu'il agisse en elle de cette manière, je crois qu'il ne la 
détermine jamais par des impressions invincibles de senti- 
ment, quoique toujours infaillibles, afin qu'elle ait aussi le 
plus de part qu'il est possible à la gloire de son ouvrage ; car 
cette conduite > qui fait honneur à la liberté et à la puissance 
de Jésus-Christ , est encore plus glorieuse à Dieu que toute 
autre, puisqu'elle exprime sa qualité de scrutateur des cœurs, 
et témoigne hautement qu'il sait se servir aussi heureuse- 
ment des causes libres que des causes nécessaires pour l'exé- 
cution de ses desseins. 

Arlste. — Je comprends, Théodore, parfaitement votre 
pensée. Vous voulez que Dieu ne quitte jamais sans de gran- 
des raisons la simplicité et la généralité de ses voies, afin 
que sa providence ne ressemble point à celle des intelligences 
bornées ; vous voulez que sa prescience soit le fondement de 
la prédestination même de Jesus-Christ , et que, s'il a uni 
son Verbe à telle nature et dans telles circonstances , c'est 
qu'il a prévu que l'ouvrage qui devait suivre de cette pré- 
destination, laquelle est la cause et le fondement de celle de 
tous les élus en conséquence des lois générales qui font l'ordre 
de la grâce, que cet ouvrage, dis-jc, serait le plus beau 



280 



ENTRETIENS 



qui se puisse produire par les voies les plus divines. Vous 
voulez que l'ouvrage et les voies jointes ensemble, tout cela 
soit plus digne de Dieu que tout autre ouvrage produit par 
toute autre voie. 

XXI. Théodore. — Oui , Ariste , je le veux , par ce principe 
que Dieu ne peut agir que pour lui, que par l'amour qu'il se 
porte à lui-même , que par sa volonté , qui n'est point comme 
en nous une impression qui lui vienne d'ailleurs et qui le 
porte ailleurs; en un mot , que pour sa gloire, que pour 
exprimer les perfections divines qu'il aime invinciblement, 
qu'il se gloritie de posséder, et dans lesquelles il se complaît 
par la nécessité de son être. 11 veut que son ouvrage porte 
par sa beauté et par sa magnificence le caractère de son 
excellence et de sa grandeur, et que ses voies ne démentent 
point sa sagesse infinie et son immutabilité. S'il y a des dé- 
fauts dans ouvrage, des monstres parmi les corps, et une 
infinité de pécheurs et de damnés, c'est qu'il ne peut y avoir 
de défaut dans sa conduite, c'est qu'il ne doit pas former ses 
desseins indépendamment des voies. Il a fait pour la beauté 
de l'univers et pour le salut des hommes tout ce qu'il peut 
faire, non absolument, mais agissant comme il doit agir, 
agissant pour sa gloire selon tout ce qu'il est ; il aime 
toutes choses a proportion qu'elles sont aimables ; il veut la 
beauté de son ouvrage et que tous les hommes soient sauvés; 
il veut la conversion de tous les pécheurs ; mais il aime da- 
vantage sa sagesse » il l'aime invinciblement, il la suit invio- 
lablement. L'ordre immuable de ses divines perfections, 
voilà sa loi et la règle de sa conduite, loi qui ne lui défend 
pas de nous aimer, et de vouloir que toutes ses créatures 
soient justes, saintes, heureuses et parfaites ; mais loi qui 
ne lui permet pas de quitter à tous moments pour des pé- 
cheurs la généralité de ses voies. Sa providence porte assez 
de marques de sa bonté pour les hommes. Souffrons , 
réjouissons-nous qu'elle exprime aussi tous ses autres at- 
tributs. 

Théotime.— Hé bien, Ariste, que pensez-vous de la provi- 
dence divine ? 

Ariste. — Je l'adore et je m'y soumets. 

Théodore. — Il faudrait, Ariste, bien du discours pour 
vous faire considérer toutes les beautés de cette providence 
adorable, et pour en faire remarquer les principaux traits 



* SUR LA iMÉTAPHYSlQUE. 



281 



dans ce que nous voyons arriver tous les jours. Mais je vous 
ai, ce me semble , suffisamment expliqué le principe : suivez- 
le de près, et vous comprendrez assurément que toutes ces 
contradictions, qui font pitoyablement triompher les ennemis 
de la Providence, sont autant de preuves qui démontrent ce 
que je viens de vous dire. 

TREIZIÈME ENTRETIEN . 

Qu'il ne faut point critiquer la manière ordinaire de parler de la Providence. 
Quelles sont les principales lois générales par lesquelles Dieu gouverne le 
monde. De la providence de Dieu dans l'infaillibilité qu'il conserve à son 
Eglise. 

I. Ariste. — Ah ! Théodore, que l'idée que vous m'avez don- 
née de la Providence me paraît belle et noble , mais de plus 
qu'elle est féconde et lumineuse, qu'elle est propre à faire 
taire les libertins et les impies ! Jamais principe n'eut plus 
de suites avantageuses à la religion et à la morale. Qu'il ré- 
pand de lumières, qu'il dissipe de difficultés , cet admirable 
principe ! Tous ces effets qui se contredisent dans l'ordre de 
la nature et dans celui de la grâce ne marquent nulle contra- 
diction dans la cause qui les produit : ce sont au contraire au- 
tant de preuves évidentes de l'uniformité de sa conduite. Tous 
ces maux qui nous affligent, tous ces désordres qui nous cho- 
quent, tout cela s'accorde aisément avec la sagesse, la bonté, 
la justice de celui qui règle tout. Je voulais qu'on arrachât 
les méchants qui vivent parmi les bons ; mais j'attends en 
patience la consommation des siècles , le jour de la moisson , 
ce grand jour destiné à rendre à chacun selon ses œuvres. 11 
faut que l'ouvrage de Dieu s'exécute par des voies qui por- 
tent le caractère de ses attributs. J'admire présentement le 
cours majestueux de la providence générale. 

Théodore. — Je vois bien, Ariste, que vous avez suivi de 
près et avec plaisir le principe que je vous ai exposé ces jours- 
ci , car vous en paraissez encore tout ému. Mais l'avez-vous 
bien saisi? vous en êtes-vous bien rendu le maître? C'est de 
quoi je doute encore, car il est bien difficile que, depuis si peu 
de temps, vous l'ayez assez médité pour vous en mettre en 
pleine possession. Faites-nous part, je vous prie, de quelques- 
unes de vos réflexions, afin de me délivrer de mon doute et 
que je sois en repos ; car plus les principes sont utiles, plus 



282 



ENTRETIENS 



ils sont féconds, plus il est dangereux, de ne les prendre pas 
tout à fait bien. 

II. Ariste. — Je le crois ainsi Théodore ; mais ce que vous 
nous avez dit est si clair, votre manière d'expliquer la Provi- 
dence s'accorde si parfaitement avec l'idée de l'Être infini- 
ment parfait et avec tout ce que nous voyons arriver, que je 
sais bien qu'elle est véritable. Que je sens de joie de me voir 
délivré du préjugé dans lequel je vois que donne le commun 
du monde et même bien des philosophes ! Dès qu'il arrive 
quelque malheur à un méchant homme, ou connu pour tel, 
chacun juge aussitôt des desseins de Dieu , et décide hardi- 
ment que Dieu l'a voulu punir. Mais s'il arrive, ce qui n'ar- 
rive que trop, qu'un fourbe, qu'un scélérat réussisse dans ses 
entreprises i ou qu'un homme de bien succombe à la calom- 
nie de ses ennemis , est-ce que Dieu veut punir celui-ci et 
récompenser celui-là? Nullement. C'est, disent les uns , que 
Dieu veut éprouver la vertu de cet homme de bien; et ies 
autres, que c'est un malheur qu'il a seulement permis et qu'il 
n'a pas eu dessein de causer. Je trouve que ces peuples qui 
font gloire de haïr et de mépriser les pauvres, sur ce principe 
que Dieu lui-même hait et méprise les misérables , puis- 
qu'il les laisse dansleurs misères , raisonnent plus consé- 
quemment. De quoi s'avise-t-on de juger des desseins de 
Dieu? Ne devrait-on pas comprendre qu'on n'y connaît rien, 
puisqu'on se contredit à tous moments? 

Théodore. — Est-ce là, Ariste, comment vous prenez mes 
principes et l'usage que vous en faites? Je trouve que ceux que 
vous condamnez ont plus de raison que vous. 

Ariste. — Comment , Théodore ! Je pense que vous raillez, 
ou que vous voulez vous divertir à me contredire. 

Théodore. — Nullement. 

Ariste. — Quoi donc ! est-ce que vous approuvez l'imper- 
tinence de ces historiens passionnés qui, après avoir raconté 
la mort d'un prince, jugent des desseins de Dieu sur lui selon 
leur passion et les intérêts de leur nation? Il faut bien que les 
écrivains espagnols ou les français aient tort, ou peut-être 
les uns et les autres , lorsqu'ils décrivent la mort de Phi- 
lippe IL Ne faut-il pas que les rois meurent aussi bien que 
nous? 

Théodore. — Ces historiens ont tort, mais vous n'avez pas 
raison. Il ne faut pas juger que Dieu a dessein de faire du 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



283 



mal à un prince ennemi que nous haïssons : cela est vrai; 
mais on peut et on doit croire qu'il a dessein de punir les 
méchants et de récompenser les bons. Ceux qui jugent de 
Dieu sur ridée qu'ils ont de la justice exacte de l'Être infini- 
ment parfait en jugent bien; et ceux qui lui attribuent des 
desseins qui favorisent leurs inclinations déréglées en jugent 
très -mal. 

III. AmsTE. — Il est vrai ; mais c'est une des suites des lois 
naturelles, que tel soit accablé sous les ruines de sa maison, 
et le plus homme de bien n'en aurait pas échappé. 

Théodore. — Qui en doute? Mais avez- vous déjà oublié 
que c'est Dieu qui a établi ces lois naturelles ?• La fausse idée 
d'une nature imaginaire vous occupe encore quelque peu 
l'esprit, et vous empêche de bien prendre le principe que je 
vous ai expliqué. Prenez donc garde. Puisque c'est Dieu qui 
a établi les lois naturelles, il a dû combiner le physique avec 
le moral de manière que les suites de ces lois soient les meil- 
leures qui puissent être, je veux dire les plus dignes de sa 
justice et de sa bonté, aussi bien que de ses autres attributs. 
Ainsi on a raison de dire que la mort terrible d'un brutal et 
d'un impie est un effet de la vengeance divine ; car, quoique 
cette mort ne soit peut-être qu'une suite des lois naturelles 
que Dieu a établies, il. ne les a établies que pour de sembla- 
bles effets; mais, s'il arrive quelque malheur à un homme 
de bien dans Je temps qu'il va faire une bonne œuvre, on ne 
doit pas dire que Dieu l'a voulu punir, parce que Dieu n'a 
pas établi les lois générales en vue de semblables effets. On 
doit dire ou que Dieu l'a permis, ce malheur, à cause que 
c'est une suite naturelle de ces lois qu'il a établies pour de 
meilleurs effets; ou qu'il a eu dessein par là d'éprouver cet 
homme de bien et de lui faire mériter sa récompense ; car 
entre les motifs que Dieu a eus de combiner de telle et telle 
manière le physique avec le moral, il faut assurément mettre 
en compte les grands biens que Dieu a prévu-que nous tire- 
rions de nos misères présentes. 

Ainsi les hommes ont raison d'attribuer à la justice de Dieu 
les maux qui arrivent aux méchants ; mais je crois qu'ils se 
trompent en deux manières : la première, c'est qu'ils ne 
font de ces jugements que dans les punitions extraordinaires 
et qui leur frappent l'esprit; car, si un scélérat meurt de la 
fièvre , ils ne jugent pas ordinairement que c'est une puni- 



284 



ENTRETIENS 



tion de Dieu : il faut pour cela qu'il meure d'un coup de 
foudre, ou par la main du bourreau ; la seconde, c'est qu'ils 
s'imaginent que les punitions remarquables sont des effets 
d'une volonté particulière de Dieu. Autre faux jugement qui, 
ôtant à la providence divine sa simplicité et sa généralité, en 
efface le caractère de la prescience infinie et de l'immutabi- 
lité ; car assurément il faut infiniment plus de sagesse pour 
combiner le physique avec le moral de manière que tel se 
trouve justement puni de ses violences en conséquence de 
l'enchaînement des causes, que de le punir par une provi- 
dence particulière et miraculeuse. 

Ariste. — C'est ainsi, Théodore, que je le comprends. Mais 
ce que vous dites là ne justifie pas la témérité de ceux qui 
jugent hardiment des desseins de Dieu dans tout ce qu'ils 
voient arriver. 

IV. Théodore. — Je ne prétends pas aussi qu'ils aient tou- 
jours raison. Je dis seulement qu'ils ont raison quand leurs 
jugements sont exempts de passion et d'intérêt, et qu'ils sont 
appuyés sur l'idée que nous avons tous de l'Etre infiniment 
parfait. Encore ne prétends -je pas qu'ils fassent bien de dire 
trop affirmativement que Dieu a eu tel ou tel dessein. Par 
exemple, il me paraît certain qu'un des motifs de l'établisse- 
ment des lois générales a été telle affliction de tel homme de 
bien, si Dieu a prévu que ce lui serait un grand sujet de mé- 
rite. Ainsi, Dieu a voulu cette affliction , qui nous paraît à 
nous autres , qui n'en prévoyons pas les suites, ne .pas s'ac- 
corder avec sa bonté. Ceux donc qui décident que Dieu a seu- 
lement permis que tel malheur arrivât à tel font un faux 
jugement. Mais que voulez-vous, Ariste? 11 vaut mieux laisser 
aux hommes, prévenus comme ils sont de leur nature ima- 
ginaire , la liberté de juger trop affirmativement des desseins 
de Dieu, que de les critiquer sur la contradiction de leurs 
jugements touchant des effets qui paraissent contredire les 
attributs divins. Qu'importe que les esprits se contredisent et 
s'embarrassent selon leurs fausses idées , pourvu qu'au fond 
on ne se trompe point dans les choses essentielles ! Pourvu 
que les hommes ne donnent point à Dieu des desseins con- 
traires à ses attributs , et qu'ils ne le fassent point agir pour 
favoriser leurs passions , je crois qu'il faut les écouter paisi- 
blement. Au lieu de les embarrasser par des contradictions 
qui, selon leurs principes, sont inexplicables , la charité veut 



SUR LÀ MÉTAPHYSIQUE. 



285 



qu'on reçoive ce qu'ils disent pour les affermir dans l'idée 
qu'ils ont de la Providence, puisqu'ils ne sont point en état 
d'en avoir une meilleure; car il vaut encore mieux attribuer à 
Dieu une providence humaine que de croire que tout se fait 
au hasard. Mais, de plus, ils ont raison dans le fond. Tel impie 
est mort : on peut dire hardiment que Dieu a eu dessein de 
le punir. On aurait encore plus de raison de dire que Dieu a 
voulu empêcher qu'il ne corrompît les autres , parce qu'effec- 
tivement Dieu veut toujours, par les lois générales qu'il a 
établies, faire tout le bien qui se peut. Tel homme de bien est 
mort avant l'âge , lorsqu'il allait secourir un misérable : on 
ne doit pas craindre de juger, quand même il aurait été frappé 
de la foudre , que Dieu l'a voulu récompenser. On peut dire 
de lui ce que l'Ecriture dit d'Hénoch : « Rapt us est ne malitia 
» mutaret intellect um ejus , aut ne tictio deciperet animam 
» illius. » La mort l'a enlevé , de peur que le siècle ne lui 
corrompît l'esprit et le cœur. C'est que tous ces jugements 
sont conformes à l'idée que nous avons de la justice et de la 
bonté de Dieu , et qu'ils s'accordent assez bien avec les des- 
seins qu'il a eus lorsqu'il a établi les lois générales qui rè- 
glent le cours ordinaire de sa providence. Ce n'est pas qu'on 
ne se trompe souvent dans ces jugements ; car apparemment 
tel ou tel homme de bien qui est mort jeune aurait encore 
acquis de plus grands mérites et converti bien des pécheurs, 
s'il eût vécu plus longtemps dans les circonstances où il se 
serait trouvé , en conséquence des lois générales de la nature 
et de la grâce. Mais ces sortes de jugements, quoiqu'un peu 
téméraires ou hardis, n'ont point de mauvais effets ; et ceux 
qui les font ne prétendent point tant qu'on les croie vérita- 
bles, qu'on adore la sagesse et la bonté de Dieu dans le gou- 
\ernement du monde. 

Ariste. — Je vous entends, Théodore. 11 vaut mieux que 
les hommes parlent mal de la Providence que de n'en parler 
jamais. 

Théodore. — Non, Ariste. Mais il vaut mieux que les hommes 
parlent souvent de la Providence selon leurs faibles idées, que 
de n'en parler jamais. Il vaut mieux que les hommes parlent 
de Dieu humainement que de n'en dire jamais rien. Il ne faut 
jamais mal parler ni de Dieu ni de sa providence. Cela est 
vrai ; mais il nous est permis de bégaver sur ces matières si 
relevées, pourvu que ce soit selon l'analogie de la foi. Car 



ENTRETIENS 



Dieu se plaît dans les efforts que nous faisons pour raconter 
ses merveilles. Croyez-moi, Ariste, on ne peut guère plus mal 
parler de la Providence que de n'en dire jamais rien. 

Théotime. — Voudriez-vous, Ariste, qu'il n'y eût que les 
philosophes qui parlassent de la Providence, et entre les 
philosophes que ceux qui ont ridée que vous en avez main- 
tenant ? 

V. Ariste. — Je voudrais, Théotime, que les hommes ne par- 
lassent jamais de la Providence d'une manière propre à faire 
croire aux simples que les méchants ne réussissent jamais 
dans leurs entreprises; car la prospérité des impies est un 
fait si constant, que cela peut jeter et que cela jette souvent 
de la défiance dans les esprits. Si les hiens et les maux tem- 
porels étaient à peu près réglés suivant les mérites et la con- 
fiance en Dieu, la manière dont on parle ordinairement de la 
Providence n'aurait point de mauvaises suites. Mais prenez-y 
garde : la plupart des hommes, et ceux-là principalement qui 
ont le plus de piété, tombent dans de très-grands malheurs, 
parce qu'au lieu de se servir dans leurs besoins des moyens 
sûrs que leur fournit la providence générale, ils tentent Dieu 
dans l'espérance trompeuse d'une providence particulière. 
S'ils ont un procès, par exemple, ils négligent de faire les 
écritures nécessaires pour instruire les juges de la justice de 
leur cause. S'ils ont des ennemis ou des envieux qui leur 
dressent des embûches, au lieu de veiller sur eux pour dé- 
couvrir leurs desseins, ils s'attendent que Dieu ne manquera 
pas de les protéger. Les femmes qui ont un mari fâcheux, au 
lieu de le gagner par la patience et l'humilité, vont en faire 
leurs plaintes à tous les gens de bien qu'elles connaissent et 
le recommander à leurs prières. On n'obtient pas toujours 
par ce moyen ce qu'on désire et ce qu'on espère; et alors on 
ne manque guère de murmurer contre la Providence et d'en- 
trer dans des sentiments qui offensent les perfections di- 
vines. Vous savez, Théotime, les funestes effets que produit 
dans l'esprit des simples une Providence mal entendue, et 
que c'est principalement de là que la superstition tire son 
origine, superstition qui cause dans le monde une infinité de 
maux. 

Théotime. — Je vous avoue, Ariste, qu'il serait à souhaiter 
que tous les hommes eussent une juste idée de la providence 
divine. Mais je vous soutiens, avec Théodore, que cela n'é- 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



287 



tant pas possible, il vaut mieux qu'ils en parlent comme ils 
font que de n'en rien dire du tout. L'idée qu'ils en ont, toute 
fausse qu'elle est, et même cette pente naturelle qui fait que 
les esprits se portent à la superstition , leur est fort avanta- 
geuse dans l'état où ils sont, car cela les empêche de tomber 
dans mille désordres. $uand vous y aurez bien pensé, je crois 
que vous en demeurerez d'accord. Tel perd son procès pour 
avoir négligé les moyens naturels de le gagner. Qu'importe, 
Ariste? La perte de son bien sera peut-être la cause de son 
salut. Assurément, si ce n'est point la paresse et la négligence 
qui l'ont porté à laisser tout là, mais un saint mouvement de 
confiance en Dieu, et la crainte d'entrer dans un esprit de 
chicane et de perdre son temps assez inutilement; si cela est, 
il a gagné son procès devant Dieu, quoiqu'il l'ait peut-être 
perdu devant les hommes; car il lui reviendra plus de profit 
d'un procès perdu de cette manière que d'un autre gagné 
avec dépens, dommages et intérêts. 

VI. Nous sommes chrétiens, Ariste; nous avons droit aux. 
vrais biens : le ciel est maintenant ouvert, et Jésus-Christ , 
notre précurseur et notre chef, y est déjà entré pour nous. 
Ainsi Dieu ne récompense plus, comme autrefois, notre con- 
fiance en lui par l'abondance des biens temporels, il en a de 
meilleurs pour ses enfants adoptés en Jésus-Christ. Ce temps 
est passé avec la loi. L'alliance ancienne et figurative de la nou- 
velle est maintenant abrogée. Si nous étions Juifs, j'entends 
des Juifs charnels, nous aurions ici-bas une récompense pro- 
portionnée à nos mérites; encore' un coup, je dis des Juifs 
charnels, car les Juifs chrétiens ont eu part à la croix de 
Jésus-Christ avant que d'avoir part à sa gloire. Mais nous 
avons de meilleures espérances qu'eux, meliorem et manentem 
substantiam 1 , fondée sur une meilleure alliance et de meilleu- 
res victimes : Mêlions testamenti sponsor factus est Jésus... 
Melioribus hostiis quam istis 2 . La prospérité des méchants ne 
doit plus étonner que les chrétiens juifs, que les mahométans, 
que ceux qui ne savent pas la différence qu'il y a entre les 
deux alliances, entre la grâce de l'ancien Testament et celle 
du nouveau, entre les biens temporels que Dieu distribuait 
aux Juifs par le ministère des anges, et les vrais biens que 
Dieu donne à ses enfants par notre chef et notre médiateur 

1 Hœbr. 10, 34. 
- Ibid. 7, 22, 9, 23. 



2<ScS ENTRETIENS 

Jésus Christ. On croit que les hommes doivent être misérables 
à proportion qu'ils sont criminels. Il est vrai ; mais dans le 
fond on a raison de le croire, car cela arrivera tôt ou tard. U 
n y a point de chrétien qui ne sache que le jour viendra 
auquel Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. La prospérité 
des méchants ne peut donc ébranler que ceux qui manquent, 
de foi, et qui ne reconnaissent point d'autres biens que ceux 
de la vie présente. Ainsi, Ariste, l'idée confuse et imparfaite 
de la Providence qu'ont la plupart des hommes ne produit 
point tant de mauvais effets que vous le pensez dans les vrais 
chrétiens, quoiqu'elle trouble l'esprit et qu'elle inquiète 
extrêmement le commun des hommes, qui remarquent sou- 
vent qu'elle ne s'accorde pas avec l'expérience. Mais il vaut 
mieux qu'ils en aient cette idée que de n'en avoir point du 
tout, ce qui arriverait peu à peu s'ils la laissaient effacer de 
leur esprit par un silence pernicieux. 

Ariste. — Je vous avoue, Théotime, que la foi empêche sou- 
vent qu'on ne tire des conséquences impies de la prospérité 
des méchants et des afflictions des gens de bien. Mais comme 
la foi n'est pas si sensible que l'expérience continuelle de ces 
événements fâcheux, elle n'empêche pas toujours que l'esprit 
ne s'ébranle et ne se défie de la Providence. De plus , les 
chrétiens ne suivent presque jamais les principes de leur reli- 
gion ; ils parlent des biens et des maux comme les Juifs 
charnels. Quand un père exhorte son fils à la vertu, il ne 
craint point de lui dire que, s'il est homme de bien , toutes 
ses entreprises réussiront. Croyez-vous que son fils pense aux 
vrais biens? Hélas! peut être que le père n'y pensa jamais 
lui-même. Cependant les libertins, qui remarquent avec soin 
les contradictions de tous ces discours qu'on fait sans réflexion 
sur la Providence, ne manquent pas d'en tirer des preuves de 
leur impiété ; et elles sont si sensibles, ces preuves, et si pal- 
pables, qu'il suffit qu'ils les proposent pour ébranler les gens 
de bien et pour renverser ceux que la foi ne soutient point. 
« Pensez-vous, dit Jésus Christ, que ces dix-huit personnes 
qui furent écrasées sous les ruines de la tour de Siloé fussent 
plus criminelles ou plus redevables à la justice de Dieu que 
les autres habitants de Jérusalem? Non, dit-il, mais vous pé- 
rirez tous si vous ne faites pénitence l . » Voilà comme il faut 



» Luc, 13, 4. 



SUR LU MÉTAPHYSIQUE. 



289 



parler aux hommes pour leur apprendre qu'en cette vie les 
plus misérables ne sont pas pour cela les plus criminels, et 
que ceux qui vivent dans l'abondance, au milieu des plaisirs 
et des honneurs, ne sont pas pour cela plus chéris de Dieu, ni 
protégés d'une providence plus particulière. 

VU. Théotime. — Oui, Ariste. Mais tout le monde n'est pas 
toujours en état de goûter cette vérité. Durus est hic sermo. 
Les charnels, ceux qui ont encore l'esprit juif, n'y compren- 
nent rien. Il faut parler aux hommes selon leur portée, et 
s'accommoder à leur faiblesse pour les gagner peu à peu. 11 
faut conserver soigneusement dans leur esprit l'idée de la 
Providence telle qu'ils sont capables de l'avoir. Il faut leur 
promettre le centuple; qu'ils l'entendent comme ils pourront, 
selon les dispositions de leur cœur. Les charnels l'entendront 
mal, il est vrai; mais il vaut encore mieux qu'ils croient que 
la vertu sera mal récompensée que de ne l'être point du tout. 
Elle le sera même parfaitement bien, selon leurs fausses 
idées. Quelque libertin leur fera remarquer qu'on leur fait 
de vaines promesses. Je le veux. Mais peut-être cela servira- 
t-il à leur faire comprendre qu'ils se trompent eux-mêmes, et 
que les biens qu'ils estiment si fort sont bien peu de chose , 
puisque Dieu les distribue si mal à leur gré, et selon leurs 
préjugés. Assurément , Ariste , on ne peut guère trop parler 
de la Providence, quand même on n'y connaîtrait rien ; car 
cela réveille toujours dans l'esprit cette pensée , qui est le 
fondement de toutes les religions, qu'il y a un Dieu qui ré- 
compense et qui punit. L'idée confuse de la Providence est 
aussi utile que celle que vous en avez, pour porter à la vertu 
le commun des hommes. Elle ne peut éclaircir les difficultés 
des impies; on ne peut la défendre sans tomber dans un 
nombre infini de contradictions. Cela est vrai. Mais c'est de 
quoi les simples ne s'embarrassent guère. La foi les soutient, 
et leur simplicité, leur humilité les met assez à couvert contre 
les attaques des libertins. Ainsi je crois que dans les discours 
faits pour tout le monde il faut parler de la Providence selon 
l'idée la plus commune; et ce que Théodore nous a appris, il 
faut le garder pour faire taire les prétendus esprits forts , et 
pour rassurer ceux qui se trouveraient ébranlés parla consi- 
dération des effets qui paraissent contredire les perfections 
divines : encore doit-on supposer qu'ils soient capables de 
l'attention nécessaire pour suivre nos principes ; car autre- 
i. 25 



290 



EiNTRETlFJNS 



ment ce serait bien le plus court, s'ils étaient chrétiens , de 
les arrêter uniquement par l'autorité de l'Ecriture. 

Arîste. — Je me rends, Théotime. 11 faut parler aux hommes 
selon leurs idées, lorsqu'ils ne sont point en état d'appro- 
fondir les matières. Si on critiquait le sentiment confus qu'ils 
ont de la Providence, on leur serait peut-être un sujet de 
chute. ïl serait facile de les embarrasser parles contradictions 
où ils tombent. Mais ii serait fort difficile de les délivrer de 
leur embarras ; car il faut trop d'application pour reconnaître 
et pour suivre les vrais principes de la Providence. Je le com- 
prends, Théotime, et je pense que c'est principalement pour 
cela que Jésus-Christ et les apôtres ne nous ont point enseigné 
formellement les principes *,de raison dont les théologiens se 
servent pour appuyer les vérités de la foi. Ils ont supposé 
que les personnes éclairées sauraient ces principes, et que 
les simples , qui se rendent uniquement à l'autorité , n'en 
auraient pas besoin , et qu'ils pourraient même en être cho- 
qués et les prendre mal, faute d'application et d'intelligence. 
Je suis donc bien résolu de laisser aux hommes la liberté de 
parler à leur manière de la Providence, pourvu qu'ils ne 
disent rien qui blesse ouvertement les attributs divins; 
pourvu qu'ils ne donnent pas à Dieu des desseins injustes et 
bizarres, et qu'ils ne le fassent point agir pour satisfaire leurs 
inclinations déréglées. Mais pour les philosophes, et surtout 
certains prétendus esprits forts, assurément je ne souffrirai 
pas leurs impertinentes railleries. J'espère que j'aurai mon 
tour, et que je les embarrasserai fort. Us m'ont quelquefois 
réduit au silence, mais je les obligerai bien à se taire, car j'ai 
maintenant de quoi répondre à tout ce qu'ils m'ont objecté 
de plus spécieux et de plus fort. 

VIII. Théodore. — Prenez garde, Ariste, que la vanité et 
Famour-propre n'animent un peu votre zèle. Ne cherchez 
point d'adversaires pour avoir la gloire et le plaisir de les 
vaincre. C'est la vérité qu'il faut faire triompher de ceux qui 
l'ont combattue. Si vous prétendez les confondre, vous ne les 
gagnerez pas, et peut-être qu'ils vous confondront encore; 
car, je le veux, vous avez de quoi les obliger au silence : mais 
c'est supposé qu'ils veulent entendre raison ; ce qu'assuré- 
ment ils ne feront pas, quand ils sentiront que vous voulez 
l'emporter. S'ils vous raillent , ils auront les rieurs de leur 
côté. S'ils s'effrayent, ils répandront la frayeur dans les esprits. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



291 



Vous serez seul avec vos principes , auxquels personne ne 
comprendra rien. Je vous conseille donc, Ariste, de prendre 
en particulier ces personnes que vous avez en vue, et de leur 
propose]' votre sentiment, comme pour apprendre d'eux ce 
que vous devez en croire. Il faudra pour vous répondre qu'ils 
s'appliquent à l'examiner, et peut-être que l'évidence les 
convaincra. Prenez garde surtout qu'ils ne s'imaginent pas 
que -vous les jouez. Parlez en disciple de bonne foi, afin qu'ils 
ne reconnaissent point votre charitable dissimulation. Mais 
lorsque vous aurez reconnu que la vérité les pénètre, alors 
combattez-la sans crainte qu'ils l'abandonnent Ils la regarde- 
ront comme un bien qui leur appartient, et qu'ils auront 
acquis par leur application et par leur travail ; ils prendront 
intérêt dans sa défense, non peut-être qu'ils l'aiment vérita- 
blement, mais parce que leur amour-propre y trouvera son 
compte. Ainsi vous les engagerez dans le parti delà vérité, et 
vous formerez entre elle et eux des liaisons d'intérêt qu'ils 
ne rompront pas facilement. La plupart des hommes regar- 
dent la vérité comme un meuble fort inutile , ou plutôt 
comme un meuble fort embarrassant et fort incommode. 
Mais lorsqu'elle est de leur invention , et qu'ils la regardent 
comme un bien qu'on veut leur enlever, ils s'y attachent si 
fort et la considèrent si attentivement, qu'ils ne peuvent plus 
l'oublier. 

Ariste. — Vous avez raison, Théodore : pour gagner sûre- 
ment les gens, il faut trouver le moyen de dédommager leur 
amour-propre ; c'est là le secret. Je tacherai de suivre exacte- 
ment votre conseil charitable. Mais pensez-vous que je possède 
assez bien vos principes pour en convaincre les autres , et 
pour répondre à toutes leurs difficultés ? 

Théodore. — Si vous êtes bien résolu de prendre avec vos 
,gens l'air et les manières de disciple , il n'est pas nécessaire 
que vous les sachiez plus exactement, ces principes. Ils vous 
les apprendront aussi bien que moi. 

Ariste. — Gomment, Théodore, aussi bien que vous ? 

Théodore.— Mieux que moi, Ariste ; vous le verrez par ex- 
périence. Souvenez-vous seulement des principales vérités 
que je vous af expliquées et auxquelles vous devez rapporter 
toutes les interrogations que vous leur ferez. 

Souvenez-vous que Dieu ne peut agir que selon ce qu'il est, 
que d'une manière qui porte le caractère de ses attributs; 



ENTRETIENS 



qu'ainsi il ne forme point ses desseins indépendamment des 
voies de les exécuter, mais qu'il choisit et l'ouvrage et les 
voies qui tout ensemble expriment davantage les perfections 
qu'il se glorifie de posséder que tout autre ouvrage par toute 
autre voie. Voilà, Ariste, le principe le plus général et le plus 
fécond. 

Souvenez-vous que plus il y a de simplicité, d'uniformité, 
de généralité dans la Providence, y ay ant égalité dans le reste, 
plus elle porte le caractère de la Divinité; qu'ainsi Dieu gou- 
verne le monde par des lois générales , pour faire éclater sa 
sagesse dans l'enchaînement des causes. 

Mais souvenez-vous que les créatures n'agissent point les 
unes sur les autres par leur efficace propre , et que Dieu ne 
leur a communiqué sa puissance que parce qu'il a établi 
leurs modalités causes occasionnelles, qui déterminent l'effi- 
cace des lois générales qu'il s'est prescrites. Tout dépend de 
ce principe. 

IX. Voici, Ariste, les lois générales selon lesquelles Dieu 
règle le cours ordinaire de sa providence : 

1. Les lois générales des communications des mouvements, 
desquelles lois le choc des corps est la cause occasionnelle ou 
naturelle. C'est par rétablissement de ces lois que Dieu a com- 
muniqué au soleil la puissance d'éclairer, au feu celle de 
brûler, et ainsi des autres vertus qu'ont les corps pour agir 
les uns sur les autres; et c'est en obéissant à ses propres lois 
que Dieu fait tout ce que font les causes secondes. 

2. Les lois de l'union de l'âme et du corps , dont les moda- 
lités sont réciproquement causes occasionnelles de leurs 
changements. C'est par ces lois que j'ai la puissance de parler, 
de marcher, de sentir, d'imaginer, et le reste , et que les 
objets ont par mes organes le pouvoir de me toucher et de 
m'ébranler. C'est par ces lois que Dieu m'unit à tous ses ou- 
vrages. 

3. Les lois de l'union de l'âme avec Dieu, avec la substance 
intelligible de la raison universelle, desquelles lois notre at- 
tention est la cause occasionnelle. C'est par l'établissement 
de ces lois que l'esprit a le pouvoir de penser à ce qu'il veut 
et de découvrir la vérité. 11 n'y a que ces trois lois générales 
que la raison et l'expérience nous apprennent. Mais l'au- 
torité de l'Ecriture nous en fait connaître encore deux 
autres, savoir : 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



293 



4. Les lois générales qui donnent aux gens bons et mauvais 
pouvoir sur les corps, substances inférieures à leur nature *. 
C'est par l'efficace de ces lois que les anges ont gouverné le 
peuple juif, qu'ils Font puni et récompensé par des biens et 
des maux temporels, selon Tordre qu'ils en avaient reçu de 
Dieu. C'est par l'efficace de ces lois que les démons ont encore 
le pouvoir de nous tenter, et que nos anges tutélaires ont 
celui de nous défendre. Les causes occasionnelles de ces lois 
sont leurs désirs pratiques; car il y a contradiction qu'un 
autre que le créateur des corps en puisse être le moteur. 

5. Les lois enfin par lesquelles Jésus-Christ a reçu la sou- 
veraine puissance dans le ciel et sur la terre, non-seulement 
sur les corps , mais sur les esprits ; non-seulement pour dis- 
tribuer les biens temporels, comme les anges à la synagogue, 
mais pour répandre dans les cœurs la grâce intérieure qui 
nous rend enfants de Dieu et qui nous donne droit aux biens 
éternels 3 . Les causes occasionnelles de ces lois sont les divers 
mouvements de l'âme sainte de Jésus ; car notre médiateur 
et souverain prêtre intercède sans cesse , et son intercession 
est toujours et très-promptement exaucée. 

Voilà , Ariste , les lois les plus générales de la nature et de 
la grâce que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa provi- 
dence. C'est par ces lois qu'il exécute ses desseins d'une ma- 
nière qui porte admirablement le caractère de sa prescience 
infinie, de sa qualité de scrutateur des cœurs, de son immu- 
tabilité et de ses autres attributs. C'est par ces lois qu'il com- 
munique sa puissance aux créatures , et qu'il leur donne part 
à la gloire de l'ouvrage qu'il exécute par leur ministère. C'est 
même par cette communication de sa puissance et de sa 
gloire qu'il rend le plus d'honneur à ses attributs; car il faut 
une sagesse infinie pour se servir aussi heureusement des 
causes libres que des causes nécessaires dans l'exécution de 
ses desseins. 

Mais quoique Dieu se soit prescrit ces lois générales, et encore 
quelques autres dont il n'est pas nécessaire de parler, comme 
sont celles par lesquelles le feu de l'enfer a le pouvoir de tour- 
menter les démons, les eaux du baptême celui de nous purifier, 
et autrefois les eaux très-arnères de la jalousie celui de punir 

1 Voy. le dernier Éclaircissement du Traité de la Nature et de la Grâce , 
et la Réponse à la Dissertation de M. Arnauld contre cet Eclaircissement. 

2 Voy. le deuxième Discours du Traité de la Nature et de la Grâce 

25* 



294 



ENTRETIENS 



l'infidélité des femmes et ainsi des autres ; quoique Dieu 
se soit, dis-je, prescrit ces lois, et qu'il ne quitte point sans 
de grandes raisons la généralité de sa conduite, souvenez-vous 
bien que lorsqu'il reçoit plus de gloire en la quittant qu'en 
la suivant, alors il ne manque jamais de l'abandonner; car, 
pour accorder les contradictions qui paraissent dans les effets 
de la Providence, il suffit que vous souteniez que Dieu agit 
et doit agir ordinairement par des lois générales. Retenez 
donc bien ces principes , et réglez vos interrogations de ma- 
nière qu'elles ne tendent qu'à les faire envisager aux per- 
sonnes que vous prétendez convertir. 

Ariste. — Je le ferai, Théodore , et j'espère que je réussirai 
dans mon dessein ; car tous ces principes me paraissent si 
évidents, si bien liés les uns aux autres, et tellement d'ac- 
cord avec ce que nous voyons arriver, que, pourvu que les 
préjugés et les passions ne mettent point trop d'obstacle à 
l'impression qu'ils doivent faire sur leur esprit, il sera bien 
difficile qu'ils y résistent. Je vous remercie de l'avis que vous 
m'avez donné de dédommager leur amour-propre ; car je vois 
bien que je gâterais tout, si je m'v prenais comme j'en aurais 
bonne envie. Mais, Théodore, supposez que je réussisse dans 
mon dessein , et que je les aie bien convaincus delà vérité 
de nos principes, comment pourrais-je les obliger à recon- 
naître l'autorité de l'Eglise ; car iis sont nés dans l'hérésie, 
et je voudrais bien les en retirer ? 

Théodore. — Vraiment, Ariste , voilà bien une autre af- 
faire. Vous pensez peut-être qu'il suffit de donner de bonnes 
preuves de l'infaillibilité de l'Eglise pour convertir les héré- 
tiques. Il faut, Ariste , que le ciel s'en mêle ; car l'esprit de 
parti forme tous les jours tant de liaisons secrètes dans le 
cœur de ceux qui y sont malheureusement engagés , que cela 
les aveugle et les ferme à la vérité. Si quelqu'un vous exhor- 
tait à vous faire huguenot , assurément vous ne l'éeouteriez 
pas volontiers. Sachez donc qu'ils sont peut-être plus ardents 
que nous, parce que, dans l'état où ils se trouvent, ils se sont, 
plus souvent que nous, exhortés les uns les autres à donner 
des marques de leur fermeté. Ayant donc une infinité d'en- 
gagements, de liaisons, de préjugés, de raisons d'amour- 
propre qui les arrêtent dans leur secte, quelle adresse ne 

1 Nomb. 5. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE 



295 



faut-il point pour les obliger à considérer sans prévention les 
preuves qu'on peut leur donner qu'ils sont dans Terreur ! 

Ariste. — Je sais, Théodore, que leur délicatesse est ex- 
trême sur le fait de la religion, et que, pour peu qu'on les 
touche rudement par cet endroit-là, toutes leurs passions se 
révoltent. Mais ne craignez point ; car, outre que ceux dont 
je parle ne sont pas si sensibles que beaucoup d'autres, je 
prendrai si bien les manières d'un disciple bien soumis, que 
je les obligerai pour me répondre h examiner les doutes que 
je leur proposerai. Donnez-moi seulement quelques preuves 
de l'infaillibilité de FEglise , conformes à l'idée que vous 
m'avez donnée de la Providence. 

X. Théodore.— Il est certain par F Ecriture, que les héréti- 
ques n'osent rejeter, que « Dieu veut que tous les hommes 
soient sauvés , et qu'ils viennent à la connaissance de la vé- 
rité ! . » Il faut donc trouver daus l'ordre de la Providence de 
bons moyens pour faire \enir tous les hommes à la connais- 
sance de la vérité. 

Ariste. — Je nie cette conséquence. Dieu veut que tous les 
hommes soient sauvés ; mais il ne veut pas faire ce qu'il fau- 
drait pour les sauver tous : s'il le voulait, tous seraient sau- 
vés; les Chinois et tant d'autres peuples ne seraient pas privés 
de la connaissance du vrai Dieu et de sou Fils Jésus-Christ, 
en quoi consiste la vie éternelle. 

Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, que Dieu veuille 
faire tout ce qu'il faudrait pour sauver tous les hommes; il 
ne veut pas faire à tous moments des miracles ; il ne veut pas 
répandre dans tous les cœurs des grâces victorieuses ; sa con- 
duite doit porterie caractère de ses attributs, et il ne doit point 
quitter sans de grandes raisons la généralité de sa providence; 
sa sagesse ne lui permet pas de proportionner toujours son se- 
cours au besoin actuel des méchants et à la négligence prévue 
des justes. Tous les hommes seraient sauvés s'il en usait de la 
sorte envers nous. Je prétends seulement qu'il faut trouver 
dans la Providence des moyens généraux qui répondent à 1 
volonté que Dieu a que tous les hommes v iennent à la con- 
naissance de la vérité. Or on ne peut y arriver , à celte con- 
naissance, que par deux voies, par celle de l'examen ou par 
celle de l'autorité. 

1 fim. 2, 4. 



296 



ENTRETIENS 



Ariste. — Je vous entends, Théodore ; la voie de l'examen 
répond peut-être à la volonté que Dieu a de sauver les savants; 
mais Dieu veut sauver les pauvres , les simples, les ignorants, 
ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que MM. les critiques. 
Encore ne vois-je pas que les Grotius , les Coccejus, les Sau- 
maise , les Buxtorf soient assez arrivés à cette connaissance 
de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être 
que Grotius en était proche quand la mort Ta surpris. Mais 
quoi! la Providence ne pourvoit-elle qu'au salut de ceux qui 
ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pour 
discerner la vérité de Terreur? Assurément cela n'est pas 
vraisemblable. La voie de l'examen est tout à fait insuffisante. 
Maintenant que la raison de l'homme est affaiblie, il faut le 
conduire par la voie de l'autorité. Cette voie est sensible, elle 
est sûre, elle est générale ; elle répond parfaitement à lavo- 
lonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connais- 
sance de la vérité. Mais où trouverons-nous cette autorité 
infaillible, cette voie sûre que nous puissions suivre sans 
craindre l'erreur? Les hérétiques prétendent qu'elle ne se 
trouve que dans les livres sacrés. 

XL Théodore. — Elle se trouve dans les livres sacrés, mais 
c'est par l'autorité de 1 Eglise que nous le savons. Saint Augus- 
tin a eu raison de dire que, sans l'Eglise, il ne croirait pas 
à l'Evangile. Comment est-ce que les simples peuvent être 
certains que les quatre Evangiles que nous avons ont une au- 
torité infaillible ? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils 
sont des auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été 
corrompus dans les choses essentielles; et je ne sais si les sa- 
vanls en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions 
certains que l'Evangile de saint Matthieu, par exemple , est 
de cet apôtre, et qu'il est tel aujourd'hui qu'il l'a composé, 
assurément, si nous n'avons point d'autorité infaillible qui 
nous apprenne que cet évangéîiste a été divinement inspiré, 
nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles 
comme sur celles de Dieu même. 11 y en a qui prétendent que 
la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les 
lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention est- 
elle appuyée? 11 faut autre chose que des soupçons et des 
préjugés pour leur attribuer l'infaillibilité. 11 faut ou que le 
Saint-Esprit le révèle à chaque particulier, ou qu'il le révèle 
à l'Eglise pour tous les particuliers. Or l'un est bien plus 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



297 



simple, plus général, plus digne de la Providence que l'autre. 

Mais je veux que tous ceux qui lisent l'Ecriture sachent, 
par une révélation particulière, que l'Evangile est un livre 
divin et qui n'a point été corrompu par la malice et la négli- 
gence des copistes : qui nous en donnera l'intelligence? Car 
la raison ne suffit pas pour en prendre toujour s le vrai sens. 
Les sociniens sont raisonnables aussi bien que les autres hom- 
mes, et ils y trouvent que le fils n'est point consubstantielau 
père. Les calvinistes sont hommes comme les luthériens, et 
ils prétendent que ces paroles : Prenez,, mangez , ceci est mon 
corps, signifient, dans le lieu où elles sont , que ce que Jésus- 
Christ donne à ses apôtres n'est guère que la figure de son 
corps. Qui détrompera les uns ou les autres? qui les conduira 
à la connaissance delà vérité où Dieu veut que nous arrivions 
tous? 11 faudra à tous moments à chaque particulier une as- 
sistance du Saint-Esprit que les hérétiques refusent à toute 
l'Eglise lorsqu'elle est assemblée pour formel' ses décisions. 
Quelle extravagance, quel aveuglement, que d'orgueil! On 
s'imagine qu'on entend mieux l'Ecriture que l'Eglise univer- 
selle, qui conserve le sacré dépôt de la tradition, et qui mé- 
rite un peu plus que chaque particulier que Jésus-Christ, qui 
en est le chef, s'applique à la défendre contre les puissances 
de l'enfer. 

XII. La plupart des hommes sont persuadés que Dieu les 
conduit par une providence particulière, ou plutôt qu'il con- 
duit ainsi ceux pour lesquels ils sont prévenus d'une grande 
estime ; ils sont disposés à croire que tel est chéri de Dieu de 
manière qu'il ne permettra pas qu'il tombe dans Terreur, ni 
qu'ils l'y engagent; ils lui attribuent une espèce d'infaillibilité, 
et ils s'appnient volontiers sur cette autorité chimérique qu'ils 
se sont faite par quantité de réflexions sur les grandes et ex- 
cellentes qualités du personnage, pour se délivrer par là du 
travail incommode de l'examen. Ce sont des aveugles qui en 
suivent d'autres , et qui tomberont avec eux dans le précipice. 
C'est que tout homme est sujet à l'erreur : Omnis homomen- 
dax. 11 est vrai que nous axons besoin d'une autorité visible, 
maintenant que nous ne pouvons pas facilement rentrer en 
nous-mêmes pour consulter la raison, et qu'il y a des vérités 
nécessaires au salut que nous ne pouvons apprendre que par 
la révélation. Mais cette autorité sur laquelle nous devons nous 
appuyer doit être générale et l'effet d'une providence générale. 



298 



EINTRETIEINS 



Dieu n'agit point ordinairement par des volontés particulières 
dans les esprits pour empêcher qu'ils ne se trompent. Cela 
ne s'accommode pas avec l'idée que nous devons avoir de la 
Providence, qui doit porter le caractère des attributs divins. 
Dieu a commis à notre médiateur le soin de notre salut; mais 
Jésus-Christ lui-même imite , autant que cela se peut , la 
conduite de son père, en faisant servir la nature à la grâce, 
et en choisissant des moyens généraux pour l'exécution de 
son ouvrage; il a envoyé ses apôtres par tout le monde pour 
annoncer aux peuples les vérités de l'Evangile ; il a donné à 
son Eglise des évêques, des prêtres, des docteurs, un chef 
visible pour la gouverner; il a établi des sacrements pour 
répandre sa grâce dans les cœurs , marque certaine qu'il con- 
struit son ouvrage par des voies générales , et que les lois de 
la nature lui fournissent. Jésus-Christ peut sans doute éclai- 
rer intérieurement les esprits sans le secours de la prédica- 
tion; mais apparemment il ne le fera pas. Il peut sans le 
baptême nous régénérer, mais il ne veut pas rendre inutiles 
ses sacrements ; il n'agira jamais en tel et tel d'une manière 
particulière, sans quelque raison particulière, sans quelque 
espèce de nécessité. Mais où est la nécessité qu'il éclaire 
particulièrement tel et tel critique, afin qu'il prenne bien le 
sens d'un passage de l'Ecriture? L'autorité de l'Eglise suffit 
pour empêcher qu'on ne s'égare : pourquoi ne \eut-on pas 
s'y soumettre ? Il suffit que Jésus-Christ conserve à l'Eglise 
son infaillibilité, pour conserver en même temps la foi 
dans tous les enfants humbles et obéissants à leur mère. 
Malheur aux téméraires et aux présomptueux qui s'atten- 
dent que Jésus-Christ les éclaire particulièrement contre la 
raison, contre l'ordre de sa conduite qu'il a réglé Sur Tordre 
immuable! Jésus-Christ ne manque jamais d'assister les justes 
dans leurs besoins ; il ne leur refuse jamais la grâce nécessaire 
pour vaincre les tentations; il leur ouvre l'esprit dans la lec- 
ture des livres saints; il récompense souvent leur foi par le 
don de l'intelligence : c'est que cela est conforme à Tordre, et 
nécessaire pour leur ^instruction et l'édification des peuples. 
Mais pour conserver notre foi dans les matières décidées, nous 
avons l'autorité de l'Eglise : cela suffit. 11 veut que nous y 
soyons soumis. Il n'y a que lui de qui nous puissions recevoir 
les secours nécessaires pour vaincre les tentations. Voilà pour- 
quoi il intercède sans cesse pour conserver en nous notre 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



299 



charité ; mais il n'intercède point sans cesse afin que les pré- 
somptueux ne tombent ponit dans l'erreur en lisant les Ecri- 
tures, nous ayant donné une autorité infaillible sur laquelle 
nous devons nous appuyer, celle de l'Eglise du Dieu vivant, 
qui est la colonne et le ferme appui de la vérité : columna et 
finnamentum veritatis 

Ariste. — Ce que vous me dites là, Théodore, s'accorde par- 
faitement avec l'idée que vous m'avez donnée de la Provi- 
dence. Dieu a ses lois générales, et notre médiateur et notre 
chef ses règles, qu'il suit inviolablement, comme Dieu ses 
lois, si l'ordre immuable, qui est la loi primitive de toutes les 
intelligences, ne demande des exceptions. 11 est infiniment 
plus simple et plus conforme à la raison que Jésus-Christ as- 
siste son Eglise pour l'empêcher de tomber dans l'erreur, que 
chaque particulier^ et principalement que celui qui a la témé- 
rité de révoquer en doute des matières décidées, et qui par là 
accuse le Sauveur d'avoir abandonné son Epouse ou de n'a- 
voir pu la défendre. Nous avons besoin maintenant d'une 
autorité infaillible. La Providence y a pourvu ; et cela d'une 
manière qui me paraît digne des attributs divins et des qualités 
de notre Sauveur Jésus-Christ , d'une manière qui répond 
parfaitement à cette volonté de Dieu, que tous les hommes 
soient sauvés et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité. 

Théodore. — 11 est vrai, Ariste ; car l'Eglise apostolique et 
romaine est visible et reconnaissante. Elle est perpétuelle pour 
tous les temps et universelle pour tous les lieux; du moins 
est-ce la société la plus exposée aux yeux de toute la terre et la 
plus vénérable pour son antiquité. Toutes les sectes particulières 
n'ont aucun caractère de vérité, aucune marque de divinité. 
Celles qui paraissent maintenant avoir quelque éclat ont com- 
mencé longtemps après elle. C'est ce que tout le monde sait, 
et ceux-là mômes qui se laissent éblouir de ce petit éclat qui 
ne passe guère les bornes de leur pays. Ainsi Dieu a pourvu 
tous les hommes, autant que ses lois générales le lui ont per- 
mis, d'un mov, en facile et sûr pour arriver à la connaissance 
de la vérité. 

Théotime. — Je ne comprends pas, Ariste, sur quel fonde- 
ment on peut douter de l'infaillibilité de l'Eglise de Jésus- 
Christ. Est-ce que les hérétiques ne croient pas qu'elle a été 

1 Tim. 3, 15. 



300 



ENTRETIENS 



divinement établie, qu'elle est divinement gouvernée? Pour 
douter qu'elle soit divinement inspirée, il faut n'avoir nulle 
idée de l'Eglise de Jésus-Christ; il faut la regarder comme les 
autres sociétés, pour la croire sujette à l'erreur dans les dé- 
cisions qu'elle fait pour l'instruction de ses enfants. Oui, 
Ariste, il n'y a personne, s'il n'est étrangement prévenu, qui 
ne voie d'abord que puisque Jésus-Christ est le chef de l'E- 
glise, qu'il en est l'époux, qu'il en est le protecteur, il est im- 
possible que les portes de l'enfer prévalent contre elle, et 
qu'elle enseigne l'erreur, pourvu qu'on ait de Jésus-Christ 
l'idée qu'il faut en avoir. Il ne faut point pour cela entrer dans 
un grand examen : c'est une Vérité qui saute aux yeux des 
plus simples et des plus grossiers. Dans toutes les sociétés il 
faut une autorité; tout le monde en est convaincu. Les héré- 
tiques mêmes veulent que ceux de leur secte se soumettent 
aux décisions de leurs synodes. En effet, une société sans au- 
torité, c'est un monstre à plusieurs têtes. Or l'Eglise est une 
société établie divinement pour conduire les hommes à la 
connaissance de la vérité. Donc il est évident que son autorité 
doit être infaillible , afin qu'on puisse parvenir où Dieu veut 
que nous arrivions tous, sans être obligé de suivre la voie 
périlleuse et insuffisante de l'examen. 

Théodore. — Supposons même, Ariste, que Jésus-Christ ne 
soit ni le chef ni l'époux de l'Eglise, qu'il ne veille point sur 
elle, qu'il ne soit point au milieu d'elle jusqu'à la consomma- 
tion des siècles pour la défendre contre les puissances de 
l'enfer : elle n'aurait plus cette infaillibilité divine qui est le 
fondement inébranlable de notre foi. Néanmoins il me paraît 
évident qu'il faut avoir perdu l'esprit, ou être prévenu d'un 
entêtement prodigieux, pour préférer les opinions des héré- 
tiques aux décisions de ses conciles. Prenons un exemple. 
Nous sommes en peine de savoir si c'est le corps de Jésus- 
Christ ou la figure de son corps qui est dans l'Eucharistie. 
Nous convenons tous que les apôtres savaient bien ce qui en 
était. Nous convenons qu'ils ont enseigné ce qu'il en fallait 
croire dans toutes les églises qu'ils ont fondées. Que fait -on 
pour éclaircir ce dont on conteste? On convoque des assem- 
blées les plus générales que l'on peut. On fait venir dans un 
même lieu les meilleurs témoins que l'on puisse avoir de ce 
que l'on croit dans divers pays. Les évêques savent bien que 
dans l'Eglise où ils président on croit, ou non, que le corps de 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



301 



Jésus-Christ so ; t dans l'Eucharistie. On leur demande donc à 
eux ce qu'ils en pensent. Ils déclarent que c'est un article de 
leur foi que le pain est changé au corps de Jésus- Christ. Ils 
prononcent anathème contre ceux qui soutiennent le con- 
traire. Les évêques des autres églises, qui n'ont pu se trouver 
à l'assemblée, approuvent positivement la décision ; ou, s'ils 
n'ont point de commerce avec ceux du concile, ils se taisent 
et témoignent assez par leur silence qu'ils sont dans le même 
sentiment; autrement ils ne manqueraient pas de le condam- 
ner, car les grecs n'épargnent pas trop les latins. Cela étant, 
je soutiens que , même dans la supposition que Jésus-Christ 
ait abandonné son Eglise, il faut avoir renoncé au sens com- 
mun pour préférer l'opinion de Calvin à celle de tous ces té- 
moins , qui attestent un fait qu'il n'est pas possible qu'ils 
ignorent. 

Ajuste. — Cela est dans la dernière évidence. Mais on vous 
dira que ces évêques, qui ne peuvent ignorer ce que Ton croit 
actuellement dans leurs églises sur le fait de l'Eucharistie, 
peuvent ne pas savoir ce que l'on en croyait il y a mille ans, 
et qu'il se peut faire que toutes les églises particulières soient 
insensiblement tombées dans Terreur. 

Théodore. — En supposant que Jésus-Christ ne gouverne 
point son Eglise, je conviens qu'il se peut faire que toutes les 
églises généralement tombent dans l'erreur; mais qu'elles 
tombent toutes dans la même erreur, cela est moralement 
impossible : qu'elles y tombent sans que l'histoire ait laissé 
des marques éclatantes de leurs contestations, autre impos- 
sibilité morale; qu'elles tombent toutes enfin dans une erreur 
semblable à celle que les calvinistes nous attribuent, impos- 
sibilité absolue. Car qu'est-ce que l'Eglise a décidé? Que le 
corps d'un homme se trouve en même temps en une infinité 
de lieux; que le corps d'un homme se trouve dans un aussi 
petit espace qu'est l'Eucharistie; qu'après que le prêtre a pro- 
noncé quelques paroles, le pain se change au corps de Jésus- 
Christ, et le vin en son sang. Quoi! cette folie, je parle en 
hérétique, cette extravagance sera montée dans la tête des 
chrétiens de toutes les églises? 11 faut, ce me semble, être 
insensé pour le soutenir. Jamais une même erreur n'est gé- 
néralement approuvée, si elle n'est généralement conforme 
aux dispositions de l'esprit. Tous les peuples ont pu adorer 
le soleil. Pourquoi? C'est que cet astre éblouit généralement 

i 26 



302 



ENTRETIENS 



tous les hommes. Mais si un peuple insensé a adoré les souris, 
un autre aura adoré les chats. Si Jésus-Christ abandonnait 
son Eglise , tous les chrétiens pourraient bien donner peu à 
peu dans l'hérésie de Calvin sur l'Eucharistie, parce qu'effec- 
tivement cette erreur ne choque ni la raison ni les sens. Mais 
que toutes les églises chrétiennes soient entrées dans une 
opinion qui révolte l'imagination , qui choque les sens, qui 
étonne la raison, tout cela insensiblement, sans qu'on s'en 
soit aperçu, encore un coup, il faut avoir renoncé au sens 
commun, il faut n'avoir nulle connaissance de l'homme, et 
n'avoir jamais fait de réflexion sur ses dispositions intérieures, 
pour le soutenir. 

Mais je le veux, Ariste, que, Dieu ayant abandonné son 
Eglise, il soit possible que tous les chrétiens tombent dans une 
même erreur, erreur choquante et tout à fait contraire aux 
dispositions de l'esprit humain, et cela sans même qu'on s'en 
aperçoive; et je prétends encore, nonobstant cette supposi- 
tion, qu'on ne peut refuser de se soumettre aux décisions de 
l'Eglise sans une prévention ridicule. Selon la supposition, il 
est possible que l'Eglise se trompe. Il est vrai; mais, sans 
rien supposer, il peut arriver bien plus naturellement qu'un 
particulier tombe dans l'erreur. 11 ne s'agit pas d'une vérité 
qui dépende de quelques principes de métaphysique, mais 
d'un fait, de ce que, par exempJe, Jésus-Christ a voulu dire 
par ces paroles : Ceci est mon corps; ce qu'on ne peut mieux 
savoir que par le témoignage de ceux qui ont succédé aux 
apôtres. Ce que le concile a décidé est contraire à ce qu'on a 
cru autrefois. Fort bien. C'est donc que tous les évêques en- 
semble ne savaient pas la tradition aussi bien que Calvin. 
Mais où sont les auteurs anciens qui disent aux peuples, 
comme ils y étaient obligés : Prenez garde ! ces paroles, Ceci 
est mon corps, ne veulent pas dire que c'est le corps de Jésus- 
Christ, mais seulement la figure de son corps? Pourquoi les 
confirment-ils dans la pensée que ces paroles si claires font 
naître naturellement dans l'esprit, et si naturellement que, 
quoique rien ne paraisse plus incroyable que le sens qu'elles 
renferment, toutes les églises se sont crues obligées de le re- 
cevoir? Comme une même chose peut être à divers égards et 
figure et réalité, j'avoue qu'il y a des Pères qui ont parlé de 
l'Eucharistie comme d'une figure. Car effectivement le sacri- 
fice de la messe figure ou représente celui de la croix. Mais 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



303 



ils ne devaient pas se contenter d'appuyer sur la figure; ils 
devaient rejeter avec soin la réalité. Cependant on remarque 
tout le contraire. Ils ont peur que notre foi ne chancelle sur 
la difficulté qu'il y a à croire la réalité, et ils nous rassurent 
souvent par l'autorité de Jésus-Christ et par la connaissance 
que nous avons de la puissance divine. 

Que si on se retranche à dire que la décision du concile est 
contraire à la 7*aison et au bon sens, je soutiens encore que 
plus elle paraît choquer la raison et le bon sens, plus il est 
certain qu'elle est conforme à la vérité. Car enfin est-ce que 
les hommes des siècles passés n'étaient pas faits comme ceux 
d'aujourd'hui? Notre imagination se révolte lorsqu'on nous 
dit que le corps de Jésus-Christ est en même temps dans le 
ciel et sur nos autels. Mais sérieusement pense-t-on qu'il y 
ait eu un siècle où les hommes ne fussent point frappés 
d'une pensée si effrayante ? Cependant on a cru dans toutes 
les églises chrétiennes ce terrible mystère. Le fait est constant 
par le témoignage de ceux qui le peuvent le mieux savoir, 
je veux dire par le suffrage des évêques. C'est donc que les 
hommes ont été instruits par une autorité supérieure, par 
une autorité qu'ils ont crue infaillible, et que l'on voit d'abord 
sans aucun examen être infaillible lorsqu'on a de Jésus-Christ 
et de son Eglise l'idée qu'il en faut avoir. Ainsi , qu'on sup- 
pose tout ce qu'on voudra , il n'y a pas à balancer sur ce 
qu'on doit croire, lorsqu'on voit d'un côté la décision d'un 
concile , et de l'autre les dogmes d'un particulier ou d'une 
assemblée particulière que l'Eglise n'approu\e pas. 

Ariste.-— Je comprends, Théodore, par les raisons que vous 
me dites là, que ceux qui ôtent à l'Eglise de Jésus-Christ l'in- 
faillibilité qui lui est essentielle ne se délivrent pas pour cela 
de l'obligation de se soumettre à ses décisions. Pour en être 
francs et quittes, de cette obligation, il faut qu'ils renoncent 
au sens commun. Néanmoins on remarque si souvent que 
les opinions les plus communes ne sont pas les plus vérita- 
bles, qu'on est assez porté à croire que ce qu'avance un savant 
homme est bien plus sûr que ce qu'on entend dire à tout le 
monde. 

Théodore. — Vous touchez, Ariste, une des principales 
causes de la prévention et de l'opiniâtreté des hérétiques. Ils 
ne distinguent point assez entre les dogmes de la foi et les 
vérités que l'on ne peut découvrir que par le travail de Fat- 



304 



ENTRETIENS 



tention. Tout ce qui dépend de principes abstraits n'étant 
point à la portée de tout le monde, le bon sens veut que Ton 
se défie de ce qu'en pense la multitude. 11 est infiniment plus 
vraisemblable qu'un seul bomme, qui s'applique sérieuse- 
ment à la recherche de la vérité, Tait rencontrée, qu'un mil- 
lion d'autres qui n'y pensent seulement pas. Il est donc vrai, 
et on le remarque souvent, que les sentiments les plus com- 
muns ne sont pas les plus véritables. Mais en matière de foi 
c'est tout le contraire. Plus il y a de témoins qui attestent un 
fait, plus ce fait a de certitude. Les dogmes de la religion ne 
s'apprennent point par la spéculation : c'est par l'autorité , 
par le témoignage de ceux qui conservent le dépôt sacré de 
la tradition. Ce que tout le monde croit, ce que l'on a tou- 
jours cru, c'est ce qu'il faudra croire éternellement; car, en 
matière de foi , de vérités révélées , de dogmes décidés , les 
sentiments communs sont les véritables. Mais le désir de se 
distinguer fait qu'on révoque en doute ce que tout le monde 
croit, et qu'on assure pour indubitable ce qui passe ordinai- 
rement pour fort incertain. L'amour-propre n'est pas satisfait 
quand on n'excelle point au-dessus des autres , et qu'on ne 
sait que ce que personne n'ignore. Au lieu de bâtir solide- 
ment sur les fondements de la foi , et de s'élever par l'humi- 
lité à l'intelligence des vérités sublimes où elle conduit; au 
lieu de mériter parla, et devant Dieu et devant les personnes 
équitables, une véritable et solide gloire, on se fait un plaisir 
malin et un sujet de vanité d'ébranler ces fondements sacrés, 
et on se va froisser imprudemment sur cette pierre terrible 
qui écrasera tous ceux qui auront l'insolence de la heurter. 

Ariste. — En voilà, Théodore, plus qu'il ne m'en faut pour 
interroger mes gens, et pour les conduire où je les souhaite 
depuis longtemps. Si l'Eglise est divinement gouvernée, il 
faut bien qu'elle soit divinement inspirée. Si Jésus-Christ en 
est le chef, elle ne peut pas devenir la maîtresse de l'erreur. 
Dieu , voulant que tous les hommes viennent à la connais- 
sance de la vérité, n'a pas dû laisser à la discussion de l'esprit 
humain la voie qui y conduit. 11 faut que sa providence ait 
trouvé un moyen sûr et facile pour les simples, aussi bien 
que pour les savants. Les révélations particulières faites à 
tous ceux qui lisent l'Ecriture ne s'accommodent nullement 
avec l'idée que nous devons avoir de la providence divine. 
L'expérience nous apprend que chacun l'explique selon ses 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



305 



préjugés. Enfin , dans la supposition même que Jésus-Christ 
ne gouverne point son Eglise, on ne peut, sans une préven- 
tion contraire au bon sens, préférer à la décision d'un concile 
les opinions particulières à quelque secte que ce soit. Tout 
cela, Théodore, me paraît évident. Je ne crains plus que l'entê- 
tement de mes amis, et je ne cherche plus que de bons moyens 
pour dédommager leur amour-propre ; car j'appréhende fort 
de n'avoir pas les manières propres à les dégager des enga- 
gements de toutes sortes où je les trouverai peut-être. 

Théodore. — Vous avez, Ariste, tout ce qu'il vous faut pour 
cela. Courage ! Vous ne savez que trop comment l'homme 
se manie , ce qui le cabre et ce qui le fait courir. Il faut es- 
pérer que la grâce rompra ce qui pourrait les arrêter, j'en- 
tends ces liens secrets que vous ne pouvez défaire. Dans le 
temps que vous parlerez à leurs oreilles, peut-être que Dieu, 
par sa bonté, les blessera dans le cœur. 

QUATORZIÈME ENTRETIEN. 

Continuation du même sujet. L'incompréhensibilité de nos mystères est une 
preuve démonstrative de leur vérité. Manière d'éclaircir les dogmes de la foi. 
De l'incarnation de Jésus-Christ. Preuve de sa divinité contre les sociniens. 
Nulle créature, les anges mêmes, ne peuvent adorer Dieu que par lui. Com- 
ment la foi en Jésus-Christ nous rend agréables à Dieu. 

I. Ariste.— Ah ! Théodore, comment pourrai-je vous ouvrir 
mon cœur? Comment vous exprimer ma joie? Comment 
vous faire sentir l'état heureux où vous m'avez mis ? Je res- 
semble maintenant à un homme échappé du naufrage, ou 
qui trouve tout calme après la tempête. Je me suis senti sou- 
vent agité par des mouvements dangereux à la vue de nos 
incompréhensibles mystères. Leur profondeur m'effrayait, 
leur obscurité me saisissait ; et quoique mon cœur se rendît 
à la force de l'autorité, ce n'était pas sans peine de la part 
de l'esprit; car, comme vous savez, l'esprit appréhende natu- 
rellement dans les ténèbres. Mais maintenant je trouve qu'en 
moi tout est d'accord : l'esprit suit le cœur. Que dis-je ! l'esprit 
conduit, l'esprit transporte le cœur; car plus nos mystères 
sont obscurs , quel paradoxe ! ils me paraissent aujourd'hui 
d'autant plus croyables. Oui, Théodore, je trouve dans l'ob- 
scurité même de nos mystères, reçus comme ils sont aujour- 
d'hui de tant de nations différentes, une preuve invincible 
de leur vérité. 

26* 



306 



ENTRETIENS 



Comment, par exemple, accorder l'unité avec la Trinité, 
une société de trois personnes différentes dans la simplicité 
parfaite de la nature divine? Gela est incompréhensible : assu- 
rément, mais cela n'est pas incroyable. Cela nous passe, il est 
vrai j mais un peu de bon sens, et nous le croirons, du moins 
si nous voulons être de la religion des apôtres : car enfin , 
supposé qu'ils n'aient point connu cet ineffable mystère, ou 
qu'ils ne l'aient point enseigné à leurs successeurs, je sou- 
tiens qu'il n'est pas possible qu'un sentiment si extraordi- 
naire ait pu trouver dans les esprits cette créance universelle 
qu'on lui donne dans toute l'Eglise et parmi tant de diverses 
nations. Plus cet adorable mystère paraît monstrueux , souf- 
frez cette expression des ennemis de la foi , plus il choque la 
raison humaine , plus il soulève l'imagination , plus il est 
obscur, incompréhensible, impénétrable, moins est-il croyable 
qu'il se soit insinué naturellement dans l'esprit et dans le 
cœur de tous les catholiques de tant de pays si éloignés. Je le 
comprends, Théodore, jamais les mêmes erreurs ne se répan- 
dent universellement partout, principalement ces sortes d'er- 
reurs qui révoltent étrangement l'imagination, qui n'ont rien 
de sensible, et qui semblent contredire les notions les plus 
simples et les plus communes. 

Si Jésus-Christ ne veillait point sur son Eglise, le nombre 
des unitaires surpasserait bientôt celui des vrais catholiques. 
Je comprends cela ; car il n'y a rien dans les sentiments de ces 
hérétiques qui n'entre naturellement dans l'esprit. Je conçois 
bien que des opinions proportionnées à notre intelligence 
peuvent s'établir avec le temps. Je conçois même que les sen- 
timents les plus bizarres peuvent dominer parmi certains 
peuples d'un tour d'imagination tout singulier. Mais qu'une 
vérité aussi sublime, aussi éloignée des sens, aussi opposée à 
la raison humaine, aussi contraire en un mot à toute la na- 
ture qu'est ce grand mystère de notre foi; qu'une vérité^ 
dis-je, de ce caractère se puisse répandre universellement et 
triompher dans toutes les nations où les apôtres ont prêché 
l'Evangile, surtout dans la supposition que ces premiers pré- 
dicateurs de notre foi n'eussent rien su et rien dit de ce 
mystère, c'est assurément ce qui ne se peut concevoir, pour 
peu de connaissance qu'on ait de l'esprit humain. 

Qu'il y ait eu des hérétiques qui se soient opposés à un 
dogme si relevé, je n'en suis nullement surpris. Je le serais 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



307 



étrangement si jamais personne ne l'eût combattu. Peu s'en 
est fallu que cette vérité n'ait été opprimée. Cela peut être. On 
se fera toujours un mérite d'attaquer ce qui semble blesser la 
raison. Mais qu'enfin le mystère de la Trinité ait prévalu, 
qu'il se soit établi partout où la religion de Jésus-Christ est 
reçue, sans qu'il ait été connu et enseigné par les apôtres, 
sans une autorité et une force divine, il ne faut, ce me semble, 
qu'un peu de bon sens pour reconnaître que rien n'est moins 
vraisemblable; car il n'est pas même vraisemblable qu'un 
dogme si divin, si au-dessus de la raison , si éloigné de tout 
ce qui peut frapper l'imagination et les sens, puisse venir 
naturellement dans l'esprit de qui que ce soit. 

II. Théodore. — Assurément, Ariste, vous devez avoir 
l'esprit fort en repos, puisque vous savez maintenant tirer la 
lumière des ténèbres mêmes, et tourner en preuve évidente 
de nos mystères l'obscurité impénétrable qui les environne. 
Que les sociniens blasphèment contre notre sainte religion, 
qu'ils la tournent en ridicule : leurs blasphèmes et ce ridicule 
dont ils prétendent la couvrir vous en inspirent du respect. 
Ce qui ébranle les autres ne peut que vous affermir. Com- 
ment ne jouiriez-vous pas d'une paix profonde? Car enfin ce 
qui peut faire naître en nous quelque frayeur et quelque trou- 
ble, ce ne sont pas ces vérités plausibles que tout le monde 
croit sans peine ; c'est la profondeur et l'impénétrabilité de 
nos mystères. Je comprends donc que vous voilà dans un 
grand calme. Jouissez-en, mon cher Ariste. Mais, je vous prie, 
ne jugeons pas de l'Eglise de Jésus-Christ comme des sociétés 
purement humaines : elle a un chef qui ne permettra jamais 
qu'elle devienne la maîtresse de l'erreur; son infaillibilité est 
appuyée sur la divinité de celui qui la conduit. Il ne faut pas 
juger uniquement par les règles du bon sens que tels et tels de 
nos mystères ne peuvent être des inventions de l'esprit humain; 
nous avons une autorité décisive , une voie encore et plus 
courte et plus sûre que cette espèce d'examen. Suivons hum- 
blement cette voie, pour houorer par notre confiance et notre 
soumission la puissance, la vigilance, la bonté et les autres 
qualités du souverain pasteur de nos âmes; car c'est en quel- 
que manière blasphémer contre la divinité de Jésus-Christ, 
ou du moins contre sa charité pour son épouse , que de vou- 
loir absolument d'autres preuves des vérités nécessaires à 
notre salut que celles qui se tirent de l'autorité de l'Eglise. 



308 



ENTRETIENS 



Si vous croyez , Ariste , tel article de notre foi , parce que 
vous reconnaissez clairement par l'examen que vous en faites 
qu'il est de tradition apostolique, vous honorez par votre foi 
la mission et l'apostolat de Jésus-Christ ; car votre foi exprime 
ce jugement que vous faites que Dieu a envoyé Jésus-Christ 
au monde pour l'instruire de la vérité. Mais si vous ne croyez 
que par cette raison , sans égard à l'autorité infaillible de 
l'Eglise, vous n'honorez pas la sagesse et la généralité de la 
Providence , qui fournit aux simples et aux ignorants un 
moyen fort sûr et fort naturel de s'instruire des vérités néces- 
saires au salut. Vous n'honorez pas la puissance ou du moins 
la vigilance de Jésus-Christ sur son Eglise ; il semble que 
vous le soupçonniez de vouloir l'abandonner à l'esprit d'er- 
reur ; de sorte que la foi de ceux qui se soumettent humble- 
ment à l'autorité de l'Eglise rend beaucoup plus d'honneur à 
Dieu et à Jésus-Christ que la vôtre , puisqu'elle exprime plus 
exactement les attributs divins et les qualités de notre média- 
teur: ajoutez à cela qu'elle se rapporte parfaitement avec le 
jugement que nous devons former de la faiblesse et de la 
limitation de notre esprit, et que si d'un côté elle exprime 
notre confiance en Dieu et en la charité de Jésus-Christ, 
elle marque clairement, de l'autre, que nous avons de 
nous-mêmes une juste et salutaire défiance. Ainsi vous 
voyez bien que la foi de celui qui se soumet à l'autorité de 
l'Eglise est fort agréable à Dieu, puisque, de quelque côté 
qu'on la considère, elle exprime les jugements que Dieu veut 
que nous portions de ses propres attributs , des qualités de 
Jésus-Christ et delà limitation de l'esprit humain. 

III. Souvenez-vous néanmoins, Ariste, que la foi humble 
et soumise de ceux qui se rendent à l'autorité n'est ni aveugle 
ni indiscrète ; elle est fondée en raison . Assurément l'infail- 
libilité est renfermée dans l'idée d'une religion divine, d'une 
société qui a pour chef une nature subsistante dans la sagesse 
éternelle, d'une société établie pour le salut des simples et 
des ignorants. Le bon sens veut qu'on croie l'Eglise infailli- 
ble : cela me paraît ainsi. 11 faut donc se rendre aveuglément 
à son autorité. Mais c'est que la raison fait voir qu'il n'y a 
nul danger de s'y soumettre, et que le chrétien qui refuse 
de le faire dénient par son refus le jugement qu'il doit porter 
des qualités de Jésus-Christ. 

Notre foi est parfaitement raisonnable dans son principe : 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



309 



elle ne doit point son établissement aux préjugés , mais à la 
droite raison : car Jésus-Christ a prouvé d'une manière in- 
vincible sa mission et ses qualités ; sa résurrection glorieuse 
est tellement attestée , qu'il faut renoncer au sens commun 
pour la révoquer en doute. Maintenant la vérité ne se fait 
presque plus respecter par l'éclat et la majesté des miracles : 
c'est qu'elle est soutenue de l'autorité de Jésus-Christ, qu'on 
reconnaît pour infaillible, et qui a promis son assistance 
toute-puissante et sa vigilance pleine de tendresse à la divine 
société dont il est le chef. Que la foi de l'Eglise soit combat- 
tue par les diverses hérésies des sectes particulières, il faut 
que cela arrive pour manifester la fidélité des gens de bien. 
Le vaisseau où repose Jésus-Christ peut être battu de la tem- 
pête , mais il ne court aucun danger. C'est manquer de foi 
que d'appréhender l'orage: il faut que les vents grondent et 
que la mer enfle ses flots avant que de rendre le calme. On 
ne peut sans cela faire sentir le pouvoir qu'on a de leur 
commander. Mais si le Seigneur permet que les puissances 
de l'enfer... 

Théotime. — Souffrez , Théodore , que je vous interrompe. 
Vous savez que nous n'avons plus à passer avec vous que le 
reste de la journée. N'en voilà que trop sur l'infaillibilité de 
l'Eglise. Ariste en est convaincu. Donnez-nous, je vous prie, 
quelques principes qui puissent nous conduire à l'intelligence 
des vérités que nous croyons, qui puisse augmenter en nous 
le profond respect que nous devons avoir pour la religion et 
pour la morale chrétienne, ou bien donnez-nous quelque 
idée de la méthode dont vous vous servez dans une matière 
si sublime. 

IV. Théodore. — Je n'ai point pour cela de méthode parti- 
culière. Je ne juge des choses que sur les idées qui les repré- 
sentent dépendamment des faits qui me sont connus. Voilà 
toute ma méthode. Les principes de mes connaissances se 
trouvent tous dans mes idées , et les règles de ma conduite 
par rapport à la religion, dans les vérités de la foi. Toute ma 
méthode se réduit à une attention sérieuse à ce qui m'éclaire 
et à ce qui me conduit. 

Ariste. — Je ne sais si Théotime conçoit ce que vous nous 
dites; mais, pour moi, je n'y comprends rien. Cela est trop 
général. 

Théodore. — Je crois que Théotime m'entend bien. Mais il 



310 



ENTRETIENS 



faut s'explique]' davantage. Je distingue toujours avec soin 
les dogmes de la foi des preuves et des explications qu'on en 
peut donner. Pour les dogmes , je les cherche dans la tradi- 
tion et dans le consentement de l'Église universelle, et je les 
trouve mieux marqués dans les détinitions des conciles que 
partout ailleurs. Je pense que vous en demeurez d'accord : 
puisque l'Eglise est infaillible , il faut s'en tenir à ce qu'elle 
a décidé. 

Ariste. — Mais ne les cherchez-vous pas aussi dans les 
saintes Ecritures ? 

Théodore. — Je crois , Ariste > que le plus sûr et le plus 
court est de les chercher dans les saintes Ecritures J mais 
expliquées parla tradition Je veux dire par les conciles géné- 
raux, ou reçues généralement partout, expliquées par le même 
esprit qui les a dictées. Je sais bien que l'Ecriture est un livre 
divin et la règle de notre foi; mais je ne la sépare pas de la 
tradition , parce que je ne doute pas que les conciles ne l'in- 
terprètent mieux que moi. Prenez équitablcment ce que je 
vous dis. Les conciles ne rejettent pas l'Ecriture; ils la reçoi- 
vent avec respect, et par cela même ils l'autorisent par rap- 
port aux fidèles , qui pourraient bien la confondre avec des 
livres apocryphes. Mais , outre cela, ils nous apprennent plu- 
sieurs vérités que les apôtres ont confiées à l'Eglise, et que 
l'on a combattues, lesquelles vérités ne se trouvent pas faci- 
lement dans les écritures canoniques ; car combien d'héréti- 
ques y trouvent tout le contraire î En un mot , Ariste , je 
tâche de bien m'assurer des dogmes sur lesquels je veux 
méditer pour en avoir quelque intelligence; et alors je fais 
de mon esprit le même usage que font ceux qui étudient la 
physique. Je consulte, avec toute l'attention dont je suis capa- 
ble , l'idée que j'ai de mon sujet , telle que la foi me la propose. 
Je remonte toujours à ce qui me paraît de plus simple et de 
plus général, afin de trouver quelque lumière : lorsque j'en 
trouve, je la contemple; mais je ne la suis qu'autant qu'elle 
m'attire invinciblement par la force de son évidence. La 
moindre obscurité fait que je me rabats sur le dogme, qui, 
dans la crainte que j'ai de l'erreur , est et sera toujours iné- 
vitablement ma règle dans les questions qui regardent la foi. 

Ceux qui étudient la physique ne raisonnent jamais contre 
l'expérience; mais aussi ne concluent-ils jamais par l'expé- 
rience contre la raison : ils hésitent , ne voyant pas le moyen 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



311 



de passer de Tune à l'autre ; ils hésitent, dis-je, non sur la 
certitude de l'expérience > ni sur l'évidence de la raison , mais 
sur le moyen d'accorder l'une avec l'autre. Les faits de la reli- 
gion ou les dogmes décidés sont mes expériences en matière 
de théologie. Jamais je ne les révoque en doute : c'est ce qui 
me règle et me conduit à l'intelligence. Mais lorsqu'en croyant 
les suivre je me sens heurter contre la raison, je m'arrête 
tout court, sachant bien que les dogmes de la foi et les prin- 
cipes de la raison doivent être d'accord dans la vérité., quel- 
que opposition qu'ils aient dans mon esprit. Je demeure donc 
soumis à l'autorité, plein de respect pour la raison, convaincu 
seulement de la faiblesse de mon esprit et dans une perpé- 
tuelle défiance de moi-même. Enfin, si l'ardeur pour la vérité 
se rallume, je recommence de nouveau mes recherches; et 
par une attention alternative aux idées qui m'éclairent et aux 
dogmes qui me soutiennent et qui me conduisent , je décou- 
vre sans autre méthode particulière le moyen de passer de 
la foi à l'intelligence. Mais pour l'ordinaire , fatigué de mes 
efforts, je laisse aux personnes plus éclairées ou plus labo- 
rieuses que moi une recherche dont je ne me crois pas 
capable; et toute la récompense que je tire de mon tra- 
vail, c'est que je sens toujours de mieux en mieux la 
petitesse de mon esprit, la profondeur de nos mystères, et 
le besoin extrême que nous avons tous d'une autorité qui 
nous conduise. Hé bien , Ariste, êtes-vous content? 

Ariste. — Pas trop. Tout ce que vous dites là est encore si 
général, qu'il me semble que vous ne m'apprenez rien. Des 
exemples, s'il vous plaît ; découvrez-moi quelque vérité : que 
je voie un peu comment vous vous y prenez. 

Théodore. — Quelle vérité ? 

Ariste. — La vérité fondamentale de notre religion. 

Théodore. — Mais cette vérité vous est déjà connue, et je 
crois vous l'avoir bien démontrée. 

Ariste. — 11 n'importe. Voyons. On ne peut pas trop la 
prouver. C'est par là qu'il faut commencer. 

Théotime. — 11 est vrai : mais ce sera par là que nous fini- 
rons; car bientôt il faudra nous séparer. 

Ariste. — J'espère aussi que nous ne serons pas longtemps 
sans nous rejoindre. 

V. Théodore. — C'est ce que je ne sais point ; car je le sou- 
haite si fort, que je crains bien que cela n'arrive pas. Mais ne 



312 



ENTRETIENS 



raisonnons point sur l'avenir ; profitons du présent : soyez 
attentifs à ce que je vais vous dire. 

Pour découvrir par la raison entre toutes les religions celle 
que Dieu a établie , il faut consulter attentivement la notion 
que nous avons de Dieu ou de l'Etre infiniment parfait ; car il 
est évident que tout ce que font les causes doit nécessairement 
avoir avec elles quelque rapport. Consultons-la donc, Ariste , 
cette notion de l'Etre infiniment parfait , et repassons dans 
notre esprit tout ce que nous savons des attributs divins, 
puisque c'est de là que nous devons tirer la lumière dont 
nous avons besoin pour découvrir ce que nous cherchons. 

Ariste. — Hé bien, cela supposé? 

Théodore. — Doucement, doucement, je vous prie. Dieu 
connaît parfaitement ces attributs que je suppose que vous 
avez présents à l'esprit. Il se glorifie de les posséder. Il en a 
une complaisance infinie. Il ne peut donc agir que selon ce 
qu'il est, que d'une manière qui îporte le caractère de ces 
mêmes attributs. Prenez bien garde à cela; car c'est le grand 
principe que nous devons suivre lorsque nous prétendons 
connaître ce que Dieu fait ou ne fait pas. Les hommes n'agis- 
sent pas toujours selon ce qu'ils sont , mais c'est qu'ils ont 
honte d'eux-mêmes. Je connais un avaricieux que vous pren- 
driez pour l'homme du monde le plus libéral. Ainsi ne vous 
y trompez pas : les hommes ne prononcent pas toujours par 
leurs actions, et encore moins par leurs paroles, le jugement 
qu'ils portent d'eux-mêmes, parce qu'ils ne sont point ce 
qu'ils devraient être. Mais il n'en est pas de même de Dieu. 
L'Etre infiniment parfait ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il 
est. Lorsqu'il agit , il pononce nécessairement au dehors le 
jugement éternel et immuable qu'il porte de ses attributs,, 
parce qu'il se complaît en eux et qu'il se glorifie de les pos- 
séder. 

Ariste. — Gela est évident ; mais je ne vois pas où tendent 
toutes ces généralités. 

VI. Théodore. — A cela, Ariste, que Dieu ne prononce par- 
faitement le jugement qu'il porte de lui-même que par l'in- 
carnation de son fils, que par la consécration de son pontife, 
que par l'établissement de la religion que nous professons, 
dans laquelle seule il peut trouver le culte et l'adoration qui 
expriment ses divines perfections, et qui s'accordent avec le 
jugement qu'il en porte. Quand Dieu tira du néant le chaos, 



SUR LÀ MÉTAPHYSIQUE. 



313 



il prononça : Je suis le Tout-Puissant. Quand il en forma 
l'univers-, il se complut dans sa sagesse. Quand il créa l'homme 
libre et capable du bien et du mal , il exprima le jugement 
qu'il porte de sa justice et de sa bonté. Mais quand il unit son 
Verbe à son ouvrage, il prononce qu'il est infini dans tous 
ses attributs, que ce grand univers n'est rien par rapport à 
lui, que tout est profane par rapport à sa sainteté, à son ex- 
cellence, à sa souveraine majesté. En un mol, il parle en 
Dieu, il agit selon ce qu'il est, et selon tout ce qu'il est. Com- 
parez, Ariste, notre religion avec celle des Juifs, des maho- 
métans, et toutes les autres que vous connaissez, et jugez 
quelle est celle qui prononce plus distinctement le jugement 
que Dieu porte et que nous devons porter de ses attributs. 

Ariste. - Ah! Théodore, je vous entends. 

VII. Théodore. — Je le suppose. Mais prenez garde à ceci. 
Dieu est esprit, et veut être adoré en esprit et en vérité. Le 
vrai culte ne consiste pas dans l'extérieur, dans telle ou telle 
situation de nos corps, mais dans telle et telle situation de nos 
esprits en présence de la majesté divine , c'est-à-dire dans les 
jugements et les mouvements de l'âme. Or celui qui offre le 
Fils au Père, qui adore Dieu par Jésus-Christ, prononce par 
son action un jugement pareil à celui que Dieu porte de lui- 
même. Il prononce, dis-je, de tous les jugements celui qui 
exprime plus exactement les perfections divines, et surtout 
cette excellence ou sainteté infinie qui sépare la Divinité de 
tout le reste, ou qui ta relève infiniment au-dessus de toutes 
les créatures. Donc la foi en Jésus-Christ est la véritable re- 
ligion , l'accès auprès de Dieu par Jésus-Christ le seul vrai 
culte, la seule voie de mettre nos esprits dans une situation 
qui adore Dieu, la seule voiepar conséquent qui puisse nous 
attirer les regards de complaisance et de bienveillance de 
l'auteur de la félicité que nous espérons. 

Celui qui fait part aux pauvres de son bien, ou qui expose 
sa vie pour le salut de sa patrie; celui-là même qui la perd 
généreusement pour ne pas commettre une injustice, sachant 
bien que Dieu est assez puissant pour le récompenser du sa- 
crifice qu'il en fait , celui-là prononce à la vérité par cette 
action un jugement qui honore la justice divine, et qui la 
lui rend favorable : mais cette action, toute méritoire qu'elle 
est, n'adore point Dieu parfaitement, si celui que je suppose 
ici capable de la faire refuse de croire en Jésus-Christ et pré- 

L 27 



314 



ENTRETIENS 



tend avoir accès auprès de Dieu sans son entremise. Le juge- 
ment que cet homme par son refus porte de lui-même, de 
valoir quelque chose par rapport à Dieu , étant directement 
opposé à celui que Dieu prononce par là' mission et la consé- 
cration de son pontife i ce jugement présomptueux rend 
inutile à son salut éternel une action d'ailleurs si méritoire. 
C'est que, pour mériter ajuste titre la possession d'un bien 
infini, il ne suffit pas d'exprimer par quelques bonnes œuvres 
d'une bonté morale la justice de Dieu , il faut prononcer di- 
vinement par la foi en Jésus- Christ un jugement qui honore 
Dieu selon tout ce qu'il est , car ce n'est que par le mérite de 
cette foi que nos bonnes œuvres reçoivent cette excellence 
surnaturelle qui nous donne droit à l'héritage des enfants de 
Dieu. Ce n'est même que par le mérite de cette foi que nous 
pouvons obtenir la force de vaincre notre passion dominante, 
et de sacrifier notre vie par un pur amour pour la justice. 
Nos actions tirent bien leur moralité du rapport qu'elles ont 
avec l'ordre immuable, et leur mérite des jugements que 
nous prononçons par elles de la puissance et de ia justice 
divine. Mais elles ne tirent leur dignité surnaturelle, et pour 
ainsi dire leur infinité et leur divinité, que par Jésus-Christ,, 
dont l'incarnation, le sacrifice, le sacerdoce prononçant clai- 
rement qu'il n'y a point de rapport entre le créateur et la 
créature, y met par cela même un si grand rapport, que 
Dieu se complaît et se glorifie parfaitement dans son ouvrage. 
Comprenez-vous, Ariste, bien distinctement ce que je ne puis 
vous exprimer que fort imparfaitement? 

VIII. Ariste. — Je le comprends, ce me semble. Il n'y a 
point de rapport entre l'infini et le fini. Cela peut passer pour 
une notion commune. L'univers comparé à Dieu n'est rien, 
et doit être compté pour rien ; mais il n'y a que les chrétiens, 
que ceux qui croient ia divinité de Jésus-Christ, qui comptent 
véritablement pour rien leur être propre , et ce wste univers 
que nous admirons. Peut-être que les philosophes portent ce 
jugement-là. Mais ils ne le prononcent point, lis démentent, 
au contraire , ce jugement spéculatif par leurs actions. Ils 
osent s'approcher de Dieu, comme s'ils ne savaient plus que 
la distance de lui à nous est infinie. Us s'imaginent que Dieu 
se complaît dans le cuite profane qu'ils lui rendent. Ils ont 
l'insolence , ou si vous voulez , la présomption de l'adorer. 
Qu'ils se taisent ; leur silence respectueux prononcera mieux 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



315 



que leurs paroles le jugement spéculatif qu'ils forment de ce 
qu'ils sont par rapport à Dieu. 11 n'y a que les chrétiens à qui 
il soit permis d'ouvrir la bouche et de louer divinement le 
Seigneur. 11 n'y a qu'eux qui aient accès auprès de sa sou- 
veraine majesté. C'est qu'ils se comptent véritablement pour 
rien, eux et tout le reste de l'univers, par rapport à Dieu, 
lorsqu'ils protestent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils 
prétendent avoir avec lui quelque rapport. Cet anéantissement 
où leur foi les réduit leur ■donne devant Dieu une véritable 
réalité. Ce jugement qu'ils prononcent d'accord avec Dieu 
même donne à tout leur culte un prix infini. Tout est pro- 
fane par rapport à Dieu et doit être consacré par la divinité du 
Fils pour être digne de la sainteté du Père, pour mériter sa 
complaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inébran- 
lable de notre sainte religion. 

IX. Théodore. — Assurément, Ariste, vous comprenez bien 
ma pensée. Du fini à l'infini, et qui plus est, du néant pro- 
fond où le péché nous a réduits, à la sainteté divine, à la 
droite du Très-Haut, la distance est infinie. Nous ne sommes 
par la nature que des enfants de colère : « Naturâ filii irae *.» 
Nous étions en ce monde comme les athées, sans Dieu, sans 
bienfaiteur : « Sine Deo in hoc mundo 2 . » Mais par Jésus- 
Christ nous voilà déjà ressuscités, nous voilà élevés et assis 
dans le plus haut des cieux : « Convivificavit nos in Christo, 
» et conressuscitavit , et consedere fecit in cœlestibus in 
n Christo Jesu 5 . » Maintenant nous ne sentons point notre 
adoption en Jésus-Christ, notre dignité, notre divinité : « Di- 
» vinœ consortes naturae 4 . » Mais c'est que notre vie est ca- 
chée en Dieu avec Jésus-Christ. Lorsque Jésus-Christ viendra 
à paraître, alors nous paraîtrons aussi avec lui dans la gloire : 
« Scimus quoniam cùm apparuerit, similes ei erimus 5 . » 
« Vita vestra, dit saint Paul, est abscondita cum Christo in 
» Deo. Cùm Christus apparuerit vita vestra, tune et vos ap- 
» parebitis cum ipso in gloria 6 . » 11 n'y a plus entre nous et 
la Divinité cette distance infinie qui nous séparait : « Nunc 
» autem in Christo Jesu vos, qui aliquando eratis longé, facti 

1 Eph. 2, 3. 

2 Fers. 12. 

3 Vers. 5 et 6. 
« 2 Petr. 4. 

» 1 Joan. 3, 2. 
« Coll. 3, 3. 



316 



ENTRETIENS 



» estis propè in sanguine Christi : ipse enim est pax. nostra Ki 
C'est que par Jésus-Christ nous avons tous accès auprès du 
Père. « Quoniam per ipsum habemus accessum ambo in uno 
» spiritu ad Patrem 2 . » « Ergo (écoutez encore cette conclu- 
» sion de l'apôtre) jam non estis hospites et advenae, sed es- 
» tis cives sanctorum et domestici Dei, superaedifieati super 
» fundamentum Apostolorum et Prophetarum, ipso summo 
» angulari lapide Cbristo Jesu, in quo omnis œdificatio con- 
)> structa crescit in templum sanctum Domino : in quo et vos 
» coœdificamini in habitaculum Dei in spiritu 3 . » Pesez, 
Ariste, toutes ces paroles, et principalement celles-ci : « in quo 
» omnis sedificatio constructa crescit in templum sanctum 
» Domino. » 

Ariste.— 11 n'y a, Théodore, que l'homme-Dieu qui puisse 
joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, con- 
struire un temple où Dieu habite avec honneur. Je comprends 
maintenant le sens de ces paroles : « Deus erat in Christo 
» mundum reconcilians sibi 4 . » C'est une notion commune 
qu'entre le fini et l'infini il n'y a point de rapport. Tout dé- 
pend de ce principe incontestable. Tout culte qui dément ce 
principe choque la raison et déshonore la Divinité. La sagesse 
éternelle n'en peut être l'auteur. 11 n'y a que l'orgueil, que 
l'ignorance, ou du moins que la stupidité de l'esprit humain 
qui puisse maintenant l'approuver; car il n'y a que la religion 
de Jésus-Christ qui prononce le jugement que Dieu porte, et 
que nous devons former nous-mêmes de la limitation de la 
créature et de la souveraine majesté du Créateur. 

Théodore. — Que dites-vous donc, Ariste, des sociniens et 
des ariens, de tous ces faux chrétiens qui nient la divinité de 
Jésus-Christ, et qui néanmoins prétendent par lui avoir accès 
auprès de Dieu? 

Ariste. — Ce sont des gens qui trouvent entre l'infini et le 
fini quelque rapport, et qui, comparés à Dieu, se comptent 
pour quelque chose. 

Théotime. — Nullement, Ariste, puisqu'ils reconnaissent que 
ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils ont accès auprès de Dieu. 

Ariste. — Oui, mais leur Jésus n'est qu'une pure créature. 

' Eph. 2, 13. 

2 Vers. 18. 

3 Vers. 19. 

4 Cor. 5, 29. 



SUR LA METAPHYSIQUE. 



317 



Ils trouvent donc quelque rapport entre le fini et l'infini, et 
ils prononcent ce faux jugement, ce jugement injurieux à la 
Divinité, lorsqu'ils adorent Dieu par Jésus-Christ. Gomment 
le Jésus de ces hérétiques leur donne ra-t-il accès auprès de la 
divine majesté, lui qui en est infiniment éloigné? Gomment 
étahli ra-t-il un culte qui nous fasse prononcer le jugement 
que Dieu porte de lui-même, qui exprime la sainteté, la divi- 
nité, T infinité de son essence? Tout culte fondé sur un tel 
Jésus suppose, Théotime, entre Tin fini et le fini quelque rap- 
port, et rabaisse infiniment la divine majesté. C'est un culte 
faux, injurieux à Dieu, incapable de le réconcilier avec les 
hommes. 11 ne peut y avoir de religion véritable que celle qui 
est fondée sur le fils unique du Père, sur cet homme-Dieu qui 
joint le ciel avec la terre, le fini avec Finfini, par Faccord in- 
compréhensible des deux natures, qui le rendent en même 
temps égal à son père et semblable à nous. Gela me paraît 
évident. 

X. Théotime. — Cela est clair, je vous l'avoue. Mais que di- 
rons-nous des anges? Ont-ils attendu à glorifier Dieu que 
Jésus-Christ fût à leur tête? 

Ariste.— N'abandonnons point, Théotime, ce qui nous pa- 
raît évident, quelque difficulté que nous ayons à l'accorder 
avec certaines choses que nous ne connaissons guère. Répon- 
dez pour moi, Théodore, je vous en prie. 

Théodore. — Les anges n'ont point attendu après Jésus- 
Christ, car Jésus-Christ est avant eux. C'est le*premier-né de 
toutes les créatures : « Primogenitus omnis ereaturse K » 11 
n'y a pas deux mille ans qu'il est né à Bethléem, mais il y en 
a six mille qu'il a été immolé : « Agnus occisus est ab origine 
« mundi 2 .» Comment cela? C'est que le premier des desseins 
de Dieu, c'est l'incarnation de son fils ; parce que ce n'est 
qu'en lui que Dieu reçoit l'adoration des anges, qu'il a souf- 
fert les sacrifices des Juifs, et qu'il reçoit et recevra éternelle- 
ment nos louanges. « Jésus Christus heri, ethodie, ipse et in 
» ssecula 3 . » Tout exprime et figure Jésus-Christ. Tout a rap- 
port à lui, à sa manière, depuis la plus noble des intelligences 
jusqu'aux insectes les plus méprisés. Quand Jésus-Christ naît 
en Bethléem, alors les anges glorifient le Seigneur. Ils chan- 

1 Col. 1, 15. 

2 Apoc. 13, 8. 

3 Hœbr. 13, 8. 



27; 



318 



ENTRETIENS 



tent tous d'un commun accord : « Gloria in altissimis Deo 
Ils déclarent tous que c'est par Jésus Christ que le ciel est 
plein de gloire. Mais c'est à nous qu'ils le déclarent, à nous à 
qui le futur n'est point présent. Ils ont toujours protesté de- 
vant celui qui est immuable dans ses desseins, et qui voit 
ses ouvrages avant qu'ils soient exécutés, qu'il leur fallait un 
pontife pour l'adorer divinement. Ils ont reconnu pour leur 
chef le sauveur des hommes, avant môme sa naissance tem- 
porelle. Ils se sont comptés pour rien par rapport à Dieu : si 
ce n'est pourtant ces anges superbes qui ont été précipités 
dans les enfers à cause de leur orgueil. 

Ariste. — Vous me faites souvenir, Théodore, de ce que 
chante l'Eglise, lorsqu'on est près d'offrir à Dieu le sacrifice : 
» Per quem majestatem tuam laudant angeli, adorant domi- 
» nationes, tremunt potestates, » et le reste. Le prêtre hausse 
la voix pour élever nos esprits vers le ciel : « Sursum corda,» 
pour nous apprendre que c'est par Jésus-Christ que les anges 
mêmes adorent la divine majesté, et pour nous porter à nous 
joindre à eux sous ce divin chef, a6n de ne faire qu'un même 
chœur de louanges, et de pouvoir dire à Dieu : « Sanctus, 
» Sanctus, Sanctus, Dominus Deus Sabaoth ! Pleni sunt cœli et 
» terra glorià tuâ.» Le ciel et la terre sont pleins de la gloire 
de Dieu; mais c'est par Jésus-Christ, le pontife du Très-Haut. 
Ce n'est que par lui que les créatures, quelque excellentes 
qu'elles soient, peuvent adorer Dieu, le prier, lui rendre des 
actions de grâces de ses bienfaits. 

Théotime. — Assurément c'est en Jésus-Christ que tout sub- 
siste, puisque sans lui le ciel même n'est pas digne de la ma- 
jesté du Créateur. Les anges par eux-mêmes ne peuvent avoir 
de rapport, d'accès, de société avec l'Etre infini. Il faut que 
Jésus-Christ s'en mêle, qu'il pacifie le ciel aussi bien que la 
terre; en un mot, qu'il réconcilie avec Dieu généralement 
toutes choses. 11 est vrai qu'il n'est pas le sauveur des anges, 
dans le même sens qu'il l'est des hommes. Il ne les a pas dé- 
livrés de leurs péchés comme nous, mais il les a délivrés de 
l'incapacité naturelle à la créature d'avoir avec Dieu quelque 
rapport, de pouvoir l'honorer divinement. Ainsi il est leur 
chef aussi bien que le nôtre, leur médiateur, leur sauveur, 
puisque ce n'est que par lui qu'ils subsistent, et qu'ils s'ap- 



1 Luc. 2, 13. 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



319 



piochent de la majesté infinie de Dieu, qu'ils peuvent pro- 
noncer d'accord avec Dieu même le jugement qu'ils portent 
de sa sainteté. Il me semble que saint Paul avait en vue cette 
vérité, lorsqu'il écrivait aux Golossiens ces paroles toutes di- 
vines : a Eripuit nos de potestate tenebrarum, et transtulit 
» in regnum filii dilectionis suae, in quo habemus redeinp- 
» tionem per sanguinem ejus, remissionem peccatorum; qui 
» est imago Dei invisibilis, primogenitus omnis creaturce, 
» quoniam in ipso condita sunt universa in cœlis et in tenu, 
» \isibiliaet invisibilia, sive dominationes, sive prineipatus, 
» sive potestates : omniaper ipsum et in ipso constant; et ipse 
» est caput corporis Ecclesiae , qui est prineipium, primoge- 
» nitus ex mortuis, ut sit in omnibus ipse primatum tenens, 
» quia in ipso complacuit omnem plenitudinem inhabitare, 
» et per eum reconciiiare omnia in ipsum, pacificans per 
» sanguinem crucis ejus sivequœ in terris, sivequae in cœlis 
)> sunt *. » Que ces paroles sont excellentes, et qu'elles ex- 
priment noblement la grande idée que nous devons avoir de 
notre religion ! 

XI. Ariste. — Il est vrai, Théotime, que cet endroit de saint 
Paul, et peut-être quelques autres, s'accorde parfaitement 
bien avec ce que nous venons de dire; mais il faut avouer de 
bonne foi que le grand motif que l'Ecriture donne à Dieu de 
l'incarnation de son fils, c'est sa bonté pour les hommes. 
« Sic Deus dilexit mundum,» dit saint Jean, « ut filium 
» suum unigenitum daret. » 11 y a quantité d'autres passages 
que vous savez mieux que moi, qui nous apprennent cette 
vérité. 

Théotime. — Qui doute que le fils de Dieu se soit fait homme 
par bonté pour les hommes, pour les délivrer de leurs pé- 
chés? Mais qui peut aussi douter qu'il nous délivre de nos 
péchés pour nous consacrer un temple vivant à la gloire de 
son père, afin que nous, et les anges mômes, honorions par 
lui divinement la souveraine majesté? Ces deux motifs ne 
sont pds contraires ; ils sont subordonnés l'un à l'autre. Et 
puisque Dieu aime toutes choses à proportion qu'elles sont 
aimables, puisqu'il s'aime infiniment plus que nous, il est 
clair que le plus grand de ces deux motifs, celui à qui tous 
les autres se rapportent, c'est que tous ses attributs soient 

1 coi. r, 13. 



320 



ENTRETIENS 



divinement glorifiés par toutes ses créatures en Jésus-Christ 
Notre Seigneur. 

Comme l'Ecriture n'est pas faite pour les anges, il n'était 
pas nécessaire qu'elle nous rebattît souvent que Jésus-Christ 
était venu pour être leur chef aussi bien que le nôtre, et que 
nous ne ferons avec eux qu'une seule église et qu'un seul 
concert de louanges. L'Ecriture, faite pour des hommes , et 
pour des hommes pécheurs, devait parler comme elle a fait, 
et nous proposer sans cesse le motif le plus capable d'exciter 
en nous une ardente charité pour notre libérateur. Elle devait 
nous représenter notre indignité, et la nécessité absolue d'un 
médiateur pour avoir accès auprès de Dieu : nécessité encore 
bien mieux fondée sur le néant et l'abomination du péché 
que sur l'incapacité naturelle à tous les êtres créés. Toutes les 
pures créatures ne peuvent par elles-mêmes honorer Dieu 
divinement; mais aussi ne le déshonorent-elles pas comme le 
pécheur. Dieu ne met point en elles sa complaisance; mais 
aussi ne les a-t-il pas en horreur comme le péché et celui qui 
le commet. 11 fallait donc que l'Ecriture parlât comme elle a 
fait de l'incarnation de Jésus-Christ, pour faire sentir aux 
hommes leurs misères et la miséricorde de Dieu; afin que le 
sentiment de nos misères nous retînt dans l'humilité, et 
que la miséricorde de Dieu nous remplît de confiance et de 
charité. 

Théodore.— Vous avez raison, Théotime. L'Ecriture sainte 
nous parle selon les desseins de Dieu, qui sont d'humilier la 
créature, de la lier à Jésus-Christ, et par Jésus-Christ à lui. Si 
Dieu a laissé envelopper tous les hommes dans le péché pour 
leur faire miséricorde en Jésus-Christ, c'est afin d'abattre 
leur orgueil, et de relever la puissance et la dignité de son 
pontife. Il a voulu que nous dussions à notre divin chef tout 
ce que nous sommes , pour nous lier avec lui plus étroite- 
ment. 11 a permis la corruption de son ouvrage, afin que le 
Père du monde futur, l'auteur de la céleste Jérusalem travail- 
lât sur le néant, non de l'être, mais de la sainteté et de la 
justice, et que nous devinssions en lui et par lui une nouvelle 
créature; afin que, remplis de la Divinité, dont la plénitude 
habite en lui substantiellement, nous pussions uniquement 
par Jésus-Christ rendre à Dieu des honneurs divins. Que ne 
devons-nous point à celui qui nous élève à la dignité d'enfants 
de Dieu, après nous avoir tirés d'un état pire que le néant 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



321 



même, et qui, pour nous en tirer, s'anéantit jusqu'à se ren- 
dre semblable à nous, afin d'être la victime de nos péchés? 
Pourquoi donc l'Ecriture, qui n'est pas faite pour les anges, 
qui n'est pas tant faite pour les philosophes que pour les sim- 
ples, qui n'est faite que pour nous faire aimer Dieu, et nous 
lier avec Jésus-Christ, et par Jésus-Christ à lui; pourquoi, 
dis-je , l'Ecriture nous expliquerait-elle les desseins de Tin- 
carnation par rapport aux anges ? pourquoi appuierait-elle 
sur l'indignité naturelle à toutes les créatures, l'indignité du 
péché étant infiniment plus sensible, et la vue de cette indi- 
gnité beaucoup plus capable de nous hu mi lier et de nous 
anéantir devant Dieu? 

Les anges qui sont dans le ciel n'ont jamais offensé Dieu. 
Cependant saint Paul nous apprend que Jésus-Christ pacitie ce 
qui est dans le ciel aussi bien que ce qui est sur la terre : « Pa- 
» cificans per sanguinem crucis ejus sive quae in terris sunt , 
» sive quae in cœlis 1 ; » que Dieu rétablit, qu'il soutient, ou, 
selon le grec, qu'il réunit toutes choses sous un même chef, 
ce qui est dans le ciel et ce qui est sur la terre : « Instaurais 
» omnia in Christo , quse in cœlis , et quae in terra sunt , in 
» ipso 2 ; » que Jésus-Christ, en un mot, est chef de toute 
l'Eglise : « Et ipsum dédit caput supra omnem Ecclesiam 3 .» 
Cela ne suffit il pas pour nous faire comprendre que ce n'est 
que par Jésus-Christ que les anges mêmes adorent Dieu divi- 
nement, et qu'ils n'ont de société, d'accès , de rapport avec 
lui que par ce fils bien-aimé, en qui le Père se plait unique- 
ment, par qui il se complaît parfaitement en lui-même? 
« Dilectus meus in quo benè complacuit animae meao 4 . » 

Ariste. — Cela me paraît évident. Il n'y a point deux Egli- 
ses différentes, deux saintes Sion. « Accessistis, dit saint 
)> Paul, ad Sion montem et civitatem Dei viventis, Jérusalem 
» cœlestem , et multorum angelorum frequentiam s . » Et 
puisque Dieu a établi Jésus-Christ sur toute l'Eglise, je crois 
que ce n'est que par lui que les anges mêmes rendent à Dieu 
leurs devoirs, et qu'ils en sont et ont toujours été reçus favo- 
rablement. Mais j'ai une difficulté à vous proposer contre le 
principe que vous avez établi d'abord. 

1 Col. 20. 

3 Eph. 1, 10. 

3 Fers. 22. 

* Matth. 12, 1s. 

> Hœbr. 12, 22. 



ENTRETIENS 



Xll. Vous nous avez dit , Théodore , que Dieu veut être 
adoré en esprit et en vérité, c'est-à-dire par des jugements et 
des mouvements de Famé ; et que notre culte et même nos 
bonnes œuvres tirent leur bonté morale des jugements 
qu'elles prononcent, lesquels jugements sont conformes aux 
attributs divins ouàFordre immuable des perfections divines. 
Vous m'entendez bien. Mais, je vous prie, pensez-vous que 
les simples y entendent tant de finesse? Pensez-vous qu'ils 
forment de ces jugements qui adorent Dieu en esprit et en 
vérité? Cependant, si le commun des hommes ne porte point 
des attributs ou des perfections divines le jugement qu'ils en 
doivent porter, ils ne prononceront point ces jugements par 
leurs actions. Ainsi ils ne feront point de bonnes œuvres. Ils 
n'adoreront point aussi en esprit et en vérité par leur foi 
en Jésus-Christ , s'ils ne savent bien qu'offrir le Fils au Père 
c'est déclarer que la créature et que les pécheurs ne peuvent 
avoir directement de rapport à Dieu. Et c'est à quoi il me 
semble que beaucoup de chrétiens ne pensent point. Bons 
chrétiens toutefois, et que je ne crois pas que vous osiez con- 
damner. 

Théodore. — Prenez bien garde, Ariste. 11 n'est pas abso- 
lument nécessaire , pour faire une bonne action , de savoir 
distinctement qu'on prononce par elle un jugement qui ho- 
nore les attributs divins, ou qui soit conforme à l'ordre im- 
muable des perfections que renferme l'essence divine. Mais , 
afin que nos actions soient bonnes , il faut nécessairement 
qu'elles prononcent par elles-mêmes de tels jugements , et 
que celui qui agit ait du moins confusément l'idée de l'ordre, 
et qu'il l'aime , quoiqu'il ne sache pas trop ce que c'est. Je 
m'explique. Quand un homme fait l'aumône, il se peut faire 
qu'il ne pense point alors que Dieu est juste. Bien loin de 
porter ce jugement , qu'il rend honneur par son aumône à la 
justice divine et qu'il se la rend favorable , il se peut faire 
qu'il ne pense point à la récompense. Il se peut faire aussi 
qu'il ne sache point que Dieu renferme en lui-même cet ordre 
immuable dont la beauté le frappe actuellement, ni que c'est 
la conformité qu'a son action avec cet ordre qui la rend es- 
sentiellement bonne et agréable à celui dont la loi inviolable 
n'est que ce même ordre. Cependant il est vrai de dire que 
celui qui fait quelque aumône prononce par sa libéralité ce 
jugement, que Dieu est juste ; et qu'il le prononce d'autant 



SUR LA MÉTAPHYSIQUE. 



323 



plus distinctement que le bien dont il se prive par sa charité 
lui serait plus nécessaire pour satisfaire ses passions; et que 
plus enfin il le prononce distinctement, il rend d'autant plus 
d'honneur à la justice divine , il l'engage d'autant plus à le 
récompenser, il acquiert devant Dieu de plus grands mérites. 
De même, quoiqu'il ne sache point précisément ce que c'est 
que l'ordre immuable", et que la bonté de son action consiste 
dans la conformité qu'elle a avec ce même ordre, il est vrai 
néanmoins qu'elle n'est et qu'elle ne peut être juste que par 
cette conformité. 

Depuis le péché, nos idées sont si confuses et la loi natu- 
relle est tellement éteinte , que nous avons besoin d'une loi 
écrite pour nous apprendre sensiblement ce que nous devons 
faire ou ne faire pas. Gomme la plupart des hommes ne ren- 
trent point en eux-mêmes, ils n'entendent point cette voix 
intérieure qui leur crie : Non concupisces. Il a fallu que cette 
voix se prononçât au dehors, et qu'elle entrât dans leur 
esprit par leurs sens. Néanmoins ils n'ont jamais pu effacer 
entièrement l'idée de Tordre, cette idée générale qui répond 
à ces mots : Il faut, on doit , il est juste de. Car le moindre 
signe réveille cette idée ineffaçable dans les enfants mêmes 
qui sont encore pendus à la mamelle. Sans cela , les hommes 
seraient tout à fait incorrigibles, ou plutôt absolument inca- 
pables de bien et de mal. Or, pourvu que Ton agisse par dé- 
pendance de cette idée confuse et générale de l'ordre, et que 
ce que Ton fait y soit d'ailleurs parfaitement conforme , il est 
certain que le mouvement du cœur est réglé, quoique l'esprit 
ne soit point fort éclairé. 11 est vrai que c'est l'obéissance à 
l'autorité divine qui fait les fidèles et les gens de bien. Mais 
comme Dieu ne peut commander que selon sa loi inviolable , 
l'ordre immuable, que selon le jugement éternel et inva- 
riable qu'il porte de lui-même et des perfections qu'il l'en- 
ferme dans son essence, il est clair que toutes nos œuvres 
ne sont essentiellement bonnes que parce qu'elles expriment 
et qu'elles prononcent, pour ainsi dire , ce jugement. Venons 
maintenant à l'objection de ces bons chrétiens qui adorent 
Dieu dans la simplicité de leur foi. 

XIII. Il est évident que l'incarnation de Jésus-Christ pro- 
nonce, pour ainsi dire, au dehors ce jugement que Dieu 
porte de lui-même, que rien de fini ne peut avoir de rapport 
à lui. Celui qui reconnaît la nécessité d'un médiateur pro- 



ENTRETIENS 



nonce sur son indignité ; et s'il croit en même temps que ce 
médiateur ne peut être une pure créature , quelque excel- 
lente qu'on veuille la supposer , il relève infiniment la divine 
majesté. Sa foi en elle-même est donc conforme au jugement 
que Dieu porte de nous et de ses divines perfections. Ainsi 
elle adore Dieu parfaitement, puisque par ces jugements 
véritables et conformes à ceux que Dieu porte de lui-même 
elle met l'esprit dans la situation la plus respecteuse où il 
puisse être en présence de son infinie majesté. Mais -, dites- 
vous, la plupart des chrétiens n'y entendent point tant 
de finesse. Ils vont à Dieu tout simplement. Us ne s'a- 
perçoivent seulement pas qu'ils sont dans cette situation 
si respectueuse. Je vous l'avoue, ils ne le savent pas tous 
de la manière dont vous le savez ; mais ils ne laissent pas 
d'y être. Et Dieu voit fort bien qu'ils y sont, du moins 
dans la disposition de leur cœur. Us abandonnent à Jésus- 
Christ, qui est à leur tête et qui porte la parole, de les 
présenter à Dieu dans l'état qui leur convient. Et Jésus- 
Christ, qui les regarde comme son peuple, comme les mem- 
bres de son propre corps, comme unis à lui par leur charité 
et par leur foi, ne manque pas de parler pour eux et de 
prononcer hautement ce qu'ils ne sauraient exprimer. Ainsi 
tous les chrétiens, dans la simplicité de leur foi et la prépa- 
ration de leur cœur, adorent incessamment par Jésus-Christ, 
d'une adoration très-parfaite et très-agréable à Dieu, tous 
ses attributs divins. Il n'est pas nécessaire , Ariste, que nous 
sachions exactement les raisons de notre foi , j'entends les 
raisons que la métaphysique peut nous fournir. Mais il est 
absolument nécessaire que nous la professions ; de même 
qu'il n'est pas nécessaire que nous concevions distinctement 
ce qui fait la moralité de nos œuvres, quoiqu'il soit absolu- 
ment nécessaire que nous en fassions de bonnes. Je ne crois 
pas cependant que ceux qui se mêlent de philosopher pussent 
employer leur temps plus utilement que de tâcher d'obtenir 
quelque intelligence des vérités que la foi nous enseigne. 

Ariste. — Assurément, Théodore, il n'y a point de plaisir 
ou du moins de joie plus solide que celle que produit en nous 
l'intelligence des vérités de la foi. 

Théotime. — Oui, dans ceux qui ont beaucoup d'amour 
pour la religion et dont le cœur n'est point corrompu ; car 
il y a des gens à qui la lumière fait de la peine; ils se 



SUK LA MÉTAPHYSIQUE, 



lâchent de voir ce qu'ils voudraient peut-être qui ne fût point . 

Théodore. — Ilya peu de ces gens-la , Théotime ; mais il 
y en a beaucoup qui appréhendent , et avec raison , qu'on ne 
tombe dans quelque erreur et qu'on n'y entraîne les autres. 
Ils seraient bien aises qu'on éclaircît les matières et qu'on 
défendît la religion. Mais comme on se défie naturellement de 
ceux qu'on ne connaît point, on craint, on s'effraye, on 
s'anime , et on prononce ensuite des jugements de passion, 
toujours injustes et contraires à la charité. Cela fait taire bien 
des gens, qui devraient peut-être parler, et de qui j'aurais 
appris de meilleurs principes que ceux que je vous ai pro- 
posés. Mais souvent cela n'oblige point au silence ces auteurs 
étourdis et téméraires, qui publient hardiment tout ce qui 
leur vient dans l'esprit. Pour moi, quand un homme a pour 
principe de ne se rendre qu'à l'évidence et à l'autorité ; 
quand je m'aperçois qu'il ne travaille qu'à chercher de bonnes 
preuves des dogmes reçus , je ne crains point qu'il puisse 
s'égarer dangereusement. Peut-être tombera-t-il dans quel- 
que erreur. Mais que voulez- vous ? cela est attaché à notre 
misérable condition. C'est bannir la raison de ce monde s'il 
faut être infaillible pour avoir droit de raisonner. 

Ariste. — 11 faut, Théodore, que je vous avoue de bonne 
foi ma prévention. Avant notre entrevue, j'étais dans ce 
sentiment , qu'il fallait absolument bannir la raison de la 
religion , comme n'étant capable que de la troubler. Mais je 
reconnais présentement que si nous l'abandon nions aux 
ennemis de la foi , nous serions bientôt poussés à bout et 
décriés comme des brutes. Celui qui a la raison de son côté a 
des armes bien puissantes pour se rendre maître des esprits; 
car enfin nous sommes tous raisonnables et essentiellement 
raisonnables. Et de prétendre se dépouiller de sa raison , 
comme on se décharge d'un habit de cérémonie, c'est se 
rendre ridicule et tenter inutilement l'impossible. Aussi, 
dans le temps que je décidais qu'il ne fallait jamais raisonner 
en théologie, je sentais bien que j'exigeais des théologiens ce 
qu'ils ne m'accorderaient jamais. Je comprends maintenant, 
Théodore , que je donnais dans un excès bien dangereux , et 
qui ne faisait pas beaucoup d'honneur à notre sainte religion, 
fondée parla souveraine raison, qui s'est accommodée à nous, 
afin de nous rendre plus raisonnables. Il vaut mieux s'en 
lonu* au tempérament que vous avez pris, d'appuyer les 

r. ?8 ' 



326 



ENTRETIENS SUR LÀ MÉTAPHYSIQUE. 



dogmes sur l'autorité de l'Eglise, et de chercher des preuves 
de ces dogmes daus les principes les plus simples et les plus 
clairs que la raison nous fournisse. Il faut ainsi faire servir 
la métaphysique à la religion ( car de toutes les parties de la 
philosophie, il n'y a guère que celle-là qui puisse lui être 
utile), et répandre sur les vérités delà foi cette lumière qui 
sert à rassurer l'esprit et à le mettre hien d'accord avec le 
cœur. Nous conserverons par ce moyen la qualité de raison- 
nables , nonobstant notre obéissance et notre soumission à 
l'autorité de l'Eglise. 

Théodore. — Demeurez ferme, Ariste, dans cette pensée : 
toujours soumis à l'autorité de l'Eglise, toujours prêt de vous 
rendre à la raison. Mais ne prenez pas les opinions de quel- 
ques docteurs, de quelques communautés, et même d'une 
nation entière, pour des vérités certaines. Ne les condamnez 
pas non plus trop légèrement. A l'égard des sentiments des 
philosophes, ne vous y rendez jamais entièrement que lors- 
que l'évidence vous y oblige et vous y force. Je vous donne 
cet avis , afin de guérir le mal que je pourrais avoir fait ; et 
que si j'ai eu le malheur de vous proposer comme véritables 
des sentiments peu certains, vous puissiez en reconnaître la 
fausseté en suivant ce bon avis, cet avis si nécessaire et que 
je crains fort d'avoir souvent négligé. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR. 

Comme je suis convaincu que le Verbe éternel est la Raison 1 
universelle des esprits , et que ce même Verbe , fait chair , est 
Y auteur et le consommateur de notre foi 2 , je crois devoir le faire 
parler dans ces Méditations comme le véritable Maître 3 , qui 
enseigne tous les hommes par l'autorité de sa parole et par 
l'évidence de ses lumières. Mais j'appréhende extrêmement 
de ne pas rendre ses réponses telles que je les reçois, et de ne 
pas même les discerner toujours de mes préjugés , ou de ces 
sentiments obscurs et confus qu'inspirent les sens, l'imagi- 
nation et les passions. Je sais que je suis homme, et que si le 
Verbe y auquel je suis uni comme le reste des intelligences, me 
parle clairement dans le plus secret de ma raison, j'ai un corps 
insolent et rebelle que je ne puis faire taire et qui parle souvent 
plus haut que Dieu même ; j'ai un corps qui me paraît faire 
plus de la moitié de mon être : je ne puis séparer mes inté- 
rêts des siens. Ses biens et ses maux sont actuellement ma 
félicité et ma misère. De sorte que je ne puis l'entendre sans 
émotion, lui imposer silence sans inquiétude, lui contredire 
sans peine et sans douleur; en un mot,, le maltraiter ou le 
frapper sans me blesser. 

11 ne faut donc pas attribuer à notre maître commun toutes 
les réponses que je donne dans cet ouvrage comme de sa part. 
Les vérités qui y sont répandues sont de lui ; les erreurs sont 
de moi. Car je ne doute nullement que mon imagination ne 
m'ait séduit, quelque effort que j'aie fait pour l'obliger à se taire 
et pour rejeter ses réponses. Ceux qui aiment uniquement la 

' Joann. 1, 9. 
2 Uœbr. 12, 2. 
Aatth. 23, 10; àug. de Magistro. 



328 



AVERTISSEMENT DE L* AUTEUR. 



vérité ne doivent jamais croire personne sur sa parole. Si je 
leur parle comme delà part du Verbe éternel, ce n'est point que 
je veuille surprendre leur piété ; c'est, encore un coup, que je 
ne reconnais point d'autre maître que lui et que je n'en veux 
point proposer d'autres à personne. Que les lecteurs l'interro- 
gent fidèlement, qu'ils écoutent attentivement ses réponses, 
qu'ils ne se rendent qu'à l'évidence, et ils discerneront assez si 
c'est un homme trompeur qui leur parle, ou si c'est leur maî- 
tre qui les instruit. Au reste , je soumets toute mes réflexions 
non-seulement à l'autorité de l'Eglise, qui conserve le sacré 
dépôt delà tradition, mais encore au jugement des personnes 
éclairées qui savent mieux que moi consulter la raison et faire 
taire leurs sens, leur imagination et leurs passions. Je crois 
néanmoins devoir avertir que, pour comprendre clairement 
ces Méditations , il est comme nécessaire d'avoir lu la Recher- 
che de la Vérité, ou du moins de s'appliquer à cette lecture 
avec une attention sérieuse et sans aucune préoccupation 
d'esprit. Ces conditions sont un peu dures. Mais comme je 
n'ai pas écrit ceci pour toute sorte de personnes , ce ne sont 
point tant là des conditions que j'exige que des avis néces- 
saires pour ne pas perdre son temps et condamner la vérité 
sans l'entendre. 11 est permis aux auteurs de supposer pour 
connues des vérités déjà prouvées. Les jugements peu équi- 
tables que quelques personnes ont portés sur le Traité de la 
Nature et de la Grâce m'obligent à donner encore ici cet avis. 



PRIÈRE. 



0 Sagesse éternelle , je ne suis point ma lumière à moi- 
même ; et les corps qui m'environnent ne peuvent m'éclairer ; 
les intelligences mêmes, ne contenant point dans leur être la 
raison qui les rend sages, ne peuvent communiquer cette 
raison à mon esprit. Vous êtes seule la lumière des anges et 
des hommes; vous êtes seule la raison Universelle des esprits ; 
vous êtes même la sagesse du Père 1 ., sagesse éternelle, im- 
muable, nécessaire, qui rendez sages les créatures et même 
le Créateur, quoique d'une manière bien différente. 0 mon 
véritable et unique maître, montrez-vous à moi, faites-moi 
voir la lumière en votre lumière. Je ne m'adresse qu'à vous, 
je ne veux consulter que vous. Parlez, Verbe éternel, parole 
du Père, parole qui a toujours été dite, qui se dit, et qui se 
dira toujours ; parlez, et parlez assez haut pour vous faire en- 
tendre malgré le bruit confus que mes sens et mes passions 
excitent sans cesse dans mon esprit. 

Mais, ô Jésus, je vous prie de ne parler en moi que pour 
votre gloire, et de ne me faire connaître que vos grandeurs • 
car tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu 
même sont renfermés en vous 2 . Celui qui vous connaît con- 
naît votre Père 5 , et celui qui vous connaît et votre Père est 
parfaitement heureux. Faites-moi donc connaître , ô Jésus, 
ce que vous êtes, et comment toutes choses subsistent en 
vous 4 . Pénétrez mon esprit de l'éclat de votre lumière; 
brûlez mon cœur de l'ardeur de votre amour, et donnez-moi 
dans le cours de cet ouvrage, que je compose uniquement 
pour votre gloire, des expressions claires et véritables, vives 
et animées, en un mot dignes de vous, et telles qu'elles puis- 
sent augmenter en moi, et dans ceux qui voudront bien mé- 
diter avec moi, la connaissance de vos grandeurs et le senti- 
ment de vos bienfaits. 

' Prov. 8. 
> Col. 2, 5. 

3 Joan. 14, 9, et 17, .1. 

4 Col. 1, 16, 17, 18, 19, 20. 

28\ 



MÉDITATIONS. 



PREMIÈRE MÉDITATION. 

les corps ne nous éclairent pas , et nous ne sommes point à nous-mêmes 
notre raison et notre lumière. 

1. 11 me semble que le plus grand bien que je possède pré- 
sentement , c'est ma raison, et que si j étais à moi-même la 
cause de mes lumières et de mes connaissances, je serais en 
même temps la cause de la 'perfection de mon être. Je pour- 
rais même être la cause de ma félicité : car, comme c'est le 
plaisir et la joie qui me rendent heureux et content , je 
trouve tant de satisfaction lorsque la lumière de la vérité se 
répand dans mon esprit, que celui qui m'éclaire est celui-là 
même qui me rend heureux. 

2. Je sens que la lumière se répand dans mon esprit à pro- 
portion que je le désire, et que je fais pour cela un certain 
effort que j'appelle attention. Cet effort, qui certainement est 
de moi, est donc cause de la production de mes idées : ainsi 
je suis à moi-même ma raison et ma lumière. Et puisque les 
nouvelles découvertes produisent en moi du plaisir et de la 
joie, je suis la véritable cause de ma perfection et de mon 
bonheur. 

3. Mais prends garde, mon esprit, ne té trompes-tu point? 
La lumière se répand en toi lorsque tu le désires , et tu en 
conclus que tu la produis. Mais penses-tu que tes souhaits 
soient capables de produire quelque chose? Le vois-tu claire- 
ment? Y a-t-il une liaison nécessaire entre tes désirs et leur 
accomplissement ? 

4. Tu cours un peu trop vite. 11 y a peut-être un soleil 1 pour 
les esprits, comme tu en vois un pour les corps. 11 y a peut- 
être une lumière 2 et une sagesse éternelle, une raison univer- 
selle, immuable, nécessaire, qui éclaire tous les hommes et 
qui les rend raisonnables. Si c'était une telle lumière qui 
t'éclairât, si celui qui renferme les idées de tous les êtres 
t'aimait tant que de se vouloir bien communiquer à toi à pro- 

1 Sap. s, 6. 
3 Joan. i, 9. 



MÉDITATIONS CHRÉT I EIS N ES . 



portion de tes désirs, ne serais-tu pas bien misérable de tirer 
de sa bonté des raisons de ton ingratitude ? Ne serais-tu pas 
bien déraisonnable de juger que tes souhaits sont la cause 
véritable de tes lumières, à cause de la fidélité et de l'exacti- 
tude avec laquelle cette souveraine raison te donnerait ce que 
tu souhaites dans le moment que tu le souhaites? 

5. Dès que tu veux penser à quelque objet, ridée de cet 
objet se présente à ton esprit : mais c'est peut-être une faveur 
que tu dois reconnaître d'autant plus volontiers qu'elle t'est 
plus promptement accordée ; c'est peut-être que les volontés 
de ton Dieu, qui sont immuables et toujours efficaces, s'accor- 
dent avec les tiennes, et qu'en cela elles font ce que tu veux 
et ce que tu penses faire. Tu fais véritablement un effort 
pour te représenter tes idées; ou plutôt tu veux , malgré la 
peine et la résistance que tu trouves, te les représenter. Mais 
cet effort que tu fais est accompagné d'un sentiment par lequel 
Dieu te marque ton impuissance et te fait mériter ses dons. 
Vois-tu clairement que cet effort soit une marque certaine de 
l'efficace de tes volontés ? Prends-y garde, cet effort est sou- 
vent inefficace, et tu ne vois point clairement qu'il soit effi- 
cace par lui-même. 

6. Pourquoi juges -tu que tu es la cause de tes idées ? Sais-tu 
bien seulement ce que c'est qu'une idée? Sais- tu de quoi elle 
est faite? Rentre t-elle dans le néant dès que tu n'y penses 
plus, ou bien si elle s'éloigne de toi ? La fais-tu renaître ou 
la rappelles-tu , lorsque , désirant de la revoir, elle se repré- 
sente à toi? Si tu la rappelles, par quelle puissance Fobliges-tu 
de revenir? Et si tu la produis de nouveau , par quelle puis- 
sance, par quelle adresse, sur quel modèle la rends-tu si sem- 
blable à elle-même. 

7. Voici seulement ce qu'il y a de certain. Tu veux penser, 
par exemple , à un carré, et l'idée de ce carré se présente à 
toi : tout le reste t'est encore incertain. Tu peux donc juger 
que tes volontés sont ordinairement accompagnées de cer- 
taines idées , tu en es convaincu par le sentiment intérieur 
que tu as de ce qui se passe en toi. Mais par quelle raison ju- 
geras-tu que tu en es véritablement la cause ? Prends garde! 
de quoi formeras-tu l'idée du carré ? la formeras -tu du néant 
ou des corps qui t'environnent? Si du néant, tu peux donc 
créer. Mais sur quel modèle ? Mais d'où as-tu ce modèle? 
Mais si tu as un moi Me que tu n'as pas fait, à quoi te servira 



332 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



ton idée que tu prétends avoir faite? Le modèle suffira , car 
c'est véritablement tonîmodèle, et non ton idée, qui f éclaire 
et que tu consultes. Laisse donc là ton idée prétendue, et re- 
connais que Fauteur de tes modèles est Fauteur de tes con- 
naissances. 

8. Tu penses peut-être que tu reçois ou que tu formes des 
corps qui t'environnent les idées que tu en as ? Mais n'écoute 
pas tes sens. Consulte ce que tu reconnais en toi de plus 
éclairé et de moins sujet à Terreur. Penses-tu que ces corps 
soient visibles par eux-mêmes ; qu'ils puissent agir en toi, et 
se représenter à toi ? Penses-tu qu'une figure puisse produire 
une idée, et un mouvement local un sentiment agréable ou 
désagréable? 

9. Le corps le plus capable d'agir en toi est apparemment 
celui auquel ton esprit est immédiatement uni : car si ceux 
qui t'environnent agissent en toi, ils n'agissent que par lui. 
Dis-moi donc quelle est sa figure, sa grosseur, sa situation? 
Est-ce cette glande qu'on appelle pinéale, ou quelque autre 
partie voisine? Si ton corps ou la partie principale que tu 
animes dans ton corps ne peut se représenter à toi, comment 
cette partie pourra-t-elle par elle-même te représenter les 
corps qui t'environnent? 

10. Mais peut-être diras-tu que c'est toi-même qui t'appli- 
ques aux corps de dehors; que tu te répands sur eux; que tu 
les pénètres, ou celui qui en a reçu l'impression, et que tu 
en extrais tes idées : car il n'y a point de chimères que tu ne 
formes, d'extravagances que tu ne soutiennes, de galimatias 
que tu ne sois prêt de dire pour défendre l'honneur de tes 
puissances imaginaires. Courage donc! répands-toi jusque 
dans les cieux par tes rayons visuels: ou si tu crains de te 
dissiper dans ces grands espaces, et de quitter le corps que 
tu animes, reçois avec soin l'impression ou l'éclat des étoiles; 
multiplie tes facultés et range-les par ordre pour la rece- 
voir; divise-toi encore toi-même en deux parties, dont l une 
spiritualise les images de ces corps introduites et conduites 
jusqu'à elle par k premier des sens, et l'autre les reçoive 
parfaitement transformées eu idées. Courage! le voilà ta lu- 
mière à toi-même par ton adresse et par ta puissance : tu n'as 
besoin que de la présence des corps pour les voir. Te voilà 
philosophe parfait : car tu n'as point recours à Dieu pour 
expliquer les choses les plus difficiles. Mais , pauvre et su- 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



333 



perbe esprit, ton imagination te séduit. Ne sens-tu pas la fai- 
blesse et la vanité de tes puissances ? ne vois-tu pas que ces 
deux intellects tant vantés ne sont que de pures fictions, et 
que les philosophes ne les ont imaginés que pour flatter leur 
orgueil et couvrir leur ignorance? 

11. Interroge ta raison, consulte ta conscience, rentre en 
toi-même. As-tu quelque idée ou quelque sentiment intérieur 
de ces deux puissances et de ces autres facultés que tu donnes 
si libéralement ? Tu dois les sentir, si tu te les attribues ; tu 
dois les connaître, si tu t'en sers. Veux-tu juger sans examen; 
veux-tu sans raison te distinguer de toi-même? 11 ne faut dire 
que ce qu'on voit clairement; il ne faut s'attribuer que ce 
qu'on sent intérieurement. Autrement on devine au hasard, 
on s'élève en idée, on se grossit de vent, et l'orgueil et l'a- 
mour-propre fait de l'être de l'homme un composé fantastique 
de grandeurs et de puissances imaginaires. 

12. Je te prie donc, quelle action produis -tu lorsqu'ayant 
les yeux ouverts tu vois ce qui t'environne? As-tu sentiment 
intérieur de l'action de ton intellect agissant? Quoi! tu ne 
sais et tu ne sens rien de ce que tu fais? Mais n'est-ce pas là 
une preuve évidente que tu ne fais rien? Tu exprimes du 
carré que tu vois ou de son image corporelle l'idée qui le re- 
présente, et tu ne connais ni ne sens Faction par laquelle tu 
fais cette expression merveilleuse ? Qui t'apprend donc que tu 
agis dans cette opération? 

13. Mais, je te demande, quand t'aviseras-tu de faire tes 
expressions? car les images corporelles des objets, supposé 
qu'il y ait de telles images, ne sont point intelligibles : elles ne 
peuvent se représenter à toi. Agiras-tu sur ce qui t'est in- 
connu ? Mais qui t'avertira d'agir, qui réglera ton action? 
Multiplie donc encore tes facultés, si tu veux défendre ton 
pouvoir et ton indépendance. 

14. Lorsque tu vois proche de toi un carré ou un cercle en 
différentes situations, les projections qui se font de ces tigures 
sur ton nerf optique sont toutes différentes, et par conséquent 
les images corporelles qui s'en forment dans ton cerveau ne 
peuvent pas être les mêmes : elles doivent ressembler à des 
parallélogrammes ou à des ellipses de toutes façons, et cepen- 
dant tu ne vois toujours qu'un même carré ou un même 
cercle l . Par quelle adresse exprimes-tu des idées semblables 

1 \ (»y Je deuxième Entretien sur la Métaphysique. 



334 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



à ces figures, et tout à fait dissemblables aux images dont tu 
assures toutefois que tu les exprimes? 

i§. Au contraire, lorsque tu vois sur un tableau certaines 
figures, tu t'en représentes qui leur sont tout à fait dissem- 
blables; lorsque tu vois des ellipses, tu te représentes des 
cercles, et tu formes des idées intellectuelles de carrés sur des 
images corporelles de parallélogrammes. Comment te laisses- 
tu tromper par tes propres puissances , malgré toutes tes 
connaissances et tous les efforts de ta volonté ? Et comment 
exprimes-tu des idées qui ne ressemblent ni aux images dont 
tu les exprimes , ni même à l'objet qui envoie ces images 
prétendues? 

16. Puisque ces puissances te trompent, ne t'en glorifie pas; 
et puisqu'elles sont contraires à tes volontés, ne les appelle 
point tes puissances. Elles ne sont point en ton pouvoir, si 
elles agissent en toi malgré toi. Ce n'est point toi qui agis par 
elles, puisqu'elles résistent à ton action, puisqu'elles agissent 
contre tes efforts , ou puisqu'elles agissent sans que tu y 
penses. 

17. Tu demeureras peut-être d'accord que les idées des ob- 
jets qui t'environnent se produisent en toi par une puissance 
que tu ne connais pas et qui ne t'appartient pas, pourvu que 
Ton t'accorde aussi que cette puissance ne produise tes idées 
que de ta propre substance; car tu veux trouver en toi toutes 
choses; et si tu sens bien que tu ne les renfermes pas toutes 
actuellement, tu prétends du moins les renfermer en puis- 
sance et dans leurs idées. 

18. Mais , je te prie, peut-on tirer d'un être aussi limité 
que tu es les idées de tous les êtres; d'un être d'une seule es- 
pèce, les idées de toutes les espèces ; d'un être imparfait et 
déréglé, les idées que tu as de la perfection et de l'ordre? 
Trouveras-tu dans la mutabilité de ta nature des vérités né- 
cessaires, dans l'inconstance de tes volontés des lois incapables 
de changement, dans un esprit de quelques jours des vérités 
et des lois éternelles? 

4 9. Tu pénètres les cieux, tu perces les abîmes ; tu décou- 
vres le mouvement et la situation des astres, tu devines la 
qualité et la formation des métaux : tu te répands même au 
delà des cieux, car tu passes les bornes du monde que tu con- 
sidères, et cependant tu t'imagines que tu renfermes en toi- 
même tout ce que tu vois. Quoi ! penses-tu être assez grand 



MEDITATIONS CHRÉTIENNES. 



335 



pour renfermer en toi les espaces immenses que tu aperçois? 
Penses-tu que ton être puisse recevoir des modifications qui 
te représentent actuellement l'infini? Penses-tu même avoir 
assez d'étendue pour contenir en toi l'idée de tout ce que tu 
peux concevoir dans ce qu'on appelle un atome; car tu con- 
çois clairement que la plus petite partie de la matière que tu 
imagines se pouvant divisera l'infini, elle renferme en puis- 
sance une infinité de figures et de rapports tous différents. 

20. Je t'accorde cependant que tu puisses recevoir actuelle- 
ment en toi des modifications infinies; mais, quand tu penses 
à des espaces immenses, tu ne vois pas seulement des modi- 
fications infinies, tu vois une substance infinie : tu ne la vois 
donc pas en toi. 

21. Réponds-moi. Tu vois clairement que l'hyperbole et ses 
asymptotes, et une infinité de lignes semblables, prolongées à 
l'infini, s'approchent toujours sans jamais se joindre : tu vois 
évidemment qu'on peut approcher à l'infini de la racine de 5, 
de 6, de 7, de 8, de 10, et d'une infinité de nombres sembla- 
bles, sans pouvoir jamais la rencontrer; comment, je te prie, 
te modifieras-tu pour te représenter ces choses? 

22. Comment, toi qui es un être particulier, te modifierais- 
tu pour te représenter une figure en général? Comment, toi 
qui n'es pas tout être, mais seulement esprit, pourrais-tu 
voir en toi les corps ? Comment pourrais-tu voir en toi cent 
ou un centième; en toi qui ne peux ni te multiplier par cent, 
ni te diviser en cent? Conçois-tu que la modification d'un 
être particulier puisse être une modification universelle ; 
qu'on puisse découvrir des corps et les modifications des corps 
dans des êtres qui ne renferment que les propriétés des es- 
prits; qu'on puisse diviser à l'infini les esprits, comme les 
corps, afin d'en multiplier les parties? 

23. Ne conçois tu pas qu'un cercle en général ne peut être 
fait, et qu'il peut être connu? Ne sens-tu pas que les corps 
que tu vois sont entièrement distingués de toi ? Et ne com- 
prends-tu pas que les nombres que tu compares entre eux et 
dont tu reconnais les rapports sont bien différents de tes mo- 
difications, que tu ne peux comparer entre elles, et dont tu 
ne peux découvrir aucun rapport? 

21. Tu t'imagines qu'il est nécessaire que tes idées soient 
des manières d'être de toi, afin que tu les aperçoives aussi 
clairement que tu fais : et tu ne prends pas garde que tu ne 



336 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



comprends rien dans tes propres sensations, qui, certaine- 
ment, sont des modifications de ta substance. 

25. Sais-tu clairement ce que c'est que ton plaisir et ta joie, 
ta douleur et ta tristesse? Peux -tu comparer ces choses entre 
elles pour en reconnaître les rapports aussi clairement que tu 
connais que 6 est double de 3, et que le carré de la souten- 
dante d'un angle droit est égal aux carrés des deux côtés? Si 
tu ne connais tes modifications que d'une manière fort im- 
parfaite, pourquoi mets-tu tes idées de leur nombre, comme 
si sans cela tu ne pouvais les apercevoir aussi clairement que 
tu fais? 

26. Tu sens tes modifications, et tu ne les connais pas : tu 
connais tes idées et les choses par leurs idées , et tu ne les 
sens pas : dès que tu veux Rappliquer à quelque idée, elle se 
représente à toi ; et quoique tu veuilles sentir du plaisir ou de 
la joie, tes volontés ne produisent rien en toi. Comment donc 
ne vois-tu pas la différence qu'il y a entre tes modifications 
et tes idées ? 

27. Tu ne te modifies pas comme tu veux , et tu penses à 
ce que tu veux. D'où vient cela, si ce n'est que tu n'es pas fait 
pour te sentir ni pour te connaître, mais pour connaître la 
vérité qui ne se trouve pas en toi? Tu ne connais point clai- 
rement tes sensations, quoiqu'elles soient en toi et une même 
chose avec toi. D'où vient cela, si tu es ta lumière à toi-même, 
si ta substance est intelligible, si ta substance est lumière 
illuminante ; car je t'accorde qu'elle est lumière, mais lumière 
illuminée 1 ? 

28. Sache donc que tu n'es que ténèbres, que tu ne peux 
te connaître clairement en te considérant, et que jusqu'à ce 
que tu te voies dans ton idée ou dans celui qui te renferme, 
toi et tous les êtres, d'une manière intelligible, tu seras in- 
intelligible à toi-même. Tu reconnaîtras peut-être dans la suite 
de tes méditations la vérité de ce que je te dis présentement : 
convaincs-toi seulement que les idées par lesquelles tu aper- 
çois les objets ne sont point des modifications de ta substance, 
puisque tu connais clairement tes idées, et que tu ne connais 
que par sentiment intérieur, et d'une manière fort confuse et 
fort imparfaite, tes propres modifications, et encore pour les 
autres raisons que je t'ai proposées. 



1 S. Aug. Tract. 14, in Joan. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



337 



DEUXIÈME MÉDITATION. 

Les anges peuvent aussi nous éclairer par eux-mêmes. Il n'y a que le Verbe de 
Pieu qui soit la raison universelle des esprits. 

1. Je suis convaincu que les corps qui m'environnent ne 
peuvent m éclairer, et que celui-là même auquel je suis le 
plus étroitement uni m'est entièrement invisible. Je ne con- 
nais ni sa grandeur > ni sa situation, ni sa figure : ainsi je ne 
crois pas qu'il puisse par lui-même se faire sentir ou se repré- 
senter à mon esprit. 

2. Je demeure d'accord que je ne suis point ma lumière à 
moi-môme , que je ne puis former en moi mes idées, et que 
quand j'aurais ce pouvoir, il me serait absolument impossible 
de m'en servir. 

3. Enfin je suis convaincu que celui qtii m'instruit me 
montre autre chose que ma substance lorsqu'il me représente 
J'infini, lorsqu'il me fait connaître l'ordre , lorsqu'il me fait 
penser aux corps. 

4. La connaissance même que j'ai de mon être et de ses 
modifications est si confuse et si imparfaite, qu'iime semble 
aussi que je ne puis être intelligible à moi-même , et que tant 
que je ne regarderai que moi, je ne découvrirai jamais ce que 
je suis ; car je ne vois en moi que ténèbres ; et peut-être que 
ma substance n'est pas plus intelligible par elle-même que 
celle des corps qui m'environnent. 11 est vrai que je me sens, 
mais je ne me vois pas , je ne me connais pas. Et si je me 
sens, c'est qu'on me touche ; car je ne puis agir en moi. Mais 
quand je sentirais par moi-même, quand je pourrais agir en 
moi et produire en ma substance toutes les modifications de 
plaisir et de douleur dont elle est capable et par lesquelles je 
me sens , je découvre tant de différence entre se sentir et se 
connaître, qu'il me semble que je puis me sentir et que je ne 
puis me connaître; qu'il est nécessaire que je ne me sente 
qu'en moi-même lorsqu'on me touche , et qu'il n'est pas vrai- 
semblable que je me puisse voir en moi-même quoiqu'on 
m'éclaire. 

5. Si je ne puis agir en moi ni m'éclairer, si je ne puis 
produire ni mes plaisirs ni mes lumières , qui sera capable de 
m'instruira et de me rendre heureux? N'ai je point quelque 
démon familier qui me gouverne, qui pénètre mon esprit et 
qui lui communique sa lumière? Pures intelligences, si vous 

i. 29 



333 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



êtes capables d'éclairer les hommes, faites-vous connaître à 
eux? Etes-vous? Qu'êtes-vous? Etes-vous véritablement lu- 
mière et puissance à notre égard? Si cela est , que les hommes 
vous rendent les honneurs qui vous sont dus, et qu'ils aient 
tous les sentiments de reconnaissance pour les obligations 
qu'ils vous ont. Nos pères ont adoré le soleil, à cause qu'ils 
étaient persuadés qu'il répandak celte lumière qui éclaire les 
corps et cette chaleur qui leur donne la vie ; et vous donnez 
peut être la lumière et le mouvement aux esprits. Peut-être 
que c'est vous auksi qui gouvernez les astres , qui leur com- 
muniquez leurs influences et qui donnez par eux la vie et la 
fécondité à toutes choses. Mais je ne veux pas vous révérer 
pour des bienfaits qui n'ont rapport qu'à la vie du corps. Je 
veux vous rendre un culte tout spirituel pour les faveurs 
toutes spirituelles que je reçois de vous. Je crois que vous êtes, 
car je ne vois que vous qui soyez capables d'agir en moi, et 
je sens bien qu'on agif en moi. Je veux donc. 

6. Doucement, pauvre esprit; suspends ton jugement. Tu 
es plus raisonnable que les païens : tes pensées sont plus rele- 
vées que les leurs. Tu as raison de t'éiever au-dessus de toi- 
même et des corps, mais ne t'arrête pas encore; passe les 
intelligences même les plus pures et les plus parfaites, si ta 
veux rencontrer celui que tu dois adorer pour la grandeur de 
ses bienfaits et pour la souveraineté de sa puissance. Je vais 
tâcher de te conduire jusqu'à lui; fais quelque effort pour me 
suivre. 

7. Lorsque tu t'entretiens avec les autres hommes, ils 
comprennent et approuvent tes sentiments ; lorsque des mar- 
chands se rendent leurs comptes et que des géomètres raison- 
nent entre eux, ils se convainquent les uns les autres. Prends 
garde ! Comment se peut-il faire que tous les hommes s'en- 
tendent et conviennent entre eux, si la raison qu'ils consultent 
est une raison particulière? Peux-tu concevoir que le génie 
que tu penses t'éclairer soit capable de répandre la même 
lumière généralement dans tous les esprits, et qu'une intelli- 
gence particulière puisse être la raison universelle qui rend 
raisonnables toutes les nations du monde? 

8. Tu sais que les autres voient ce que tu vois, s'ils s'y 
appliquent comme toi ; tu sais même qu'ils ne peuvent voir 
les choses autrement que tu les \ois : tu expérimentes, au 
contraire, qu'ils peuvent juger des choses que tu vois autre- 



MEDITATIONS CHRÉTIENNES. 



339 



ment que tu en juges. D'où vient cela, si ce n'est que tes 
idées ou l'objet immédiat de ton esprit est celui de tous les 
esprits, et que le principe de tes jugements n'appartient qu'à 
toi ; si ce n'est que ta raison est universelle, immuable, néces- 
saire, et que ton esprit est borné et tes volontés changeantes 
et particulières? N'adore donc pas les anges ni les démons : ce 
sont aussi bien que toi des êtres particuliers et des intelli- 
gences bornées. Tu ne dépends point d'eux, tu n'as point 
immédiatement de rapport à eux; tu ne reçois d'eux ni la 
lumière qui t'éclaire, ni le mouvement qui t'anime. 

9. Je vois que ton imagination te veut encore séduire dans 
la subordination des causes. Tu es porté à croire que la lumière, 
qui éclaire tous les esprits, se répand d'abord dans les intelli- 
gences les plus pures ; que de là elle réfléchit ou s'écoule dans 
celles du second ordre, et qu'elle se communique ainsi comme 
par degrés jusqu'à toi. Mais l'origine de ton système est que 
ton esprit aime la proportion et l'ordre. Tu te plais beaucoup 
plus à considérer la chute des eaux et les cascades des fontaines 
que le cours uniforme des rivières ; car tu découvres avec plai- 
sir plusieurs rapports dans le grand nombre des bassins , qui 
reçoivent l'eau d'un côté et qui la regorgent de l'autre. Ainsi 
tu te formes avec plaisir certains ordres d'intelligences pour 
recevoir et pour répandre successivement la lumière. 

10. Tu n'es pas seul dans cette pensée, ce sentiment est 
devenu fort commun : mais c'est que les opinions les plus 
agréables paraissent souvent les plus solides ; elles entrent 
facilement dans l'esprit , lorsqu'elles ont gagné le cœur. On 
aime naturellement ce qui plaît; et l'imagination est bien 
plus contente lorsqu'elle se représente Dieu comme un souve- 
rain qui donne ses ordres à ses ministres et qui les instruit de 
ses pouvoirs, que lorsque l'esprit le considère comme une 
cause universelle qui fait tout en toutes choses immédiatement 
et par lui-même. 

11. Ne sens-tu pas que la lumière de ta raison t'est tou- 
jours présente, qu'elle habite en toi, et que lorsque tu rentres 
en toi-même tu en deviens tout éclairé ? N'entends-tu pas 
qu'elle te répond par elle-même d'abord que tu l'interroges , 
lorsque tu sais l'interroger par une attention sérieuse, lorsque 
tes sens et tes passions sont dans le respect et dans le silence? 
Ainsi quel besoin as-tu de te rendre les démons favorables? 



340 



MÉDITATIONS CHRÉTIEN INES. 



Ce ne sônt point eux qui t'éclairent , puisque , sans que tu 
les consultes, tu entends bien qu'on te répond. 

12. Rentre en toi-même et écoute-moi, et compare ce que 
je te vais dire avec ce que t'apprend la religion que tu pro- 
fesses. Voici comment la vérité parle à tous ceux qui l'aiment* 
et qui par des désirs ardents la prient de les nourrir de sa 
substance : 

13. Je ne suis point comme le pain qui entretient la vie du 
corps ; on ne me divise point en parties pour me distribuer 
aux hommes. Je nourris et j'engraisse par moi-même les es- 
prits ; mais ils ne me changent point en leur substance. Je me 
donne tout entier à tous, et tout entier à chacun d'eux. Je 
les ai créés pour les rendre semblables à moi et les nourrir de 
ma substance; et ils sont d'autant plus raisonnables, qu'ils 
me goûtent mieux et qu'ils me possèdent plus parfaitement. 
Je suis la sagesse de Dieu même *, la vérité éternelle, immua- 
ble > nécessaire. Et quoiqu'il n'y ait que mon père qui me 
possède entièrement , je fais néanmoins mes délices d'être 

* avec les enfants des hommes. Je me communique à tous les 
esprits autant qu'ils en sont capables; et par la raison que je 
leur donne, je les unis entre eux et même avec mon père : 
car ce n'est que par moi que les esprits peuvent avoir entre 
eux quelque liaison et quelque commerce. 

14. Mais les hommes sont si misérables, qu'au lieu de ren- 
trer en eux-mêmes, pour m'écouter , ils se répandent au de- 
hors par leurs sens et par leurs passions. Comme ils ne me 
consultent plus, ils deviennent déraisonnables; ils ne peuvent 
plus avoir de société avec personne , et principalement avec 
mon père : car les hommes peuvent par les mêmes passions 
se lier entre eux pour quelque temps; mais on ne peut avoir 
de société durable , on ne peut avoir de société avec Dieu que 
par mon moyen. Cependant j'ai eu pitié d'eux. Comme ils sont 
devenus sensibles, grossiers, charnels, je me suis rendu visi- 
ble pour les instruire par ma parole et par les exemples de ma 
vie; et comme ils ne veulent plus rentrer en eux-mêmes, je 
me suis présenté devant eux, et, par des miracles qui ont 
frappé leurs sens et qui les ont surpris , je les ai obligés de 
m'écouter : je leur ai enseigné par ma patience à conserver 



{ Prov. 8, 29, 31. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



341 



la société parmi les hommes, et je leur ai fait comprendre, 
par les maux que j'ai soufferts, que le pécheur ne peut ren- 
trer en grâce avec Dieu que par une sérieuse pénitence. C'est 
ainsi que j'ai appris d'une manière sensible, et qui est à la 
portée des plus simples et des plus st lipides, comment les 
hommes doivent établir entre eux et avec Dieu une société 
éternelle; et je leur ai encore mérité par la dignité de ma 
personne un oubli général de leurs péchés : car je suis le sau- 
veur des hommes 1 „ et je les délivre sans cesse , non de leurs 
maux présents, qui leur sont nécessaires, afin que, étant 
pécheurs, ils rentrent dans Fordre, mais de leurs péchés qui 
les empêchent d'avoir accès auprès de Dieu, et de se réconci- 
lier a\ec leur père. 

15. Quoi, mon Jésus! c'est donc vous-même qui me parlez 
dans le plus secret de ma raison ? c'est donc votre voix que 
j'entends? Que vous venez de répandre en un instant de lu- 
mières dans mon esprit! Quoi! c'est vous seul qui éclairez 
tous les hommes? Hélas! que j'étais stupide, lorsque je pen-* 
sais que vos créatures me parlaient, quand vous me répon- 
diez! Que j'étais superbe, lorsque je m'imaginais que j'étais 
ma lumière à moi-même, quand v ous m'éclairiez ! Que j'étais 
insensé, lorsque je voulais rendre aux intelligences le culte et 
la reconnaissance que je ne dois qu'à vous ! 0 mon unique 
maître ! que les anges mêmes vous adorent avec tout ce qu'il 
y a d'esprits , puisque vous êtes seul leur raison et leur lu- 
mière ; et que les hommes sachent que vous les pénétrez de 
telle manière, que, lorsqu'ils croient se répondre à eux-mêmes 
et s'entretenir avec eux-mêmes, c'est vous qui leur parlez et 
qui les entretenez ! Oui, lumière du monde, je le comprends 
maintenant, c'est vous qui nous éclairez, lorsque nous décou- 
vrons quelque vérité q ue ce puisse être 2 ; c'est vous qui nous 
exhortez, lorsque nous voyons la beauté de l'ordre; c'est vous 
qui nous corrigez, lorsque nous entendons les reproches 
secrets de la raison ; c'est vous qui nous punissez ou nous 
consolez , lorsque nous sentons intérieurement des remords 
qui nous déchirent les entrailles ou ces paroles de paix qui 
nous remplissent de joie. Vous v enez tout d'un coup de m'éclai- 
rer l'esprit, et je comprends clairement qu'il n'y a que vous 
qui soyez notre maître, que vous êtes seul le vrai pasteur de 

• Matth. i, 21. 
2 Jac. I, 17. 

29* 



342 



MÉDITATIONS CHRETIENNES. 



nos âmes ; que vous êtes non-seulement la sagesse de Dieu , 
mais encore la véritable lumière qui éclaire seule tous les 
hommes. J'avais lu autrefois ces vérités dans vos saintes écri- 
tures 4 , mais je ne les entendais que d'une manière fort im- 
parfaite. Je vous comparais aux hommes que nous appelons 
nos maîtres 2 , et dont les plus sages et les plus savants ne sont 
au plus que de fidèles moniteurs; car je ne pensais pas que 
vous parlassiez incessamment à l'esprit dans le plus secret de 
la raison ; et quoique je susse que vous êtes la sagesse du 
Père, je ne m'avisais pas de penser que vous êtes aussi la 
nôtre, ou la raison universelle à laquelle tous les esprits sont 
unis et par laquelle seule ils sont raisonnables. 

16. Hélas î à quoi pensent les hommes de ne point recon- 
naître celui qui leur donne la vie î Ils se mettent en peine 
de savoir quelles sont les viandes dont on nourrit le corps, et 
ils négligent d'apprendre quelle est la substance qui nourrit 
l'esprit ; ils recherchent même avec assez de curiosité quelle 
*est la nourriture des Chinois ou des Tartares , ils en parlent 
avec plaisir, ils voudraient peut-être en goûter, et ils ne s'en- 
tretiennent jamais de la manne véritable des esprits , de la 
raison universelle, qui les rend tous raisonnables, et dans la- 
quelle on se repaît de la vérité; enfin ils vivent sans savoir 
qui les nourrit, et leur ingratitude est telle qu'ils ne veulent 
pas seulement connaître celui qui les comble de biens. 

17. Il est vrai que vous vous cachez aux veux des hommes, 
et que vous ne laissez point paraître la main qui leur fait tant 
de bien; mais cela ne justifie pas leur ingratitude. Quoique 
vous n'ayez pas besoin de nos reconnaissances, et que vous le 
témoigniez assez par la manière dont vous répandez insensi- 
blement vos faveurs, néanmoins nous devons vous en rendre 
grâces ; et si nous ne vous les rendons pas , comment pour- 
rons-nous mériter la continuation de vos bienfaits ? 

18. Les Athéniens, qui ne connaissaient point le vrai Dieu, 
avaient dressé un autel au Lieu inconnu 5 . Mais, hélas ! entre 
les hommes qui ne connaissent point celui qui est la vie et 
la lumière de l'esprit, les uns regardent les corps qui les en- 
vironnent comme le principe de leurs connaissances et comme 
la cause véritable des plaisirs dont ils jouissent ; et les autres, 



1 Matth. 25, 10. 

2 S. Aug. de Magistro. 
2 Act. 17, 23. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



343 



moins Sfupidcs et plus superbes, s'imaginent pouvoir être 
à eux-mêmes le principe de leur félicité et de leur lumière. 
0 Dieu! que d'orgueil, que d'aveuglement, que d'ingra- 
titude! 

19. Que ceux qui vous connaissent comme un Dieu inces- 
samment appliqué à eux, agissant en eux , les éclairant, les 
exhortant, les corrigeant, les consolant, vous rendent grâces 
incessamment des laveurs que vous leur faites, afin qu'ils en 
méritent de nouvelles et que vous les rendiez enfin dignes de 
vous posséder éternellement. Que ceux qui, ne sentant point 
l'opération secrète par laquelle vous agissez en nous, ne con- 
naissent point Fauteur de leur être, ni celui qui leur donne à 
tous moments le mouvement et la vie, recherchent leur bien- 
faiteur de toutes leurs forces, avec amour, empressement, 
persévérance, et qu'ils dressent un autel au Dieu inconnu, 
jusqu'à ce que vous vous découvriez à eux. Mais malheur aux 
insensés qui recherchent la perfection de leur être dans ce 
qui est au-dessous d'eux, la lumière de leur esprit dans les 
objets visibles , la cause de leur félicité dans les corps, le 
mouvement et la vie dans des créatures mortes et incapables 
d'aucune action! Malheur encore aux superbes qui se con- 
tentent d'eux-mêmes, qui pensent pouvoir se rendre sages 
et heureux par leurs propres forces, et qui s'imaginent pro- 
duire en eux-mêmes les plaisirs dont ils jouissent à l'occasion 
des corps, et les idées qui les éclairent a la présence des 
objets, ou selon les différents désirs que la curiosité excite 
en eux ! 

TROISIÈME MÉDITATION. 

La vérité parle aux hommes en deux manières ; comment on l'interroge, et 
sur quels sujets on la doit interroger, afin de recevoir ses réponses. 

1 . 0 Jésus, ma lumière et ma vie, nourrissez-moi de votre 
substance, faites-moi part de ce pain céleste qui donne aux 
esprits la force et la santé. Je ne puis vivre pour vous , si je 
ne vis de vous : je ne serai jamais animé de votre esprit, si je 
ne suis éclairé de votre lumière; et si je ne suis étroitement 
uni à vous , je ne serai jamais parfaitement raisonnable. Mon 
unique maître, mettez-moi^ je vous prie , au nombre de vos 
fidèles disciples, et donnez-moi les règles que je dois observer 
pour comprendre votre doctrine et pour en profiter; car je 
me trouve souvent fort embarrassé. Je ne puis souvent dis 



344 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



cerner votre choix d'avec les inspirations secrètes que mes 
passions forment en moi. Je ne sais comment vous interroger 
pour vous obliger à me répondre. Je ne vois pas même encore 
de quoi je dois d'abord souhaiter d'être instruit. 

2. Afin que tu puisses discerner les réponses de la vérité 
d'avec celles de l'erreur, tu dois savoir, mon cher disciple, 
que je ne parle aux hommes qu'en deux manières : ou bien je 
parle à leur esprit immédiatement et par moi-même, ou bien 
je parle à leur esprit par leurs sens. Comme raison univer- 
selle et lumière intelligible, j'éclaire intérieurement tous les 
esprits par l'évidence et la clarté de ma doctrine; comme 
sagesse incarnée et proportionnée à leur faiblesse, je les 
instruis par la foi, c'est-à-dire par les écritures saintes et 
l'autorité visible de l'Église universelle. Ainsi, lorsque tu en- 
tends quelque réponse qui n'est point accompagnée d'évidence, 
ni confirmée par la foi , prends garde à ne te pas laisser 
séduire : ce n'est point moi qui te parle. Les pensées que tu 
as alors sont des sentiments confus que tes passions t'inspi- 
rent, ou de vains fantômes que ton imagination se forme, ou 
enfin des impressions ou des préjugés que tu dois à l'opinion 
et à la coutume. 

3. Mais il faut que tu remarques que je n'instruis point les 
hommes par la foi, ou par une autorité qui frappe les sens , 
lorsque je leur parle des vérités qui n'ont point de rapport à 
la religion ; car, comme les hommes peuvent être sages et 
heureux sans les sciences humaines , je n'ai pas dû leur ap- 
prendre ces sciences par une autorité visible. Le travail de 
la méditation est encore aujourd'hui absolument nécessaire 
pour mériter la vue claire de la vérité , et je ne suis point 
venu sur la terre pour épargner aux hommes ce travail. 
Comme je ne les délivre pas entièrement de leur concupis- 
cence lorsque je répands la charité dans leurs cœurs, je ne 
dissipe pas aussi leurs ténèbres lorsque j'instruis leurs esprits 
par l'infaillibilité de ma doctrine ; car, outre que la foi ne 
s'étend qu'à un certain nombre de vérités , l'évidence seule 
éclaire parfaitement l'esprit. 

4. Cependant, quoique je n'enseigne jamais d'une manière 
sensible les vérités qu'il n'est pas nécessaire de savoir pour 
honorer mon père , et se régler l'esprit et le cœur, je montre 
souvent à l'esprit d'une manière purement intelligible plu- 
sieurs vérités qui appartiennent à la foi. Car, lorsque mes dis- 



MÉDITATIONS CliRÉT l EN N ES . 



345 



ciples rentrent en eux-mêmes, et me consultent avec tout le 
respect et toute l'application nécessaire , je découvre à leur 
esprit avec évidence plusieurs vérités qu'ils savaient seule- 
ment avec certitude, à cause de l'infaillibilité de ma parole. 

5. Mais, parce que la religion renferme des mystères tout 
à fait incompréhensibles à l'esprit humain , et que souvent 
les vérités de la morale sont si composées, qu'il faut avoir 
une application très-grande pour les connaître avec évidence, 
la manière la plus courte et la plus sûre pour apprendre la 
religion et la morale est de lire l'Ecriture et d'écouler l'Eglise, 
qui conserve le dépôt de la tradition , et par laquelle je parle 
encore à présent aux fidèles. Cependant, les vérités delà foi 
supposées incontestables, l'on peut et même l'on doit médi- 
ter ma loi jour et nuit , et me demander humblement la lu- 
mière et l'intelligence. 

6. Sache donc que l'évidence et la foi ne peuvent jamais 
tromper; mais ne prends pas la vraisemblance pour l'évidence, 
ni l'opinion de quelques docteurs pour la foi. L'évidence exclut 
de l'esprit toute incertitude; la vraisemblance laisse quelque 
obscurité. Ainsi tu dois suspendre ton jugement à l'égard de 
la vraisemblance, car il t'est encore libre de le suspendre; 
et la règle que tu dois observer dans la recherche des connais- 
sances naturelles , c'est de faire un usage continuel de ta 
liberté , c'est de retenir ton consentement jusqu'à ce que tu 
ne puisses plus le refuser à l'évidence de la vérité. 

7. Comme la foi comprend ma parole écrite ou non écrite, 
et que cette foi est de tous les siècles et dé toutes les nations 
auxquelles l'Evangile a été annoncé, tu ne dois pas craindre 
d'y assujetti]' ton esprit ; car il n'est pas possible que les chré- 
tiens de différents siècles et de pays fort éloignés se soient 
accordés pour corrompre la pureté de leur foi, pour laquelle 
plusieurs d'entre eux ont répandu leur sang : outre que je 
gouverne invisiblement mon Eglise et que je n'ai garde de 
lui ôter son universalité , qui est le caractère sensible de la 
véritable Eglise, et la voie la plus courte que puissent avoir 
les personnes simples et grossières pour la distinguer de toutes 
les sectes particulières. 

8. Cependant ne méprise point absolument les vraisem- 
blances ni les opinions communes des docteurs, quoique ces 
opinions ne passent point les limites de ton pays et qu'elles 
aient été inconnues dans les siècles passés. Mets chaque chose 



346 MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 

en son rang: ce qui ne te parait que vraisemblable, estime- 
le comme tel ; car en cela du moins porte-t-il Fimage de la 
vérité, du moins est- il vrai en quelque sens. Et comme la 
foi n'apprend pas toutes choses, si tu rejetais comme fausses 
des opinions reçues , peut-être que tu condamnerais la vérité. 
Tu ne dois point rejeter comme contraires à la foi des senti- 
ments queFEgîise permet d'enseigner. Tu dois me consulter 
sur cela; et si tu sais bien m' interroger , jeté ferai compren- 
dre qu'il y a des opinions particulières à quelques docteurs, 
lesquelles sont très-certaines et très-évidentes. 

9. Je vous rends grâce , ô mon unique maître, de l'instruc- 
tion importante que vous venez de me donner. 11 me semble 
que maintenant je discernerai bien votre parole d'avec celles 
qui m'ont trompé jusqu'ici. C'est vous seul qui parlez par 
l'évidence lorsque vous nous enseignez les sciences humaines, 
par la foi lorsque vous nous instruisez de la religion ; 
et quoique vous n'enseigniez point par la foi les vérités qui 
n'ont aucun l'apport à la religion, vous promettez de me 
découvrir avec évidence beaucoup de vérités de foi , pourvu 
que je sache bien vous interroger pour vous obliger à me 
répondre. Je vous prie donc de réapprendre quelle est cette 
manière de vous consulter qui est toujours récompensée d'une 
connaissance claire et évidente de la vérité. 

10. Tu sais déjà en partie ce que tu me demandes, mon 
cher disciple, je te l'ai déjà dit ; mais tu n'y fais pas de réfle- 
xion. Ne te souviens-tu pas que je t'ai répondu souvent dès 
que tu l'as désiré? Tes souhaits suffisent donc pour m'obliger 
à te répondre. Il est vrai que je veux être prié, avant que de 
répandre mes grâces. Mais ton désir est une prière naturelle 
que mon esprit forme en toi. C'est l'amour actuel de la vérité 
qui prie et qui obtient la vue de la vérité ; car je fais du bien 
à ceux qui m'aiment : je me découvre à eux , et je les nour- 
ris par la manifestation de ma substance. Leur prière est donc 
toujours exaucée, pourvu qu'elle soit faite avec attention et 
avec persévérance, pourvu qu'ils me demandent ce qu'ils sont 
en état de recevoir de moi, ou, enfin, pourvu qu'ils me 
demandent ce que je possède en qualité de sagesse et de vé- 
rité éternelle. 

H. Par exemple, si tu me demandes sans attention si 
l'àme est immortelle , je ne te répondrai point ; car si tu 
demandes sans attention, c'est faute d'amour. 



MÉDITATIONS CHRÉTIEN S ES . 



347 



12. Si tu me demandes avec attention, mais sans persévé- 
rance, si ton àme remue ton corps , je te répondrai, mais si 
bas, que tu n'entendras pas clairement ma réponse; car ton 
amour est trop faible pour obtenir ce que tu demandes. 

13. Si tu désires de découvrir le rapport de la diagonale d'un 
carré à sa racine, ton désir, bien que violent et persévérant, 
sera vain et inutile; car tu demandes par ce désir déréglé plus 

w que tu ne peux recevoir. 

14. Si tu me pries de Rapprendre à doubler un cube avec 
la règle et le compas , tu ne sais toi-même ce que tu me de- 
mandes : je ne réécouterai donc point. Si néanmoins tu persé- 
vères, je te répondrai que tu demandes une chose impossible : 
et afin que tu demeures en repos, je t'en ferai voir l'impossi- 
bilité. 

15. Enfin, si tu veux que je Rapprenne ce que pense ton 
ennemi, le succès que doit avoir une affaire, ou quelque 
secret de la nature, je ne te répondrai point encore, car 
c'est me prier de te donner ce que je ne possède point préci- 
sément en qualité de sagesse et de vérité éternelle , ou en 
qualité de raison universelle des esprits. Ce que tu me 
demandes aussi ne t'est pas nécessaire pour devenir sage et 
heureux. Ce n'est pas la connaissance de ces vérités qui te 
rend juste et raisonnable : ce ne sont point là des vérités dont 
tu te puisses nourrir. Ce sont des faits qui seront peut-être 
nécessaires à la conservation de ton corps ; mais ce n'est pas 
moique tu dois consulter dans ces occasions. Interroge les sans 
que je t'ai donnés, regarde ton ennemi au visage ; prends 
garde à son air et à ses manières, enquiers-toi de ceux qui 
conversent avec lui, et peut-être que tu apprendras ce que tu 
désires. 

16. Comme les événements futurs et plusieurs autres vé- 
rités dépendent de la volonté de Dieu, et même quelquefois de 
celle des hommes; comme ce ne sont point des vérités éter- 
nelles, je ne les renferme point dans ma substance. Ainsi les 
esprits qui me contemplent ne les découvrent point en moi ; 
car, encore que je sois la règle immuable de toutes les volon- 
tés divines par lesquelles toutes choses ont été produites, ces 
volontés n'étant point des émanations nécessaires de ma 
substance , on ne peut les reconnaître avec évidence en me 
contemplant comme la raison universelle des intelligences. 
Cependant , comme Dieu ne veut que selon l'ordre que lui 



348 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



prescrit sa sagesse, on peut en me consultant s'instruire non 
des êtres que Dieu a créés, mais de la manière dont il les a 
créés, ou du moins éviter beaucoup d'erreurs communes aux 
philosophes qui se consultent eux-mêmes au lieu de m'inter- 
roge r *. 

17. Voici, maintenant, non ce que tu dois mais ce que tu 
peux me demander: voici ce que je suis toujours prêt de te 
donner, et même ce que je me suis obligé de te donner, 
si tu me le demandes avec assez d'attention et de persévé- 
rance. Je suis prêt de te découvrir tous les rapports qui sont 
entre les idées claires que tu as des choses, pourvu que ces 
rapports ne soient point trop composés; car, lorsque tu m'in- 
terroges , tu dois savoir ce que tu me demandes , afin de pou- 
voir le reconnaître lorsque je te le présente. Tu dois aussi 
avoir assez de capacité pour le recevoir , car ton esprit est 
fort limité , et la dépendance où il est de ton corps le partage 
extrêmement. 

18. Lorsque tu as recherché les rapports des nombres, ne 
les as-tu pas toujours découverts? Lorsque tu as comparé 
avec l'attention nécessaire des lignes entre elles, des surfa- 
ces, des solides, des sursolides même entre eux, n'as-tu pas 
appris un grand nombre de vérités? Je t'ai répondu claire- 
ment sur ces questions , parce que tu savais exactement ce 
que tu demandais, et que je possède, en qualité de sagesse 
éternelle ou de raison universelle, ce que tu désirais de 
moi. 

19. Cependant , mon cher disciple , ne continue pas de me 
faire de semblables questions. Je ne me plais pas à ces inter- 
rogations qui ne vont point à honorer mon père. Je renferme 
en moi-même ces sortes de vérités, et je les découvre à ceux 
qui souhaitent de les voir. Mais, comme je suis la vie des 
esprits, aussi bien que leur lumière, j'aime beaucoup mieux, 
leur enseigner les vérités qui nourrissent Tarne, et qui, en 
même temps qu'elles éclairent l'esprit , pénètrent , agitent et 
animent le cœur. Quand je suis venu sur la terre pour in- 
struire les hommes, je ne leur ai point appris la géométrie, 
l'astronomie , ni tout ce que les savants de ce siècle font gloire 
de savoir, parce que ce sont des sciences qui enflent ordinai- 
rement l'esprit de ceux dont le cœur est corrompu. La lumière 

1 Voy. le premier chapitre du Traité de Morale. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 349 

que je répands volontiers, c'est une lumière qui échauffe la 
volonté et qui produit l'amour de Dieu ; car, comme j'aime 
mon père d'un amour infini , je me plais à envoyer cet amour 
pour remplir de charité tous les esprits que j'éclaire. 

20. Tu ne peux, mon fils, acquérir la perfection de ton 
esprit qu'en contemplant ma substance, tu ne peux devenir 
parfaitement sage et raisonnable qu'en t'unissant avec la rai- 
son ; mais il y a des manières de s'y'unir qui sont assez vaines 
et inutiles. On peut me consulter, écouter mes réponses , et 
demeurer fou et insensé. Sache que tous les esprits sont 
unis à moi ; que les philosophes , que les impies , que les 
démons môme ne peuvent être entièrement séparés de moi ; 
car , s'ils voient quelque vérité nécessaire, c'est en moi qu'ils 
la découvrent, puisqu'il n'y a point hors de moi de vérité 
éternelle, immuable . nécessaire. Je pénètre donc et j'éclaire 
tous les esprits. Mais que sert à un démon de savoir que 
deux et deux font quatre, ou même de connaître exactement 
le rapport de la circonférence d'un cercle à son diamètre? 
S'il en est plus savant, il n'en est ni plus sage ni plus heu- 
reux ; et tune voudrais pas sans doute être uni à moi comme 
l'est le plus savant des impies et le plus éclairé des malins 
esprits. 

21 . Apprends donc aujourd'hui que je ne suis pas seule- 
ment la vérité éternelle 1 , mais encore l'ordre immuable et 
nécessaire ; que comme vérité j'éclaire ceux qui me con- 
sultent pour devenir plus savants, et que comme ordre je 
règle ceux qui me suivent pour devenir plus parfaits. Sache 
que je suis la loi éternelle, loi que Dieu même consulte sans 
cesse et qu'il suit in\ iolablement ; car je suis la sagesse de 
mon père ; il m'aime non comme un homme qui aime son 
enfant* à cause que son enfant lui ressemble, mais il m'aime 
par la nécessité de sa nature comme un fils qui lui est con- 
substantiel, et auquel il communique toute sa substance. 

22. Ne me consulte donc pas seulement comme vérité, 
mais comme ordre, ou comme la loi immuable des esprits, 
et je réglerai ton amour , je te communiquerai la vie , je te 
donnerai la force de vaincre tes passions ; et pour récom- 
pense de tes victoires, je te ferai part de ma gloire et de mes 
plaisirs pendant toute l'éternité. Mais si tu me consultes seu- 

1 Fons sapientiœ Verbum Dei in e^cclsis, et ingressus illius mandata œterna. 

[Eccl. c. 1.) 

i. 30 



350 MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 

lement comme vérité, tu passeras pour savant dans l'esprit 
de ceux qui vivent dans les ténèbres. Mais enfin je me las- 
serai de tes importunités, je t'abandonnerai à toi-même; tu 
seras esclave de tes passions pendant ta vie, et la victime 
de ma justice pendant toute l'éternité. 

23. Pourquoi penses-tu que j'ai laissé 1 périr les anciens 
philosophes , que je les ai livrés à des passions honteuses, 
qu'ils sont tombés dans les derniers désordres? C'est qu'ils 
abusaient de ma facilité à leur répondre, qu'ils me faisaient 
servir à leur ambition , qu'ils se couvraient de mes lumières 
pour se rendre tout éclatants aux yeux des hommes. Ainsi 
prends garde à toi. Je suis l'ordre aussi bien que la vérité ; 
car si la beauté de l'ordre te gagne le cœur, elle te rendra 
plus parfait. Mais quoique l'évidence de la vérité féclaire 
l'esprit, elle ne te délivrera pas de tes misères. Est-il juste 
que je te réponde selon tes désirs? N'est-ce pas à moi à dé- 
cider du sujet de nos entretiens ? Ne dois-tu pas faire quelque 
effort pour me rendre le respect qui m'est dû? Enfin veux-tu 
être semblable aux impies , qui me contemplent avec plaisir 
lorsque je les éclaire de la lumière de la vérité, et qui ont 
horreur de moi lorsque je les reprends et que je les condamne 
par la manifestation de l'ordre? 

24. 0 Jésus , mon unique maître, que m'apprenez-vous 
maintenant ! Hélas ! que deviendrai-je , si vous me punissez 
pour toutes les fautes que votre lumière découvre en moi? 
Quoi ! j'ai été assez malheureux de vous entretenir pour satis- 
faire mes passions, de vous consulter pour vous^trahir, de vous 
obliger à m'éclairer de votre lumière pour m' attirer l'estime 
de ceux que vous ne créez et ne conservez que pour vous. 
0 Dieu ! j'ai horreur de moi-même, quand vous me décou- 
vrez mon orgueil , mon ingratitude , mon insolence. Je me 
vois tout rempli de péchés , quand je me regarde à votre 
lumière. J'ai honte de ma laideur , quand je découvre en 
vous la beauté de l'ordre ; car si la beauté de l'ordre m'a 
autrefois fait horreur, elle me couvre aujourd'hui de con- 
fusion et de honte. 

25. 0 Jésus ! faites voir votre beauté aux esprits superbes, 
afin qu'ils s'humilient devant vous , afin qu'ils se haïssent et 
qu'ils vous aiment ; et n'attendez pas le jour auquel votre 



' liom, 1, 18. 



MÉDITATIONS CH RETIENNES. 



présence les remplira de honte et de désespoir, lorsque, ne 
pouvant supporter l'éclat de votre beauté, ils chercheront les 
ténèbres et se précipiteront dans les enfers. Pour moi, je vous 
confesse maintenant mes désordres , afin que vous me fassiez 
rentrer dans l'ordre, et que votre beauté efface ma laideur, 
comme vos lumières dissipent mes ténèbres. 0 Jésus, con- 
tinuez donc de montrer la beauté de Tordre : je la préfère 
infiniment à l'évidence de la vérité, puisque je ne puis aimer 
cette beauté sans vous plaire, et que je ne puis voir l'évidence 
de la vérité sans vous contenter. 

QUATRIÈME MÉDITATION. 

Des vérités nécessaires, de l'ordre immuable, et des lois éternelles en 
général. 

1. 0 Dieu, que d'obscurités et de ténèbres dans mon 
esprit ! Je ne puis comprendre ce que c'est que Tordre, et 
j'en veux faire la règle de mes volontés. Je conçois bien que 
la beauté de Tordre est plus aimable que toutes les beautés 
sensibles. Oui , je le connais ; mais en quoi consiste cette 
beauté , c'est ce que je ne puis découvrir. Plus je pense à 
elle , plus elle s'éloigne de moi ; et lorsque je fais quelque 
effort pour la retenir, elle m'échappe et s'évanouit comme 
un fantôme qui disparaît à la lumière. Hélas ! n'est-ce point 
que mes désordres blessent la beauté de Tordre? n'est-ce point 
que la laideur de mes péchés lui fait horreur ? Mais , si cela 
est , d'où vient que cette beauté , qui m'échappe lorsque je 
m'applique à la regarder, se présente à moi lorsque je la 
néglige , et que je voudrais même qu'elle m'oubliât ? D'où 
vient qu'elle me représente mes désordres, qu'elle me montre 
ses charmes, qu'elle m'exhorte à l'aimer? 0 beauté que je 
sens toujours en moi-même , et que je ne puis contempler 
selon mes désirs ! je sais que vous êtes la première des beau- 
tés , qu'il n'y a rien de beau que par rapport à vous, et que 
je suis tout difforme lorsque je ne suis point formé sur vous. 
Mais, quoique votre lumière me pénètre, je ne puis décou- 
vrir qui vous êtes. Il me semble que je vous connais , quand 
je ne pense point à vous ; mais, quand je m'applique à vous 
contempler, je ne comprends rien du tout en vous. 

2. 0 Jésus ! vous m'avez dit que vous êtes Tordre aussi 
bien que la vérité, et je Tai cru. Mais qu'ai-je conçu alors? 



352 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



Vérité, ordre, que conçois-je quand je pense à vous? Lors- 
que les pensées des hommes sont conformes à la vérité , elles 
sont vraies ; lorsque leurs actions sont dans l'ordre, elles sont 
justes. Chose étrange ! je sais quand des pensées sont vraies , 
je sais quand des actions sont justes, et je ne comprends pas 
ce que c'est que la vérité et l'ordre qui règlent tout. 0 mon 
unique maître , je ne fais que me troubler moi-même , lors- 
que vous ne m'éclairez pas. Je veux passer toutes les beautés 
sensibles pour m'élever jusqu'à vous. Mais , hélas ! je ne 
trouve point de prise dans tout ce qui n'a point de corps. Je ne 
suis point accoutumé à contempler les beautés purement 
intelligibles. Le poids de mon corps appesantit mon esprit, 
je retombe et je me laisse conduire par mon imagination , qui 
me rassure et me délasse en me représentant des proportions 
de figures, des beautés sensibles , ombres et faibles rayons 
delà beauté que je désire. 0 Jésus, faites-moi comprendre 
comment vous êtes la vérité et Tordre : découvrez-vous à 
moi, et que je sache précisément ce que c'est que j'aime avec 
tant d'ardeur , afin que mon amour pour vous augmente à 
proportion de mes connaissances ! 

3. Il y a, mou fils, beaucoup plus de sentiment que de 
lumière dans toutes les pensées que tu as sur la vérité et sur 
Tordre. Tu t'arrêtes trop aux expressions sensibles , avec les- 
quelles on parle ordinairement de ces choses , et ces expres- 
sions réveillent plutôt en toi des sentiments confus que des 
idées claires. Rentre donc en toi-même , et n'écoute que 
moi. 

4. Lorsque tu vois que 2 fois 2 font 4, et que 2 fois 2 ne 
font pas 5 , tu vois des vérités ; car c'est une vérité que 2 
fois 2 font 4, ou que 2 fois 2 ne font pas 5. Mais que vois-tu 
alors sinon un rapport d'égalité entre 2 fois 2 et 4 , ou un rap- 
port d'inégalité entre 2 fois 2 et 5 ? Ainsi les vérités ne sont 
que des rapports, mais des rapports réels et intelligibles. Car, 
si un homme s'imaginait voir un rapport d'égalité entre 2 fois 
2 et 5, ou un rapport d'inégalité entre 2 fois 2 et 4 , il verrait 
une fausseté, il verrait un rapport qui ne serait point, ou 
plutôt il croirait voir ce qu'effectivement il ne voit point. 

5. Or tous les rapports se réduisent à trois genres : aux 
rapports entre les êtres créés , aux rapports entre les idées 
intelligibles, et aux rapports entre les êtres et leurs idées. 
Mais comme je renferme seulement en ma substance les idées 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES . 



353 



purement intelligibles, il n'y a que les rapports qui sont 
entre ces idées qui soient des vérités éternelles, immuables, 
nécessaires. Le rapport d'égalité entre 2 fois 2 et 4 est une 
vérité éternelle , immuable, nécessaire ; mais les rapporte qui 
sont entre les êtres créés ou entre ces êtres et leurs idées n'ont 
pu commencer avant que ces êtres fussent produits, car il n'y 
a point de rapport entre des choses qui ne sont point : un 
néant considéré comme tel ne peut être double ou triple d'un 
autre néant, ni même lui être positivement égal. 

6. Ainsi je suis la vérité éternelle, parce que je renferme 
en moi-même toutes les vérités nécessaires. Je suis la vérité , 
parce qu'il n'y a rien d'intelligible hors de moi : ce n'est point 
que je répande la lumière dans les esprits comme une qualité 
qui les éclaire, mais c'est que je leur découvre ma substance 
comme la vérité ou la réalité intelligible dont ils se nourris- 
sent; c'est que je les unis immédiatementà moi-même comme 
à la raison qui les rend raisonnables ; c'est que je me donne 
tout entier à chacun d'eux, que je les pénètre et que je rem- 
plis toute la capacité qu'ils ont de me recevoir. Mais tu n'es 
pas en état de comprendre clairement comment je me com- 
munique aux hommes. 

7. Afin que tu conçoives maintenant comment je suis l'or- 
dre, la règle, la loi immuable et nécessaire de Dieu mon père 
et de tous les esprits créés , tu dois savoir qu'entre les idées 
intelligibles que je renferme il y a des rapports de grandeur 
et des rapports de perfection. Les rapports de grandeur sont 
entre les idées des êtres de même nature, comme entre l'idée 
d'une toise et l'idée d'un pied ; et les idées des nombres me- 
surent ou expriment exactement ces rapports , s'ils ne sont 
incommensurables. Les rapports de perfection sont entre les 
idées des êtres ou des manières d'être de différente nature, 
comme entre le corps et l'esprit , entre la rondeur et le plaisir. 
Mais tu ne peux mesurer exactement ces rapports. 11 suffit 
seulement que tu comprennes que l'esprit, par exemple, est 
plus parfait ou plus noble que le corps, sans savoir exacte- 
ment de combien; et tu n'en douteras pas, si tu sais bien 
distinguer l'àme du corps, et si tu compares ce qui arrive à 
ton corps avec les propriétés admirables de ton esprit. 

8. Or il y a cette différence entre les rapports de grandeur 
et les rapports de perfection , que les rapports de grandeur 
sont des vérités toutes pures, abstraites, métaphysiques, et 

30* ' 



MEDITATIONS CHRÉTIEN ES. 



que les rapports de perfection sont des vérités et en même 
temps des lois immuables et nécessaires; ce sont les règles 
inviolables de tous les mouvements de l'esprit. Ainsi ces vé- 
rités «sont l'ordre, que Dieu même consulte dans toutes ses 
opérations; car, aimant toujours toutes choses à proportion 
qu'elles sont aimables, les différents degrés de perfection rè- 
glent les différents degrés de son amour et la subordination 
qu'il établit entre ses créatures. Il est vrai que maintenant 
tout est dans le désordre; mais c'est une suite du péché qui 
a tout corrompu par la nécessité même de Tordre ; car Tordre 
même veut le désordre pour punir le pécheur, n'étant pas 
juste que le pécheur commande à son corps. Mais je ne veux 
pas t'expliquer à présent pourquoi Dieu qui aime Tordre a 
permis le péché, qui a tout jeté dans la confusion et dans le 
désordre ; je t'en entretiendrai une autre fois *. 

9. Afin que tu comprennes clairement que je suis Tordre 
immuable et la loi éternelle, il suffit que tu sois persuadé de 
deux vérités incontestables : la première , que mon père 
m'aime par un amour nécessaire, à cause qu'il m'engendre 
par la nécessité de sa nature et qu'il me communique toute 
sa substance; la seconde, que je renferme nécessairement 
dans la simplicité de mon être des perfections différentes , 
puisque je sais qu'il y a différentes perfections dans les créa- 
tures, et que je ne les puis connaître que par la différence de 
leurs idées qui sont en moi. Car enfin , si ce qui est en moi 
représentant corps était en tout sens la même perfection que 
ce qui est en moi représentant esprit, tu vois bien que je ne 
pourrais pas savoir la différence qu'il y a entre un esprit et 
un corps , puisque je ne puis découvrir les différentes perfec- 
tions des créatures que par les différences qui se trouvent dans 
leurs idées. 

10. S'il est donc vrai que mon père m'aime par la nécessité 
de sa nature , et que je renferme dans l'infinité de ma sub- 
stance et dans la simplicité de mon être des perfections dif- 
férentes , car c'est une des propriétés de l'infini de com- 
prendre tout et de demeurer simple > il est évident que mon 
père a nécessairement plus d'amour pour ce qu'il y a en moi 
de plus parfait, que pour ce qu'il y a de moins parfait, je veux 
dire pour ma substance, en tant que participante par un être 

> Voy. les Conversations chrétiennes y deuxième entretien, de l'édition de 1695 v 
ou le deuxième entretien sur la Mort. 



MEDITATIONS CHRÉTIENNES. 



3oS 



plus noble que par un être moins noble ; et supposé que 
l'idée que j'ai de l'esprit de l'homme renferme cent fois plus 
de perfection que celle que j'ai de son corps, il est nécessaire 
que Dieu , qui aime toutes choses à proportion qu'elles sont 
aimables, aime cent fois plus l'esprit intelligible que le corps 
intelligible. Cependant il n'y a rien en moi que Dieu n'aime 
infiniment; car Dieu n'aime aucune chose d'un amour fini, 
et même il n'y a rien en ma substance que d'infiniment 
aimable. 

11. Tu es surpris de ce que d'un côté je dis que Dieu aime 
inégalement les perfections inégales que je renferme , et que 
de l'autre je t'assure que mes diverses perfections, et les dif- 
férents degrés d'amour selon lesquels Dieu les aime, sont effec- 
tivement infinis. Mais tu dois savoir qu'il y a les mêmes rap- 
ports entre les infinis qu'entre les finis, et que tous les infinis 
ne sont pas égaux. Il y a des infinis doubles, triples, centuples 
les uns des autres ; etquoique le plus petit des infinis soit infi- 
niment plus grand qu'aucune grandeur finie, quelque grande 
qu'on la veuille imaginer, et qu'ainsi entre le fini et l'infini il 
ne puisse y av oir de rapport fini et que l'esprit humain puisse 
comprendre, néanmoins tu peux mesurer exactement les rap- 
ports de grandeur que les infinis ont entre eux ; de même 
que tu peux souvent découvrir les rapports qui sont entre les 
nombres incommensurables, sans pouvoir jamais déterminer 
les rapports que ces nombres ont avec l'unité, ni avec aucune 
partie de l'unité. Lorsque Dieu conçoit une infinité de dizaines 
et une infinité d'unités, il conçoit un infini dix fois plus 
grand qu'un autre. Dieu conçoit sans doute que deux corps 
se peuvent mouvoir durant toute l'éternité ; il sait à présent 
toutes les lignes que décriront les corps qu'il a créés , et que 
tu peux penser devoir être en mouvement des siècles infinis. 
Si tu supposes donc qu'un de ces corps se meuve une, deux, 
ou trois fois plus vite que quelque autre, la ligne de son mou- 
vement sera une, deux , trois fois plus grande que celle que 
cet autre corps décrira. Ainsi tu vois clairement que les infinis 
peuvent avoir entre eux des rapports finis ; ils peuvent même 
avoir entre eux des rapports infinis, car l'esprit se représente 
des infinis infiniment plus grands les uns que les autres l . 

1 Comme si un eorps se remuait ea augmentant son mouvement selon quelque 
progression durant toute l'éternité, et que l'on comparât ce mouvement avec un 
autre qui serait uniforme. 



356 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



Mais il n'est pas nécessaire que je m'arrête à te le faire com- 
prendre. 

12. Si tu conçois clairement que mon père, par la nécessité 
de sa nature, aime inégalement, quoique infiniment, les per- 
fections inégales, quoique infinies, que je renferme dans l'im- 
mensité de ma substance infiniment infinie, tu n'auras pas 
de peine à comprendre que tous les rapports de perfection qui 
sont en moi sont l'ordre nécessaire, la loi éternelle, la règle 
immuable de tous les mouvements des esprits créés ; car, 
Dieu aimant par la nécessité de sa nature toutes choses à 
proportion qu'elles sont aimables , il ne peut pas créer des 
Aolontés ou imprimer dans les esprits des mouvements pour 
aimer sans ordre, ou pour aimer davantage ce qui est le 
moins aimable. Ainsi tout amour naturel est nécessairement 
conforme à la volonté de Dieu, qui ne peut jamais s'éloigner 
de Tordre. 

1 3. Pourquoi penses-tu que tous les hommes aiment natu- 
rellement la beauté? C'est que toute beauté, du moins celle 
qui est l'objet de l'esprit, est lisiblement une imitation de 
l'ordre. Si un peintre habile dans son art a disposé de telle 
manière toutes les figures d'un tableau, que le principal per- 
sonnage v soit le plus en vue , que les couleurs de son vête- 
ment soient les plus vives, que l'air du visage et la posture du 
corps de tous ceux qui l'environnent portent à le considérer, 
et marquent les mouvements de l'àme dont ils doivent être 
agités à son occasion, tout plaira dans l'ouvrage de ce peintre, 
à cause de l'ordre qui s'y rencontre. Lorsque dans une as- 
semblée chacun prend la place qui lui est due , et observe 
avec soin de plaire et de rendre honneur à la personne qui a 
le plus de qualités ou de mérite connu, rien ne choque ; mais 
si un malhonnête homme, ou par ses manières, ou par ses 
discours, veut s'attirer l'attention ou le respect qu'il doit lui- 
même à quelque autre, il déplaira nécessairement à ceux, 
mêmes qui n'y ont point d'intérêt, parce qu'il blesse l'ordre. 
On doit remarquer l'ordre en toutes choses, car il se ren- 
contre partout; et ceux qui le connaissent et qui en font la 
règle de leurs actions se rendent toujours aimables , parce 
qu'ils sont conformes à ce que l'on aime par une impression 
naturelle et invincible. 

14. L'ordre et la vérité se rencontre même dans les beautés 
sensibles, quoiqu'il soit extrêmement difficile de l'y décou- 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



357 



vrir: car ces sortes de beautés ne sont que des proportions, 
c'est-à-dire des vérités ordonnées ou des rapports justes et 
réglés. Par exemple, une voix est belle lorsque les vibrations 
ou les secousses que cette voix produit dans Fair sont eom- 
mensurables entre elles. Une voix est rude au contraire et 
chante mal, lorsqu'elle ébranle Fair par des secousses ou des 
vibrations dont les rapports sont incommensurables; et plus 
ces rapports approchent de l'égalité, plus les consonnances en 
sont douces , quoiqu'elles ne continuent pas toujours d'être 
les plus agréables , à cause que l'oreille, sentant des rapports 
trop simples, s'en dégoûte par la même raison que l'esprit se 
lasse de contempler des vérités trop faciles à découvrir. Ce 
n'est pas néanmoins que l'âme découvre ces rapports entre 
les vibrations qui causent différents sons, ni qu'elle s'en 
afflige ou s'en réjouisse par elle-même; mais c'est qu'elle est 
tellement faite pour connaître la vérités que, pourvu que les 
mouvements qui arrivent à son corps ne le blesse point ou 
ne lui soient point utiles , Dieu a dû faire sentir à l'âme du 
plaisir lorsque les rapports de ces mouvements se pourraient 
mesurer par quelque chose de fini ; et au contraire, il a voulu 
lui faire sentir quelque peine lorsque ces mouvements sont 
incommensurables et par conséquent incompréhensibles à 
l'esprit humain. Car tu dois savoir que Dieu imprime dans 
l'âme tous les sentiments agréables ou désagréables qu'elle 
se donnerait à elle-même, si, ayant beaucoup d'amour pour 
la vérité et pour l'ordre, elle pouvait agir en elle et connaître 
exactement tous les mouvements qui se produisent dans son 
corps. Je t'instruirai quelque jour plus particulièrement de 
ces vérités. 

1 : 6. Cependant prends bien garde à ne pas aimer les beautés 
sensibles, ni à te rendre le goût trop fin et trop délicat pour 
les discerner. Il n'y a rien qui affaiblisse tant l'esprit et qui 
corrompe tant le cœur. Comme les rapports sensibles se dé- 
couvrent avec plaisir, tu négligerais bientôt la recherche des 
rapports intelligibles, qui peuvent seuls éclairer ton esprit. 
Lorsqu'on aime une beauté qui touche les sens, ne t'imagine 
pas qu'on l'aime à cause de l'ordre qui s'y peut rencontrer, 
car le plus souvent on ne l'y découvre pas; c'est soi-même 
que l'on aime, c'est son propre plaisir; et si on aimait alors 
quelque chose de distingué de soi, ce ne serait point Dieu que 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. % 



l'on aimerait, mais l'objet sensible; ce ne serait point la véri- 
table cause de son plaisir, mais celle qui en est l'occasion. 
Cependant le mouvement d'amour que Dieu imprime en 
l'homme ne lui est pas donné afin que l'homme s'arrête à 
s'aimer. L'homme n'est pas son bien à soi-même; il ne peut 
se rendre ni plus heureux ni plus parfait; Dieu lui imprime 
du mouvement afin qu'il s'élève au-dessus de soi-même et 
des objets sensibles, afin qu'il recherche la vérité et qu'il aime 
la beauté de Tordre. Ainsi il doit être toujours en action, 
jusqu'à ce qu'il ait rencontré celui qu'il aime par l'amour 
naturel, dont il abuse pour aimer les créatures. 

0 Jésus! ordre, vérité, lumière, nourriture solide des es- 
prits, je vous dois mille actions de grâces pour tous les biens 
que vous me faites ! 0 pasteur de nos âmes ! qui habitez dans 
le plus secret de notre raison, et qui nous nourrissez sans 
cesse de la substance intelligible de la vérité, que tous les es- 
prits vous adorent et vous rendent grâces de vos bienfaits ! 

Hélas ! à quoi pensent les hommes î Ils chantent vos louan- 
ges, lorsque vous avez nourri leur corps de la chair des ani- 
maux et des fruits de la terre, et ils oublient de vous rendre 
grâces, après que vous avez nourri leur esprit de votre sub- 
stance; ils s'imaginent quelquefois n'avoir rien reçu de vous, 
et souvent même ils se glorifient de vos dons. Cependant, ô 
bonté infinie ! vous continuez de vous offrir à eux , afin que, 
vivant de vous, ils se conservent la viej mais, insensibles à 
vos bienfaits, ils vous rejettent avec mépris, ou du moins 
sans vous connaître pour leur bienfaiteur. 

0 manne céleste ! vous êtes le pain des anges, et les hommes 
charnels vous regardent comme une viande creuse et légère; 
ils ne peuvent penser à vous sans dégoût et sans une espèce 
d'horreur. Vous renfermez en vous tout ce qu'il y a de déli- 
catesse et de substance dans les mets les plus exquis, et ils 
vous préfèrent les poireaux, les oignons et les choux, des ali- 
ments terrestres et grossiers qui les remplissent de vapeurs et 
de fumée, à vous, ô vérité intelligible, qui pénétrez tous les 
esprits de votre lumière ! 

O Dieu, pardonnez-nous notre ingratitude ou notre igno- 
rance î Nous sommes tous des ingrats et des insensés, ou 
plutôt des stupides et des misérables; le péché nous assujettit 
au corps, et par le corps il nous frappe d'un aveuglement et 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



359 



d'une insensibilité effroyable. Ayez donc pitié de rions, et 
nous délivrez de là tyrannie de ce corps qui jette le trouble et 
la confusion dans toutes les facultés de notre âme. 

0 Jésus! quand sera-ce qu'étant assis à votre table dans 
votre royaume, nous goûterons paisiblement la douceur in- 
finie de la vérité ? Quand sera-ce que, vivant de votre sub- 
stance, tout remplis et pénétrés de vous, nous n'aimerons que 
vous et votre père dans l'unité de votre esprit? 

0 Jésus! je me console présentement par la nourriture 
sacrée de votre corps, car je sais que vous en voulez nourrir 
les hommes pour leur apprendre d'une manière sensible que 
vous êtes réellement leur vie et leur aliment , et qu'un jour 
ils vivront de votre substance par la contemplation paisible 
et continuelle de la vérité. Je me console donc par la part qui 
m'est donnée au sacrifice pacifique de votre corps et de votre 
sang. Mais ma consolation n'est pas entière. Votre sacrement 
ne fait qu'augmenter mes désirs, et, quoique je vous reçoive 
réellement , comme je vous possède sans vous reconnaître, je 
sens que je ne vous possède que d'une manière très-impar- 
faite. Car, hélas ! est-ce posséder la vérité, est-ce vivre de sa 
substance que de ne la pas contempler? Est-on rempli et 
pénétré de la splendeur du père, lorsqu'on vous a reçu sous 
les apparences sensibles de la nourriture ordinaire? Ne vous 
êtes-vous pas voilé, ô Jésus, dans ce sacrement , pour nous 
donner un gage qu'un jour notre foi se changera en intelli- 
gence; que maintenant nous vous possédons sans le savoir, 
mais que le jour heureux viendra auquel nous connaîtrons 
clairement en combien de manières vous êtes la vie et la 
nourriture ce notre esprit? 

CINQUIÈME MÉDITATION. 

Dieu seul est la cause véritable de tout ce qui se fait dans le monde. Il agit ré- 
gulièrement selon certaines lois, en conséquence desquelles on peut dire que 
les causes secondes ont la puissance de faire ce que Dieu fait par elles. 

i. 0 mon Jésus! vous êtes la raison universelle des esprits 
et leur loi inviolable; vous êtes la lumière et la sagesse éter- 
nelle; vous êtes l'ordre immuable et nécessaire. Dieu n'éclaire 
les hommes que par vous, qui êtes son Verbe; il ne les règle 
(jue sur vous , qui êtes sa loi. L'homme n'est à lui-même ni 
sa loi ni sa lumière. Sa substance n'est que ténèbres; il ne 
peut rien voir en se contemplant; et comme il dépend de 



360 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



Dieu, il n'est point le maître de ses actions. C'est à vous à lui 
donner la loi : vous êtes son modèle et son exemplaire; c'est 
sur vous qu'il a été formé ; c'est aussi sur vous qu'il doit être 
réformé. Continuez donc, mon unique maître, de m'apprendre 
les vérités qui doivent régler ma conduite, et me portera 
rendre à mon créateur les devoirs d'une créature raisonnable 
et reconnaissante. 

2. Je sens en moi une infinité de changements, et je juge 
par eux que toute la nature est dans un mouvement conti- 
nuel ; et comme il ne peut y avoir d'effet ou de changement 
sans cause ou sans l'action actuelle de quelque puissance, je 
m'imagine que tous les objets qui m'environnent ont en eux- 
mêmes quelque force , puisqu'ils agissent effectivement les 
uns sur les autres, et que souvent même ils agissent sur moi 
malgré toute ma résistance. Je suis aussi fort porté à croire 
que j'ai moi-même une force ou une puissance véritable, puis- 
que je produis dans mon corps du moins les mouvements 
qu'on appelle volontaires ; car, pour ceux qui servent à la 
digestion , à la respiration , ou d'autres semblables , il me 
semble qu'ils se font en moi sans moi. Néanmoins, quand je 
rentre en moi-même pour y trouver quelque idée claire de 
force ou de puissance ; quand je pense aux forces mouvantes 
par lesquelles les corps se mettent en mouvement, à la force 
qu'a le feu de mettre en moi la douleur, ou à celle que j'ai 
moi-même pour m'unir aux corps qui m'environnent ou 
pour m'en séparer; quand je fais, dis-je, une sérieuse ré- 
flexion à toutes ces choses , je me trouve dans un embarras 
étrange. 

3. Mes sens me disent que les objets sensibles agissent en 
moi ; je me dis à moi-même que c'est moi qui remue mon 
bras : mais quand je pense que je me dis à moi-même que 
c'est moi qui produis mes idées , et qu'en cela je me trompe ; 
quand je pense que mes idées se présentent devant moi, dès 
que je le veux, aussi promptement que mon brasse remue, dès 
que je le désire, et que cependant mes volontés n'ont point 
la puissance de les produire 1 ; quand je pense enfin aux pré- 
ceptes que vous m'avez donnés pour ne point tomber dans 
l'erreur, je crois devoir suspendre mon jugement jusqu'à ce 
que votre lumière paraisse et me détermine. Augmentez donc 



» Méditation III 7 art. 6. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



301 



mon amour pour La vérité, afin que mon attention se renou- 
velle , et que vous exauciez cette prière naturelle après que 
vous l'aurez formée en moi. 

4. Écoute, écoute, mon fils : tiens tes sens dans le silence ; 
oublie tes préjugés et tout ce qui n'est qu'opinion. Vide ton 
esprit de tout ce que ton corps y a introduit : du moins 
n'y aie point d'égards pour quelque temps. Ecoute-moi. Un 
corps petit ou grand, carré ou rond, ou, si tu le veux, 
blanc ou noir, froid ou chaud, peut-il se mouvoir par lui- 
même? Ne dis que ce que tu conçois. 11 n'y a dans le monde 
qu'un pied de matière; je te le suppose ainsi, afin que ton es- 
prit ne soit point partagé. Ce corps pourra-t-il se mouvoir? 
Dans Tidée que tu as de la matière, y découvres-tu quelque 
puissance? Tu ne réponds point. Mais, supposé que ce corps 
ait véritablement le pouvoir de se remuer, de quel côté ira- 
t-il? selon quel degré de vitesse se rernuera-t-il? Tu te tais 
encore? Je veux même que ce corps ait assez de liberté et de 
connaissance pour déterminer son mouvement et le degré de 
sa vitesse: je veux qu'il soit maître de lui-même. Mais prends 
garde ! tu vas encore t'embarrasser; car, supposé que ce corps 
se trouve environné d'autres, que deviendra -t-il lorsqu'il en 
rencontrera quelqu'un dont il ne connaît ni la solidité ni la 
grosseur? Il lui donnera, diras-tu, une partie de sa force 
mouvante? Mais qui te Ta appris? Qui t'a dit que l'autre le 
recevra? Quelle partie de cette force lui donnera-t-il? et com- 
ment pourra-t-il la communiquer ou la répandre? Conçois-tu 
clairement ceci? 

5. Ferme, mon fils, les yeux du corps, et ouvre ceux de 
l'esprit : ou du moins ne crois en cela que ce que tes sens te 
disent. Tes yeux, à la vérité, te disent que lorsqu'un corps en 
repos est choqué il cesse d'être en repos. Crois ce que tu vois, 
c'est là un fait; et les sens à l'égard des faits sont d'assez bons 
témoins. Mais ne juge pas que les corps aient en eux-mêmes 
une force mouvante, ni qu'ils puissent la répandre dans ceux 
qu'ils rencontrent, car tu n'en vois rien. Tu te trompais, mon 
fils, lorsque tu jugeais que tes désirs produisaient tes idées, 
à cause que tes idées ne manquaient jamais d'accompagner 
tes désirs. Tu tombes aujourd'hui dans une semblable faute; 
car tu juges que les corps se meuvent les uns les autres, à 
cause qu'un corps n'est jamais choqué sans être mû. Tu cours 
un peu trop vile. De ce que tu vois arriver, juges-en que le 

I. 31 ' 



362 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



choc des corps est nécessaire, en conséquence de Tordre de la 
nature, afin que les mouvements se communiquent ; mais 
demeures-en là, si tu ne veux tomber dans l'erreur. Que si tu 
veux augmenter tes connaissances, consulte ta raison et 
écoute-moi. 

6. Dieu est un être infiniment parlait : ses volontés sont 
donc efficaces par elles-mêmes; car c'est une grande perfec- 
tion que tout ce qu'on veut se fasse par l'efficace même de sa 
volonté. Si Dieu a donc la volonté qu'un corps soit mû, cela 
seul le mettra en mouvement, et l'action de la volonté de 
Dieu sera la force mouvante de ce corps. Dieu ne doit donc 
point créer des êtres pour en faire les forces mouvantes des 
corps; car ces êtres seraient inutiles. Un être sage fait-il par 
des voies composées ce qu'il peut exécuter par de plus sim- 
ples? Si tes volontés étaient efficaces, t'aviserais-tu de forger 
des instruments pour exécuter tes desseins? Mais, mon fils, 
conçois-tu que cette entité que Dieu créerait pour servir au 
corps de force mouvante pût se mouvoir elle-même? Serait-ce 
un corps, ou un esprit? Si c'était un corps, il y aurait donc 
des corps qui pourraient se mouvoir eux-mêmes et en mou- 
voir d'autres? Si c'était un esprit, quel ordre dans l'univers ! 
des esprits créés pour mouvoir des corps! Mais je veux Rap- 
prendre qu'il n'y a que celui-là seul qui crée les corps qui 
puisse les mouvoir, et que le plus puissant des esprits n'a 
point véritablement la force de remuer ce qu'on appelle un 
atome. Renouvelle ton attention. 

7. Lorsque Dieu a créé un corps, tu t'imagines qu'afm 
qu'il continue d'être, il suffit que Dieu le laisse là, et qu'étant 
fait il subsistera assez par lui-même. Lorsque tu as fait un 
ouvrage, il subsiste sans que tu y travailles davantage : tu ne 
peux même le détruire sans quelque action; mais, mon fils, 
ne juge pas de Dieu par toi-même. Les hommes ne donnent 
point l'être à la matière qu'ils travaillent; ils la supposent 
toute faite. Mais Dieu fait tout et ne suppose rien. Un corps 
existe, parce que Dieu veut qu'il soit; il continue d'être, parce 
que Dieu continue de vouloir qu'il soit; et si Dieu cessait 
seulement de vouloir que ce corps fût, dès ce moment il ne 
serait plus. Car si ce corps continuait d'être, quoique Dieu eût 
cessé de vouloir qu'il fût, il serait indépendant, mais telle- 
ment indépendant, que Dieu ne pourrait plus l'anéantir. Afin 
que Dieu pût anéantir ce corps, il faudrait que Dieu pût vou* 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



363 



loir que ce corps ne fût point, il faudrait que Dieu fût capable 
d'avoir une volonté dont le néant serait le terme. Or le néant 
n'a rien de bon ni rien d'aimable. Dieu ne peut donc l'aimer 
ou le vouloir d'une manière positive. Dieu peut anéantir son 
ouvrage, parce qu'il peut cesser de vouloir que cet ouvrage 
subsiste; car les volontés de Dieu, quoique éternelles et im- 
muables, ne sont point nécessaires; elles sont arbitraires à 
l'égard des êtres créés. Le monde n'est point une émanation 
nécessaire de la Divinité. Dieu peut d'une volonté éternelle et 
immuable le créer pour un temps. Mais Dieu ne peut avoir 
une volonté positive et pratique de le détruire; il ne peut 
point agir pour ne rien faire; son action ne peut tendre au 
néant. Cela est clair. Ainsi, puisque les corps existent à cause 
que Dieu veut qu'ils soient, puisqu'ils ne cessent point d'être 
à cause que Dieu ne cesse point de vouloir qu'ils soient, il est 
évident que la création et la conservation ne sont en Dieu 
qu'une même action. Cela supposé : 

8. Dieu ne peut créer de corps qu'en repos ou en mouve- 
ment. Or un corps est en repos, parce que Dieu le crée ou le 
conserve toujours dans le même lieu; il est en mouvement, 
parce que Dieu le crée ou le conserve toujours successivement 
en différents lieux 1 . Ainsi, afin qu'un esprit remue un corps 
en repos , ou arrête un corps en mouvement, il faut qu'il 
'oblige Dieu à changer de conduite ou d'action; car, si Dieu 
ne cesse point de vouloir, et par conséquent de conserver un 
corps en tel lieu , ce corps ne cessera point d'y être ; il sera 
donc immobile. Et si Dieu ne cesse point de conserver un 
corps successivement en différents lieux, nulle puissance ne 
pourra l'arrêter ou le fixer dans le même. La force mouvante 
des corps est l'action toute-puissante de Dieu, qui les conserve 
successivement en différents lieux ; nul esprit n'est le maître 
de l'action de Dieu, nulle puissance ne peut la changer; il n'y 
a donc que Dieu seul qui puisse remuer les corps. Un corps 
en mouvement ne peut donc aussi par lui-même ébranler 
celui qu'il rencontre; car il ne peut le mouvoir sans lui com- 
muniquer quelque force mouvante. Or la force mouvante 
n'est point dans les corps mus, mais uniquement en Dieu, 
puisque ce n'est que l'action de Dieu qui les crée ou qui les 
conserve successivement en différents lieux; les corps ne peu- 

1 Voy. les Entretiens sur la Métaphysique, septième entretien. 



364 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



vent donc communiquer une force qu'ils n'ont point , mais 
une force qu'ils ne pourraient même communiquer quand 
ils l'auraient ; car les corps qui se choquent se communiquent 
ïeur mouvement avec une régularité, une promptitude, une 
proportion digne d'une sagesse et d'une puissance infinie, 
cela n'est que trop évident. 

9. Mais, mon fils , si Dieu seul remue la matière , lui seul 
produit, comme cause véritable, tous ces effets naturels que 
certains philosophes attribuent à une nature aveugle, à des 
formes , des facultés , des vertus dont ils n'ont nulle idée; car 
rien ne se fait dans le monde matériel que par le mouvement 
de quelques parties visibles ou invisibles. Si le feu brûle , si 
l'air réjouit , si le soleil éclaire, c'est par le mouvement de 
leurs parties. La terre ne produit des fleurs et des fruits que 
parce que l'eau de la pluie s'insinue par les racines dans les 
fibres des plantes, et en s'y figeant les fait croître ; et si le soleil, 
parle mouvement de ses parties, n'élevait de dessus les mers 
les vapeurs qui se condensent en pluies, la terre, n'étant plus 
arrosée, n'aurait nulle fécondité. Je ne veux pas Rapprendre 
ici la physique , mais je t'assure que tu ne concevras jamais 
clairement d'autres principes des changements qui arrivent 
dans le monde que ceux qui dépendent du mouvement, car la 
figure même des corps en dépend. Que s'il y en avait d'autres, 
il ne serait pas difficile de te démontrer que Dieu seul en* 
serait la cause ; mais il ne faut pas attribuer à Dieu des effets 
imaginaires. Reconnais donc, mon fils, que Dieu fait tout. 
N'aime et ne crains que lui; nulle créature ne peut agir en 
toi ni dans ce qui t'environne. Méprise toutes ces puissances 
imaginaires d'une nature aveugle que les philosophes païens 
ont inventées ou pour couvrir leur ignorance , ou pour justi- 
fier leur idolâtrie , ou pour s'accommoder à la faiblesse de 
l'imagination du commun des hommes. 

10. 0 mon unique maître, je comprends bien que les corps 
n'ont point en eux-mêmes la force mouvante qui les trans- 
porte , et que , quand ils l'auraient , ils ne pourraient pas la 
répandre avec autant de justesse, d'uniformité et de promp- 
titude qu'ils communiquent leur mouvement à ceux qu'ils 
rencontrent. Mais que tout se fasse par le mouvement, c'est 
ce que j'ai peine à comprendre. Quoi ! le feu, par exemple, 
n'a t-il pas la vertu de produire la chaleur , et par la chaleur 
la sécheresse? Si je présente au feu un linge humide , je vois 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



365 



qu'il l'échauffé, et que par la chaleur il le sèche. Ce sont là 
des faits, et mes sens à l'égard des faits sont des témoins irré- 
prochables; pourquoi donc ne puis-je pas juger, sur leur 
témoignage , qu'il y a dans le feu un principe de chaleur et 
de sécheresse ? 

1 J . Que tu es grossier , mon cher iils ; mais que tu es 
prompt et téméraire dans tes jugements ! Tu peux juger qu'il 
y a dans le feu un principe de chaleur et de sécheresse ; cela 
est vrai en un sens. Mais principe, chaleur et sécheresse sont 
trois termes dont tu n'entends aucun et auxquels tu attaches 
de fausses idées. Tu t'imagines que cela est clair; mais c'est 
que tu crois clairement comprendre les choses que tu as dites 
ou ouï dire cent fois, quoique tu ne 1^> aies jamais conçues. 
Encore un coup, je ne veux pas Rapprendre maintenant la 
physique ni l'usage que tu dois faire de tes sens. Mais pour 
ne te pas laisser sans réponse, prends garde à ceci. Un linge 
mouillé est un linge dans lequel il y a de l'eau. Ce linge, 
exposé au feu , devient sec ; c'est donc que l'eau en est chas- 
sée. Mais qui peut chasser un corps d'un lieu où il est? 
Sera-ce la chaleur? Conçois-tu clairement que la chaleur 
puisse pousser un corps , et le chasser de sa place ? Tu hésites, 
et tu as quelque raison. Si quelques corps invisibles, à cause 
de hur petitesse , sortaient du feu en grand nombre et ve- 
naient heurter les parties d'eau qui sont dans le linge, tu 
vois clairement qu'ils pourraient les en chasser. Mais peux-tu 
douter que le feu ne pousse sans cesse de ces petits corps ? 
Rien, mon fils, ne s'anéantit : on jette tous les jours beau- 
coup de bois dans une cheminée, et on ne l'y trouve plus ; 
il faut donc qu'il en sorte. On ne l'en voit point sortir, c'est 
donc qu'il en sort divisé en parties qui sont invisibles à cause 
de leur petitesse. Or, mon fils, ce sont ces parties invisibles 
qui excitent, par leur mouvement , la chaleur que tu attri- 
bues au feu et la sécheresse qu'il communique au linge qu'on 
lui expose, et il y a dans le feu un principe de tout ceci ; 
mais tu ne peux voir clairement que ce principe n'est qu'une 
communication continuelle du mouvement d'une matière 
très-subtile et très-agitée, que tu ne saches bien la phy- 
sique K 

12. 0 vérité intérieure! ô lumière pure et intelligible des 

1 Voy. le Timée de Platon, p. 170 et suiv. de la trad. fr, 

25* ' 



366 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



esprits! qu'on découvre de choses , lorsqu'on rentre en soi- 
même et qu'on regarde où vous éclairez ! Que nos sens sont 
trompeurs , que leur action est bornée , que leur témoignage 
est équivoque et contas! Vous avez bien raison de me dire 
sans cesse que je les tienne dans le silence, si je veux écouter 
votre voix et comprendre clairement ce que vous me dites. 
La difficulté que j'avais à me convaincre venait de ce que 
j'ouvrais les yeux pour voir des parties invisibles , et que je 
suis porté naturellement à croire que ce que je ne vois point 
n'est point. Il y a si longtemps que je juge de toutes choses 
sur le rapport de mes sens, que je vois bien que j'ai l'esprit 
rempli d'un nombre infini d'erreurs et de préjugés. Seigneur, 
pourquoi m'avez- vous^don né un corps qui me remplit de ténè- 
bres , et qui me tire à tous moments hors de votre présence 
pour me répandre et me dissiper parmi les corps? Lorsque 
vous voyez, Seigneur, qu'on m'entraîne, arrêtez-moi à vos 
pieds. Apprenez-moi l'usage que je dois faire de mes sens , et 
continuez de me faire comprendre comment Dieu seul est la 
cause de tous ces effets , que j'attribuais à des vertus occultes 
d'une nature imaginaire. 

13. Ton attention est encore trop faible et trop partagée 
pour mériter de comprendre clairement quel est précisément 
l'usage que tu dois faire de tes sens *. Sache néanmoins que 
tout ce qui ne passe à l'esprit que par le corps n'est que pour 
le corps ; que les sens ne parient juste que pour leur intérêt; 
et que si tu veux te servir de leur témoignage pour t'assurer 
de la vérité en elle-même, tu ne manqueras jamais de te trom- 
per. Voilà ce que je te puis dire; mais tu n'es pas encore en 
état de le bien comprendre. A l'égard de la cause des effets 
naturels, si tu continues de te rendre attentif, tu seras bien- 
tôt satisfait. 

14. Tu es pleinement convaincu que Dieu seul meut les 
corps par la même action par laquelle il les produit ou les con- 
serve successivement en différents lieux ; et tu commences à 
croire qu'il ne se fait point de changement dans le monde ma- 
tériel que par le mouvement des parties qui le composent : 
ainsi tu vois bien que Dieu fait tout comme cause véritable, 
et comrne cause générale. Mais, outre la cause générale , il y 
en aune infinité de particulières; outre la cause véritable, il 

« Cela est expliqué fort au long dans le premier livre de la Recherche de la 
Vérité» 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES . 



307 



y eu a de naturelles > et que tu dois appeler occasionnelles , 
pour ôter l'équivoque dangereux qui naît de la fausse idée 
que les philosophes ont de la nature. Ecoute-moi attentive- 
ment. 

15. Dieu, pour former ou conserver le monde matériel, a 
établi certaines lois générales des communications des mou- 
vements ; je ne te dis point quelles elles sont , parce que cela 
ne t'est pas nécessaire; et il agit constamment selon ces lois. 
Si un corps en choque un autre selon un certain degré de 
vitesse, le choqué sera toujours mû de la môme manière. Tu 
te peux assurer de cette vérité par mille et mille expériences. 
Tu pourrais même l'apprendre en consultant attentivement 
l'idée que tu as d'un Dieu infiniment sage, d'une cause géné- 
rale, d'une nature immuable : car la conduite de Dieu doit 
porter le caractère de ses aUributs. Mais les principes abstraits 
t'embarrassent, car d'ordinaire il est plus facile de juger de la 
cause par les effets, que des effets par la nature de la cause. 
Cela supposé , lorsqu'un corps est en mouvement , il a certai- 
nement la force d'en mouvoir un autre en conséquence des 
lois des communications des mouvements que Dieu suit con- 
stamment. On peut dire que ce corps est cause physique ou 
naturelle du mouvement qu'il communique, parce qu'il agit 
en conséquence des lois naturelles. Mais il n'en est nullement 
cause véritable. Ce n'est point une cause naturelle dans le 
sens de la philosophie des païens : ce n'est absolument qu'une 
cause occasionnelle qui détermine par le choc l'efficace de la 
loi générale selon laquelle doit agir une cause générale, une 
nature immuable, une sagesse infinie, qui prévoit toutes les 
suites de toutes les lois possibles , et qui sait former ses des- 
seins sur le plus grand rapport de sagesse , de simplicité et de 
fécondité qu'il découvre entre les lois et l'ouvrage qu'elles 
doivent produire. Mais un jour je t'expliquerai cela plus au 
long. 

16. De même on peut dire que le feu a la vertu d'échauffer, 
de sécher, de brûler, de vitrifier, de blanchir certains corps 
et d'en noircir d'autres , de durcir la terre , et d'amollir et 
rendre fluides la cire, les minéraux, les métaux. Cela se peut 
dire : non qu'il y ait dans le feu quelque vertu ou quelque 
puissance véritable, mais parce qu'en conséquence des lois 
naturelles des communications des mouvements, c'est une 
nécessité que le feu , dont les parties sont dans un mouve- 



368 



MÉDITATIONS CHUÉTiENNES. 



ment continuel, ébranle celles du corps qui lui est exposé, et 
par là réchauffe ; qu'il en fasse sortir d'abord les parties de 
Feau , comme Jes plus faciles à mouvoir, et par là le sèche; 
qu'il sépare ensuite et enlève les parties mêmes de ce corps , 
et par là le brûle; qu'il fasse glisser et polir les parties de la 
cendre , en laissant en tout sens passage à la matière subtile, 
et par là la vitrifie; qu'il durcisse la terre, en chassant l'eau 
qui la rendait molle, et rende la cire et les métaux mous, et 
même fluides, en séparant chaque partie de sa voisine , et les 
foi saut toutes glisser les unes sur les autres en mille manières 
différentes. N 

17. Enfin on peut dire que le soleil est la cause générale 
d'un nombre infini de biens que Dieu nous fait; car par sa 
chaleur il rend la terre féconde et tous les animaux, et par sa 
lumière il nous met en état de pouvoir jouir en mille manières 
des objets qui nous environnent. Mais il n'a de lui-même au- 
cune vertu. Ce n'est que de la matière qui n'a de force que 
par le mouvement qui l'anime, et Dieu seul est la véritable 
cause de ce mouvement. Le soleil est cause de mille et mille 
effets admirables, mais cause occasionnelle, ou bien cause 
naturelle, en conséquence des lois naturelles des communications 
des mouvements. Car., mon fils, retiens bien ceci : Dieu ne 

COMMUNIQUE SA PUISSANCE AUX CRÉATURES QU'EN LES ÉTABLISSANT 
CAUSES OCCASIONNELLES POUR PRODUIRE CERTAINS EFFETS, EN CON- 
SÉQUENCE DES LOIS QU'IL SE FAIT POUR EXÉCUTER SES DESSEINS 
D'UNE MANIÈRE UNIFORME ET CONSTANTE, PAR LES VOIES LES PLUS 
SIMPLES , LES PLUS DIGNES DE SA SAGESSE ET DE SES AUTRES ATTRI- 
BUTS. 

18. Les philosophes païens et presque tous les hommes 
s'imaginent que la lumière vient du soleil , et que le feu est 
la véritable cause de la chaleur qu'ils sentent dans son appro- 
che. L'action de mon père ne tombe point sous les sens , sa 
main toute-puissante est invisible. Mais on ne peut regarder 
le soleil sans en être ébloui ; et le feu qui se fait sentir par la 
chaleur se fait aussi voir par la lumière. 11 ne peut y avoir 
d effet sans cause, c'est une notion commune. Un homme 
tient un fruit entre ses mains; il le voit, il le goûte, et le 
trouve doux et agréable ; à quoi attribue ra-t-il cette douceur 
qu'au fruit? Que prendra-t-il pour la cause du bonheur dont 
il jouit en s'en nourrissant? Dieu ne paraît point devant lui, 
son opération n'a rien de sensible. 11 ne pense point actuelle- 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



309 



ment à Dieu : s'il y pense, ce n'est point pour chercher la 
cause du plaisir actuel dont il jouit , car il n'en est nullement 
en peine : ce fruit parle à tous ses sens, et ses sens satisfaits 
le séduisent ; car qu'importe aux sens d'où viennent les plai- 
sirs, pourvu qu'ils en goûtent! Cet homme a cru enfant , il a 
cru toute sa vie que la douceur et l'amertume étaient dans les 
fruits , et qu'ils avaient la force de se faire sentir à Famé. Il a 
vécu avec des gens qui ont cru la même chose, ou du moins 
qui ont toujours parlé comme s'ils le croyaient véritablement. 
Pourra-t-il quitter ses préjugés, pourra-t-il les examiner, 
pourra-t-il seulement en douter? Cette pensée , mon fils , ne 
lui \iendra pas seulement dans l'esprit. Et si par piété ou par 
un principe de religion , il se croit obligé de dire que Dieu fait 
tout, il le dira de bouche, et même de bonne foi , mais sans 
savoir nettement ce qu'il dit. Il ne laissera pas d'attribuer aux 
créatures une force véritable pour agir. Dieu fera tout par un 
concours inintelligible, et les créatures par une force toute 
naturelle. Dieu fera tout; mais si tu examines de près son 
sentiment, ou tu n'y comprendras rien, ou tu verras bien 
que Dieu a tout fait, mais que maintenant il laisse tout faire, 
et ne fait plus rien. 

19. Je comprends, mon unique maître , qu'il n'y a rien de 
plus vrai que ce que vous me dites : j'en ai en moi-même des 
preuves personnelles. Jusqu'ici mes sens m'ont conduit; jus- 
qu'ici mes sens m'ont séduit. Nous ne sommes point de nous- 
mêmes capables de former, comme de nous-mêmes , aucune 
bonne pensée; votre apôtre l'a dit, notre force, notre capacité 
vient de vous ; vous nous éclairez ; mais , hélas , nos sens 
nous aveuglent ! Vous nous parlez dans le plus secret de nous- 
mêmes ; mais nos sens de leur côté nous tirent hors de nous 
et ci'ient si haut, ils parlent si vivement et si agréablement, 
que nous n'entendons point votre voix ou que nous ne discer- 
nons point vos réponses. Dès que j'ouvre les yeux du corps , 
mon âme se répand au dehors, et tous les objets qui m'envi- 
ronnent me forcent à croire qu'ils ont véritablement la puis- 
sance d'agir les uns sur les autres, et sur moi-même ; et j'ai 
toujours cru que pour m'instruire sur ce sujet, je devais m'en 
tenir à de fausses et de trompeuses expériences. Seigneur, qui 
me déli\ rera de ce corps qui m'aveugle, mais de ce corps qui 
m'entraîne et qui me rend esclave des derniers des êtres ? de 
ce corps de péché qui non-seulement me représente les objets 



370 



MÉDITATIONS CHRETIENNES. 



sensibles comme devrais biens, mais qui me force encore aies 
aimer et à les rechercher? Car enfin je crois bien maintenant 
que vous seul pouvez agir en moi; mais je sens encore que 
j'ai de rattachement pour ces objets que votre lumière me fait 
mépriser ; je sens que je les aime. Hélas î les aimerais-je autant 
que vous, les aimerais-je plus que vous , pures et chastes dé- 
lices des esprits, unique et véritable cause de mes biens, 
source féconde de mes lumières et de mes plaisirs, aimerais-je 
plus que vous tous ces vains objets? Je ne le crois pas ; mais, 
quand je rentre en moi-même, je me trouve devant vous si 
corrompu , si infidèle, si misérable, que tout ce que je puis 
dire , c'est que je ne me connais pas. Sauveur des pécheurs , 
en quelque état que je sois, je ne puis rien sans vous , ne 
m'oubliez pas. 

SIXIÈME MÉDITATION. 

C'est Dieu seul qui fait, comme cause véritable, par les lois générales de 
l'union de l'âme et du corps, ce que les hommes font comme causes occasion- 
nelles ou naturelles. En quoi consiste la puissance que les hommes ont de 
vouloir ou d'aimer le bien. 

1. 0 mon unique maître r que la lumière intelligible est 
différente de cette lumière sensible qui se répand sur le corps ; 
et que les objets changent de face, de mérite et de prix, lors- 
qu'on les regarde successivement à l'une et à l'autre de ces 
deux lumières ! Seigneur, il me semble que je vois maintenant 
deux mondes différents. Car, lorsque j'ouvre les veux du 
corps pour contempler L'univers, je découvre mille et mille 
beautés, et je trouve, pour ainsi dire, dans les parties qui le 
composent un nombre infini de petites divinités, qui, par 
leurs propres forces, font tous ces effets merveilleux qui 
m'éblouissent et qui m'enchantent. Mais lorsque je ferme les 
veux et que je rentre en moi-même, alors votre lumière fait 
tout disparaître. Je ne vois plus qu'une matière impuissante : 
la terre devient toute stérile et sans beauté : toutes les cou- 
leurs et les autres qualités sensibles s'évanouissent, et le soleil 
même perd en un moment son éclat et sa chaleur. 

2. Que les objets de nos sens bont vains et méprisables ! 
Comment peut-on les aimer ! Quel sujet a-t-on de les craindre? 
C'est la puissance de la Divinité qu'il faut craindre et qu'il 
faut aimer, puisque lien ne se fait que par l'efficace de cette 
puissance. Mais on voit ces objets et on ne voit point cette 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



371 



puissance. Ainsi on emploie tout le mouvement que Dieu 
donne à Fâme pour l'aimer, à courir vers ces vains objets et 
à les embrasser. Ce qu'on embrasse est un fantôme; mais on 
l'embrasse avec plaisir, quoiqu'il s'évanouisse incontinent. Et 
parce qu'on veut être heureux , et que le plaisir actuel rend 
actuellement heureux, on court sans cesse , on embrasse et 
on ne tient rien : toujours séduit , et toujours plein d'espé- 
rance; toujours en action et jamais content. 

3. 0 vérité intérieure! que votre lumière rend les hommes 
ridicules ! Il me semble que je vois une troupe d'aveugles qui 
se sont mis en tête de chercher un trésor dans de vieille s 
ruines. Ardenls, jaloux, inquiets, pleins d'espérance, privés 
de sens et de raison , ils fouillent sous des pierres qu'on a 
•déjà remuées inutilement depuis six mille ans. Cependant, 
lorsque votrelumière cesse de m'éelairer, je fais aussitôt comme 
eux , leur mouvement m'ébranle , leur ardeur m'agite : je 
cours , je m'inquiète, je me fatigue; mais je me console par 
leur exemple , et par la douceur que je goûte en faisant 
comme eux. Je sens même , tout persuadé que je suis de la 
vanité des biens qui passent, je sens, dis-je , qu'il faut autre 
chose que votre lumière pour me retenir dans l'empresse- 
ment où je vois les autres. Seigneur, détournez ma vue de 
dessus la conduite et les actions des hommes, et faites dispa- 
raître les fantômes qui charment mes sens. Ma raison est 
faible; je vis trop d'opinion; je suis trop porté àl'imilation ; je 
ne puis vous consulter sans peine, et j'ouvre toujours les 
yeux avec plaisir. 

4. 11 faut pourtant, mon fils, que tu surmontes ta paresse 
et tes plaisirs, situ veux que je te réponde et que je t'instruise. 
Il faut que tu me consultes , la lumière que je répands mé- 
rite bien qu'on la demande ; et si tu ne renouvelles ton atten- 
tion , tu ne comprendras rien de ce que je te vas dire, et tu 
oublieras même bientôt ce que je t'ai déjà appris ; fais donc 
quelque effort pour me suivre, et pour mériter mes dons. 

5. Tu es assez persuadé que la matière est une nature impuis- 
sante, qui n'agit que par l'efficace du mouvement que je lui 
imprime. Mais je vois bien que tu n'es pas encore assez con- 
finai que les esprits n'ont nul pouvoir sur les corps ou sur 
les esprits inférieurs. Tu es toujours porté à croire que ton 
âme anime ton corps, en ce sens que c'est d'elle qu'il reçoit 
tous les mouvements (jui s'y produisent, ou du^oins ceux 



372 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



qu'on appelle volontaires , et qui dépendent effectivement de 
tes volontés. Renonce, mon fils, à tes préjugés , et ne juge 
jamais à l'égard des effets naturels qu'une chose soit l'effet 
d'une autre, à cause que Fexpérience t'apprend qu'elle ne 
manque jamais de la suivre. Car, de tous les faux principes, 
c'est celui qui est le plus dangereux et le plus fécond en er- 
reurs. Comme l'action de Dieu est toujours uniforme et con- 
stante , à cause que ses volontés sont immuables et ses lois 
inviolables; si tu suis ce faux principe, quoique Dieu fasse 
tout, tu en concluras qu'il ne fait rien. Tu jugeais autrefois 
que tes volontés produisaient tes idées à cause de la fidélité 
avec laquelle je les rends présentes à l'esprit selon ses désirs. 
Tu pensais que les corps qui se choquent sont la véritable 
cause du mouvement qu'ils se communiquent, parce que 
jamais les corps ne sont choques sans -être mus, et qu'ils ne 
sont jamais mus sans être choqués. Enfin c'est par le même 
principe que tu jugeais que le feu produisait la chaleur, le 
soleil la lumière, et tous les objets qui t'environnent les chan- 
gements que tu remarques en eux , et les sentiments agréa- 
bles et désagréables que tu as à leur occasion. Tu es encore 
aujourd'hui porté à croire que c'est l'âme qui communique 
au corps le mouvement et la vie, à cause que tu t'imagines 
que ce corps devient froid et immobile par l'absence de son 
âme; et tu penses être la véritable cause du mouvement de 
ton bras et de ta langue, parce que le mouvement de ces par- 
ties suit immédiatement tes désirs Défais -toi entièrement de 
ce faux principe, ou ajoute aux fausses conséquences que tu 
en tires que les poireaux, les oignons et les choux sont ton 
bien. Manges-tu du pain , des confitures, des perdrix sans 
plaisir? mais le plaisir actuel rend actuellement heureux; re- 
garde donc ces vains objets comme les véritables causes de ton 
bonheur ! Justifie le dérèglement des voluptueux, aimeles corps. 
Mais crains le feu, la peste , la fièvre : ce sont des divinités 
terribles; ils ont une véritable puissance de te rendre mal- 
heureux , et peut-être de t' anéantir. Ah ! mon fils, autre est 
le principe qui doit régler le jugement des sens et les mouve- 
ments du corps par rapport aux biens nécessaires à la con- 
servation de la vie; autre celui qui doit régler les jugements 
de l'esprit dans la recherche de la vérité, et les mouvements 
du cœur par rapport aux vrais biens , par rapport à la cause 
véritable du bien et du mal. Tu ne peux trop Rappliquer à 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



373 



reconnaître la différence de ces deux principes. Écoute-moi 
donc avec toute l'attention dont tu es capable. 

6. 11 est inutile d'ouvrir les yeux pour juger de l'efficace des 
créatures ; toutes les expériences qu'on peut faire sur ce sujet 
sont trompeuses; la raison en est que Dieu agit toujours 
d'une manière uniforme et constante, et qu'il a dû établir 
dans le corps même les causes occasionnelles qui détermi- 
nent l'efficace de ses lois. Les corps étant impénétrables , 
c'était leur choc qui devait servir de fondement aux lois géné- 
rales des communications des mouvements, afin que l'action 
de Dieu , dans la nécessité du changement , changeât le 
moins qu'il était possible, afin qu'elle suivît constamment 
des lois simples et générales, afin qu'elle portât le ca- 
ractère des attributs divins. Pour juger de l'efficace des créa- 
tures , il faut rentrer en soi-même et consulter leurs idées ; 
et si Ton peut découvrir dans leurs idées quelque force ou 
quelque vertu, il faut la leur attribuer; car il faut attribuer 
aux êtres ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans 
les idées qui les représentent. Voilà le principe sur lequel tu 
dois examiner les objets qui t'environnent; voilà le principe 
qui doit régler les jugements de ton esprit et les mouvements 
de ton cœur : l'autre principe ne doit régler que les jugements 
des sens et la conduite qui est nécessaire à la conservation de 
la vie. 11 est indifférent pour le bien du corps de savoir si le 
feu contient ou ne contient pas, produit ou ne produit pas la 
chaleur. Ce n'est pas la raison qui doit régler les mouvements 
du corps ; c'est l'expérience, c'est le sentiment, c'est l'instinct. 
On peut s'approcher du feu si l'on se sent mieux lorsqu'on 
s'en approche, mais on ne doit aimer que par raison. Tout 
mouvement du cœur excité par les sens est déréglé ; tout amour 
des corps est brutal, parce que tout jugement appuyé sur le 
principe que tu as suivi jusqu'à présent est extrêmement 
sujet à l'erreur. 

7. Si tu veux donc t'éclaircir, si ton âme donne à ton 
corps le mouvement et la vie, ou si tu remues ton bras ou 
ta langue comme cause véritable, tâche de découvrir dans 
l'idée de ton être s'il y a un rapport naturel et nécessaire 
entre tes volontés et le mouvement des parties de ton corps : 
ou du moins , puisque l'idée que tu as de toi-même n'est pas 
claire, ainsi que je te le démontrerai quelque jour, juge de 
celte question par le sentiment intérieur que tu as de ce qui se 
i 32 



374 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



passe en toi , je te le permets. Car, quoique tes sens te trom- 
pent toujours, ta conscience ou le sentiment intérieur que 
tu as de ce qui se passe en toi ne te trompe jamais. Ouvre 
les yeux de l'esprit, je vais t'éclairer et de délivrer de tes pré- 
jugés. 

8. Lorsqu'on croit que l'âme donne au corps le mouvement 
et la vie, que c'est elle qui répand la chaleur dans tous les 
membres, qu'elle digère les aliments dans l'estomac et les 
distribue à toutes les autres parties ; lorsqu'on croit toutes 
ces choses ou de semblables, à cause que tout cela cesse de 
se faire lorsque l'âme quitte le corps, on se trompe en deux 
manières, et dans le principe, et dans les conclusions qu'on 
en tire ; car il est faux que l'absence de l'âme soit la cause de 
ce que le corps perd le mouvement et la chaleur. C'est au 
contraire à cause que le corps n'est plus propre à faire ses 
fonctions que l'âme l'abandonne. A-t-on jamais vu que l'âme 
ait quitté un corps sain et entier? Qui t'a dit même que 
l'âme quitte le corps incontinent après qu'il est mort ou sans 
mouvement? Les Egyptiens, qui embaumaient les corps et 
les rendaient incorruptibles pour y fixer par là les âmes, 
n'étaient pas de ton sentiment. Us n'avaient pas raison. Mais 
si tu concevais plus clairement qu'eux ce que c'est qu'une 
âme quitter un corps, tu verrais bien aussi que tu te trompes. 

9. Prends garde. Vois-tu quelque rapport entre les désirs 
d'une âme et la chaleur de son corps ? D'où vient qu'un 
homme meurt de froid et demeure immobile , il n'est jamais 
sans son âme principe de chaleur et de mouvement ? Mais 
d'où vient que l'ardeur de la fièvre le dessèche et le brûle? 
Que n'arrête t- il le mouvement de son sang, s'il en est le 
maître? L'âme diras-tu, n'est pas la cause de la chaleur 
étrangère. Mais conçois-tu bien la différence de ces deux 
chaleurs étrangère et naturelle , et que l'âme qui ne peut 
diminuer la première puisse produire la seconde? Ne te 
donne pas, mon fils, la liberté d'assurer positivement ce que 
tu ne conçois nullement. 

10. Mais je veux bien supposer que l'âme fasse tout dans 
le corps , jusqu'à la digestion et à la distribution de la nour- 
riture ; je veux que tout dépende de son action, autant que 
le mouvement des mains, des pieds, de la langue, en dé- 
pend; comment pourras-tu en conclure qu'elle a une véri- 
table puissance sur son corps? La volonté que tu as de re- 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



375 



muer le bras est toujours suivie de son effet ; donc tu es la 
cause véritable de son mouvement. Ne vois-tu pas, mon fils , 
que tu supposes toujours comme vrai le principe que tu viens 
de reconnaître comme faux? Le feu ne te brûle jamais sans 
que tu souffres de la douleur. Le feu n'est pas néanmoins la 
cause véritable de cette douleur ; car tu demeures d'accord 
que Dieu seul est capable d'agir dans l'âme et de la rendre 
malheureuse. 

11. Ecoute, mon fils. L'homme ne peut remuer le bras 
que les esprits animaux ne se répandent de certains muscles 
dans leurs antagonistes , qu'ils ne les gonflent et ne les rac- 
courcissent, et ne tirent à eux les parties qui sont attachées 
par les tendons ; en un mot , le bras ne peut se remuer sans 
qu'il arrive quelque changement dans les parties dont il est 
composé. Mais un paysan ou un joueur de gobelets qui ne sait 
point s'il a des muscles, des esprits animaux , ni ce qu'il faut 
fan e pour remuer le bras , ne laisse pas de le remuer aussi 
savamment que le plus habile anatomiste. Peut-on faire, 
peut-on môme vouloir ce qu'on ne sait point faire? Peut- 
on vouloir que les esprits animaux se répandent dans cer- 
tains muscles sans savoir si on a des esprits et des muscles? 
On peut vouloir remuer les doigts parce qu'on voit et qu'on 
sait qu'on en a ; mais peut-on vouloir pousser des esprits 
qu'on ne voit point et qu'on ne connaît point? Peut-on les 
transporter dans des muscles également inconnus, par les 
tuyaux des nerfs également invisibles, et choisir prompte- 
ment et immanquablement celui qui répond au doigt qu'on 
veut remuer? Mais qu'on le veuille, mon fils; ces esprits 
sont des corps. Souviens-toi de ce que je t'ai déjà dit : leur 
force mouvante, c'est l'action de Dieu, qui les crée et qui les 
conserve successivement en différents lieux ; la volonté de 
l'homme ne peut vaincre l'action de Dieu. Elle ne peut donc 
faire changer de place le plus petit de ces esprits ; elle ne peut 
le mettre où Dieu ne le met pas , où Dieu ne le crée ou ne le 
conserve pas. Tes désirs ou tes efforts ne sont donc point 
les causes véritables qui produisent par leur efficace le mou- 
vement de tes membres , puisque tes membres ne remuent 
que par le moyen de ces esprits. Ce ne sont donc que des 
causes occasionnelles que Dieu a établies pour déterminer 
l'efficace des lois de l'union de l'âme et du corps, parlés- 
quelles tu as la puissance de remuer les membres de ton 



376 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



corps ; et Dieu a établi ces lois pour plusieurs raisons consi- 
dérables qui toutes néanmoins ont rapport à son grand ou- 
vrage. Il les a établies pour unir les esprits à des corps , et 
par leurs corps à ceux qui les environnent ; et par là les unir 
tous entre eux et former des états et des sociétés particulières; 
et par là les rendre capables des sciences , de discipline , de 
religion ; et par là fournir à Jésus-Christ et à ses membres 
mille moyens d'étendre la foi , d'instruire et de sanctifier les 
hommes, et de construire ainsi son grand ouvrage, l'Eglise 
futaie, laquelle supposant la diversité des mérites et des 
sacrifices , il fallait que les hommes eussent une victime à 
sacrifier à Dieu, et qu'ils pussent par elle s'immoler eux- 
mêmes en mille manières différentes. Tout cela s'exécute, 
comme tu vois, en conséquence de ces lois, par des voies 
simples, générales, uniformes et constantes, dignes de la 
sagesse, de l'immutabilité et des autres altribuls divins. 
Rien, mon fils, n'est plus digne de ton application et de tes 
recherches que la connaissance particulière de ces lois : leur 
simplicité et leur fécondité est admirable. Mais je veux t'in- 
struire des vérités de la religion, qui te sont encore plus néces- 
saires. Quelque jour tu contempleras à loisir la conduite de 
Dieu et la sagesse qu'il a répandue sur tous ses ouvrages. 

12. Prends donc garde, mon fils ; puisque tu ne remues 
ton bras qu'en conséquence des lois générales de l'union de 
l'âme et du corps, tes volontés sont par elles-mêmes entiè- 
rement inefficaces. Car, puisque ton bras ne se remue que 
parce que Dieu a voulu qu'ils se remuât toutes les fois que tu 
le voudrais toi-même , supposé que ton corps fût disposé à 
cela, lorsque tu remues le bras il y a deux volontés qui con- 
courent à son mouvement, celle de Dieu et la tienne. Or il y 
a contradiction que Dieu veuille que ton bras soit remué et 
qu'il demeure immobile : tu es sûr qu'il y a une liaison né- 
cessaire entre les volontés d'un être tout-puissant et leurs 
effets, et tu ne vois nul rapport entre tes désirs et leur exé- 
cution. Donc la force qui produit le mouvement vient de 
Dieu, en conséquence néanmoins de ta volonté par elle-même 
inefficace. 

13. Si Dieu avait établi cette loi d'exécuter généralement 
tous tes désirs, alors la toute-puissance te serait donnée; tu 
tirerais du néant des substances lorsque tu le voudrais; mais 
tu serais bien vain et bien ridicule, si tu t'imaginais produire 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



377 



ces effets par l'efficace de tes volontés : tu aurais néanmoins 
les mêmes raisons de te dire créateur que tu en as de croire 
que tu es véritablement moteur. Mais prends garde à ceci. 
Supposé que Dieu, pour punir ton orgueil , ait établi cette 
loi de faire toujours tout le contraire de ce que tu souhaites, 
je pense que dans cette supposition tu ne serais pas assez ridi- 
cule pour te glorifier de ta puissance. Néanmoins tes vo- 
lontés, comme cause occasionnelles, détermineraient l'effi- 
cace de cette loi. Quoi ! mon fils, à cause que Dieu est fidèle 
à exécuter tes volontés, et que par là il te communique sa 
puissance autant que tu en es capable, faut-il que tu t'en 
glorifies, faut-il que tu t'attribues une efficace qui n'est due 
qu'à lui ! 

14. Mais je vois bien ce qui te trompe encore, c'est que, pour 
remuer ton bras , il ne suffit pas que tu le veuilles ; il faut pour 
cela que tu fasses quelque effort ; et tu t'imagines que cet effort, 
dont tu as sentiment intérieur, est la cause véritable du mou- 
vement qui le suit, parce que ce mouvement est fort et vio- 
lenta proportion de la grandeur de ton effort. Mais, mon fils, 
vois tu clairement qu'il y ait quelque rapport entre ce que tu 
appelles effort et la détermination des esprits animaux dans 
les tuyaux des nerfs qui servent aux mouvements que tu 
veux produire? Ne t'arrête plus au principe de tes erreurs, 
dont je t'ai déjà montré la fausseté en tant de manières. Crois 
ce que tu conçois clairement, et non pas ce que tu sens con- 
fusément. Mais ne sens-tu pas même que sou vent tes efforts 
sont impuissants? Autre chose est donc effort , et autre chose 
efficace. Cela est assez étrange que ton effort, par lequel Dieu 
te marque ton impuissance et te fait mériter qu'il agisse en 
ta faveur, soit la cause de ton orgueil et de ton ingratitude. 
Sache, mon fils, quêtes efforts ne diffèrent de tes autres 
volontés pratiques que par les sentiments pénibles qui les 
accompagnent, et que Dieu, qui règle seul, selon certaines 
lois générales, les sentiments de l'âme par rapport à la con- 
servation de la vie, doit faire sentir à l'âme de la faiblesse ou 
de la douleur et de la peine , lorsqu'il y a très-peu d'esprits 
animaux dans le corps ou que les chairs des muscles sont 
incommodées par le travail. 

15. S'il est donc vrai que l'homme n'a point de puissance 
ni sur son corps ni sur ceux qui l'environnent , s'il est certain 
qu'il n'est point sa lumière à lui-même et qu'il ne peut iii 

32* 



378 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



produire ni se représenter ses idées ; en un mot, s'il n'a nul 
pouvoir véritable sur le monde matériel ni sur le monde in- 
telligible, de quoi pourra-t-il se glorifier? Voilà bien des 
sujets de vanité retranchés ; mais il en reste encore. L'homme 
croit être le maître absolu de ses volontés , et il se trompe à 
cet égard en bien des manières. Je vais te marquer précisé- 
ment en quoi consiste son pouvoir, afin que tu ne t'attribues 
rien qui ne t'appartienne. Ecoute-moi sérieusement, ceci 
est encore de très-grande conséquence. 

16. il faut, mon fils, que tu saches que Dieu nagit que pour 
lui, qu'il ne fait et ne conserve ton esprit que pour lui, et 
qu'ainsi il te transporte vers lui tant qu'il te conserve l'être 1 ; 
que c'est ce mouvement naturel que Dieu imprime en toi sans 
cesse pour le bien en général, c'est-à-dire pour lui, qui est 
proprement ta volonté , car c'est ce qui te rend capable d'ai- 
mer généralement tous les biens. Or ce mouvement naturel 
est absolument invincible : tu n'en es nullement le maître. 11 
ne dépend point de toi de vouloir être heureux et d'aimer le 
bien en général. Ainsi tu vois déjà bien qu'à cet égard tu n'es 
point le maître de ta volonté. 

17. Dieu te porte invinciblement à aimer le bien en géné- 
ral , mais il ne te porte point invinciblement à aimer les biens 
particuliers. Ainsi tu es le maître de ta volonté à l'égard de 
ces biens. Ne t'imagine pas néanmoins que tu puisses, comme 
cause véritable, changer les déterminations de tes volontés à 
leur égard. Je vais t'expliquer en quoi consiste Je pouvoir que 
tu as d'aimer différents biens ; pouvoir misérable , pouvoir 
dépêcher, car on ne doit aimer que Dieu comme son bien ou 
la cause de sa perfection et de son bonheur. 

18. Dieu te porte sans cesse vers le bien en général; ce 
mouvement par lui-même est indéterminé. Tu découvres par 
la vue de l'esprit, ou lu goûtes par les sens un bien particu- 
lier, ou plutôt, séduit par tes sens ou par une lumière con- 
fuse, tu juges que tel objet est un bien; aussitôt ce mouve- 
ment indéterminé se détermine naturellement vers ce bien 
que tu connais ou que tu sens , et cela sans attendre que tu 
l'ordonnes, car ce mouvement est purement naturel. Ainsi tu 
ne peux être le maître de ton amour que tu ne le sois de tes 
sentiments ou de tes lumières; tu ne peux changer les mou- 

' Traité de la Nature et de la Grâce, troisième discours. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



379 



vements de ton cœur qu'en changeant les idées du bien , car 
tu ne peux aimer que par l'amour naturel du bien. 

19. Lorsque deux biens se présentent à ton esprit dans le 
même temps , et que l'un paraît meilleur que l'autre, si dans 
ce moment tu choisis et te détermines , tu aimeras nécessai- 
rement celui qui te paraîtra le meilleur, supposé que tu n'aies 
point d'autres vues et que tu veuilles absolument choisir. 
Mais tu peux toujours suspendre ton consentement à l'égard 
des faux biens ou les abandonne]'; tu peux toujours exami- 
ner et suspendre le jugement qui doit régler Ion choix. Je 
suppose qu'alors la capacité que tu as de penser ne soit point 
toute remplie par des passions ou des sentiments trop vifs. 
Or c'est ce pouvoir de suspendre ton conseutement à l'égard 
des faux biens et de Terreur , qui dépend proprement de toi. 
Mais prend garde, tu n'as ce pouvoir que par l'amour que 
Dieu t'imprime sans cesse pour le bien en général; car, si 
tu peux ne point t'arrêter aux faux biens et à Terreur, c'est 
que tu as du mouvement pour aller plus loin. Mais, mon fds, 
tu ne suis pas toujours ce mouvement; tu t'arrêtes avant le 
temps •.Ainsi les consentements qui ne sont qu'erreur et que 
péché sont uniquement de toi; car les consentements posi- 
tifs, qui tendent au bien, ne sont point tant des consente- 
ments que des mouvements qui continuent, et que tu ne 
dissipes point par ta paresse et ta négligence. 11 n'est pas 
nécessaire que je t'explique ces choses plus au long. 

20. Comme tu peux suspendre ton consentement à l'égard 
des faux biens ou des idées confuses , il est visible que tu 
peux changer la situation ou la face que les choses ont prise 
dans ton esprit , et par là changer toutes les déterminations 
de tes volontés ; parce que le bien qui paraissait le meilleur 
paraîtra le moindre, et ce qui était vraisemblable se trouvera 
faux. C'est la lumière et le sentiment qui déterminent positi- 
vement et naturellement l'amour. Or tes volontés sont causes 
occasionnelles de tes lumières ; et les objets qui frappent tes 
sens, et le cours des esprits animaux, sont causes occasion- 
nelles de tes sentiments (par sentiments j'entends ici géné- 
ralement toutes les pensées où le corps a quelque part). Donc, 
si tu suspends ton consentement, et que par ton attention tu 
examines les faces différentes des objets qui te sont présen- 

1 Voy. la Réponse à la deuxième objection du troisième chap. de la Réponse à 
la Diss. de AL Arnauld. 



380 



MÉDITATIONS CHRETIENNES . 



tés, ou même si tu le suspends longtemps, et que la présence 
des objets ou le cours fortuit des esprits change tes senti- 
ments , tu te trouveras en tel état que tu n'auras que du mé- 
pris et de l'aversion pour un objet qui s'était rendu le maître 
de ton cœur. 

21 . Je ne te parle point , mon fils , du secours de ma grâce, 
quoique sans elle tu ne puisses rétablir ta liberté, extrême- 
ment affaiblie par les efforts continuels de la concupiscence. 
Humilie-toi de ton impuissance générale. Reconnais que le 
pouvoir que tu as d'aimer et de faire le bien ne vient que du 
mouvement que je t'imprime, et tâche de suivre ce mouve- 
ment, afin qu'il te conduise jusqu'au vrai bien pour lequel 
Dieu te l'a donné. Tu peux ne pas suivre ce mouvement : 
c'est là proprement ton pouvoir. Mais l'effet de ce pouvoir 
ne peut être que l'erreur et le péché. Ne te glorifie donc pas 
de ce pouvoir , afin que ma grâce t'en délivre , et que je 
te donne cette heureuse impuissance qui produit dans mes 
saints une joie incompréhensible. 

22. Oui, mon Sauveur, je reconnais volontiers mon im- 
puissance. Vous avez créé l'homme dans une liberté parfaite; 
vous lui avez donné le pouvoir de consentir au bien et au 
mal. Mais depuis sa chute la concupiscence le rend impuis- 
sant au bien, si vous ne le fortifiez parle secours de votre 
grâce. Sauveur des pécheurs, venez me délivrer de cette fatale 
liberté que j'ai de mal faire, de la servitude du péché, de ce 
pouvoir que je n'ai que trop d'abuser du mouvement que 
Dieu ne me donne que pour m'éîe ver jusqu'à lui. Mais, si je 
ne suis que faiblesse et qu'impuissance, si je ne suis point le 
maître absolu de mes volontés, comment pourrais-je l'être 
des mouvements corporels qui en dépendent? Comment les 
objets sensibles auraient-ils la puissance d'agir en moi et sur 
les corps qui m'environnent ? Non, Seigneur, la puissance 
qui donne l'être et le mouvement aux corps et aux esprits, 
ne se trouve qu'en vous. Je ne reconnais point d'autre cause 
véritable que l'efficace de vos volontés. Toutes les créatures 
sont impuissantes : je ne les crains point , je ne les aime point. 
Soyez l'unique objet de mes pensées, et la fin générale de 
tous les mouvements de mon cœur. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



381 



SEPTIÈME MÉDITATION. 

La sagesse de Dieu ne paraît pas seulement dans ses ouvrages, mais beaucoup 
plus dans la manière dont il les exécute. D'où vient qu'il y a tant de monstres 
et d'irrégularités dans le monde. Comment Dieu permet le mal. Ce que c'est 
que la Providence. Il n'est pas permis de tenter Dieu. De la combinaison du 
naturel avec le moral, du moins dans les événements les plus généraux . 

1. 0 mon unique maître, que mes sens me séduisent , et 
que le commerce du monde me remplit l'esprit de fausses 
idées! Que de fantômes, que d'illusions, que de chimères 
mon imagination me représente ! 0 vérité éternelle , faites 
disparaître par l'éclat de votre lumière tout ce qui n'a point 
de corps ni de solidité ; montrez-moi des objets réels ; dissipez 
mes ténèbres ; délivrez-moi de mes préjugés. 

2. Lorsque j'ouvre les yeux pour considérer le monde visi- 
ble, il me semble que j'y découvre tant de défauts, que je 
suis encore porté à croire , ce que j'ai ouï dire tant de fois , 
que c'est l'ouvrage d'une nature aveugle et qui agit sans des- 
sein. Car, si elle agit quelquefois d'une manière qui marque 
une intelligence infinie, elle néglige aussi quelquefois de 
telle manière tout ce qu'elle fait., qu'il semble que c'est le 
hasard qui règle tout. 

3. Certainement Dieu n'a pas fait le monde pour les pois- 
sons; et il y a plus de mers dans le monde que de terres ha- 
bitables. A quoi serveut à l'homme ces montagnes inaccessibles, 
ces sablons de l'Afrique et tant de terres stériles? Lorsque je 
considère nos mappemondes qui représentent la terre à peu 
près telle qu'elle est. je ne vois rien qui marque intelligence 
dans celui qui Ta formée. Je m'imagine ou que ce n'est que 
le débris d'un ouvrage régulier, ou que ce ne fut jamais que 
l'ouvrage du hasard ou d'une nature aveugle. Car enfin il n'y 
a nulle uniformité dans la situation des terres et des mers; 
et si j'examine seulement le cours des rivières, tout m'y pa- 
raît si irrégulier, que je ne puis croire qu'il soit réglé pai 
quelque intelligence , ni que les eaux soient créées pour la 
commodité des hommes. Je vois des pays inhabitables faute 
d'eau; et tous les jours on corrige par des aqueducs les dé- 
fauts de la nature , sans que vous croyiez qu'on insulte à votre 
sagesse. 0 raison universelle des esprits, quel mystère cachez- 
vous sous une conduite qui paraît si peu régulière à ceux 
mêmes qui vous consultent avec quelque attention ? 



382 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



4. Prends garde , mon fils, tu proposes de ces difficultés 
qui sautent aux yeux de tout le monde , et dont néanmoins 
peu de personnes sont en état de comprendre la résolution. 
Tâche de te rendre extrêmement attentif à ce que je te vas 
dire. 

5. Pour juger de la beauté d'un ouvrage et par là de la sa- 
gesse de l'ouvrier, il ne faut pas seulement considérer l'ou- 
vrage en lui-même , il faut le comparer avec les voies par 
lesquelles on Ta formé. Un peintre a cru autrefois donner des 
marques suffisantes de son habileté , en traçant seulement un 
cercle sans se servir du compas. C'est qu'en effet un tel cercle, 
quoique imparfait en lui-même, fait plus d'honneur à celui 
qui le marque légèrement sur le papier, qu'une figure fort 
composée et fort régulière , décrite par le secours des instru- 
ments de mathématiques. Pour juger de l'ouvrier par l'ou- 
vrage, il ne faut donc pas tant considérer l'ouvrage que la 
manière d'agir de l'ouvrier. Or, comme les hommes grossiers 
et stupides ne voient que l'ouvrage de Dieu, et ne savent 
point la manière dont Dieu s'est servi pour le construire, les 
défauts visibles de l'ouvrage les frappent , et la sagesse incom- 
préhensible des voies ne les porte point à en admirer l'auteur. 

6. A ne considérer que l'ouvrage en lui-même, il paraît y 
avoir beaucoup plus de sagesse dans le moindre des insectes 
et des corps organisés que dans le reste du monde. Mais à 
considérer et l'ouvrage et les voies de l'exécuter, apparem- 
ment il y a bien plus de sagesse dans la construction du 
monde que dans la formation d'un insecte. 

7. Lorsqu'on considère les corps organisés, la fin de l'ou- 
vrier et sa sagesse paraissent en partie par la construction de 
la machine. On voit clairement que ce n'est point l'ouvrage du 
hasard. Tout y est formé dans un dessein déterminé et par 
des volontés particulières. Tout y est formé dans un dessein 
déterminé ; car il est évident par la situation et par la con- 
struction des yeux qu'ils sont faits pour voir, et que toutes les 
parties qui composent le corps des animaux sont destinées à 
certains usages. Et tout y est formé par des volontés particu- 
lières , car les corps organisés ne peuvent être produits par 
les seules lois des communications des mouvements. Les lois 
de la nature ne peuvent que leur donner peu à peu leur ac- 
croissement ordinaire. 

8. Les lois générales des communications des mouvements 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES . 



383 



se réduisent à ces deux-ci. La première , que les corps mus 
tendent à continuer leur mouvement en ligne droite; la 
deuxième, que les corps qui se choquent se meuvent toujours 
du côté qu'ils sont moins pressés , et qu'ils seraient mus avec 
des vitesses réciproquement proportionnelles à leurs masses, 
si le ressert n'y changeait rien. Or tu vois bien que ces deux 
lois, ou même d'autres semblables, ne peuvent pas former 
une machine dont les ressorts sont infinis, et dont chacun a 
ses usages. Ces lois ne peuvent produire d'un œuf informe un 
poulet ou un perdreau. Ces animaux doivent être déjà formés 
dans les œufs dont ils éclosent. Quand tu auras bien examiné 
ce que je te dis, tu en demeureras convaincu. 

9. Mais tout ce monde visible se conserve depuis tant d'an- 
nées, et aurait pu même se former précisément tel qu'il est 
par les lois générales de communications des mouvements ; 
supposé que les premières impressions du mouvement eussent 
eu certaines déterminations, et certaine quantité de force que 
Dieu seul connaît. Il ne faut point d'intelligence dans les cieux 
pour en régler les mouvements. Il n'y a point dans les nues 
de divinité qui forme les orages, et répande les pluies selon 
le besoin des laboureurs. Tout ce monde subsiste par l'efficace 
et la fécondité des lois de la nature que Dieu a établies, et 
selon lesquelles il agit sans cesse. Si les pluies rendent la terre 
féconde et si les grêles la ravagent ; si la gelée et le soleil brû- 
lent les plantes, et si la rosée les humecte et les rafraîchit, 
ne t'imagine pas que Dieu change de conduite. Tous ces effets 
opposés ne sont que des suites des mêmes lois naturelles : 
lois qui détruisent, qui renversent , qui dissipent, à cause de 
leur simplicité ; mais en même temps si fécondes qu'elles ré- 
tablissent ce qu'elles ont renversé; si fécondes qu'elles cou- 
vrent de fruits et de fleurs les terres mêmes qu'elles ont ra- 
vagées par la gelée et par la grêle. Les sablons de l'Afrique, 
les déserls de l'Arabie * les vastes mers de l'Océan , les rochers 
inaccessibles, et ces montagnes toujours couvertes de neige, 
qui te paraissent être l'effet du hasard , sont des suites néces- 
saires de ces lois. Dieu néanmoins n'a point établi les lois de 
la nature à cause qu'elles devaient produire de semblables 
effets; il les a établies parce qu'étant extrêmement simples, 
elles ne laissent pas de former et de composer des ouvrages 
admirables. 

10. 11 y a plus de mers que de terres habitables : mais il y a 



384 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



assez de terres pour les hommes dont j'ai besoin pour former 
mon Eglise. Car, mon fils, je te dirai quelque jour que tout a 
été fait et par moi et pour moi, et que tous les hommes qui 
\iennent au monde ne sont que des matériaux que mon père 
me fournit, afin que je les sanctifie par ma grâce, et que j'en 
élève ce temple spirituel dans lequel Dieu habitera éternelle- 
ment, et qui a été l'objet de son amour avant même la créa- 
tion du monde *. Mais l'ordre naturel me fournit assez de 
matériaux, et il y en a même beaucoup que je ne mettrai 
point en œuvre. Car combien de païens, de mahométans et 
d'hérétiques dans le monde qui pourraient entrer dans l'E- 
glise, si l'ordre que je suis dans la construction de mon ou- 
vrage me permettait de m'en servir? Sache donc qu'il n'y a 
que trop de terres habitables pour les hommes dont j'ai be- 
soin pour construire mon ouvrage. 

1 1 . 11 est vrai que le monde visible serait plus parfait, si les 
terres et les mers faisaient des figures plus justes; si, étant 
plus petit, il pouvait entretenir autant d'hommes; si les pluies 
étaient plus régulières et les terres plus fécondes; en un mot, 
s'il n'y avait point tant de monstres et de désordres. Mais Dieu 
voulait nous apprendre que c'est le monde futur qui sera 
proprement son ouvrage ou l'objet de sa complaisance et le 
sujet de sa gloire. 

12. Le monde présent est un ouvrage négligé. C'est la de- 
meure des pécheurs, il fallait que le désordre s'y rencontrât. 
L'homme n'est point tel que Dieu Ta fait; il fallait donc qu'il 
habitât des ruines, et que la terre qu'il cultive ne fût que le 
débris d'un monde plus parfait. Ces pointes de rochers au 
milieu des mers, et ces côtes escarpées qui les environnent, 
marquent assez que maintenant l'Océan inonde des terres 
écroulées. 11 a fallu que l'irrégularité des saisons abrégeât la 
vie de ceux qui ne pensaient plus qu'au mal, et que la terre 
ruinée et submergée par les eaux portât jusqu'à la fin des 
siècles des marques sensibles de la vengeance divine. Ainsi le 
monde présent , considéré en lui-même, n'est point un ou- 
vrage où la sagesse de Dieu paraisse telle qu'elle est. Mais le 
monde présent, considéré par rapport à la simplicité des voies 
par lesquelles Dieu le conserve, considéré par rapport aux 
pécheurs qu'il punit et aux justes qu'il exerce et qu'il éprouve 



» Eph. 1, 4; i Petr. i\ 20. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



385 



en mille manières , considéré par rapport au monde futur, 
dont il est la figure expresse par les événements les plus consi- 
dérables; en un mot, le monde présent, considéré par rapport 
à toutes ses circonstances, est tel qu'il n'y a qu'une sagesse 
infinie qui en puisse comprendre toutes les beautés. 

13. Que les philosophes païens attribuent à une nature 
aveugle les effets qui dépendent de Faction uniforme et con- 
stante de mon père; que les impies critiquent l'auteur d'un 
ouvrage sur des défauts accidentels; que les superstitieux ou 
les païens imaginent partout de fausses divinités qui se com- 
battent incessamment: ce sont tous des ignorants et des in- 
sensés. Si la grêle brise des fruits avant qu'ils soient mûrs, 
ce n'est point l'effet ni d'une nature aveugle, ni d'un Dieu 
inconstant, ni enfin d'un méchant Dieu qui s'oppose aux des- 
seins d'un Dieu bienfaisant. C'est uniquement que la simpli- 
cité des lois que Dieu a établies , et qu'il suit constamment, 
a nécessairement des suites fâcheuses à l'égard des hommes. 
Dieu a prévu ces suites, car il est sage : mais comme il est 
bon, il n'a pas établi ses lois pour de semblables effets. Il a 
établi les lois de la nature à cause de leur fécondité, et non 
point à cause de leur stérilité. Je te le répète encore, il les a 
établies à cause qu'étant en très-petit nombre , elles ne lais- 
sent pas d'être assez fécondes pour fournir tout ce qui est 
nécessaire à son grand dessein : à la structure de ce temple 
spirituel , dont les fondements sont inébranlables, et dont je 
suis le souverain prêtre pour l'éternité selon l'ordre irrévo- 
cable de Melchisédech i . 

14. 0 mon Sauveur, je vois bien que le principal des des- 
seins de Dieu n'est point le monde présent : cet ouvrage pa- 
raît trop négligé, mille défauts le défigurent. Il y a trop d'ir- 
régularités et de monstres parmi les corps, trop de malice et 
de désordre dans les esprits. Ce ne peut être là l'objet de la 
complaisance de celui qui n'aime que ce qui est conforme à 
l'ordre. Mais la providence de Dieu ne s'étend- elle pas jus- 
qu'aux derniers des êtres? N'est-ce pas Dieu qui conduit tout, 
qui règle tout, qui dispose et arrange tout dans le monde 
présent comme dans le monde futur? Comment donc 

i ). Quoi ! mon fils, tu ne comprends pas encore ce que je 
viens de t'exposer? Oui, c'est Dieu, et Dieu seul, qui fait et 



1 Uœbr. 7. 

I. 



33 



386 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



qui règle tout. Mais il suit constamment les mêmes lois. 11 
agit toujours par les voies qui portent le plus le caractère de 
ses attributs. Et comme les voies les plus simples sont les plus 
sages, il les suit toujours dans Fexécution de ses desseins; et 
il ne forme même ses desseins que sur la comparaison qu'il 
fait de tous les ouvrages possibles avec toutes les voies possi- 
bles d'exécuter chacun d'eux. Car, comme son intelligence 
est infinie, il comprend clairement toutes les suites néces- 
saires qui dépendent de toutes les lois possibles; et comme il 
est infiniment sage, il ne manque pas de choisir le dessein 
qui a un plus grand rapport de fécondité, de beauté et de sa- 
gesse avec les voies capables de l'exéi uter. C'est Dieu qui fait 
pleuvoir sur les sablons et dans la mer aussi bien que sur les 
terres ensemencées; c'est lui seul qui fait croître les fruits et 
qui les brise avant qu'ils soient mûrs ; c'est lui seul qui pro- 
duit les monstres aussi bien que les animaux parfaits; lui seul 
bâtit et renverse, détruit et répare, fait et règle tout. Mais il 
n'agit qu'en conséquence des causes occasionnelles qu'il a 
établies pour déterminer l'efficace de son action, et c'est là la 
cause des irrégularités qui se rencontrent dans son ouvrage. 
Il n'y a que Dieu qui remue les coi ps; mais il ne les remue 
que lorsqu'ils se choquent , et, lorsqu'un corps est choqué, 
Dieu ne manque jamais à le remuer. Ainsi l'action de Dieu 
est toujours constante et uniforme, il suit toujours les lois 
très-simples qu'il a établies. Et c'est l'uniformité de son ac- 
tion qui, dans certaines rencontres , a nécessairement des 
suites fâcheuses ou inutiles. 

] 6. Une des lois que Dieu a établies pour unir aux corps les 
esprits est que l'âme souffre de la douleur par rapport aux 
parties du corps qui sont blessées, et cela afin qu'on y remédie 
promptement. On a coupé le bras à un homme il y a trois 
mois, et cet homme ne laisse pas de sentir dans ce bras qu'il 
n'a plus les mêmes douleurs que s'il l'avait encore. D'où vient 
cela, mon fils, si ce n'est à cause que l'action de Dieu est tou- 
jours uniforme et constante? Car enfin c'est Dieu seul qui 
agit dans l'âme de l'homme, puisqu'il n'y a que celui qui 
donne l'être aux esprits qui puisse modifier di versement leur 
substance et les rendre malheureux. Mais comme il arrive 
dans le cerveau de cet homme le même changement que si 
son pouce était blessé, et que ce changement est la cause oc- 
casionnelle qui détermine l'efficace de la loi de l'union de 



MÉDITATIONS CHRÉTIENISES. 



387 



là me avec le corps, il faut que Dieu lui fasse sentir la même 
douleur que s'il avait encore ce bras, et que son pouce fût 
effectivement blessé. C'est par la même raison que l'imagi- 
nation et les sens excitent à tout moment mille fausses et 
vaines pensées, et que l'on a dans le sommeil tant de repré- 
sentations extravagantes et inutiles. Ainsi c'est Dieu qui fait 
et qui règle tout , mais selon les lois qu'il a établies après 
avoir prévu qu'elles avaient avec leur ouvrage un plus grand 
rapport de sagesse et de fécondité que toute autre loi avec 
tout autre ouvrage. 

17. Or la providence de Dieu consiste principalement en 
deux choses. La première, en ce qu'ayant pu d'abord déter- 
miner les mouvements de telle manière qu'il y eût eu beau- 
coup d'irrégularités et de monstres, il a commence, en créant 
le monde et tout ce qu'il renferme, à mouvoir la matière, par 
exemple, d'une manière qu'il y a le moins qu'il se puisse de 
désordres dans la nature, et dans la combinaison de la nature 
avec la grâce. La seconde, en ce que Dieu remédie par* des 
miracles aux désordres qui arrivent en conséquence de la 
simplicité des lois naturelles, pourvu néanmoins que l'ordre 
le demande ; car l'ordre est à l'égard de Dieu une loi dont il 
ne se dispense jamais. 

18. Ainsi Dieu a deux sortes de lois qui le règlent dans sa 
conduite. L'une est éternelle et nécessaire, et c'est l'ordre 1 ; 
les autres sont arbitraires , et ce sont les lois générales de la 
nature et de la grâce. Mais Dieu n'a établi ces dernières que 
parce que l'ordre demande qu'il agisse ainsi. De sorte que 
c'est l'ordre éternel, immuable, nécessaire, que je renferme 
comme personne divine , et comme sagesse éternelle, qui est 
la loi que mon père consulte toujours, qu'il aime invincible- 
ment, qu'il suit inviolablement, et par laquelle il a fait et 
conserve toutes choses. 

19. Lorsque tu entends dire que Dieu permet certains 
désordres naturels, comme la génération des monstres, la 
mort violente d'un homme de bien ou quelque chose de sem- 
blable, ne t'imagine pas qu'il y ait une nature à qui Dieu ait 
fait part de sa puissance, et qu'il laisse quelquefois agir sans 
y prendre part; de la môme manière qu'un prince laisse agir 
ses ministres, et permet des désordres qu'il ne peut empé- 

1 Voy. la Réponse au premier verset des llèfl. phil. cl thèol. de M, Arnauld, 
troisième lettre. 



388 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



cher. (Test Dieu qui fait tout, et les biens et les maux; il fait 
tomber les ruines d'une maison sur le juste qui va secourir 
un misérable, aussi bien que sur un scélérat qui va égorger 
un homme de bien. Mais Dieu fait le bien et permet le mal, en 
ce sens qu'il veut directement et positivement le bien, et 
qu'il ne veut point le mal. Je dis qu'il ne veut point le mal : 
car il n'a point établi les lois de la nature afin qu'elles pro- 
duisissent des monstres, mais parce qu'étant très-simples, 
elles doivent néanmoins produire un ouvrage admirable. 
C'est la beauté et la régularité de l'ouvrage que Dieu veut 
positivement : pour l'irrégularité qui s'y rencontre , il l'a 
prévue, comme une suite nécessaire des lois naturelles; mais 
il ne Fa pas voulue. Car, si les mêmes lois eussent pu faire 
son ouvrage plus parfait et plus régulier qu'il n'est, il les 
aurait certainement établies. Ainsi Dieu veut positivement la 
perfection de son ouvrage, et il ne veut qu'indirectement l'im- 
perfection qui s'y rencontre. Il fait le bien et permet le mal , 
parce que c'est à cause du bien qu'il a établi les lois natu- 
relles, et que c'est au contraire uniquement en conséquence 
des lois naturelles qu'arrive le mal. 11 fait le bien parce qu'il 
veut que son ouvrage soit parfait; il fait le mal , non parce 
que positivement et directement il le veut faire , mais parce 
qu'il veut que sa manière d'agir soit simple, régulière, uni- 
forme et constante, parce qu'il veut que sa conduite soit digne 
de lui et porte visiblement le caractère de ses attributs. 

20. Si Dieu agissait par des volontés particulières comme 
les intelligences bornées, il ne se trouverait point de monstres 
dans la nature ; les pluies se répandraient sur les terres ense- 
mencées plus abondamment que sur les sablons et dans la 
mer; un homme qui a perdu un bras n'y sentirait jamais de 
douleur; car je suppose que le dessein de Dieu soit de rendre 
par la pluie les terres fécondes J et d'unir l'àme avec le corps 
par les sentiments qu'il produit en elle par rapport au corps. 
On ne pourrait point dire que Dieu permet certains malheurs 
ou certains désordres, qu'en supposant qu'il eût fait part de 
sa puissance à une nature déréglée et indépendante dans son 
action; on ne tenterait même jamais Dieu , ni même cette 
nature imaginaire, si l'on ne la suppose assujettie à certaines 
lois. Car enfin, si la conduite de Dieu ne devait point être 
uniforme et constante pour être sage et digne lui, quel danger 
y aurait-il de se jeter par les fenêtres en se confiant à sa 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



389 



bonté? Mais,, parce que c'est Dieu seul qui fait tout , et qui 
doit agir d'une manière uniforme et constante 9 en suivant 
les lois générales qu'ils s'est prescrites, on le tente lorsqu'on 
l'oblige, pour conserver son ouvrage, à faire des miracles ou 
à agir par des volontés particulières. On oppose sa bonté à sa 
sagesse; on lui déclare que son ouvrage va périr s'il ne change 
lui-même de conduite ; on augmente les dérèglements de la 
nature s'il ne trouble lui-même sans raison la simplicité de 
ses voies. 

21. 0 sagesse éternelle! que Dieu est admirable dans sa 
conduite ! Comme c'est une marque certaine d'une intelli- 
gence infinie que de prévoir toutes les suites particulières des 
lois générales, je comprends bien présentement qu'il fallait 
que Dieu agît en conséquence de certaines lois, afin que sa 
conduite portât le caractère du principal de ses attributs. 
Entre les philosophes, ceux qui prétendent que Dieu a donné 
à tous les êtres certaines vertus ou facultés et les premières 
impressions , afin qu'ils exécutent ensuite tous ses desseins 
sans qu'il s'en mêle davantage, donnent à Dieu beaucoup 
de sagesse et de prévoyance ; mais ils blessent sa souveraineté 
par cette espèce d'indépendance qu'ils attribuent aux êtres 
créés. Ceux, au contraire, qui prétendent que Dieu fait tout 
par des volontés particulières, et qu'il est appliqué à son ou- 
vrage comme un horloger à une montre qui s'arrêterait à tous 
moments sans son secours , laissent à Dieu sa souveraineté et 
à la créature sa dépendance; mais ils ôtent au Créateur sa 
sagesse et rendent son ouvrage sujet à la critique et digne 
du dernier mépris. Car, pourquoi faire sentir la douleur dans 
un bras qu'on n'a plus , supposé que les sentiments doivent 
être réglés par rapport à la conservation du corps? Pourquoi 
répandre la pluie sur les terres stériles, s'il ne doit pleuvoir 
que pour rendre les terres fécondes? Cela ne peut-il pas faire 
croire que tout est conduit par une nature aveugle? Il n'y a, 
ce me semble, que la conduite que vous venez de m'expliquer 
qui porte le caractère d'une sagesse infinie et d'une souve- 
raineté entière et absolue. Je suis pleinement convaincu que 
Dieu fait et conserve tout, et que ses voies sont très-simples 
et très-fécondes ; qu'en suivant constamment très-peu de lois, 
il produit une infinité d'ouvrages admirables. 

22. 0 mon unique maître ! j'avais cru jusqu'à présent que 
les effets miraculeux étaient plus dignes de votre père que 

33* 



390 



MÉDITATIONS CHRÉT 1 E fli R ES 



les effets ordinaires et naturels; mais je comprends présente- 
ment que la puissance et la sagesse de Dieu paraissent davan- 
tage, à regard de ceux qui y pensent bien , dans les effets les 
plus communs que dans ceux qui frappent et qui étonnent 
l'esprit à cause de leur nouveauté. Que ceux qui imaginent 
une nature pour principe des effets ordinaires, et qui jugent 
de toutes choses par l'impression qu'elles font sur leurs 
sens, s'arrêtent à admirer les effets extraordinaires : ils ont 
besoin de miracles pour s'élever jusqu'à vous. Mais que ceux 
qui reconnaissent que vous êtes la cause unique de toutes 
choses adorent sans cesse votre sagesse dans la simplicité et 
dans la fécondité de vos voies. Vous êtes bien plus admirable 
lorsque vous couvrez la terre de fruits et de fleurs par les lois 
générales de la nature, que lorsque, par des volontés particu- 
lières , vous faites tomber le feu du ciel pour réduire en cen- 
dres des pécheurs et leurs villes. Mais si vous aviez tellement 
combiné le physique avec le moral, que le déluge universel 
et les autres événements considérables fussent des suites né- 
cessaires des lois naturelles , qu'il y aurait , ce me semble , 
de sagesse dans votre conduite! N'y aurait-il pas bien plus de 
justesse et de prévoyance d'avoir établi des lois qui, outre une 
infinité d'effets admirables, auraient ravagé la terre justement 
au temps que la corruption était générale , que d'avoir, par 
des volontés particulières et miraculeuses , fait monter les 
eaux jusque sur les plus hautes montagnes? 0 mon véritable 
et unique maître! n'est-ce point une suite nécessaire des lois 
naturelles, que les terres, au temps du déluge, se soient 
écroulées dans les abîmes , et que les eaux sur lesquelles le 
monde est fondé aient été élevées et poussées jusque sur 
les plus hautes montagnes par la pesanteur de ces mêmes 
terres lorsqu'elles s'abîmaient? Car, pour noyer les plus 
hautes montagnes de l'Arménie, il faudrait, ce me semble , 
quinze fois plus d'eau que vous n'en avez créé. De plus, cet 
écroulement inégal des terres n'aurait-il pas pu changer la 
solidité et, par conséquent , le mouvement journalier de la 
terre? car l'endroit le plus solide ou le plus éloigné de son 
centre ayant plus de force pour continuer son mouvement, 
doit nécessairement se mettre dans le plus grand cercle, et, 
s'y conservant, lui donner ce mouvement du parallélisme qui 
donne tant de peine aux philosophes. Cette inégalité de terres 
écroulées, dont les unes sont plus proches du centre que les 



MÉDITATIONS CHRÉTIEN NÉS. 



391 



autres, n'aurait-elle pas alors pu rendre le plan de l'écliptique 
oblique à celui de l'équateur, et causer ainsi l'irrégularité 
des saisons pour abréger la vie à des hommes coupables alors 
de toutes sortes de crimes? En effet , il n'est point parlé de 
pluie avant le déluge 1 : c'était une fontaine, ou plutôt une 
vapeur ou une rosée, qui arrosait les terres et les rendait 
fécondes. Avant le déluge, Dieu n'avait point encore fait a oir 2 
Tare- en -ciel dans les nues, pour marque de son alliance avec 
les hommes. La surface de la terre étant uniforme et le prin- 
temps continuel , les vapeurs, selon les lois qui s'observent 
dans la nature, ne pouvaient pas tomber en pluies sur les 
lieux qu'habitaient les premiers hommes ; elles devaient se 
répandre vers les pôles et les inonder. 

23. Mais ce déluge de feu qui arrivera à la fin des siècles, 
lorsque la malice des hommes sera à son comble et que vous 
aurez donné la dernière perfection à votre Eglise, ce renver- 
sement universel et irréparable n'arrivera-t-il pas encore par 
la sage combinaison des lois de la nature avec celles de la 
grâce? Ce feu central, cette matière subtile que la terre ren- 
ferme et qui met en feu tous les corps, auxquels elle commu- 
nique son mouvement, augmente peut-être à proportion de 
nos désordres ; et la terre ne la pouvant plus contenir, elle se 
répandra sur nos campagnes lorsque vous ne pourrez plus 
souffrir la grandeur et l'énormité de nos crimes. Les nouvel- 
les étoiles qui paraissent dans les cieux, ne sont-ce pas des 
planètes qui s'allument par la matière subtile, laquelle est 
trop abondante pour demeurer toute renfermée dans leur 
centre; et les lois de la nature, qui en font disparaître quel- 
ques-unes en diminuant la matière subtile qui les environne 
et les rend éclatantes , ne peuvent-elles pas être si sagement 
combinées avec les lois de la grâce , que cette même matière 
subtile des étoiles obscurcies et réduites en planètes en- 
tre dans le tourbillon de notre terre et la mette en feu, 
justement au temps que vous aurez donné la dernière per- 
fection à votre Eglise? 0 mon cher maître ! est-ce que je 
m'égare? vous ne me répondez point sur tout ceci. Ne cessez 
pas, je vous prie, de m'instruire et de m •éclairer, 

24. Courage, mon fils, admire la conduite de ton Dieu. 
Suis les principes que je t'ai exposés. Mais suspends ton juge- 

1 Gen. 2, 5, 6. 

2 Ibid. 9, 13. 



392 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



ment sur les nouvelles réflexions. Malheureux impies qui ne 
veulent point de miracles, à cause qu'ils les regardent comme 
des preuves de la puissance et de la providence de Dieu ! Mais 
pour toi ne crains point de les diminuer, puisqu'en cela tu 
ne penses qu'à justifier et faire paraître la sagesse de sa con- 
duite. Sache néanmoins, mon cher disciple, que, la simpli- 
cité des lois naturelles ne pouvant pas exécuter tout ce que 
Tordre veut que Dieu fasse, il est nécessaire qu'il arrive quel- 
quefois des miracles pour ajouter ce qui manquerait à son 
ouvrage 1 s'il n'agissait jamais par des volontés particulières, 
ou si quelque intelligence, en conséquence d'un ordre établi 
qui t'est inconnu , ne le déterminait à agir autrement que 
n'exigent les lois naturelles qui te sont connues. 

HUITIÈME MÉDITATION. 

Différence de la conduite de Dieu sous Ja loi et sous la grâce. Raisons des 
prières de l'Eglise. Qu'il ne faut pas s'anendre que Dieu fasse des miracles en 
notre faveur, et qu'on doit faire servir la nature à la grâce. Que les miracles 
sont souvent des suites de quelques lois générales. 

1. 0 Dieu! que vous êtes grand, que vous êtes juste, que 
vous êtes bon , que vous êtes puissant ! Que de sagesse dans 
votre conduite, que d'efficace dans votre action, que de 
simplicité, mais que de fécondité dans vos voies ! Que toutes 
les intelligences vous admirent et vous louent d'avoir accom- 
modé de telle manière les effets de votre puissance avec ceux 
de votre bonté et de votre justice; que souvent le pécheur se 
trouve puni immédiatement après son crime, et le juste déli- 
vré des malheurs qui lui paraissent inévitables. 0 Jésus! ma 
sagesse, ma raison, ma lumière, continuez de m'instruire et 
de me délivrer de mes préjugés. 

2. Tu te trompes, mon fils, de croire que le pécheur soit 
souvent puni immédiatement après son crime 2 . Cela arrive 
rarement, et les justes , dans cette vie , ne sont point exempts 
des dernières misères. La simplicité des lois naturelles ne per- 
met pas que les péchés des particuliers soient souvent punis 
dès qu'ils sont commis , et l'ordre , qui est la règle de ma 
providence, ne veut pas que les justes soient toujours délivrés 
des maux qui les pressent, quelques prières qu'ils fassent 
pour cela. Mes pères selon la chair ont crié vers le ciel dans 

1 M éd. suivante, art. 26, 27, 28. 

2 Aug. degrat. nov. Test., Ep. ad Honorât. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



393 



leurs afflictions temporelles , et ils en ont été délivrés. C'était 
là la grâce de l'ancien Testament. Mais la grâce du nouveau 
purifie souvent mes enfants selon Fesprit par des afflictions 
qui durent jusqu'à la fin de leur sacrifice. 

3. Paul , mon apôtre, eût bien souhaité que je l'eusse déli- 
vré d'un mal qui le pressait. 11 m'en priait souvent, mais je 
lui répondis que c'est dans l'infirmité que la vertu se perfec- 
tionne, et que ma grâce lui devait suffire 1 : et depuis ce 
temps-là il faisait sa joie de ses incommodités et de ses besoins. 
Les outrages et les persécutions le fortifiaient; et il tirait tant 
de forces de ses faiblesses , qu'il écrit par mon esprit aux Co- 
rinthiens que lorsqu'il était faible, c'était alors qu'il se sen- 
tait fort et puissant. 

4. Moi-même, lorsque je consommais mon sacrifice par le 
plus cruel et le plus infâme des supplices 2 , j'ai crié à mon 
père comme ayant été abandonné à la fureur et à la rage de 
mes ennemis. J'ai été traité, non comme un homme, mais 
comme un ver, comme l'opprobre des hommes, comme 
l'objet du mépris et de la haine de la lie du peuple. Vide 
d'esprits et de sang, couvert de blessures, rempli de confusion, 
cloué sur un bois infâme, élevé à la vue d'un peuple ingrat et 
qui m'outrageait, j'étais alors le parfait modèle des chrétiens. 
Telle est la grâce du nouveau Testament. Ceux qui appartien- 
nent à la nouvelle alliance ne sont plus de ce monde 3 . Ils y 
sont morts par le baptême. Us vivent en Dieu d'une vie 
toute nouvelle avec moi qui suis leur chef : ils vivent de la 
vie éternelle, mais cette vie est cachée jusqu'à ce que je pa- 
raisse dans ma gloire. En un mot , ils ont droit aux biens 
éternels dont je jouis; mais ils ne doivent les posséder 
qu'après avoir souffert avec patience tous les maux de la vie 
présente. 

5. Tu peux voir tous les jours que les plus gens de bien 
sont dans la dernière misère. Mais, excepté quelques saints 
extraordinaires, on ne voit pas dans l'ancien Testament que 
Dieu ait laissé les justes ni leurs enfants dans la pauvreté 4 ; 
Je ne suis pas jeune, disait David , mais je n'ai point encore 
vu de juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain. 

1 2 Cor. 12, 9. 

2 Matth. 27, 46. 

3 Col. 3, 5, 4. 

4 Junior fui, etenim senui, et non vidi justum derelictum, etc. (Psal. 36.) 



394 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



Dans un temps de famine ils seront dans l'abondance, mais 
les méchants périront. Ainsi la nouvelle alliance s'accommode 
parfaitement avec la simplicité des lois naturelles, qui cause 
tant de maux dans le monde. Car, comme elle promet aux 
justes des biens éternels pour récompense de leur patience, il 
n'est point nécessaire que Dieu fasse son vent des miracles 
pour les délivrer de leurs maux présents, quelque grands 
qu'ils soient. 11 suftit qu'il leur donne la grâce, avec laquelle 
ils puissent vaincre toutes les tentations, qui naissent de 
l'ordre naturel. Au lieu que la première alliance ne donnant 
point par elle-même la grâce, et ne promettant point les vrais 
biens, l'ordre, qui veut que toute prière faite avec foi soit 
exaucée, obligeait la bonté de Dieu à faire souvent ce qu'on 
appelle des miracles *, et à troubler, du moins en apparence, 
la simplicité de ses voies , pour accorder aux Juifs , toujours 
un peu grossiers et charnels, ou ce qu'ils lui demandaient, ou 
Téquivalent ; je dis toujours un peu grossiers et charnels, car 
la grâce ne leur était point donnée avec la même abondance 
qu'elle est donnée aux chrétiens. Prends donc garde, mon 
fils, à ne point murmurer contre Dieu, lorsque tu te trouveras 
accablé de maux. Souviens-toi que tu appartiens à la nouvelle 
alliance 2 . Celui-là était maudit par la loi, qui était attaché en 
croix. Mais, sous la grâce, il faut la porter chaque jour, jus- 
qu'à ce qu'on y soit attaché. Ce n'est plus l'instrument du 
supplice des impies., c'est la matière du feu qui doit con- 
sommer des victimes. Je l'ai honorée, je l'ai sanctifiée, j'ai 
rendu par elle tous les maux que les justes souffrent pour 
quelque temps, dignes d'une récompense qui ne finira 
jamais. 

6. Que les impies enragent et se désespèrent lorsque la dou- 
leur les presse, et que les chrétiens qui ne savent point assez 
la différence qui est entre la grâce des deux alliances s'imagi- 
nent qu'ils sont criminels à proportion qu'ils sont misérables. 
Pour toi, mon fils, que la joie ne te quitte jamais. Ne tremble 
que lorsque tu as en main l'autorité et la puissance , et ne 
crains la disette que lorsque tu te vois dans l'abondance de 
toutes choses. 

7. Afin que tu mérites les vrais biens, afin que tu possèdes 
Dieu , il est absolument nécessaire que tu combattes contre 

1 In/rà, art. 26, 27, 28 et les suivants. 
3 Gai. 3, v. 13. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



385 



toi-même. Car il semble qu'on travaille effectivement à sa 
propre ruine, lorsqu'on fait la guerre à sa passion dominante. 
On s'immole alor«. t on se sacrifie, on s'anéantit, on se réduit 
même dans un état pire que le néant; ce qui est impossible 
à la nature sans le secours de la grâce. Or je donne bien plus 
de grâces à ceux qui sont dans l'opprobre et dans la misère, 
qu'à ceux qui vivent dans l'éclat des honneurs et dans l'abon- 
dance des richesses. Tous les justes , pauvres et riches , ont 
les secours nécessaires pour persévérer dans la justice : mais 
j'ai un soin particulier de ceux qui sont dans un état qui 
convient à de* pécheurs. Ainsi tremble dans l'élévation, et 
que l'abondance t'inquiète, mais qu'une joie solide te pénètre 
et te console au milieu de tes misères 1 . J'ai choisi les pau- 
vres, les faibles, les méprisables, les fous selon le monde, pour 
confondre les sages, les riches, les grands de la terre 2 ; pour 
apprendre aux hommes à ne se glorifier qu'en moi, qui leur 
ai été donné de Dieu pour être leur sagesse 3 , leur justice , 
leur rédemption, et leur sanctification. 

8. 0 Jésus, vous pies véritablement ma sagesse et ma 
force ; tout ce que vous me dites porte la lumière dans mon 
esprit et me pénètre le cœur. La prospérité des méchants ne 
m'ébranle plus; la misère des gens de bien ne me surprend 
plus. Que les philosophes arrêtent au dernier des cieux les soins 
et faction de la Providence ; que les impies me disent mali- 
gnement que vous êtes toujours du côté du plus fort. Ce sont 
des misérables qui ne connaissent rien dans vos voies. L'air 
décisif et railleur et les manières insolentes et cavalières des 
faux savants ne m'imposeront jamais jusqu'à douter des sen- 
timents que vous me donnez. Le partage des libertins c'est 
l'ignorance , l'aveuglement , la brutalité et l'orgueil. Votre 
lumière les blesse : ils tournent la tête et ferment les yeux 

* de peur d'en être frappés, et sont assez insolents pour criti- 
quer l'ordre secret et merveilleux de votre conduite. 

9. Mais voici encore une difficulté qui me fait peine : si 
Dieu agit toujours par les voies les plus simples, s'il suit 
constamment les lois qu'il a une fois établies, n'est-ce pas en 
vain qu'on lui demande ses besoins, et que l'Eglise ordonne 
des prières publiques pour obtenir la pluie dans un temps de 

1 Cor. 1, v. 26, 27, 28, etc. 

2 l Cor. 1, v. 26, 27, 28, etc. 
*Ibid. 2, v. 6, 30, 51. 



396 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



sécheresse et de stérilité? N'est-ce pas tenter Dieu, lui de- 
mander sans sujet un miracle, l'obliger de troubler Tordre 
et la simplicité de ses voies , opposer en un mot sa bonté à 
sa sagesse, que de vouloir qu'il se presse de répandre la pluie, 
avant que les lois qu'il a établies et qu'il suit constamment 
l'y obligent? J'avoue que cela m'embarrasse encore. 

10. Tu t'embarrasses, mon fils, faute de comprendre dis- 
tinctement ce que je t'ai déjà dit. Comprends donc que mon 
père m'aime invinciblement, et que l'ordre immuable et 
nécessaire que je renferme comme sagesse éternelle est , à 
Tégard de Dieu même, une loi inviolable. Or l'ordre demande 
que toutes les actions méritoires soient récompensées. Les 
prières ne peuvent donc jamais être inutiles à ceux qui les 
font avec foi. Tout un peuple se trouve réduit à l'extrémité, 
si Dieu ne répand la pluie et ne fait un miracle en sa faveur ; 
penses-tu qu'alors ce soit tenter Dieu que d'implorer son assis- 
tance? Sache , mon fils, que c'est tenter Dieu que de lui de- 
mander un miracle , lorsque sans miracle on peut se délivrer 
de quelque mal ; car Tordre ne permet pas que Dieu trouble 
l'uniformité et la simplicité de sa conduite, sans une nécessité 
pressante. Mais ce n'est point tenter Dieu que de lui demander 
en général un miracle, lorsque sans miracle on ne peut éviter 
de périr, ou d'être attaqué par des tentations très-dangereuses. 
J'appelle néanmoins miracle non-seulement tout ce que Dieu 
fait par des volontés particulières , mais encore tout ce qui 
n'est point une suite nécessaire des lois naturelles qui te sont 
connues et dont les effets sont communs. 

1 1 . Mais , quoique tu puisses demander à Dieu la pluie ou 
le beau temps, ne lui demande que rarement des choses qu'il 
ne t'est pas permis d'aimer, ni de regarder comme ton bien. 
Car je veux que tu aimes mon père selon toute la capacité 
qu'il t'a donnée pour aimer le bien. Que les Juifs regardent 
comme de vrais biens les fruits de la terre : c'est là leur béné- 
diction. Mais pour toi demande-moi les vrais biens et la grâce 
de les mériter. Demande-moi que je t'accorde l'honneur de 
souffrir pour la vérité, que je te donne part à ma croix et à 
mes douleurs , ou du moins que je te donne assez de patience 
pour souffrir, sans murmure, tous les maux de la vie pré- 
sente. 

12. L'Eglise ordonne des prières publiques pour obtenir la 
pluie du ciel. Mais cela regarde tout un peuple , dont il y en 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



397 



a beaucoup qui ne peuvent supporter les maux extrêmes , et 
entre lesquels il y a bien des pécheurs qui ne méritent pas de 
plus grandes grâces. Cette conduite apprend aux hommes 
que Dieu seul est le maître. Elle est proportionnée au plus 
grand nombre des chrétiens, qui sans doute ont quelque 
chose de l'esprit juif. Enfin il est rare que l'Eglise ordonne 
de semblables prières. Elle demande sans cesse les vrais biens 
pour ses enfants ; mais ce n'est que dans la nécessité , et par 
rapport aux biens éternels, qu'elle feur souhaite les biens 
qui passent. 

13. 0 mon unique maître, que dois-je donc penser de la 
conduite de ceux qui, sans avoir égard à l'ordre de la nature, 
s'imaginent qu'en toutes occasions vous devez les protéger 
d'une manière particulière ? Est-ce la grandeur de leur foi , 
ou une confiance forte et téméraire, qui leur fait mépriser 
les moyens humains ? Oe sont souvent des personnes de piété : 
mais leur piété est elle éclairée? dois-je entrer dans leurs 
sentiments , et régler sur eux ma conduite? 

14. Ne condamne personne en particulier, mais ne suis 
jamais de conduite extraordinaire. La piété de ceux qui pré- 
tendent être sous une protection de Dieu toute particulière et 
toute extraordinaire peut souvent être sincère ; mais commu- 
nément elle n'est ni sage ni éclairée. Elle est presque tou- 
jours remplie d'amour-propre et d'un orgueil secret ; car l'or- 
gueil et l'amour-propre rapportent à soi toutes choses, Dieu 
même et tous ses attributs , sa puissance, sa bonté , sa pro- 
vidence. 11 semble même aux hommes que Dieu n'est bon 
qu'autant qu'il s'applique à leur faire du bien, et qu'il ne 
doit point s'arrêter aux règles de sa sagesse lorsqu'il s'agit de 
les secourir. Mais souviens-toi que Dieu suit constamment les 
lois générales qu'il a très-sagement établies ; et que , si tu 
veux qu'il te protège, tu dois te soumettre à ces mêmes lois. 

15. Remarque la conduite de l'Apôtre des nations 1 : je lui 
avais promis, lorsqu'on le conduisait à Rome, que personne 
ne périrait par la tempête ; cependant il agissait comme si 
son salut ne dépendait que de ses soins et de sa vigilance. Et 
moi-même , qui ai toujours été l'objet principal de la provi- 
dence divine, j'ai fui la fureur d'Hérode 2 et des Juifs en plu- 
sieurs occasions, comme si j'avais manqué de confiance en 

« Act. 27, 31, 32. 

1 mtth. 2, 13; Joan. 7, 1, et 10, 39. 



398 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



la protection démon père. C'est tenter Dieu que de mépriser 
les voies naturelles et les moyens humains. Il faut toujours 
s'en servir lorsqu'ils sont permis, et celui qui sans une inspi- 
ration particulière les néglige et se vante d'avoir Dieu pour 
protecteur est un téméraire et un présomptueux, ou peut- 
être un fanatique et un insensé. 

16. Que les hommes sont vains et ridicules de s'imaginer 
que Dieu troublera sans raison Tordre et la simplicité de ses 
voies pour s'aceommocFer à leur fantaisie ! et qu'ils sont impru- 
dents et téméraires dans la confiance qu'ils ont en moi! On 
peut, mon fils, se confier sur la justice de sa cause; on peut 
attendre sa guérison du ciel. Oui sans doute, puisque c'est 
Dieu qui fait tout. Mais, si l'on veut guérir, il faut prendre 
les remèdes, lorsqu'on les croit éprouvés. Si l'on veut gagner 
son procès, il faut rechercher les pièces justificatives de son 
bon droit , et ne pas s'imaginer que Dieu fera des miracles en 
notre faveur. 

17. 11 est vrai que Dieu est bon , et qu'il fait de plus grands 
biens , que n'est la santé ou le gain d'un procès, à ceux qui 
dans la simplicité de leur cœur abandonnent lx sa conduite le 
soin de leurs affaires et de leur santé, à cause qu'ils appré- 
hendent que les soins de la vie ne les détournent de meilleu- 
res applications. Mais je ne parle pas de ceux qui méprisent 
et sacrifient les biens de la terre, et qui méritent par là, non 
l'abondance des richesses , mais l'abondance de la grâce qui 
conduit aux vrais biens; je parle du commun des hommes, 
qui, pleins d'un orgueil insupportable et de l'amour d'eux- 
mêmes, s'attendent que Dieu pense à leurs affaires, et s'en 
prennent à lui des malheurs qui leur arrivent, lorsque de 
leur côté ils vivent dans l'oisiveté et dans la paresse. 

18. Mais l'aveuglement le plus terrible, c'est qu'ils négligent 
même la grande affaire de leur salut, et s'en reposent entiè- 
rement sur la bonté de Dieu. Ils disent que c'est là mon affaire, 
qu'ils attendent tout de mes soins, et que , s'ils sont du nom- 
bre des prédestinés, Dieu saura bien les sanctifier, sans qu'ils 
s'en inquiètent et qu'ils s'en troublent. Le salut, disent-ils, 
n'est nullement le prix de celui qui court, mais le bienfait de 
celui qui fait miséricorde. Dire que Dieu ne nous sauve point 
sans nous , c'est offenser sa puissance; et c'est se défier de sa 
bonté et manquer de foi que de douter que Dieu nous aime 
en celui qui rend dignes de sa complaisance les êtres les plus 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



399 



méprisables. Dieu veut sauver tous les hommes, personne ne 
peut résister à ses volontés: vivons, disent-ils , en assurance. 
On honore par la confiance tous les attributs divins. 

19. Ecoute, mon fils, Dieu peut sauver tous les hommes , 
mais par les voies les plus simples, par les voies qui portent 
le plus le caractère de ses attributs ; et il n'y aura que ceux-là 
de sauvés, qui entreront dans Tordre de ses voies. Je ne dois 
pas maintenant te parler de l'ordre de la grâce , je t'en entre- 
tiendrai quelque jour l . Je veux seulement te faire compren- 
dre qu'on peut et qu'on doit faire servir la nature à la grâce 2 , 
et que souvent on se damne parce qu'on s'imagine que ces 
deux ordres n'ont ensemble aucun rapport. 

20. Le mauvais temps , une maladie, ou quelque raison 
d'amour-propre, empêchent un débauché d'aller chercher 
l'objet de sa passion ; sa concupiscence n'étant point actuel- 
lement excitée , tel degré de grâce qui n'aurait aucun effet 
considérable dans d'autres circonstances est alors capable de 
le convertir. Tel persévère en grâce jusqu'à la mort qui a vécu 
soixante ans dans le péché, et tel a vécu soixante ans en état 
de grâce qui n'y persévère pas jusqu'à la mort. Ainsi la grâce 
de la conversion et même celle de la persévérance dépendent 
de la combinaison de l'ordre de la grâce avec celui de la na- 
ture. C'est la même chose de toutes les autres grâces; car 
toute grâce opère d'autant plus dans les cœurs' qu'elle y 
trouve moins d'obstacles, et maintenant il y a beaucoup 
d'obstacles qui sont des suites nécessaires des lois naturelles. 
Tel aurait supporté sa pauvreté en patience, s'il n'avait point 
trouvé en prise l'argent de son voisin; et tel était assez touché 
de Dieu pour restituer un vol, si, dans le moment delà 
grâce , la présence d'un enfant n'avait réveillé l'amour pa- 
ternel, ou quelque autre objet une autre passion endormie. 

21. Or, si le salut dépend de la combinaison de la grâce 
avec la nature , il faut que les hommes s'appliquent à faire 
servir l'une à l'autre, afin que Dieu leur donnant peu de 
grâces, il opère néanmoins beaucoup en eux; afin que Dieu 
construise, pour ainsi dire, son ouvrage à moins de frais; 
en un mot, afin qu'il agisse par les voies les plus simples , ou 
de la manière la plus sage, la plus uniforme, la plus régu- 
lière. Car enfin, quoique Dieu veuille sauver tous les hommes, 

« Méd. XII, XIII, XI y % etc. 

2 Traité de la Nature et de la Grâce, deuxième partie du second discours. 



400 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



ilne sauvera effectivement que ceux qui pourront être sauvés, 
Dieu agissant comme il doit agir selon les règles incompré- 
hensibles de sa sagesse. 

22. Le dessein de Dieu dans son Eglise , c'est de faire un 
ouvrage digne de lui. 11 veut que son Eglise soit ample, car 
il veut que tous les hommes soient sauvés 1 . 11 veut qu'elle soit 
belle, car la sanctification des hommes est ce qu'il souhaite le 
plus 2 . Dieu aime donc la grandeur et la beauté de son ou- 
vrage, mais il aime davantage les règles de sa sagesse. 11 veut 
sauver tous les hommes, mais il ne sauvera que ceux qu'il 
peut sauver, agissant comme il doit agir. C'est aux hommes 
à suivre ses voies. Dieu ne changera pas pour eux Tordre, 
l'uniformité, la régularité de sa conduite. 11 faut que l'action 
d'un Dieu porte le caractère des attributs divins. 

23. Ainsi, mon cher disciple, tache de faire servir la nature 
à la grâce, si tu veux assurer ton salut. Evite avec soin tous 
les objets qui excitent les passions; fuis les plaisirs des sens, 
tu ne peux les goûter sans en devenir esclave , et tu peux les 
mépriser avant que de les avoir goûtés. Evite la compagnie 
des débauchés; crains celle des grands; fuis les esprits conta- 
gieux et les faux savants. Parle peu ; écoute peu les hommes ; 
rentre souvent en toi-même; prie sans cesse; et, afin que tu 
sois constant et fidèle dans tes exercices de piété, ne t'attends 
point que je t'excite incessamment à les faire; mais fais-toi 
une loi inviolable de retraite et de prières à certaines heures 
du jour, afin que le son de l'heure venue suffise pour réveiller 
tes bonnes habitudes , tes habitudes te disposent à la prière, 
et qu'ainsi faisant servir la nature à la grâce, du moins les 
pensées de prier te viennent en l'esprit par les lois générales 
et ordinaires et sans que Dieu agisse en toi d'une manière 
particulière. 

24. Je comprends bien, mon souverain maître, que pour 
venir à bout de ses desseins, quels qu'ils puissent être, il ne 
faut pas s'attendre que Dieu fasse des miracles en notre 
laveur 5 . Agir par des volontés particulières me paraît pré- 
sentement si peu digne d'un être immuable et d'une intelli- 
gence qui n'a point de bornes, que je suis surpris que les mi- 

' i Tim. 2, 4. 
2 i Thess. 4, 5. 

5 Voy. la Jiéponse au premier verset des Rcfl phil. et théol. de M. Aroauld, 
chap. S. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



401 



racles soient si communs. Je suis porté à croire que toutes 
ces histoires extraordin aires ne sont que l'effet de la faiblesse 
des imaginations superstitieuses, ou du moins que tout ce qui 
nous parait miraculeux ne l'est pas. 

25. D'ordinaire , mon fils, ce qui paraît miraculeux est 
effectivement tel qu'il paraît ; mais tout ce qui est miraculeux 
n'est que rarement l'effet d'une volonté particulière de Dieu. 
C'est presque toujours l'effet de quelque loi générale qui t'est 
inconnue , et que Dieu, par une volouté particulière, a établie 
pour produire des effets qui tendent au bien et à la perfec- 
tion de son ouvrage. 

26. Miracle est un terme équivoque. Ou il se prend pour 
marquer un effet qui ne dépend point des lois générales con- 
nues aux hommes, ou plus généralement pour un effet qui 
ne dépend d'aucunes lois ni connues ni inconnues. Si tu 
prends le terme de miracle dans le premier sens, il en arrive 
infiniment plus qu'on ne croit ; mais il en arrive beaucoup 
moins, si tu le prends dans le second sens. 

27. Afin que tu conçoives ceci distinctement, souviens-toi 
que c'est Dieu qui fait tout par la force toute-puissante de sa 
volonté, qu'il n'y a que lui qui agisse par son efficace propre, 
et qu'il ne communique sa puissance aux créatures qu'en les 
établissant, par des lois générales, causes occasionnelles pour 
produire certains effets. Par exemple, Dieu t'a donné la puis- 
sance de remuer le bras, en ce qu'il a établi, par une des 
lois de l'union de l'âme avec le corps, que les esprits animaux 
se répandraient dans tes muscles dépendamment de tes vo- 
lontés. Dieu a voulu et ne cesse point de vouloir que cela soit 
ainsi. Or toutes les volontés de Dieu sont efficaces. C'est donc 
lui seul qui remue ton bras par l'efficace de sa volonté, mais 
en conséquence de tes désirs par eux-mêmes inefficaces. Il 
a établi les lois naturelles de l'union de l'âme et du corps 
qu'il suit constamment, et par elles il te communique la 
puissance que tu as sur ton corps, et à ton corps celle qu'il a 
maintenant sur ton esprit; tu dois être pleinement convaincu 
de tout ceci après ce que je t'ai dit. 

28. Or Dieu a communiqué sa puissance à des intelligences 
que tu ne vois point, et cela par des lois qui te sont incon- 
nues 1 . Car tu sais bien que Dieu a soumis aux anges le 

1 Mcu. VI. 



34* 



402 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



monde présent , et qu'il m'a donné à moi , comme homme , 
toute puissance dans le ciel et sur la terre , non-seulement 
sur le monde présent, mais encore sur le monde futur 4 . Car 
c'est par les anges que Dieu a donné la loi et les biens que la 
loi promettait à ses observateurs ; et c'est par moi qu'il a fait 
la nouvelle alliance et qu'il a donné aux hommes toutes 
sortes de biens. Ainsi tous les effets extraordinaires, qui ne 
sont que des suites de mes désirs ou de ceux des intelligences, 
sont des miracles à l'égard des hommes, mais ce ne sont point 
absolument des miracles. Ce sont des miracles dans le pre- 
mier sens, mais non pas dans le second, puisqu'ils ne sont 
point produits de Dieu par des volontés particulières, mais en 
conséquence des lois générales que Dien a établies , en me 
communiquant, et aux intelligences, sa puissance pour exé- 
cuter son ouvrage, par les causes secondes, d'une manière 
simple, régulière, constante, et qui porte le caractère de sa 
sagesse et de son immutabilité. 

29. Or ni moi ni les anges ne désirons point sans de grandes 
raisons de produire des effets qui troublent l'ordre de la na- 
ture et qui surprennent le monde. Nous travaillons tous au 
même ouvrage : je construis mon Eglise, et les anges sont 
mes ministres 2 ; mes désirs répandent la grâce dans les âmes, 
et l'action des anges ôte ou diminue les obstacles que les 
démons et la nature déréglée apportent à l'efficace de ma 
grâce. J'agis immédiatement dans les esprits par la lumière 
que j'y répands, et dans les cœurs par les sentiments spiri- 
tuels dont je les touche afin de les porter au bien. Mes mi- 
nistres n'agissent que sur les corps, auxquels les esprits ont 
plusieurs rapports, et ma mère et les saints intercèdent auprès 
de moi pour ceux qui les invoquent. Mais c'est l'ordre qui 
règle tous nos désirs. J'entends l'ordre immuable et néces- 
saire, que je renferme comme sagesse éternelle; l'ordre qui 
est même la règle des volontés de mon père et qu'il aime d'un 
amour substantiel et nécessaire. Car ne te t'imagine pas que 
mon père, par des volontés particulières , détermine toutes 
mes volontés ni celles des anges et des saints. J'ai reçu comme 
homme toute puissance dans le ciel et sur la terre, et par 
conséquent j'ai la liberté de choisir les matériaux qui me sont 

1 Voy. la Réponse à la Dissertation de M. Arnauld, et le dernier Eclaircisse- 
ment du Traité de la Nature et de la Grâce. — Hœbr. 2, 5 ; Matth. 28, 18. 

2 Eph. 4, 16. Ps. 90, il, 12. 



MÉDITATIONS CHRETIENNES. 



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propres et d'exécuter comme il me plaît l'ouvrage que Dieu 
m'a donné à faire : mais l'ordre immuable est ma règle et 
ma loi inviolable; je puis tout,, mais je ne puis rien vouloir 
qui lui soit contraire. Dieu veut Tordre immuable et néces- 
saire d'une volonté immuable et nécessaire. On ne peut con- 
cevoir l'Être infiniment parfait sans amour pour l'ordre ; et 
si on le suppose créateur de quelques esprits , on ne peut le 
concevoir sans la volonté que ces esprits se conforment à 
l'ordre. De sorte que c'est l'ordre en général qui est la 
règle de nos désirs, et non point certaines volontés particu- 
lières par lesquelles Dieu règle notre action et rend inutile la 
puissance qu'il nous adonnée. Car la puissance des créatures 
ne consiste que dans la liberté de vouloir, puisqu'elles n'ont 
en elles-mêmes aucune efficace. Ainsi tout ce que nous fai- 
sons de miraculeux , Dieu l'exécute en conséquence des lois 
générales qu'il a établies et qui te sont inconnues. Dieu n'agit 
par des volontés particulières que lorsque l'ordre le permet 
ou le demande; ce qui est extrêmement rare pour les raisons 
que je t'ai dites. L'ordre, mon fils,' règle donc nos désirs ou 
notre action; mais comme tu n'as point de connaissance par- 
faite ni de l'ordre ni de l'ouvrage spirituel que nous construi- 
sons, il ne t'est pas possible de comprendre les raisons de 
notre conduite. Demeure ferme dans ce que tu conçois, tache 
de t'en nourrir et de t'en entretenir et par là de te rendre 
digne que je continue de t'instruire. 

30. Je vous rends grâces, mon unique maître, de toutes les 
lumières que vous me donnez. Hélas! quand sera-ce que je 
pourrai contempler la beauté de la maison de Dieu et admirer 
la sagesse de votre conduite dans la construction de votre 
ouvrage! Si la sagesse de Salomon surprit la reine de Saba ; si 
la vue du temple et de Tordre merveilleux qu'on y observait 
la remplit d'étonnement ; en un mot, si ce qui n'était que la 
figure du temple spirituel que vous construisez à la gloire de 
votre père enlevait l'esprit d'une reine si sage et si éclairée, 
que dois-je penser de la réalité même ? Quand sera-ce que je 
m'écrierai comme cette illustre princesse dans les mouve- 
ments d'une sainte joie : Feras est sermo quem audivi in 
terra meâ super sermonibus tuis et sapientià tuà, et non crede - 
bam narrantibus mihi donec ipsa veni , et vidi ocuîis meis , et 
probavi quod média pars mihi nuntiata non fuerit. Major est 
amentia et opéra tua quàm rumor quem audivi. Beati vu i tut 



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et beati servi tui qui stant coràm te semper, et audiunt sapien* 
tiam tuam. SU Dominus tuus benedictus cui complacuisti , et 
posuit te super thronum Israël h 

NEUVIÈME MÉDITATION. 

De la puissance de Dieu. Que la création est possible : deux causes de l'erreur 
de certains philosophes sur ce sujet ; la première , qu'on n'a point d'idée 
claire de puissance ; la seconde , que l'étendue intelligible est éternelle et 
infinie, mais que l'étendue matérielle est créée. Que les esprits ne sont point 
des modifications particulières de la raison universelle; que n'ayant point 
d'idée claire de notre âme, nous ne pouvons éclaircir les difficultés qui la 
regardent, 

1. 0 Verbe éternel! votre substance intelligible est infinie ; 
nul esprit fini ne la peut comprendre, mais tout esprit peut 
et doit s'en nourrir. Car j'ai appris que vous êtes seul la nour- 
riture, la \ie, la raison de toutes les intelligences. Vous êtes 
même le Verbe ou la raison du Père aussi bien que la nôtre, 
quoique d'une manière fort différente. Ainsi, bien que je ne 
puisse comprendre la sagesse infinie que Dieu suit dans sa 
conduite, j'en puis toujours apprendre quelque chose en vous 
consultant. J'ai maintenant une difficulté qui m'embarrasse 
et que je vous prie de m'éclaircir. Comment se peut-il faire 
que vous ayez tiré du néant cette masse de matière qui 
semble n'avoir pas de bornes, et de laquelle vous avez formé 
ce monde visible? Y a-t-il quelque rapport entre le néant et 
la substance matérielle, et de rien se peut-il jamais faire quel- 
que chose? On dit que nous tirons du néant notre origine. 
Mais, bien loin de comprendre cette vérité, je ne vois rien 
qui la rende vraisemblable ; car le néant et l'être sont deux 
termes que mon esprit ne peut joindre , et entre lesquels il 
ne peut découvrir aucun rapport. 

2. Il n'y a point aussi, mon cher fils , de rapport entre le 
néant et l'être , et ce n'est point du néant que tu tires ton 
origine. C'est moi qui suis le principe de toutes choses, et 
c'est par la puissance infinie de Dieu que les créatures reçoi- 
vent leur existence. Tu voudrais bien comprendre comment 
la volonté de mon Père a tant d'efficace, qu'elle donne et con- 
serve l'être à toutes choses. Mais c'est en vain que tu te 
tourmentes pour le savoir. Ne t'ai-je pas déjà dit que tu ne 
devais me consulter que sur ce que je renferme en qualité de 

» 3 Reg. 10. 



MÉDITATIONS CHRÉTIENNES. 



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sagesse éternelle et de raison universelle des esprits ? Lorsque 
tu m'as interrogé sur la conduite de Dieu , ne t'ai-je pas 
répondu à proportion que je te trouvais capable de porter 
ces grandes vérités ? Tu me demandais alors ce que je te 
devais donner en qualité de sagesse et de raison universelle 
des esprits. Mais tu veux savoir pourquoi une chose existe de 
cela seul que Dieu le veut. Tu me demandes une idée claire et 
distincte de cette efticace infinie qui donne et conserve l'être à 
toutes choses. Je n'ai point maintenant de réponse à te faire 
qui soit capable de te contenter; ta demande est indiscrète. 
Tu me consultes sur la puissance de Dieu ; consulte-moi sur 
sa sagesse, si tu yeux que je te satisfasse maintenant. Je ne 
donne point aux hommes d'idée distincte qui réponde au mot 
de puissance ou d'efficace, parce que Dieu n'a